CHAPITRE XIX
La guérison de Denbigh fut aussi rapide qu'on pouvait l'espérer ; au bout de dix jours il quiltiiit son lit et restait assis une ou deux heures dans SI chambre , oii mistress ^\ ilson , accompagnée de Jane ou d'Emilie, venait s'asseoir à ses côtés et lui faire la Icclurc. John avait oublié la chasse, et le garde de son père disait que les perdrix étaient devenues si apprivoisées, que le capitaine Jarvis était enfin parvenu h en attraper une. Le dernier avait la conscience que, sans sa bêtise, l'accident ne serait pas arrivé, et éprouvant une sorte de honte de la différence entre sa conduite et celle de Denbigh au moment du danger, il
PRÉCAUTION
piéteïla un rappel à son régiment, qui était alors à Londres, et quitta l'évêclié. Il partit comme il était venu dans le tilbury du colonel, qui l'accompagnait ainsi que ses cliiens. John , en les voyant passer des fenêtres de la chambre de Denbigh , pria sincèrement pour qu'on ne vît plus revenir le tireur de chapeau.
Le colonel Egerton avait pris congé de Jane la soirée précédente , avec protestation de la retrouver au plus tôt à L..., où il avait l'intention de se rendre aussitôt après la revue annuelle de son régiment. Jane, préoccupée pendant quelques jours des soins assidus qu'elle rendait à sa sœur , se sépara avec une tristesse mélancolique de l'homme qui s'était emparé, du moins elle le croyait, des plus sincères affections de son cœur. En lui tout était parfait, ses principes irréprochables, ses manières en témoignaient, sa sensibilité évidente, car ils avaient pleuré ensemble sur les infortunes de plus d'une héroïne de roman, son caractère aimable et doux, elle ne l'avait jamais vu eu colère , ses opinions , ses goûts parfaitement purs et rationnels , ils étaient identiques avec les siens , il devait être brave puisqu'il était militaire; enfin , comme Emilie l'avait prédit, c'était un héros, car il s'appelait Je colonel Egerton.
NéannioiLS, il n'avait pas été très-désireux d'en venir à une explication décisive , et ils en restaient à peu près au même point qu'au commencement de leurs pastorales amours.
Ni l'un ni l'autre ne semblait douter de l'amour qu'il croyait avoir inspiré, et il existait entre eux une de ces conventions intuitives qui laissent la volonté libre de rompre plus tard si les idées changent.
11 y avait dans la maison de sir Edward Moseley un petit salon retiré, qui était la retraite privilégiée des membres de la famille. Là, les dames venaient souvent se reposer du bruit et du mouvement occasionnés par les fréquents visiteurs au manoir. Sir Edward , lorsqu'il se sentait fatigué de ses travaux, s'y retirait certain d'y trouver l'une ou l'autre de ses filles chéries pour lui faire oublier les soucis inséparabks de toute existence humaine ; et lady Moseley , même au milieu des heures les plus orgueilleuses de sa splendeur rtnaiss.inte, passait rarement la porte sans jeter un regard à l'intérieur et sourire aux visages amis qu'elle y trouvait. Denbigh avait été admis dans ce séjour de calme comme dans le lieu le plus rapproché de sa chambre, et comme nécessitant moins d'efforts pour raviver ses forccf. ; peut-être aussi, par un sentiment indéfinissable des Moseley qui commençaient à le considérer comme un des membres de la famille, partie à cause de ses manières engageantes, partie en reconnaissance du service qu'il leur avait rendu.
Par une chaude journée d'été, John et son ami étaient entrés dans ce salon pour y rencontrer sa sœur, qui était allée se réfugier sous le berceau. Après une heure de conversation, John s'éloigna pour aller visiter le chenil , et Denbigh , jetant un mouchoir sur sa figure pour se préserver de la fraîcheur, s'étendit confortablement sur un sopha, et commençait à s'assoupir lorsque un pas léger s'approchant de lui avT;c précaution , attira son attention, il resta immobile et feignit de dormir; il s'aperçut qu'on baissait le store de la fenêtre qui donnait en face de lui et que d'autres petites dispositions étaient prises pour le préserver de l'air extérieur. Puis les pas se rapprochèrent, le mouchoir qui couvrait sa figure s'sgita légèrement , et la main qui l'avait soulevé se retira tout à coup comme effrayée de son action. Une nouvelle tentative eut plus de succès, et Denbigh, à travers ses longs cils abaissés, reconnut le visage d'Emilie penchée sur lui ; et, éclairé d'un sentiment d'intérêt et de sollicitude qui lui donnait un double charme, Denbigh sentit la chaleur douce et parfumée de son haleine caresser légèrement sa figure comme le zéphyr du soir ; il y avait une harme indéfinissable dans l'air d'innocence et de candeur de la jeune fille qui eût rassuré la susceptibilité la plus pudibonde. Il la suivit des yeux lorsqu'elle se dirigea vers un petit meuble en palissantlre , qu'elle ouvrit.
