‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 199 sur 253 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

La visite que mistress Wilson devait faire avec Emilie à M rs. Fitz- Ge raid avait été retardée par l'indisposition de Jane, qui avait été blessée à la fois dans sou affection et dans son orgueil , et qui resta longtemps accablée sous le terrible coup que lui avait porté la fuite du colonel avec sa rivale. Dès qu'elle put se lever, et une semaine après l'événement , la tante et sa pupille se dirigèrent un matin vers la petite maison, oii elles trouvèrent l'Espagnole plus triste qu'à l'ordinaire. Elle les accueillit avec de vifs témoignages d'affection, et, après quelques instants de repos et de rafraîchissement, elle commença ainsi :

« La fille d'un marchand anglais à Lisbonne s'était enfuie de la maison paternelle avec un officier irlandais au service de Sa Majesté Catholique; ils furent unis secrètement, et le colonel (car tel était son grade) conduisit sa femme à Madrid. Les rejetons de ce mariage furent un fils et une fille. Le fils entra de bonne heure au service du roi et fut élevé dans la religion de ses pères ; mais la senora Mac Cartliy , qui était protestante , éleva secrètement sa fille dans la religion de sa famille. Lorsqu'elle eut atteint l'âge de dix-sept ans, un grand d'Espagne de la cour de Charles rechercha la main de la fille du général. Le comte d'Alzada était un parti qu'on ne pouvait refuser, et ce mariage se fit sans amour et sans sympathie, comme dans toutes les sociétés où les mœurs tiennent les deux sexes éloignés l'un de l'autre. D'un caractère froid et hautain, le comte ne sut pas se faire aimer de sa femme, qui chercha de nouveau dans sa famille les sentiments affectueux que les liens du mariûge n'avaient su lui rendre. Elle conserva ainsi la langue , les habitudes et la religion de son enfance , qu'elle transmit à sa fille unique dona Julia. Elle eut le tort , en outre , de prendre sa fille pour confidente des mauvais traitements de son époux, et comme ses conversations avaient lieu en anglais et étaient toujours accompagnées des larmes de la mère , elles laissèrent dans l'esprit juvénile de Julia une impression indélébile , qui s'accrut avec l'âge et lui laissa croire que le plus grand péché après celui d'être catholique serait d'épouser un homme de cette religion.

A l'âge de quinze ans elle perdit sa mère, et dans la même année son père lui présenta un gentilhomme du voisinage comme devant être son futur époux. La foi religieuse de Julia eût peut-être cédé au cliarme d'une union assortie et avec un homme jeune et aimable; mais comme son prétendu n'était ni jeune ni beau, plus il persévéra dans ses assiduités , plus elle éprouva d'éloignement pour lui et de constance dans son hérésie, jusqu'à ce qu'enfin, dans un moment de désespoir et pour se débarrasser de ses importunilés, elle avoua sa croyance. La colère de son père fut terrible et durable ; elle fut jetée dans un couvent pour faire pénitence et comme un moyeu de la ramener dans la foi catholique. Elle resta ainsi deux ans dans les angoisses du noviciat, refusant obiiinémeiit de prononcer ses vœux. Au bout de ce ti>mps d'épreuves, la situation politique de son pays appela son père et son oncle à la guerre pour défendre les droits de leur prince légitime ; et elle dut à cette circonstance de ne pas être forcée de céder à la violence.

La guerre portait ses ravages dans toute la contrée lorsqu'un jour , à la suite d'un» grande bataille livrée dans le voisinage du couvent, le» corridors et les cellules des paisibles nonnes furent encombrés d'ofli-

PRÉCAUTION

ciers argluis blessés dans le comliat. Le hasard confia aux soins particuliers de Julia le major Fitz-Gerald , jeune homme distingué et d'une physionomie attrayante; sa guérison fut lente et longtemps douteuse. 11 fut reconnaissant, et Julia était aussi malheureuse que belle. L'amour ne tarda pas à succéder à la première intimité qu'avaient établie entre eux les soins assidus et la reconnaissance qui en fut le résultat. Le jeune couple se réfugia sous la protection d'un détachement campé près du couvent où ils furent unis par l'aumônier, et jouirent pendant un mois d'un bonheur sans nuages.

Comme Napoléon était attendu prochainement , ses généraux cherchaient toutes les occasions de se distinguer par des escarmouches , et dans une de ces rencontres ils surprirent le détachement où Fitz-Gerald et sa femme s'étaient réfugiés et qui formait l'avant-garde de l'armée anglaise, et le mirent en déroute. Les deux jeunes gens, faits prisonniers , furent traités avec douceur et envoyés sous escorte à la frontière. Ils touchaient déjà aux montagnes des Pyrénées lorsqu'à leur tour les Français furent assaillis par un corps de l'armée anglaise et mis en déroute. Malheureusement le major Filz-Gerald fut atteint d'une balle et tomba sur le champ de bataille , où il expira une heure après le combat. Un oflicier anglais attiré par les cris de la jeune femme , qui se lamentait sur le corps de son époux mourant, s'approcha d'eux, et le major, avant d'expirer, obtint sa promesse de la reconduire saine et sauve en Angleterre, auprès de sa mère.

