CHAPITRE XXIII
A l'heure convenue , la voiture de mistress Wilson prit la route qui conduisait à la petite maison de mislress Fitz-Gerald. La bonne tante était accompagnée seulement de sa pupille, ayant jugé convenable de laisser John en compagnie de son ami Denbigh.
KUes trouvèrent l'habitation délicieuse et élégante quoique petite. Cachée presque entièrement par les arbres et les bosquets qui l'entouraient, elle inspirait des idées de calme et de recueillement. La maîtresse attendait leur arrivée , assise dans un joli pavillon qui formait une aile du bâtiment. Mistress Fitz Gerald était Espagnole, âgée de vingt ans à peine, d'une physionomie mélancolique et intéressante, aux manières douces et réservées. Elle accueillit avec empressement l'occasion de renouer connaissance avec les deux dames et leur présenta sa compagne sous le nom de doua Lorenza. La jeune veuve (du moins comme son costume paraissait l'indiquer) fit les honneurs de sa maison avec une grâce parfaite , dirigeant la promenade de mistress Wilson et de sa nièce à travers les lesquels et les plates-bandes qui complétaient son petit domaine. Ses domestiques se réduisaient à deux servantes et un vieillard qui servait en même temps de jardinier et d'intendant, elle avait prit la résolution de ne jamais rendre de visite; mais si mistress Wilson et miss Moseley voulaient pardonner cette infraction aux convenances sociales et venir souvent la consoler dins sa solitude, elles lui feraient un véritable plaisir. Mistress Wilson prenait tant d'intérêt à la situation douloureuse d'une aussi jeune femme vivant seule et retirée du monde, qu'elle promit de revenir souvent.
En rentrant à la résidence, elles trouvèrent le colonel Egerton s'appuyant avec une familière ais.uce sur le dossier de la chaise de Jane; sa réception avait été, sinon aussi affectueuse que celle de Deuhigh, du moins assez cordiale de la part de tous, excepté du maître de la maison. Lt encore celui-ci , sous l'influence du mariage projeté de sa chère favorite , se contraignit-il a conserver vis-à-vis de l'intrus une ajiparcnce froide de satisfaction qu'il était loin d'éprouver.
Lady Moseley était dans le ravissement; si elle avait eu le moindre doute sur les intentions d'Egcrlon, son empressement à se rendre au rendez-vous général le dissipait complètement et ne pouvait être attribué qu'à une ardente passion. La plus grande de ses anxiétés maternelles élail dissipée et elle entrevoyait pour ses vieux jours un bonheur p.iisible et durable au milieu île nombreux descendants. M. Benfield, f|ui avait insisté pour que Denbigh vînt demeurer sous son toit hospitalier, avait distulé a\eo Peler la même question à l'égard du colonel
Egerton, il allait même se décider pour la négative, lorsque Peter, qui
avait recueilli avec soin tous les détails de la scène du bosrpiel, r.ippela à son maître que le colonel avait joué un rôle 1res - actif en allant puiser de l'eau pour réveiller miss Emmy de son évanouissement. Cette remarque adoucit le vieillard, qui suspendit toute décision jusqu'à plus ample examen. Mais au dîner, le colonel ayant admiré un très beau portrait de lord Gosford peint par sir Josué Beynolds , lequel ornait la salle .à manger, M. Benfield, dans un moment d'é|)anchenient inusité, lâcha l'invitation, qui l'ut acceptée avec empressement, et le colonel fut installé dans la maison.
La physionomie de John Moseley trahissait parfois des pensées soucieuses. La douairière et ses filles étaient pourtant allées visiter une vieille tante dans le Yorkshire . oii nul individu mâle n'était admis. Le jeune admirateur des charmes de Grâce n'avait donc rien à craindre à ce sujet. La chasse à l'héritage avait pu seul décider la douairière à se priver pendant quelque temps de la société masculine et à laisser un moment en repos la chasse aux maris. — C'est égal, pensait John , maman Chatterton devrait bien se choisir un mari, afin de laisser Catherine et Grâce libres de choisir à leur tour.
