CHAPITRE m
Job fut maintenu dans la bonne voie par le souvenir des recommandations réitérées de sa mère. Il traversa le pont , suivit pendant quelque temps les bords du bassin , et entra dans une belle et grande avenue qui menait du quai principal à la partie supérieure de la ville. 11 suivait ce chemin avec une notable agilité, lorsqu'il s'arrêta pour écouter les chants et les éclats de rire qui partaient d'une maison voisine.
— Rappelez-vous les injonctions de votre mère, dit l'officier. Qu'y a-t-il de curieux dans cette taverne ?
— C'est le café Anglais , dit Job en secouant la tète. On le reconnaît au bruit qui en sort un samedi soir. Voyez passer et repasser ces officiers comme au temps du diable rouge. Demain , quand la cloche de l'église les appellera, tous ces pécheurs auront oublié leur Créateur,
— C'en est trop ! s'écria l'officier ; mène-moi dans Tremont-Street, ou laisse-moi chercher un autre guide.
Job regarda en dessous la figure irritée de son interlocuteur, et se remit en marche en murmurant assez haut pour être entendu :
— Tous ceux qui sont élevés à Boston savent qu'on doit observer le samedi soir ; et si vous êtes enfant de Boston , vous devez en aimer les usages.
L'officier ne répondit pas , et sans autre interruption Job le conduisit dans Tremont-Street , où il lui montra une maison en disant :
C'est ici ! cette cour avancée , ces pilastres et cette porte cochère indiquent le logis de madame Lechmere. Tout le monde dit que c'est une grande dame; mais je prétends que c'est dommage qu'elle ne soit pas meilleure femme.
— Et qui êtes-vous pour oser parler avec autant d'audace ?
— Moi , dit l'idiot avec assurance et simplicité , je suis Job Pray , c'est ainsi qu'on me nomme.
— Eh bien ! Job Pray, voici une couronne. La première fois que vous me conduirez, occupez-vous mieux de votre affaire... Est-ce que ■fous ne voulez pas de mon argent ?
— Job Pray n'aime pas les couronnes. On dit que le roi en porte une et que cela le rend fier et hautain.
— Il faut que le mécontentement de ce peuple soit bien profond , murmura l'officier, puisqu'un être pareil refuse de l'argent plutôt que de manquer à ses principes !... Voici une demi-guinée, si vous aimez mieux l'or.
Job continua à pousser une pierre du pied sans ôter les mains de ses poches, où il les mettait ordinairement.
— Vous ne me laisserez pas fouetter par les grenadiers , dit-il, et je ne prendrai pas votre argent.
— Voilà de la reconnaissance ! Allons, Meriton , je retrouverai ce pauvre diable , et je ne l'oublierai pas. Je vous charge de le faire habiller au commencement de la semaine.
— Mon Dieu, monsieur, dit le valet de chambre, je ferai ce que vous voudrez; mais je vous déclare qu'on ne trouvera jamais de costume qui puisse aller avec une pareille tournure.
— Monsieur, monsieur! s'écria l'idiot en courant après l'officier qui s'éloignait, si vous empêchez les grenadiers de battre Job, Job vous conduira dans tout Boston , et fera vos commissions par-dessus le marché.
— Oui, mon pauvre ami , je vous promets que vous ne serez plus maltraité par les soldats. Bonsoir ; voyons que je vous regarde encore.
Job avait déjà disparu, et s'éloignait avec la douce persuasion qu'il était protégé désormais contre la persécution. Quant à l'officier, il entra dans la cour de l'hôtel Lechmere. C'était une maison de brique beaucoup plus élégante que les humbles demeures de la basse ville. Chacun des deux étages était percé de sept fenêtres dont les dernières étaient beaucoup moins larges que les autres. Le rez-de-chaussée offrait la même disposition, sauf la porte principale, qui remplaçait la croisée du milieu. Les lumières qui élincelaient çà et là dans les appartements donnaient à l'habitation un caractère d'animation et de gaieté qui contrastait avec la sombre tristesse des bâtiments voisins.
L'officier frappa et fut introduit par un vieux noir en livrée dans une salle de peu d'étendue, mais richement décorée. Les murs étaient divisés par des boiseries en compartiments qui contenaient des paysages et des sujets d'architecture. On remarquait au coin de ces tableaux des armoiries qui rappelaient les illustres alliances de la famille. Le soubassement était également orné de panneaux, et depuis le lambris jusqu'au plafond montaient des pilastres de bois cannelés dont les chapiteaux étaient dorés. Une lourde corniche de bois régnait à la partie supérieure.
L'usage des tapis étais alors peu connu aux colonies. Malgré son rang et ses richesses , madame Lechmere n'avait pas songé à l'introduire; car elle était, en raison de son âge, attachée aux anciennes coutumes. Le parquet se composait alternativement de carrés de pin et de cèdre rouge, et le menuisier avait essayé de figurer au centre les lions rampants de la maison de Lechmere. Aux deux côtés du manteau sculpté delà cheminée s'ouvraient dans la boiserie des buffets fermés par une porte à coulisse, et dont l'un contenait de la vaisselle plate et de l'argenterie. Les meubles étaient riches et massifs et dans un état de parfaite conservation.
Au milieu de ce luxe colonial que faisaient ressortir de nombreuses bougies, une dame au déclin de la vie était assise sur un canapé. L'officier remit son manteau à Meriton, qu'il laissa dans l'antichambre, et se montra dans tout l'éclat d'un brillant uniforme que rehaussait l'élégance de ses proportions. Les yeux durs et sévères de la dame, qui était madame Lechmere en personne , prirent une expression de plaisir et de surprise, et elle se leva pour recevoir son hôte.
