‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 187 sur 253 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Sir Edward Moselcy eut peine à retenir i'impétuosil»! de son fils, qui voul.iil juiiir l'imponiinnte interviilion <iii jeune J.irvis d.ms la conduile de sa soeur favorite. Il ne cëd.i qu'a son respect profond pour les ordres de son père et aux prières de sa sœur. I^e baronnet , qui intervenait rarement dans les aftairesde sa famille, prit fiu dans celle occasion, et apostropha le marcliand sur les suites qu'mrait pu produire l'acte inconsidéré de son fils, lui expliquant l'engagement préalable que sa fille avait accepté de Denbigli, et lui donnant à entendre que si l'affaire ne se terminait pas à l'amiable , il protégerait à l'avenir la tranquillité d'esprit de ses filles contre de semblables scènes en déclinant la fréquentation d'un voisin qu'il respectait autant que M. Jarvis.

Le marchand était un homme qui parlait peu mais qui agissait promptement; il avait fait fortune , et plus d'une fois il l'avait sauvée d'un naufrage par la fermeté de ses résolutions. Promettant au baronnet qu'il n'entendrait plus parler de cette .ilTaire, il jiritson chapeau et retourna chez Uii. Eu entrant, il trouva sa] famille rassemblée au salon et prèle à partir pour la promenade"; il se jeta dans un fauteuil et commença une série de reproches contre tous les membres de sa famille.

— Ainsi, miàtrtss Jarvis, s'érria-t-il, vous avez voulu gâter un passable teneur de livres, pour avoir un soldat dans votre fjuiilie, et voilà l'imbécile qui voulait brûler la cervelle d'un brave et digne jeune homme , si le bon sens de celui-ci ne l'avait porté à refuser la provocation.

— Miséricorde ! s'écria la mère alarmée , qui avait toujours eu devant les yeux, dans ks leçons morales de sa jeunesse, la punition des crimes et la prison de Newgate; Harry [Harry, vous vouliez donc commettre un meurtre ?

— Un meurtre ! réj éta son fils regardant autour de lui d'un air effaré s'il avait déjà les constablps sur son (los; je ne voulais que ce qui était juste... M. Dinbigh avait une chance (g .le de me brûltr la cervelle.

— Une chance (gale? murmura le père, qu'une forte prise de tabac av^iit uu peu calmé; non, monsieur, la chance n était pas égale, car vous ne sauriez perdre ce que vous n'avez pas; mais j'ai promis à sir Eivard que vous lui feriez des excuses, et à sa fille et à M. Denbigh. Le brave homme allait au delà de la vérité, afin de tenir plus qu'il n'avait proiuis.

— IVIoi faire des excuses! s'écria le capitaine, mais c'est à moi qu'elles sont dues. Demandez plutôt au colonel Egertou si jamais celui qui a porté le défi doit faire des excuses.

— Non, non, bien certainement non, dit la mère entrevoyant la vérité et décidée à soutenir son fils, le colonel n'a jamais vu pareille chose ; n'est-ce pas , colonel?

— Ma foi, madunie, répondit celui-ci avec hésitation, les circonstances permettent quelquefois de faire infraction aux règles, et, ne connaissant pas les détails de celle alVaire, il me sérail diBlcile de donner mon opinion... Miss Jarvis, le tilbury est prêt. Le colonel salua respectueusement le marchand el sortit avec sa fille.

— Fcrez-vous des eieuses? demanda M. Jarvis lorsque la porte fut fermée.

— Non! répliqua le capitaine d'un ton bourru.

— En ce cas, monsieur, vous Itreî en sorte que votre solde vous suffise pour le prochain semestre ! riposta le père ; et il tira de sa poche un bon sur son banquier, et le déchira froidement.

— Mais, alderman , reprit sa femnio ['.appelant ainsi chaque l'ois qu'elle désirait obtenir quelque clio=e de lui, il me semble qu'Harry a montré du caractère .. Vous êtes injuste envers lui.

— Du caractère... en quoi?... Savezvous ce qui s'est passé?

— 11 me semble qu'un soldat montre du caractère quand il se bat.

— Caractère ou non , faites des excuses ! ou dix schelling et six pence par sein.iine.

— Harry , dit sa mère le menaçant du doiiit aussitôt que son mari eut quitté la chambre , si vous implorez son pardon , vous n'êtes plus mou fils.