L'étranger, qui n'avait rien à refuser à un mourant, dès qu'il eut fermé les yeux pour toujours, se procura une litière sur laquelle des paysans transportèrent le cadavre du major et son épouse évanouie dans une habitation espagnole, à plusieurs milles des avant-postes de l'armée anglaise. Le corps fut enterré avec tous les honneurs dus à son rang, et Julia abandonnée aux premiers élans de sa douleur, interrompue seulement par quelques rares visites de l'officier aux soins duquel elle avait été confiée.

Un mois s'écoula ainsi dans les larmes, Julia ne trouvant de consolation que dans ses fréquentes visites au tombeau de son époux, lorsqu'un jour son nouveau protecteur vint lui annoncer leur départ pour l'Angleterre par Lisbonne. Une petite voiture couverte, attelée d'un seul cheval, était tout ce que l'on avait pu trouver pour le voyage jusqu'à la capitale vers laquelle il fallait se diriger et où elle pourrait se procurer une suivante et les objets nécessaires pour continuer son voyage. Ce n'était ni le temps ni le lieu pour soulever des objections : Julia se résigna donc à souscrire aux derniers vœux de son mari et se mit en route, A mesure qu'ils s'éloignaient de leur point de départ, les manières de son guide changèrent à son égard : il devint empressé, complimenteur et d'une galanterie olïcnsante, au point que Julia résolut de s'arrêter au premier village et de renoncer tout i fait à son voyage en Angleterre.

Comme ils atteignaient la lisière d'un bois, l'officier oublia à un tel point et son rôle de protecteur et les infortunes de Julia, que celle-ci, dans un élan de désespoir, s'élança de la voilure et attira par ses cris l'attention d'un officier qui s'avançait à cheval sur la même route. Il lança son cheval et accourut à son secours. Au même instant, un cou^ de pistolet abattit son cheval et permit au traître de prendre la fuite. Julii, en peu de mots, raconta sa lamentable histoire à son sauveur, qui lut la vérité dans la candeur de son visage et la prit sous sa protection. Un escadron de dragons rejoignit presque aussilôt l'officier, qui donna des ordres pour la poursuite du ravisseur et pour obtenir un nouveau moyen de transport. On retrouva la voiture à peu de distance, mais le cheval ét:iit enlevé et il fut impossible de rattraper le fugitif dont Julia n'avait jamais connu le nom, et dont tous les efforts pour le découvrir plus tard étaient restés infructueux.

A son arrivée à Lisbonne, la veuve inconsolable fut entourée de tout le respect, de tous les soins délicats que l'on pouvait attendre d'un homme de haut rang et du caractère honorable du comte l'endennyss, car c'était lui qui, portant des dépêches du quartier général pour l'Angleterre, avait eu le bonheur d'arracher Julia à un sort pire que la mort, le déshonneur. Un paquebot était à la disposition du comte et ils mirent aussitôt à la voile pour l'Angleterre. Dona Lorenza était la veuve d'un sous-officier espagnol sous les ordres de Pendennyss et tué à ses côtés. L'intérêt qu'il avait pris au mari se reporta sur sa veuve qu'il avait secourue pendant près de deux années à Lisbonne ; l'occasion était favorable, et il la plaça comme dame de compagnie auprès de mistress Fitz-Gérald.

En arrivant en Angleterre, la jeune veuve apprit que la mère de son mari était morte, et, comme elle n'avait point de proche parent, elle se trouva seule au monde. Son mari avait fort heureusement fait un testament qui lui laissait une petite fortune indépendante, que, par la protection de lord Pendennyss, elle fut bientôt mise à même d'entrer en possession. Ce fut en attendant le résultat de cette affaire que mistress Filz Gcrald passa quelque temps à Bath, et aussitôt que ses droits eurent été reconnus, le comte et sa sœur étaient venus l'installer dans sa propriété, où ils l'avaient visitée une fois depuis. Mais la délicatesse tenait à distance le comte, qui n'en continuait pas moins à la servir et à la protéger. A son retour en Espagne, il avait vu son père, mais il avait intercédé en vain en sa faveur. La colère de l'Espagnol n'était pas encore apaisée. Plus tard, ayant appris qu'il était malade, Julia avait prié le comte de renouveler ses efforts pour obtenir son pardon, et la

lettie qu'elle tenait à la main lorsque mistress Wilson et sa nièce l'avaient trouvée en larmes était de Pendennyss. Il l'informait de nouveau qu'il avait échoué dans ses tentatives. Avant de se séparer, mistress Fitz-Gerald prit à part mistress Wilson, et lui dit avec une certaine hésitation qu'elle avait encore un fait important à lui raconter, mais qu'elle l'ajournait à leur prochaine entrevue, que la tante d'Emilie promit pour le jour suivant. »

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