‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 198 sur 253 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Mrs. Wilson et ses nièces se retirèrent de bonne heure, et , dès que celles-ci furent rentrées dans leurs chambres , la prudente matrone retint le baronnet en le priant de s'asseoir à côté d'elle :

— Je voulais vous parler, mon frère, commença-t-elle , au sujet de ma pupille ; vous avez sans doute remarqué les attentions de Denbigh pour elle ?

PULCAUTJOIS'.

Certaineineut, ma soeur, et avec beaucoup de plaisir; ne croyez

pas , lin ri'sle, i|ue je cliciclie jamais à m'interposcr dans l'autorité que je vous ai si libreminl laisue iireiulrc sur Emilie.

Vos droits n'en rislrnl pas moins incontestables, mon clier

fièrc , pour diriger et contrôler la conduite de votre enfant; elle vous appartient avant tout ])ar un lien indissoluble , et nous vous aimons trop l'une et l'autre pour jamais le contester.

— .le ne voudrais pas inlliiencer mon enfant dans une question aussi importante pour elle; mais vous avez d^jà ilù vous apercevoir que l'inlérêt que m'inspire Denbigb est jiresque aussi puissant que i'affeclion que je porte à ma lille.

— Emilie, j'en suis certaine, renoncerait à l'olyet le plus cher de ses affections si vous l'ordonniez, et, d'un autre côté, je suis persuadée qu'elle ne marcherait pas à l'oulel avec un homme qu'elle n'aimerait et n'estimerait pas.

— Je ne suis pas bien sûr de comprendre la différence que vous semblez vouloir établir.

— Je veux vous dire , mon frère, qu'elle croirait manquer à son devoir , si elle promettait d'aimer un homme pour lequel elle n'éprouverait que de l'aversion. Mais pour répondre à votre question, Denbigh r.e s'est pas encore déclaré; mais, lorsqu'il le fera, je ne pense pas qu'il soit refusé.

— Refusé! s'écria le baronnet, j'espère sincèrement que non; je voudrais de tout mon cceur qu'ils fussent déji mariés.

— Emilie est bien jeune, dit Mis. ^'\'ilson, elle n'a jias besoin de se presser; j'espérais qu'elle resterait lille encore quelques anntes.

— Ma foi! dit le baronnet, lady Moseley et vous, ma sœur, vous avez des notions bien différentes sur le mariage.

— J'espère qu'Anne, dans l'accomplissement de son système, n'aura pas lieu d'en regretter les conséquences,

— Clara a fait son choix elle-même, et elle a bien choisi; c'est ce (|ue feront, je n'en doute pas, Jane et Emilie, et je crois que leur mère a raison de les laisser libres sur ce point.

— Je regrette, Edward, d'avoir à faire entrer dans votre âme le doute sur la valeur d'une personne. Ici , Mrs. Wilson prit affectueusement la main de son frère et lui raconta ce qu'elle avait entendu dire sur le compte d'Egerton. Sir Edward la remercia de la sollicitude qu'elle montrait pour le bonheur de ses enfants et, l'embrassant tendrement, il se retira. En regagnant sa chambre il rencontra Egerton , qui venait de reconduire les Jarvis à leur hôtel ; sir Edward le fil entrer au salon et lui raconta en quelques mois les propos qui couraient sur son compte. Le colonel un moment troublé se remit bientôt et protesta contre ce qu'il appelait une infâme calomnie, affirmant qu'il ne jouait jamais et que Mrs. Holt était son ennemie depuis longtemps; il ajouta qu'il prendrait dès le lendemain matin les mesures nécessaires pour convaincre sir Edward qu'il possédait l'estime de son oncle plus que Mrs. Holt ne l'avait affirmé. Satisfait de cette explication, qui ne justifiait rien, le baronnet le laissa se retirer en l'assurant que, s'il pouvait lui prouver qu'il n'était pas joueur, il l'adopterait avec plaisir pour son gendre.

Denbigh s'était retiré de bonne heure dans sa chambre, prétextant une indisposition , et n'avait pas assisté au souper. A minuit, le silence le plus profond régnait dans la maison.