— Non, s'écria miss Sarah, ni mon frère, ce seniit intolérable.

— Iju'i payera mes dettes? demanda le fils les yeux fixés au plafond.

— Je le ferais voloutiers , mon enfant, si... je n'avais déjà dépensé mon revenu.

— Et moi de même, répéta sa sœur, si nous ne devions aller à Uath , oii j'aurai besoin de mon argent.

— Qui payera mes dettes? répéta le fils.

— Faire des excuses ! en vérité... Qui est-il donc, pour que vous, le fils d'un alderman, de... M. Jarvis de l'Evêché implore son pardon... Un vagabond que personne ne conn<iit.

— i)ai payera mes dettes? continua le capitaine battant le tambour avec ses doigts.

— Harry ! s'écria la mère, vous préférez donc l'argent à l'boaneur... L'honneur d'un soldat?

— Non, ma mère , mais j'aime bien niangtr el bien boire... et, pen- SCZ-y, cinq crnis livres siont une fièresomiiie d'.irgent.

— Harry, vo:iféra la mère en fureur, vous n'êles pas digne d'être mililaiie... Sij'étnsà voire place...

— Je le voudiais de lout mon cœur. Après avoir débattu quelque

temps, il fut décidé qu'on s'en rapporterait à la décision du colonel Egerton. Toulifois le capitaine résolut inlérieurement que quelle que fût l'opinion de son ami , il n'en toucherait pas moins ses cinq cents livres. Mais le colonel ne lui donna pas la peine de se mettre tu opposition avec sa mère, qui avait le talent de convertir à sa manière de voir quelle qu'elle fût.

— Vous avez certainement raison dans vos sentiments; mais personne ne peut mettre en doute le courage du capitaine d'après la position qu'il a prise dans cette affaire. Si M. Denbigh refuse le duel , ce qui, je l'avoue, me semble extraordinaire, que peut faire votre fils? Il ne peut pas contraindre un homme qui ne veut pas se battre.

-— C'est vrai , c'est vrai! dit la mère impatientée , je ne désire pas qu'il se batte, le ciel m'en préserve; mais pourquoi ferait-il des excuses , quand c'est M. Denbigh qui doit lui en faire? Le colonel semblait embarrassé de répondre, lorsque Jarvis, qui tenait à ses cinq cents livres, vint à son secours.

— Vous savez, ma mère, que c'est moi qui l'ai accusé, c'est-à-dire que je l'ai soupçonné de danser avec miss Moseley quand je croyais que ce droit m'appartenait; mais puisque je me guis trompé, je ferais mieux peut-être d'agir avec dignité en convenant que je me suis trompé.

— Oh 1 sans aucun doute ! dit vivement le colonel , qui voyait le danger d'une rupture entre les deux familles ; la délicatesse envers votre sexe, madame, réclame cette démarche de la part de votre fils. Après cette discussion, le capitaine s'empressa de se rendre chez son père pour lui faire part de ces concessions.

Le bonhomme connaissait trop bien l'influence de l'argent sur son fils pour douter de son obéisv-ince à ses ordres ; aussi avait-il d'avance donné l'ordre de mettre les chevanx à la voiture. Ils partirent donc sur-le-champ pour le manoir. Lorsque Jarvis commença son discours -au baronnet et à sa fille, Denbigh était occupé à lire dans l'embiasure d'une fenêtre. Le capitaine fut donc obliijé, par un rrgard significatif, que lui lança son père, de s'avancer vers le jeune homme el de lui adresser peisonneliement ses excuses. Miss VVilson observait attentivement la contenance des deux champions. Denbigh s'inclina en souriant, mais ne répondit pas.

— C'est bien, pensa la veuve, l'offense ne s'adressait pas à lui mais à son Créateur, il n'a pas voulu s'arroger le droit d'exiger davantage ou de pardonner. Il ne fut plus question de cette querelle , le ca|iitaine fut rétabli dans le» bonnes grâces assez indifférentes de la famille, et ses visites furent de nouve.iu tolérées. Mais Emilie éprouva dès lors pour lui un dégoût qu'elle ne savait pas toujours dissimuler. Quelques jours s'écoulèrent encore nvant que les deux familles ne reprissent leurs rel.ilions habituelles. La mort de Digliby avait en quelque sorte accru la rancune des Moseley, et Jarvis lui même se sentait mal à l'aise lorsqu'il pensait à l'issue fatale de la conduite extravagante de son ami.