Emilie avait manifesté de bonne heure un goût prononcé pour la peinture; elle dessinait avec intelligence, et ses esquisses étaient exécutées avec une promptitude et une netteté surprenante. Elle atteignit d'un portefeuille renfermé dans le meuble divers dessins, qu'elle parut examiner attentivement. Son attitude était ravissante, ses cheveux tombaient en boucles riches et ondoyantes sur ses épaules ; sa robe, blanche comme la première neige d'hiver, faisait admirablement ressortir l'éclat de son teint, rehaussé en ce moment par l'émotion. Comme elle semblait étudier les effets et les reflets d'un tableau commencé, plaçant le dessin dans le rayon le plus éclairé de la chambre , Denbigh , à travers une glace qui se trouvait heureusement placée dans la direction, reconnut avec une émotion de joie et de bonheur que le sujet reproduisait exactement l'aventure du bosquet ; les personnages, la situation , \e lieu, tout y était d'une exactitude pointilleuse ; sa propre ressemblance était frappante, celle aussi du capitaine Jarvis, mais celui qui tenait le fusil ne ressemblait à John Moseley que par le costume. L'approche de quelqu'un lui fit fermer rapidement son portefeuille et cacher le dessin ; ce n'était qu'un domestique, mais lorsqu'il fut parti, Emilie remit avec soin le portefeuille dans un tiroir du secrétaire, remonta le store et vint replacer le mouchoir sur sa figure par un mouvement presque imperceptible.
— Il est plus tard que je ne croyais, dit tout à coup Denbigh regardant sa montre, je vous dois des excuses, miss Moseley, de m'être ifinsi ouhlié dans votre salon , mais je me sentais fatigué.
— Des excuses, monsieur Denbigh! dit Emine rougissant et pâlissant tour à tour à la pensée qu'elle avait failli être surprise ; vous n'avez pas d'excuses à faire sur voire état de faiblesse, et moins encore à moi qu'à tout autre.
J'ai compris de M. Moseley que notre obligation était au moins
mutuelle, car c'est à votre persévérance et à vos soins, miss Moseley, après que le médecin m'eut abandonné, que je dois d'avoir été rappelé à la vie.
Emilie, pour cacher son trouble, étala sur la table les dessins qu'elle avait dans sou album ; ils étaient nombreux et parfaits d'exécution. Denbigh aurait bien désiré trouver le courage de demander à voir celui qu'elle avait Ciché avec tant de soin dans le tiroir secret, mais la délicatesse le retint.
Docteur Yves, que je suis heureuse de vous voir! dit Emilie fermant rapidement son album avant que Denbigh n'en eût examiné tout le contenu. Vous êtes devenu presque un étranger depuis que Clara nous a quittés.
— Non , non , ma petite amie , jamais je ne serai , je l'espère , un étranger pour les habitants du château de Moseley, dit eu souriant le docteur. George , je suis heureux de vous voir un si hou visage. Voici une lettre pour vous de Marianne.
Denbigh saisit avidement la lettre et se retira dans l'embrasure d'une fenêtre pour la lire. Sa main tremblait en brisant le cachet , et l'intérêt qu'il paraissait témoigner au contenu ou à son auteur n'a .rait pas échappé à l'observation du spectateur le plus indifférent.
A présent , miss Emilie , si vous voulez avoir la bonté de me faire donner un verre d'eau et de vin, vous ferez un acte de chanté, dit le docteur venant prendre place sur le sofa.
Emilie était debout près de la petite table, les yeux fixés sur la couverture de son album, et ses pensées en tout autre endroit.
— Miss Emilie Moseley, continua gravement le docteur, voultzvous donc par cette chaleur me faire mourir de soif?
— Vous désirez quelque chose, docteur?
— Un domestique pour qu'il m'apporte de quoi me désaltérer.
— Pourquoi ne me l'avez-vous pas demandé plus tôt, mou cher monsieur ! dit-elle ouvrant une petite cave et lui versant à boire.
— La, c'est bien , ma chère enfant, en voilà assez, dit le docteur avec un sourire malicieux; je croyais, en venté, vous l'avoir demandé trois fois, mais il y avait quelque chose dans cet album qui vous préoccupait vivement, ce me semble?
Emilie rougit et s'efforça de rire de sa préoccupation ; mais elle aurait donné le monde entier pour savoir qui était Marianne.