CHAPITRE II
— Que si^niiîe celte conduite? demanda le jeune homme en arrêtant le bras du soldat qui frappait. En vertu de quelle autorité maltraitezvous ainsi cet homme?
— Eu vertu de quelle autorité mettez-vous la main sur un grenadier anglais? demanda le soldat en tournant sa courroie contre celui qu'il croyait être un bourgeois de Boston.
L'officier recula, pour éviter le coup dont il était menacé. Les plis de son manteau s'entr'ouvrirent, et la clarté de la lune tomba sur son costume éclatant.
Le bras du soldat demeura suspendu.
— Répondez, poursuivit le jeune officier tremblant 4e colère : pourquoi lourmentez-vous cet homme, et de quel régiment étes-vous ?
— Votre Honneur, répondit un des assistants, nous sommes des grenadiers du brave 47°, et nous apprenons à vivre à cet indigène, parce qu'il refuse de boire à la santé de Sa Majesté.
— C'est un pécheur qui ne craint pas le ciel , s'écria le patient en tournant vers son protecteur un visage humide de larmes : Job aime le roi, mais il n'aime pas ie rhum.
L'officier ordonna de relâcher le prisonnier. Les couteaux et les doigts se mirent immédiatement à l'œuvre , et le pauvre Job délivré eut la permission de reprendre ses habits. Sa respiration pénible troubla seule le silence qui succéda brusquement au tumulte.
— Héros du 47"", reprit le jeune homme, reconnaissez-vous ce bouton ?
Le soldat auquel celte question était plus spécialement adressée regarda le bras qu'on lui présentait, el sur les parements blancs de la manche écarlate il lut avec terreur le numéro de son régiment.
— ^ oilà comme vous soutenez la réputation du général \\ olfe, sous lequel vous avtz eu Ibonneur de servir! \ oilà comme vous vous montrez dignts des vainqueurs de Québec ! Retirez-vous. Demain on examinera cette affaire.
— J'espère que Votre Honneur se rappellera qu'il a refusé déboire à la santé de Sa Majesté, Je suis sûr que si le colonel Nesbilt était ici lui-même...
— Drôle, s'écria l'officier avec emportement, osez-vous bien hésiter, quand je vous ordonne de partir?
Les soldats déconcertés , dont la turbulence s'était évanouie comme par enchantement, s'éloignèrent en masse, et quelques-uns d'entre eux murmurèrent aux oreilles de leurs camarades ie nom de l'officier qui était intervenu d'une manière si inattendue. Après les avoir suivis des yeux, ce jeune militaire se tourna vers un vieil infirme qui, appuyé sur une béquille, avait assisté à ce spectacle.
— Savez- vous la cause du cruel traitement qu'on a infligé à ce pauvre homme?
— Il n'a pas de tête , répondit l'infirme; mais c'est un être inoffensif. Les soldats qui buvaient dans cette taverne l'ont fait venir'à plusieurs reprises pour se divertir à ses dépens. Si l'on ne réprime de pareils actts, des malheurs pourront en résulter. On fait des lois sévères de l'autre côté des mers, et de celui-ci, le régiment que commande le colonel Nesbilt...
— Il est prudent, mon ami, interrompit l'officier, de ne pas pousser plus loin cette conversation. J'appartiens moi-même au régiment de Wolfe, et j'essaierji de faire rendre justice dans celte affaire. Vous pouvez vous en rapporter à moi, car je suis un enfant de Boston. Cependant une longue absence a eft'acé de ma mémoire le nom et la situation des rues, et je ne me reconnais plus dans ce labvrinlhe. Savez-vous où demeure madame Lechmere ?
— La maison est bien connue de tout Bosson , répondit l'infirme, çiui changea de ton eu apprenant qu'il avait affaire à un compatriote.
Job est commissionnaire , et par reconnaissance pour vous , il vous montrera le cbemin N'est-ce pas. Job?