Le jour suivant, comme tous ceux que précède une soirée de plaisir , la société se rassembla tard pour déjeuner; cependant Denbigh fut le dernier qui vint s'asseoir <à la table. Il jeta un coup d'oeil inquiet autour de lui avant de prendre place; et paraissant rassuré, il reprit son amabilité habituelle. Au même moment la porte de la salle s'ouvrit violemment et M. Jarvis entra l'air effaré et hors de lui.

— Est-elle ici? s'écria-t il regardant une à une les personnes assises à la table.

— Qui? demanda tout le monde d'une seule voix.

— Polly — ma fille — mon enfant, dit le marchand s'efforçant de comprimer sa douleur — n'est-elle pas venue ici ce matin accompagnée jiar le colonel Egerton?

Ou lui répondit que ni l'un ni l'autre n'avait paru , et il raconta brièvement la cause de son inquiétude. Le colonel avait fait avertir de grand matin sa fille de se lever pour l'accompagner chez les miss Moseley, qui avaient , dit-il , un projet pour la journée. Elle était partie sans éveiller le moindre soupçon, lorsqu'un peu plus tard un domestique vint dire qu'il avait aperçu le colonel Egerton sortant du village en chaise de poste et accompagné d'une dame.

Le marchand prit aussitôt l'alarme et accourut à la résidence avec le faible espoir d'y trouver sa fille. Une visite dans la chambre du colonel ne laissa plus aucun doute sur l'enlèvement. Jane avait une si haute opinion des qualités et de la perfection de son ex-adorateur, qu'elle ne crut à la véracité des soupçons de Mr. Jarvis qu'après avoir constaté la disparition des effets et du domesti(jue du colonel. Alors, dominée par l'émotion, elle se leva jiour quitter la salle à manger, et tomba sans connaiss:ince dans les bras d'Emilie, qui s'était élancée à son secours. Dcrdiigh ayant suivi le marchand pour calmer ses transports de colère , personne autre que les parents de Jane n'avait été lémoin de ce résultat de sa passion. On la conduisit à sa chambre; quelques instants plus tard elle était sur son lit, .agitée par une fièvre liiùlante. Le délire s'était emparé de son esprit ; elle se répandait en

reproches contre elle-même, contre .ses parents et contre Egerton. Les soins tt l'affei tion prévalurent eiilin , et, au moyen d'une poliuii calmanie, la pauvre fille perdit dans un profond sommeil la conscience (le son infortune. Cependant d(s ii.tormalions plus précises firent découvrir comment et dans quelle diieclion les deux amants s'étaient enfuis.

Immédiatement après sa conversation avec sir Edward , le colonel avait quitté le château. Il avait passé la nuit h l'auberge voisine; à la pointe du jour il avait fait enlever ses bagages par son domestique , commandé une chaise de poste et s'était aussitôt dirigé vers l'hôtel des Jarvis. Quels arguments il employa pour déterminer la jeune fille i une fuite aussi soudaine est resté un secret pour tous , seulement il avait toujours donné à entendre à mistress Jarvis que ses vœui s'adressaient à sa fille Marie. Ses assiduités auprès de miss Jane n'avaient sans doute eu d'autre but que de donner le change sur ses intentions. Fort heureusement que le scandale était resté enclos dans le cercle de la famille et qu'il y avait tout espoir qu'il n'attaquerait pas la réputation de Jane vis-à-vis du monde. Dans l'après-midi , M. Jarvis reçut une lettre qu'il communiqua aussitôt au baronnet et à Denbigh comme à ses meilleurs amis. Elle était d'Egerton et écrite dans les termes les plus respectueux; il motivait l'enlèvement sur le désir d'éviter les délais de publication, attendu qu'il devait rejoindre sur-le-champ son régiment et promettait de faire un mari attentif et un fils affectionné. Les fugitifs étaient sur la route d'Ecosse, d'où ils comptaient se rendre à Londres aussitôt après la cérémonie pour y attendre les ordres de leurs parents. Le baronnet, dont la voix tremblait d'émotion pour les souffrances de sa fille , félicita le marchand de ce que les choses n'étaient pas pires , tandis que Denbigh relevait sa lèvre avec dédain eu pensant que la fortune des Jarvis motivait l'empressement du colonel plus que les lenteurs de la publication des bans , car il était de notoriété qu'une vieille tante leur avait laissé vingt mille livres sterling à partager entre eux.

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