‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 195 sur 253 · CHAPITRE XXll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXll

Quelques jours après l'arrivée des Moseley à la résidence , John conduisit ses sœurs au petit vilUge de Z..., qui était alors encombré de visiteurs. Au nombre des amusements et distractions offerts au public, cette petite ville possédait un cabinet de lecture amplement pourvu de livres, ces dispensateurs de bonnes et de mauvaises idées. Ce fut la que John entra donnant de chaque côté le bras à une jolie soeur. Les livres instruisaient Emilie et amusaient Jane. Le salon était rempli de ladies et de gentlemen ; pendant que John faisait échange de compliments avec plusieurs gentilshommes du voisinage et que ses sœurs parcouraient rapidement le catalogue des livres, une dame âgée, étrangère par l'accent et le costume, entra et déposant deux volumes d'un ouvrage religieux elle en demanda la suite. Les deux sœurs levèrent la tête, et une

Pour échopper à l'oniborras de sa position, elle ouvrit son po.'"tefeuillo et offrit ses dessins à l'admiration de Denbigh.

légère exclamation s'échappa des lèvres de la plus jeune et attira l'attention de l'étrangère, qui, après quelque hésitation s'inclina respectueusement. Emilie s'avança vers elle et lui tendant la main elle s'informa de la santé de sa jeune amie, dont elle apprit avec autant de plaisir que d'étonnement le séjour dans une petite maison retirée à cinq milles de Z... , où elles étaient venues se fixer depuis six mois environ et comptaient résider aussi longtemps que mistress Fitz-Gerald relarderait son retour en Espagne. Emilie promit d'aller leur rendre visite dans leur retraite, et l'Espngnole, faisant une nouvelle révérence, sortit. Reprenant le chemin de Benfield-Lodge, Emilie raconta à son frère la rencontre qu'elle avait faite de la compagne de la belle inconnue de Bath et qu'elle venait d'apprendre son nom pour la première fois, qu'elle était ou qu'elle avait été mariée. John écouta avec intérêt le récit de sa sœur concernant la belle Espaifnole dont il avait conservé un agréable souvenir, et lui dit qu'il ne voulait pas croire qu'elle fiit mariée. Pour éclaircir ce doute, ils convinrent de lui faire une visite le jour suivant en compagnie de mistress Wilson et de Jane , mais le jour suivant était indiqué pour l'arrivée du colonel Egerton , et Jane s'excusa prétextant des lettres à écrire. Mistress Wilson promit «l'accomp.igner sa nièce dans son excursion, désirant approfondir le caractère et la position de cette connaissance accidentelle.

M. Benfield et le baronnet curent, dès le premier jour de l'arrivée de la fiiinille, une longue conversation au sujet de Denbigh, et le vieillard témoigna hautement son mécontentement de la fierté du jeune homme. Mais le baronnet, dans la candeur de son affection, ayant lait part à son oncle de la perspective d'un mariage entre Denbigh et sa fille, M. Benfield trouva que cette récompense serait suffisante... Tout s'arrangerait donc pour le mieux, car s'il épousait Emmy, il serait obligé de vendic sa charge dans l'armée , et une élection vacante pour-

rait le faire entrer au parlement. Sir Edward trouva de son goût 1 idée de construire ainsi le bonheur des deux jeunes gens et les deux parents se séparèrent satisfaite d'avoir posé les bases du bonheur futur des deux êtres qu'ils affectionnaient au même degré.

Le lendemain de la promenade au cabinet de lecture , comme la famille était assise autour de la table après le dîner, John Moseley, s'éveillant tout à coup de sa rêverie, s'écria soudain...

— Laquelle trouvez- vous la plus jolie, Emilie, de Grâce Chatterton ou de mistress Fritz-Gerald ?

Emilie répondit en riant : — Grâce bien certainement; ne croyeivous pas vous-même , mon frère ? ,^

— Sans doute, n'avez-vous pas quelque fois remarqué que Grâce avait des airs de sa mère ?

— Pas le moins du monde , elle est l'image parfaite de Chatterton.

— Elle vous ressemble beaucoup, chère Emmy, dit M. Benfield, qui prêtait l'oreille à leur conversation.

— A moi ! cher oncle , c'est la première fois qu'on me le dit.

— Je n'ai jamais vu une aussi grande ressemblance, si ce n'est pourtant entre lady Julianna et vous, ma nièce... c'était une grande beauté dans son temps ; dans le genre de son oncle le vieil amiral Griffin... vous ne vous le rappelez pas... il perdit un œil dans un combat avec les Hollandais , et la moitié d'une joue sur une frégate oii il combattait contre les Espagnols. Ah! c'était un vieillard bien aimable et qui m'a donné plus d'une guinée lorsque j'étais au collège.

