CHAPITRE XX
A un mois du jour oii il avait reçu sa blessure, Denbigh annonça un matin à ses amis, à l'heure du déjeuner, son intention de ne pas abuser plus longtemps de leur bonté, et de retourner ce mèaie jour au presbytère. Cette nouvelle contrista la famille tout entière; le baronnet lui prit les mains avec une cordialité touchante et lui dit :
— Monsieur Denbigh , mon plus vif désir est que vous fassiez votre maison de la mienne. Le docteur Yves vous counait peut-être depuis plus longtemps que moi, et peut invoquer en sa faveur les liens du sang, mais bien certainement il ne vous affectionne pas davantage; car les liens de la reconnaissance sont aussi puissants que ceux du sang. Denbigh était ému de cette bonté du baronnet pour lui.
— Le régiment dont je fais partie , sir Edward , doit être passé en revue la semaine prochaine; mon devoir exige que je m'éloigne. J'ai, en outre, une proche parente qui a appris le danger auquelj'ai échappé, et qui naturellement désire ma voir; elle a aussi d'autres chagrins que ma dette d'affection me commande d'adoucir.
C'était la première fois qu'il parlait de sa famille ou de lui-même; et le silence qui s'ensuivit démontrait pleinement l'intérêt que prenaient ses auditeurs aux quelques mots qu'il avait dits à ce sujet.
— Comme je voudrais savoir si cette parente se nomme Marianne! pensa Emilie. Mais rien de plus ne fut dit à ce sujet. Sir Edward témoigna ses regrets de celte séparation , et Denbigh promit de les visiter ime lois encore avant de quitter B..., et de les rejoindre à L... dès que la revue serait passée. Aussitôt après le déjeuner, John le reconduisit dans son phaéton au presbytère.
Mistress Wilson, comme les autres membres de la famille, avait été trop impressionnée par le sentiment de reconnaissance envers ce jeune homme pour ne pas se relâcher à son égard de son système favori de précaution contre une trop grande intimité eiitre lui et sa nièce. Sa conduite ultérieure l'avait confirmée dans l'opinion qu'il désirait resserrer par des liens plus tendres son intimité avec Emilie. Ses soins plus empressés, l'expression de sa physionomie lorsqu'il fixait ses regards sur sa pupille ne laissaient à cet égard aucun doute dans l'esprit de la prévoyante tutrice, qui, déjà disposée en faveur du jeune homme avant l'événement , ne croyait plus avoir rien à refuser au sauveur de sa nièce.
— Qui avons-nous là? dit lady Moseley... Un équipage à quatre chevaux... C'est le comte de Bolton qui vient nous visiter.
La châtelaine s'empressa de courir au-devant de sou noble visiteur, avec celte grâce composée qu'elle savait déployer. Lord Bolton était
PliECAUTION.
un VK'iix ci'libitaiTo, A|;<î de soix.iiile-cinq ans, qui ;ivail i^lé loiii;ti'nips attaclii' & la rour et dont les cosliiiues et les manières appiitenaienl à la vieille tjcole. La majeure partie de sa fortune reposait sur des propriiHis en Irlande, ofi il passait tout le temps que son devoir à Windsor lui laissait de liberté; aussi tout en étant dans de bons rapporls avec la famille du baronnet, ils se voyaient rarement. Camarade de colléijc du général VVilson, il reportait à la veuve toute l'alïection qu'il avait eue pour son mari. La faveur qu'il avait accordée, sans en être plié, à Francis Yves, était appréciée par tous ses amis, et sa réception fut des plus cordiales.
— Milady Moseley, dit il s'inclinant respectueusement sur la main de la dame , votre bonne mine fait honneur à l'air pur du IVortliamptonsliire.
il adressa aussi à chacune des personnes réunies au salon un compliment llattcur.
— iVous sommes sous le poids d'une forte dette de reconnaissance envers Votre Seigneurie, dit sir Edward avec simplicité et franchise, je regrette qu'il ne soit pas dans notre pouvoir de l'acquitter autrement que par nos sincères remercîmeuts.
Le comte était ou affectait d'être surpris, et demanda ce que l'on voulait dire.
— La cure de Bollon ! dit lady Moseley gracieusement.
— C'est cela même, continua son mari ; en l'accordant à Frank , vous m'avez fait une faveur aussi grande que si vous l'eusiez donnée à mon propre fils.
Le comte semblait mal à l'aise sous tant d'eipressions de gratitude ; mais le sentiment de la vérité prévalut , et il répondit :
— Je ne doute pas que, si ma bonne fortune m'eût permis de faire la connaissance de mon présent recteur , son propre mérite n'eût obtenu ce qui lui a été accordé à la requête d'un solliciteur envers lequel l'oreille royale elle-même ne saurait rester sourde.
Ce fut au tour des Moseley de se montrer surpris, et à sir Edward de demander l'explication de ces paroles.
— C'est mon cousin le comte de Pendennyss qui l'a demandée comme une faveur personnelle, et Pendennyss est un homme à qui je n'ai rien à refuser.