L'idiot, car il appartenait trop évidemment à cette misérable classe d'êtres humains, répondit avec une répugnance assez étrange, vu les circonstances :
— Madame Lechmere! oh! Job connaît la route, et pourrait s'y rendre les yeux bandés, si...
— Si quoi ? imbécile ! s'écria l'infirme.
— S'il faisait grand jour.
— Voilà une preuve de votre sottise. Allons, Job, conduisez monsieur à Tremonl- Street ; le soleil vient de se coucher, et vous pouvez aller et revenir avant que la viiille église du Sud sonne huit heures.
— Oui, oui, cela dépend du chemin que l'on prendra; mais je sais, voisin Hopper, qu'il faut plus d'une heure pour aller chez madame Lechmere, surtout si l'on s'arrèle à regarder les tombeaux qui sont dans le cimetière ii Copps-Hill,
— Le fou est dans un de ses accès, s'écria l'infirme ; il faut rappeler les grenadiers, pour le mettre à la raison.
— Laissez ce garçon, dit le jeune officier; mes souvenirs m'aideront sans doute à me diriger, et si je m'égare, je m adresserai aux passants.
— Si Boston était ce qu'il a été, vous trouveriez à tous les coins de rue des habitants pleins de complaisance ; mais il est rare d'y trouver beaucoup de monde dans la rue depuis le massacre , oii cinq citoyens ont péri dans une lutte avec la troupe. D'ailleurs c'est aujourd'hui samedi soir, et les soldats se divertissent. Je n'ai ]ias besoin de vous dire ce qu'ils sont, quand ils ont la tête un peu montée.
— Je connais mal mes camarades, répondit l'officier, si leur conduite de ce soir est un échantillon de ce qu'ils font d'ordinaire. Mais suivez-moi, Meriton; nous nous en tirerons bien.
Le Valet de chambre leva le porte-manteau, et il allait se mettre en route, lorsque Job se présenta. L'idiot, aux yeux hagards et à la physionomie stupide, s'approcha avec précaution de l'officier, le contempla fixement et lui dit timidement :
— Job mènera l'officier chez madame Lechmere , si l'officier veut empêcher les grenadiers de rattraper Job.
— J'accepte ces conditions, dit le jeune homme en riant; mais n'allez pas me faire regarderies tombeaux au clair de lune, sous peine d'être livré aux grenadiers, et même à l'infanterie légère.
L'officierpritcongé de l'infirme obligeant, qui recommanda plusieurs fois à Job de ne pas s'écarter de la route directe. Le guide se mit à marcher si rapidemrnl que le jeune officier eut à peine le temps de remarquer les rues étroites et sinueuses qu'on lui faisait traverser. Il put cependant s'apercevoir qu'on le conduisait dans les plus sales quartiers de la ville, et que malgré ses efforts, il lui était impossible d'y retrouver les moindres traces de son pays natal. Meriton , qui suivait de près son maître, exhala ses plaintes à plusieurs reprises, et le maître lui-même finit par douter de la fidélité de son conducteur.
— N'avez-vous rien de mieux, dit-il enfin, à montrer à un compatriote qui revient après une absence de dix-sept ans? Tâchez de découvrir des rues plus agréables que celles-ci.
Le jeune garçon s'arrêta, et contempla son interlocuteur avec étonnemcnt ; ))uis , il changea de route, suivit plusieurs détours , et entra dans une allée si étroite qu'on pouvait en toucher les murs des deux côtés à la fois. L'officier hésita un instant à pénétrer dans cet obscur défilé. Mais voyant que son guide se perdait déjà dans l'ombre, il hâta le pas pour le rejoindre. Ils se trouvèrent bientôt dans une rue plu? large.
— La rue oii demeure le roi est- elle aussi étroite ? demanda Job.
— Elle ne saurait soutenir la comparaison, répondit l'officier.
— Madame Lechmere est une grande dame, ajouta le jeune gars suivant le cours de ses jiensées bizarres ; elle ne voudrait pas vivre dans le passage que nous venons de quitter, et pourtant il est étroit comme la route du ciel, et c'est pour cela sans doute qu'on l'appelle l'allée des Méthodistes.