Le colonel Egerton et Jane avaient repris leur dissertation poétique. Mistress Wilson découvrit avec inquiétude que l'aversion des amoureux de ses nièces s'était plutôt accrue pendant leur courte séparation. L'amour de Denbigh pour sa nièce semblait augmenter de jour en jour et gagnait du terrain dans l'affection de la jeune fille. Il les accompagnait partout, dans leurs petites excursions, et une fois ou deux John remarqua qu'Emilie acceptait de préférence la main du jeune homme pour l'aider à surmonter les légers obstacles qu'ils rencontraient dans leur promenade. ÎM. Benfield avait mis dans sa tète, que si le mariage d'Emilie pouvait être célébré pendant que la famille se trouvait réunie dans son château, ce serait pour lui le comble du bonheur. Fort heureusement pour la pudeur d'Emilie que le vieux gentilhomme possédait les notions les plus pointilleuses sur la délicatesse féminine , et que jamais dans la conversation générale il ne faisait allusion au mariage projeté. Ces principes de réserve ne lui permettant pas d'agir ouvertement , il fallait donc user de circonspection , et comme Peter était un bon conseil dans ces sortes d'occasions , H résolut d'avoir recours à lui et sonna.
— David, dis à Johnson de venir me parler sur-le-champ.
Au bout de quelques minutes, la lévite jaune et les bas bleus drapés entrèrent dans son cabinet de toilette renfermant le corps et l'âme bien ficelés de M. Peter Johnson.
— Peter, commença M. Benfield lui montrant une chaîse qttfe celui-ci refusa respectueusement, vous n'ignorez pas, je pense, que M. Denbigh, petit-fils du général de ce nom, qui siégeait avec moi au parlement, est près d'épouser ma petite Emmy. Peler sourit, et s'inclina eu signe d'assentiment.
— Or, Peler, rien ne me rendrait plus heureux que la célébration d'un mariage chez moi, cela me rappellerait celui de lord Gosford. Je désire avoir votre opinion sur la manière de les y décider : sir Edward et Anna refusent d'intervenir, et je redoute de parler à mistress Wilson à ce sujet.
Cet appel soudain aux facultés inventives de Peter ne manqua pas de l'alarmer, mais comme, après tout, il s'enorgueillisait de bien servir son maître, il réfléchit un moment en silence, puis jugea nécessaire de poser quelques questions préliminaires.
— Je suppose, maître, que les conventions sont faites entre les jeunes gens?
— Je crois que tout est convenu entre eux.
— Et sir Edward et milady ?
— Ils consenient de grand cœur.
— Et madame Wilson ?
— Elle consent aussi.
— Et M. John et mi^s Jine?
— Tous sont d'accord, la famille tout entière y consent.
— Bien ; donc, puisque tout le monde est d'accord et que les deux jeunes gens se conviennent , la seule chose qu'il y ait à faire est de...
— El quoi. Peler! s'écria le maîlreimpalifnt observant son hésitation.
— C'est d'envoyer chercher un prêtre, je pense.
— Bah! je sais cela aussi bien que vous, répliqua le vieillard mécontent, ne pouvez-vous pas me donner un meilleur plan ?
— Ma foi, maître, dit Peter, je voudrais bii n faire pour miss Emmy et Votre Honneur comme j'aurais fait pour moi-même. Or, monsieur, quand je fis ma cour à Patly Sti elc , dans l'année de noire Seigneur nub , je l'aurais épousée sans une dilhcultc qui n'existe pas dans le cas de miss Emmy.
— Quelle était cette difficulté, Peter? demanda son maître avec bonté.
— C'est qu'elle ne voulait pas de moi.
— C'est bien, pauvre Peler, vous pouvez vous retirer; et le vieux serviteur s'inclina et sortit.
La similitude dans leurs infortunes en amour était un des plus forts liens qui liât le servileur au maître, et le maître ne manquait j.imais de s'attendrir lorsque le servileur faisait allusion à Patly. Aus<i, après réflexion, iM. Btnficld n'attribua l'ab.>.cnce de jugtmenl de son serviteur drus celle occasion qu'à ce qu'il n'avait jamais siégé au parlemeut.
PKÉCAUTIOJN.