— Et vous trouvez qu'il ressemblait à Grâce Chatterton, mon oncle? demanda John d'un air innocent. , ^

— Non, monsieur, il ne lui ressemblait pas ; qui vous a dit qu il ressemblât à Grâce Chatterton, méchant drôle?

— J'ai cru que c'était vous, mon oncle, mais peut-être le portrait que vous en avez fait m'a-t-il trompé... son œil cl sa joue, mon oncle 1

— Lord Gosford a-t-il laissé des enfants , mon oncle ? deman^la Emilie lançant un regard de reproche à son frère.

Sir Edward Moseley tt lauj Moseley,

Non, chère Emmy, son unique enfant mourut au collège; je n'oublierai jamais la douleur de la pauvre lady Julianna. Elle en relfirdi de trois semaines son voyage à Bath. Un gentilhomme qui liii faisait la cour à cette époque osa se déclarer et fut refusé; eu vérité soii abiuVation souleva une admiration si unanime autour d'elle, qu'aussitôt après'la mort du jeune lord Djjton sept gentilshommes se présentèrent et furent refusés en une semaine. J'ai entendu lady Julianna dire à ce sujet qu'entre les hommes de loi et les amoureux, il ne lui restait pas un moment de tranquillité!

Les hommes de loi ! s'écria sir Eiward , que pouvait- elle leur

vouloir ?

Six milles livre de rente annuelle lui échurent à la mort de son neveu ; et il y eut des actes, des dons , des comptes de tutelle à débrouiller. Pauvre jeune femme ! elle (ut si anectéc, Emmy, qu'elle ne sortit pas de huit jours , lisant toute la journée des papiers et s'occu-

se

FKECAUTIOIN.

jisiit Ae SCS affaires. Ah ? c'était une femme de goftt; son deuil, sa !i-

livrc'c, SCS iioiivillis voiliirfs rmciit admirés y.iT tons 1rs gens de cour, l.c litre est l'Iiint ;iiijourd'luii ; je ne connais jilus personne de ce nom. I.e conut; ne siirvéci'it .'i sa perte que six ans environ, -et la comtesse mourut de douleur un an plus tard.

— \".l laily .Iulianna, mon oncle, que devint-elle, demanda John, s'est-elle mariée ?

Le vieillard se versa un verre de vin et regarda par-dessus son épaule si Peter était près de lui ; le vieux serviteur fiait à son poste.

— Ma foi oui, oui , elle s'est mariée, c'est vrai. Elle m'avait pourtant dit qu'elle mourrait fille, mais... Ici le vieillanl toussa. Ce fut par compassion pour le vieux vicomte, qui lui avait souvent dit qu'il ne pourrait vivre sans elle. Elle trouva, du reste, dans cet accroissement de fortune les moyens de faire beaucoup de bien. J'avoue que je n'aurais jamais cru qu'elle eûl clioisi un mari si vieux et si infirme. — Mais, Peter! donnez-moi un verre de clairet ! Peter versa le vin et le vieux gentilhomme continua : — On dit qu'il fut tic» brutal pour elle. Il a dû la rendre bien malheureuse ! elle avait le cœur si tendre !

Il est impossible de dire combien de temps le vieillard eût continué de la sorte à renchérir sur les qualités de sa vieille passion s'il n'eût été interrompu par l'apparition soudaine à la porte du salon du jeune Denhigb. Toutes les physionomies s'éclairèrent de plaisir à ce retour inattendu de leur favori ; et si Mrs. Wilson ne se fût empressée de donner un verre d'eau à sa nièce, la surprise eût été trop forte pour elle. Il les informa brièvement qu'aussitôt la revue finie il s'était jeté dans une chaise de poste pour se retrouver plus tôt au milieu d'eux ; et il prit place à côté de Mr. Benfield, qui l'accueillit avec une préférence marquée, dépassant celle qu'il avait manifesiée pour tout autre convive, sans en excepter lord Gosford lui-même. Peler quilta la place qu'il occupait derrière la chaise de son maître pour être plus à portée de contempler le nouvel arrivant; et, essuyant si fréquemment ses yeux, que John, qui s'en aperçut, l'engagea à aller mettre les besicles qui avaient si bien réussi à Denbigh pendant sa maladie. Son hilarité attira tous les yeux sur l'honnête intendant ; et lorsque Denliigh apprit que c'était l'ambassadeur que Mr. Benfield lui avait expédié au manoir, il se leva et vint serrer la main du vieillard, le remerciant sincèrement de sa sollicitude pour la faiblesse de sa vue.

Peter prit sa main dans les deuxsiennes et, après avoir fait de vains efforts pour parler, il murmura : — Merci, merci I le ciel vous bénisse ! et fondit en larmes; cet incident arrêta tout à coup l'hilarité des convives. John suivit l'intendant, qui quittait la salle, et son maître s'écria essuyant ses yeux : — Bon et charitable toujours comme mon vieil ami le comte de Gosford.

Page 1