— Lord Pendennyss ! s'écria mistress Wilson avec feu. par quelle circonstance pouvons-nous devoir cette obligation à lord Pendennyss?
— La raison qu'il me donna fut l'intérêt qu'il portait à la veuve du général Wilson, dit le lord s'inclinant respectueusement devant son interlocutrice.
— Je suis heureuse d'apprendre que le comte s'est souvenu de nous, dit mistress Wilson s'efforçaut de retenir ses larmes; aurons -nous le plaisir de le voir bientôt?
— J'ai reçu hier une lettre de lui , dans laquelle il m'annonçait son arrivée jiour la semaine prochaine, et, ajouta- t-il se retournant vers les jeunes filles, vous possédez ici, sir Edward, des récompenses dignes de plus grands services, et le comte est un grand admirateur des beautés féminines.
— Il n'est donc pas marié , milord ?
— Non, baron, ni engagé que je sache , mais il ne restera pas longtemps ainsi s'il s'aventure dans ce voisinage , j'en réponds sur les jolis visages des jeunes ladies. Votre cousin Chatterton a eu le bonheur, m'a-t-on dit, d'obtenir la place qu'avait occupée son père, et j'ai appris de plus qu'il cherchait à devenir un membre plus intime de votre famille.
— Je ne vois pas comment cela pourrait être, dit sir Edward le sourire sur les lèvres, à moins qu'il ne s'adresse à ma sœur.
Les joues des deux jeunes filles se colorèrent, et le noble pair, s'apercevant qu'il s'avançait sur un terrain dangereux, ajouta :
— Chatterton a eu le bonheur de trouver des amis peur l'emporter sur le crédit puissant de lord Haverfort.
— A qui doit-il d'avoir obtenu un si haut emploi? demanda mistress Wilson.
— Le bruit courut à la cour, madame , dit le comte baissant la voix et parlant avec une sorte de mystère, que Sa Grâce le duc de Derwent a mis toute sa puissance parlementaire dans la balance en faveur du jeune baron , mais ne croyez pas que tout ceci soit positif : c'est une simple supposition.
— Le nom de famille du duc de Derwent n'est -il pas Denbigh? demanda mistress Wilson pensive.
— Oui, certainement, madame, répliqua le comte de l'air grave avec lequel il parlait toujours des dignités; Denbigh est le nom d'une des plus anciennes familles d'Angleterre, qui descend par les femmes des Plantagenets et des Tudors.
Le comte de Bolton se leva pour prendre congé, et, saluant les jeunes filles, il leur renouvela son intention d'amener son cousin à leurs pieds.
— Croyez-vous , ma sœur , dit lady Moseley , après que le comte se fût retiré , que M. Denbigh soit de la maison de Derwent?
— .je ne sais pas, répondit mistress Wilson ; pourtant, c'est singulier, Clialterlon m'a dit qu'il connaissait lady Harriet Denbigh, mais il ne m'a pas parlé du duc.
•— llarrivt Denbigh 1 c'est un joli nom pensa Emilie, mais je vou-
drais bitn qu'il y eût dans sa famille une Marianne Denbigh ; comme je l'jinier.iis alors, elle cl son nom!
Les Moseley commencèrent à faire leurs préiiaratifs de départ pour L... , car répo(|ue en était fixée ii la fin de la semaine suivante. Mistress Wilson réclama deux ou trois jours de répit pour chercher l'occasion de rencontrer lord Pendennyss, à l'égard duquel, quoiqu'elle eût renoncé à son premier projet d'union avec Emilie, elle éprouvait néanmoins un sentiment d'all'ection , provenant de sa présence auprès de son mari à sa dernière heure et de sa haute réputation de vcrlu et d'honneur.
Sir Edward écrivit à son oncle pour lui annoncer son arrivée et celle de toute sa famille à sa résidence. La semaine suivante, les habitants du manoir rerurcnt la visite d'un être aussi singulier dans ses manières et dans son costume que l'équipage qui l'avait amené. Le véhicule était une sorte de carriole recouverte d'une haute capote et dont les roues avaient une circonférence qui les élevait au-dessus de la caisse, elle était tirée par un cheval j::dis blanc et dont la tête et la queue semblaient avoir beaucoup souffert des ravages du temps. L'individu qui descendit de cet antique équipage était démesurément grand et maigre , ses cheveux gris et rares étaient nattés de chaque côté des oreilles avec des lanières de cuir; il était revêtu d'une lévite d'uu gris-jaunâtre, ajustée et boutonnée jusqu'au cou; les boutons qui le sanglaient ainsi au point d'arc-bouter ses bras en forme de cerceau étaient à peu près de la grandeur des soucoupes de tasses à thé; ses jambes maigres et décharnées étaient emboîtées dans une vieille culotte de peau de daim, et la partie inférieure recouverte de gros bas de laine bleue ; enfin cette étrange fourchette se terminait par de gros souliers ferrés, sur lesquels s'étalaient des boucles d'une dimension proportionnée à celle desboutons.il paraissait âgé d'environ soixante-dix ans , mais la vivacité de sa marche et de ses mouvements accusait en lui une grande activité d'esprit et de corps. Il fut introduit dans le salon où siégeait la famille, et, après avoir fait un profond salut, il posa sur son nez une énorme paire de lunettes , et tirant des larges pans de sa lévite un vieux portefeuille de cuir, ressemblant à un volume in-S, il choisit au milieu d'une multitude de papiers une lettre qu'il éleva à la hauteur de ses lunettes, et lut à haute voix :
<i Pour sir Edward Moseley , baronnet , au château de Moseley B..., Northamptonshire... Aux soins et diligence de M. Peter Johnson, intendant de Beufield-Lodge, Norfolk ; " puis, baissant la voix, il marcha droit au baronnet, et, faisant de nouveau un profond salut, il lui remit l'épître.