— La route dont vous parlez est étroite sans doute, répondit l'officier; mais elle est plus droite que celle-ci... Avançons ! le temps passe et nous flânons.
Job reprit son allure rapide, et suivit les détours irréguliers d'une rue dont les maisons de bois avaient le premier étage en saillie. Il entra ensuite dans une place triangulaire dont l'un des côtés était occupé par un édifice , devant lequel il s'arrêta en exprimant une profonde admiration.
— Voilà l'église du Nord, dit-il; en avez-vous jamais vu une pa^* reiile ? Le roi adore-t-il Dieu dans uu aussi beau temple ?
L'officier reconnut dans le vieux monument de bois le fruit des premiers efforts des architectts puritains , et il se rappela en souriant l'époque oii il avait eu pour cette construction primordiale presque autant d'admiration que l'idiot. Job qui l'observait attentivement se trompa sur 1 expression de ses traits; il lui montra du geste une des plus étroites avenues qui aboutissaient à la place, mais dont plusieurs maisons avaient quelques prétentions à l'élégance.
— Voilà des palais , ;ijoula-t-il : c'est ici qu'a vécu Thomas le ladre , celui qui aimait tant les couronnes ; mais il ne s'est pas contenté de l'hôtel du gouvernement, et il vient de retourner en Â'islelerre,
LIONEL LINCOLN
— Qu'est-ce que cVlait que ce Thomas le ladre, et quel droit avaitil de loger à l'Iiôtel ilii ROiivernenieiit?
— Celui d'un gouverneur; la maison appartient au roi, quoique ce soit le peuple qui la paye.
— Monsieur, demanda Meriton, qui se tenait derrière son maître, les Amt^ricains ont -ils l'habitude de donner des sobriquets à leurs gouverneurs?
Cette question fit tourner la tête à l'oflicicr , et il s'aperçut qu'il avait l'té suivi par le vieil étranger, dont les traits hagards étaient éclairés par la lune, et qui appuyé sur son bâton, regardait avec attention l'ancienne demeure de Tlionias llutchinson, ci-devant gouverneur de Massachusetts. Dans le premier moment de surprise que lui causa celte découverte, il oublia de répondre, et ee fut Job qui se chargea de se justifier.
— Nous appelons les gens par leur nom , dit-il ; l'enseigne Peck se nomme l'enseigne Peck, et si vous donniez au diacre Winslow un autre nom que le sien , soyez sûr qu'il vous regarderait de travers. Moi-même je m'appelle Job Pray; pourquoi donc un gouverneur ne s'appellerait-il pas Thomas le ladre ?
— Parlez plus respectueusement du représentant de Sa Majesté, dit le jeune officier en levant sa badine comme pour corriger l'insolent. Oubliez-vous que je suis militaire ?
L'idiot recula, et un éclair d'intelligence jaillit du fond de ses yeux caves.
— Je vous ai entendu dire, répondit-il, que vous étiez un enfant de Boston.
L'officier allait riposter par une plaisanterie, lorsque le vieil étranger passa rapidement devant lui, et serra la main de l'idiot avec une remarquable ardeur.
— Le jeune homme est fidèle aux liens du sang et du pays, dit l'étranger , et je l'honore !
L'officier, qui commençait à s'habituer aux allusions politiques, reprit silencieusement sa marche, et Job continua son métier de guide. A mesure qu'il avançait, ce dernier paraissait hésiter davantage, et il lui arriva plusieurs fois de balancer entre deux rues. L'officier avait formé le projet d'interroger le premier passant qu'on rencontrerait ; mais le calme de la nuit régnait dans la ville , et pas une âme ne s'offrait aux regards.