Chaltcrtori n'avait pas laissé ignorera ses amis son attachement pour sa cousine; mais sa position et sa fortune n'étant pas suffisamment rétablies peur lui permitlre de se décl-.rer ouvertement, il s'était contenté de presser uu de ses amis bien rn cour de hâter la nomination qu'il altfndait. Aprèsde longs efforts infructueux, une lettre vint enfin lui annoncer sa nomination. >Son ami lui éciivait : « J'ignore la cause de ce soudain revirement en voire fav.ur; et à moins que Votre Seigneurie n'ait acquis une nouvelle protection que j'ignore , c'est une des preuves les plus singulières que j'aie jamais connues du caprice ministériel. »

Chatterton ne comprenait pas p'us que son ami ; mais peu lui importait, il pouvait donc enfin demander la main de sa jeune cousine. Il ne "perdit pas un moment, sollicita une entrevue, fit sa demande, et fui refusé.

Le rôle d'Emilie dans cette circonstance était fort difficile el pénible à accomjilir. Elle aimait Chatlerlon comme parent, comme l'ami de son frère, cojiiuic une sœur enfin; elle n'avait jamais douté de ses intentions, mais elle n'avait jamais eu l'occasion de le détromper. Emilie ne permettait jamais à un aucun gentilhomme ces petites attentions, ces promenades, ces tête-à-tête qui permettent à un homme de s'insinuer jieu à peu dans le cœur el dans les affections d'une jeune fi. le. Toujours naturelle et sans aucune coquiUerie.il y avait en elle une dignité simple qui repoussait toute envie de lui faire la cour; elle prononça son rtfusavec fermeté et sans le motiver, mais avec une grâce et une bonté qui ne firent qu'accroître son amour et son respect pour elle. Il jugea néanmoins qu'il ne lui restait d'autres moyens de guérison que dans la fuite.

— Il n'est rien arrivé de désagréable à lord Chatterton ? dit Denbigh avec intérêt en s'approchant de celui-ci, qui était arrêté dans le parc la tête appuyée contre un arbre.

Chatterton leva la tête, des traces de larmes sillonnaient encore ses joues , el Denbigh confus allait s'éloigner lorsque le jeune lord le retint par le bras.

— ■ Monsieur Denbigh, s'écria-l-il d'une voix étouffée par l'émotion, puissiez-vous ne jamais éprouverla douleur que j'ai ressentie ce matin... Emilie... Emilie Moseley... est perdue pour moi... perdue pour toujours 1

Un monieni le sang monta au visage de Denbigh, et ses yeux brillèrent d'un l'clat que (-h UciWn ne put supporter. Mais ac calmant

PRÉCAUTION

tout à coup, il reprit de celle voix douce et sympathique qui parlait du coeur :

— Cli.tltcrloD, niilord, nous sommes toujours amis, n'est-ce pas?... Je le souhaite de tout mon civur.

— Vous allie?, rejoindre miss Moseley, Monsieur Dcubigb,... allez, que je ne vous retienne pas.

— Je ne vous quitterai pas ainsi, milord, à moins que vous ne m'y contraigniez, dit celui ci glissant son bras sous celui du jeune pair. Ils sp promenèrent ensemble d.ms le parc pendant près de deu\ heures. r.t lorsqu'ils reparurent au dincr Lmilic se demanda pourquoi M. Denbigh, qui avait coutume de s'asseoir entre sa Imtc et elle , était allé prendre place à l'autre bout de la table , à côté de sa mère. Dans la

soirée dres

Arrivée ce Denbigt et de son vieux père chrz le docteur.

ie il annonça son iutention d'accompagner lord Chatterton à Lou- , oii il ne resterait qu'une dizaine de jours. Cette soudaine réso-

lulion causa quelque surprise, mais on supposa que c'était pour aider son jeune ami dans son installation et il n'en fut plus question. Les deux jeunes gens quittèrent le soir même le manoir pour prendre des chevaux de poste à l'auberge voisine, et le lendemain matin ils étaient déjà bien loin sur la route de la métropole lorsque la famille du baronnet se réunit pour le déjeuner.

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