— Ah! mon brave ami Johnson, dit sir Edward, voici la première visite que vous m'ayez faite; allons, prenez un verre de vin avant le dîner : buvons à ce que ce ne soit pas la dernière !
— Sir Edward Moseley, et vous mes honorables gentilshommes, répondit l'intendant , excusez-moi, c'est en effet la première fois que je suis sorti du comté de Norfolk, et je souhaite ardemment que ce soit la dernière. Messieurs , je bois à vos honorables santés!
A l'exception de quelques courtes réponses qui lui furent adressées, ce fut le seul discours du vieillard pendant sa visite; il resta, par l'ordre positif de sir Edward, jusqu'au jour suivant. Dans la soirée , pendant que John, qui l'avait connu dans son enfance, et qui lui portait beaucoup d'affection, le conduisait à la chambre oii il devait passer la nuit, il rompît tout à coup le silence :
— Jeune monsieur Moseley, oserai -je vous demander à voir le gentilhomme?
— Quel gentilhomme ? demanda John surpris.
— Celui qui a sauvé la vie de miss Emmy.
John comprit et l'introduisit dans la chambre Je Denbigh, qui était endormi. Le vieillard le contempla pendant dis minutes eu silence; puis, tirant son mouchoir de sa poche, il sortit rapidement de la chambre et se moucha bruyamment; John aperçut alors une larme au bord de sa paupière.
La lettre de M. Benfield était ainsi conçue, et quoique un peu longue, comme elle caractérise complètement son auteur, nous la donnons dans toute son étendue.
« Cher sir Edward et neveu,
» Votre lettre m'est arrivée trop tard pour qu'il me fût possible d'y répondre le même soir, car j'allais me mettre au lit ; mais je m'empresse de vous adresser mes félicitations, me rappelant les maximes de mon parent lord Gosford , que les lettres doivent être répondues immédiatement ; eu effet une négligence de cette nature a failli amener une affaire d'honneur entre le comte et sir Siephens llallet. Sir Stcphcns fut toujours de l'opposition contre nous à la chambre des communes.
)> Mais il paraît que votre fille Emilie a été sauvée d'une mort imminente parle petit-fils du général Denbigh, qui siégeait autrefois avec nous à la chambre des lords. J'ai toujours eu une bonne opinion de ce jeune Denbigh, qui me rappelle, chaque fois que je le regarde, feu mon frère et votre beau père. Je vous envoie mon intendant Peler Johnson afin qu'il visite le malade et me rapporte un étal exact de sa santé ; car, s'il avait besoin de quelque chose qu'il fût possible à llodcric Benlield de lui donner, il n'aurait qu'à parler; non jias que je suppose, mon neveu, que vous le laissiez manquer de rien , mais Peler,
PRECAUTION
qui parle peu , observe beaucoup et peut vous suggérer quelque heureuse idce pour sa guérison. Je prie , c'est à-dire j'espère que le jeune homme en reviendra ; et b'il avait besoin d'un peu d'aide pour son avancement dans l'armée , car je ne le crois pas très-riche , vous avez une belle occasion de lui offrir votre protection ; et afin que vos petits arrangements pour la saison n'en souffrent pas , votre bon sur moi de mille livres sterling recevra bon accueil. Dans la crainte qu'il ne se montre tiop fier et qu'il ne refuse votre offre , j'ai retenu ce matin Peter auprès de moi pour introduire dans mon testament un codicille par lequel je lui lègue dix mille livres. Vous pouvez dire à Emilie qu'elle est bien méchante de ne m'avoir écrit tout au long les détails de cette aventure ; mais la pauvre chère enfant a sans doute d'autres choses dans son esprit. Dieu protège monsieur, c'est à-dire Dieu vous protège tous. Tâchez de trouver tout de suite une charge de lieutenantcolonel. Le frère de lady Juliams a été élevé d'un seul coup à ce haut grade.
» RODERIC BeNFIELD. »
Nous n'avons jamais pu savoir quel avait été le résultat de l'examen doctoral de Peter, si ce n'est pourtant que, quelques jours après son apparition , un domestique apporta une énorme paire de lunettes que le vieux gentilhomme adressait à sou recteur pour le malade , l'assurant que Peler et lui s'en étaient bien trouvés pour la faiblesse de leur vue dans leurs maladies accidentelles.