Tout à coup nos trois personnages, sortant d'une sale et sombre rue, se trouvèrent sur une place d'assez grande étendue, au centre de laquelle arrivait un bassin qui communiquait avec le port. Job conduisit ses compagnons de voyage au milieu d'un pont tournant, et s'y installa pour laisser aux objets environnants le temps de produire leur efïet. La place était entourée de maisons basses et irrégulières, dont la plupart ne semblaient pas habitées; à l'extrémité du bassin s'élevait un long édifice en briques , orné de pilastres , percé de croisées à plein cintre et surmonté d'une humble coupole. Le premier étage était soutenu par des contre-forts et des arcades sous lesquelles on apercevait les étaux d'un marché. Au-dessus des piliers régnaient de massives corniches de pierre , et toute la construction annonçait plus de science architecturale que les habitations voisines.
Pendant que l'officier contemplait ce bâtiment, l'idiot tenait les yeux fixés sur lui , et semblait attendre de lui des témoignages de reconnaissance ou de plaisir ; le voyant muet et impassible. Job s'écria avec impatience :
— Si vous ne connaissez pas Faneuil -Hall , vous n'êtes pas enfant de Boston.
— Je connais Faneuil - Hall , et je suis enfant de Boston , répondit l'officier. L'aspect de cet hôtel de ville commence à me rafraîchir la mémoire, et je me rappelle maintenant les scènes de mon enfance.
— Voilà donc le lieu oîi la liberté a trouvé tant de hardis avocats ! s'écria le vieil étranger.
— Le roi se réjouit d'entendre le peuple délibérer dans Faneuil- Hall, reprit Job. A la dernière assemblée des bourgeois, j'étais sur la corniche ; je regardais dans l'intérieur par les fenêtres. 11 y avait des soldats sur la place ; mais il y avait aussi dans la grande salle des hommes qui ne les craignaient pas.
— Tout cela est très-bien sans doute, répondit l'officier, mais nous n'avançons pas d'un pied , et nous ne sommes pas chez madame Lechmere.
— Ce que dit ce jeune homme est instructif, s'écria l'étranger. J'aime à l'entendre exprimer avec simplicité des sentiments qui peignent l'état <le l'opinion publique.
• — Oui, poursuivit Job; on avait son franc parler dans la dernière réunion. Si le roi avait été lii , il aurait perdu de son orgueil, et i>ris en pilié le peuple, au lieu de songer à fermer le port de lioslon. Su[)posons qu'il veuille empêcher l'eau d'entrer par les goulets, elle passera par la grande rade; et si elle ne vient pas par la grande rade , elle arrivera par le canal de NanlucUil. 11 ne faut pas croire que les gens de Boston se laisseront priver des eaux du bon Dieu par des actes du parlement, tant que leur hôtel-de-villc s'élèvera sur la place du marché.
— Drôle, s'écria l'onicier avec emportement, il esl di'jà huit heUrcs! L'idiot perdit son aniiiialinn et baissa de nouveau les yeux.
— J'avais dit au voisin liopper, reiirit-il , qu'il y avait jjIus d'un
chemin pour conduire chez madame Lechmere , et je ne sais plus le> quel prendre. Interrogeons la vieille Nab; elle nous tirera d'embarras.
— Qu'est-ce que c'est que la vieille Nab, et pourquoi aurais-je affaire à elle?
— Tout le monde à Boston connaît sous ce nom Abiga'il Pray.
— Abiga'il Pray ! s'écria l'étranger. Où est-elle ? a-t-elle une existence honorable? •
— Autant qu'on peut l'avoir en étant pauvre , répondit Job d'un air sombre ; maintenant que le roi n'envoie plus à Boston que du thé chargé de droits, et que le peuple n'en veut pas , il est assez dlllicile de vivre. Nab loge dans un vieux magasin près d'ici. Elle y a une chambre à coucher pour elle , et une autre pour son fils Job ; et le roi et la reine n'en ont pas davantage.
En parlant ainsi , Job indiquait du doigt la maison maternelle. C'était un vieux bâtiment de forme triangulaire, situé au point de jonction de deux bras. Les extrémités en étaient flanquées de tours hexagones terminées, comme le principal corps de logis, par de grands toits pointus, qui avaient une couverture de tuiles, et que surmontaient des ornements grossiers. On voyait dans les murs sombres de longues rangées de petites fenêtres, à l'une desquelles brillait une chandelle, seul indice de la présence d'un être vivant.
— Nab connaît madame Lechmere mieux que Job , poursuivit l'idiot après un moment de silence ; elle me dira si Job s'expose à être puni en amenant de la société à madame Lechmere un samedi soir , la veille du sabbat.
— Je vous promets que vous serez bien traité, repartit l'officier.
— Voyons celte Abiga'il Pray, dit l'étranger; et saisissant Job par le bras, il l'entraîna vers la maison avec une force irrésistible. Resté seul sur le pont avec son domestique , le jeune officier se demanda d'abord ce qu'il allait faire, mais cédant à l'intérêt que lui inspirait le vieillard, il dit à Meriton d'attendre , et suivit son guide, qui venait de disparaître par l'une des portes surbaissées de l'habitation. Il se trouva dans une chambre spacieuse, mais d'une humble apparence, qui contenait quelques marchandises poiidércuses sans valeur. La lumière qu'il aperçut par une porte ouverte le conduisit dans une des tours , où il entendit la voix aigre et perçante d'une femme.
— Où avez-vous été ce samedi soir, mécréant? disait-elle; vous avez suivi la musique militaire ou regardé les vaisseaux, tandis que vous saviez qu'il avait paru un navire dans la baie, et que madame Lechmere m'avait prié de le lui faire savoir au plus tôt. Depuis le soleil couché, je veux vous envoyer dans Tremont-Street, pour porter la nouvelle , et il est impossible de vous avoir, vous qui connaissez si bien celui qu'on attend.
— Pas de mauvaise humeur, ma mère; les grenadiers m'ont taillé le dos à coups de corde, et ils ont fait couler mon sang !.... Je connais madame Lechmere, mais je suppose qu'elle a changé de quartier, car voilà une heure que je cherche inutilement sa maison. C'est pour y mener un monsieur qui vient de débarquer du vaisseau.
— Quelles sottises me contez-vous là ?
— 11 jiarle de moi , dit l'officier en se montrant tout à coup. Je suis la personne que madame Lechmere attend, cl je viens d'arriver par VAvon de Brislol ; mais votre fils m'a fait faire des tours et détours qui n'en finissent pas.
— Excusez cet enfant sans intelligence, répondit la matrone en mettant ses lunettes pour regarder fixement le jeune homme ; Job connaît la roule aussi bien que celle de son lit, mais il a d'incroyables caprices. Ah ! on va passer une joyeuse nuit dans Treraoul-Strcet! Excusez-moi, monsieur, ajouta-t-clle en levant la chandelle pour contempler les traits du jeune homme : il a le doux sourire de sa mère et l'œil terrible de son père. Que Dieu nous pardonne nos péchés, et nous rende plus heureux dans l'autre monde que dans ce monde de misère!
En prononçant ces derniers mots, la femme déposa la chandelle sur la table , et parut en proie à une singulière agitation. Quoiqu'elle eût eu l'inteniion de faire un monologue, elle avait parlé assez haut pour être parfaitement entendue de l'officier, dont la physionomie s'était assombrie tout à coup.
— \ ous me connaissez donc , lui dit-il, moi et ma famille ?
— Je vous ai vu naître, mon jeune monsieur, et votre naissance fut joyeusement saluée ! mais madame Lechmere attend de vos nouvelles, et mon malheureux fils va vous conduire chez elle. Job, que faitesvous dans ce coin? Prenez votre chapeau, et conduisez monsieur dans
j Tremont-Street. ^ ous savez que vous aimez à rendre visite à madame Lichniere.
— Job n'ira jamais, s'il peut s'en dispenser, et il aurait mieux valu pour Nal) qu'elle n'y allât jamais non plus.
; — \ oulez-vous vous taire , petit serpent! s'écria la femme en menaçant son fils avec les pincettes.
— Kemiue, calnu'z-voiis ! dit une voix derrière elle.
L'arme tomba de la main alï.iiblie do la matrone, et sa physionomie jaune et flétrie se revêtit des couleurs de la morl. Comme enchaînée par un poiu^oir surhumain , elle deiucuia immobile ]>endant plusieurs secondes ; enfin, elle murmura :
! — Qui me parle.
— C'est moi , dit l'étranger en s'exposant à la clarté vacillante de
LIOiNEL LINCOLN.
la chandelle. C'est un homme qui a compté de longues années, et qui sait que pour être aimé de Dieu il est tenu d'aimer ses enfants.
Les traits de la femme perdirent leur roideur accoutumée, et un tremblement nerveux agita toutes les fibres de son corps. Elle tomba comme anéantie sur une chaise, et regarda longtemps les visiteurs sans avoir la force de proférer une parole. Pendant ce temps , Job se rapprocha piteusement de l'étranger, et lui dit d'un ton suppliant :
— Ne faites pas de mal à la vieille Nab. Lisez-lui la Bible , et elle ne songera plus à frapper Job avec des pincettes. C'est madame Lechr mère qui la gâte en lui donnant du thé , et l'on prétend à Boston que le thé enivre aussi bien que le rhum. Voyez sa tasse quelle a cachée sous la serviette quand vous êtes entrés ! Lorsou'elle a bu, Nab n'est jamais aussi bonne pour Job, que Job le serait pour sa mère, si sa mère était imbécile et si Job était la vieille Nab.
L'étranger contempla avec attention l'idiot , et lui tapa sur la tête avec une expression de bienveillance et de compassion.
— Pauvre enfant , dit-il , Dieu t'a refusé le plus précieux de ses dons , et cependant son esprit erre autour de toi , car tu sais distinguer le bien du mal, et tu as le sentiment de tes devoirs.
Après ces paroles, il y eut un moment de silence, qu'interrompit l'officier en demandant à continuer sa route. La matrone , qui n'avait cessé de fixer les yeux sur le vieillard , ordonna à son fils d'indiquer le chemin de Tremont-Street. Elle avait acquis par une longue pratique la faculté de dominer l'humeur capricieuse de son fils , et dans cette circonstance, son empire fut favorisé par la solennité que donnait à sa voix une profonde agitation. Job se leva tranquillement, et se disposa à obéir. Les manières de toute la compagnie étaient embarrassées ; on reconnaissait que l'entretien avait réveillé dans les cœurs des sentiments qu'il aurait été mieux d'étouffer, et la séparation se serait faite en silence , si le jeune homme en sortant n'avait trouvé l'étranger dans le corridor.
— Passez devant, lui dit-il ; il se fait tard, et vous avez aussi besoin d'un guide pour trouver votre gîte.
— Toutes les rues de Boston me sont familières , répondit le vieillard ; j'ai suivi les développements de cette ville , comme un père suit la croissance de son fils, et j'éprouve pour elle un amour paternel. Il suffit que je sois dans son enceinte, où la liberté est regardée comme le plus grand des biens. Peu importe d'ailleurs le loit sous lequel je reposerai ma tête ; celui-ci me convient tout aussi bien qu'un autre.
— Celui-ci ! répéta l'officier en regardant avec étonnement le chétif mobilier et les murailles délabrées. Ce logis est moins commode que le navire d'où nous sortons.
— Je m'en contenterai , dit avec sang-froid l'étranger. Allez à votre palais de Tremont-Street, je vous retrouverai quelque jour.
L'officier conn.iissait assez le caractère de son compagnon pour ne pas chercher à le contraiier. Il le laissa assis , appuyé sur sa canne , ayant en face de lui la matrone, qui regardait cet hôte inattendu avec un étonnement mêlé de terreur.