— Je suis entré sans être annoncé , dit celui-ci. Mon impatience l'a emporté sur les convenances, car chaque pas que je fais dans cette maison me rappelle mes jeunes années.
— Mon cousin Lincoln, interrompit madame Lechmere , ce sourire , cette démarche , ces yeux noirs vous annoncent suffisamment. II faudrait que j'eusse oublié mon pauvre frère et une autre personne qui nous est encore si chère pour ne pas vous avoir reconnu.
Il y avait dans cette entrevue une certaine réserve que justifiait le cérémonial de la vieille école provinciale à laquelle appartenait la maîtresse de la maison , mais rien n'expliquait l'expression de tristesse qui passa rapidement sur la physionomie enjouée du jeune homme; toutefois son émotion dura peu, et il répondit aux civilités de sa cousine :
— Il y a longtemps qu'on m'a dit que je serais reçu comme un fiU dans Tremont-Street, et je vois avec joie, ma chère dame, que l'on ne m'a pas trompé.
Madame Lechmere fut charmée de cette observation , et dérida momentanément son front sévère.
— Vous serez ici comme chez vous, répondit-elle, quoique l'héritier des Lincoln soit habitué à un logement plus magnifique. Représentant d'une honorable famille, vous avez des droits au respect de tous ceux qui lui sont alliés.
Le jeune homme pensa que les formalités préliminaires de son introduction étaient suffisamment accomplies, et il allait changer de conversation, lorsqu'il aperçut une jeune femme qui lui avait été cachée jusqu'alors par les draperies d'un rideau. Il s'avança vers elle,
LIONEL LINCOLN
et lui (lit avec un pmpiossenicnt qui acmbhiit avoir iiourbut de prévenir los coin)iliimiits:
Voici ciu-orp une personne dont j'ai l'iionneur d'otrc parent;
miss Oyncvor, n'est-ce pas?
— Non , dit la maîtresse du logis, ce n'est pas ma pelite-fillc , mais elle ne me louche pas de moins près. C'est Agnès Danl'ortli fille d'une nièce (]uc j'ai perdue.
Ce sont mes jeux et mes sonlimcnts qni se sont trompés, reprit le jeune militHire. 'j'espère que cette dame voudra bien m'accepter pour cousin.
Miss Agnès ne lui répondit que par une révérence , mais elle ne refusa lias la main qu'on lui temlait. Après quelques paroles de politesse, les trois personnages s'assirent et commencèrent un entretien plus
régulier. . , . , ,
Vous n'avez donc jias perdu notre souvenir, mon cousin Lionel ?
s'écria madame Leclimere. Il y a tant de dilléreiice entre la métropole et cette colonie lointaine, que j'avais craint que le lieu de votre naissance s'effaçât de votre mémoire.'
— Je trouve" lioston cliangé , je l'avoue; il n'a pas pour moi le même prestige qu'autrefois ; mais il y a beaucoup de quartiers que j'ai reconnus.
Vos relations avec la cour d'Angleterre n'ont pas dft contribuer
il vous faire admirer nos humbles usages , et nous ne possédons pas d'édifices dignes d'attirer l'attention d'un voyageur. Suivant une tra-ditioii de notre famille, le château de Raveusclifre , dans le Devonshire, est aussi grand (|u'uiie douzaine de maisons de Boston, et nous disons avec orgueil (pi'il faut que le roi réside « Windsor pour être aussi bien logé que le chef de la maison de Lincoln.
Oui, répliqua le jeune homme avec insouciance; Ravcnscliffe
est assez grand , mais j'y ai si peu demeuré que j'en ai à peine une idée.
La vieille dame s'inclina et savoura intérieurement le plaisir que les colons éprouvaient alors quand on vantait l'iinporlaiice des parents qu'ils avaient à la source des honneurs et des dignités. Puis, comme si par une transition naturelle ses idées se reportaient à sa petite-fille , elle s'écria :
— Il faut que Cécile ne soit pas informée de l'arrivée de notre cousin ! Il ne lui arrive jamais de montrer tant de négligence envers ses hôtes.
Elle me fait d'autant plus d'honneur qu'elle me con'sidère comme
un parent, et qu'elle ne croit pas avoir besoin avec moi de cérémonies.
Vous n'êtes cousin qu'au deuxième degré, répondit la vieille
dame assez gravement , et cette parenté n'a rien qui puisse justifier l'oubli de la politesse ordinaire. Allez donc la chercher, Agnès, et apprenez-lui que sir Lionel Lincoln est ici. Elle a demandé souvent de vos nouvelles pendant votre traversée, et nous avons lu tous les dimanches les prières de l'Eglise pour les personnes qui vont en mer depuis la réception des lettres oii vous annonciez l'intention de vous embarquer. J'ai été ravie de voir avec quel intérêt Cécile prenait part a ces actes de piété.
Lionel marmotta quelques mots de remerciment, pendant qu'Agnès Danforlh quittait la chambre. Le silence régna quelque temps après qu'elle fut partie, et madame Lechmere essaya vainement de parler, La pâleur de son visage s'était accrue; ses traits, d'ordinaire impassibles, étaient agites, et ses lèvres tremblaient involontairement. Elle dit enfin d'une voix étouffée :
— J'ai pu sembler coupable de négligence , cousin Lionel ; mais il y a des sujets dont on ne doit s'occuper qu entre très-proches parents. Vous l'avez laissé, je l'espère , en aussi bonne santé que le permet sa folie ?
— Oui , l'on m'a dit qu'il allait bien.
— Vous ne le voyez donc pas?
— Non , ma présence augmente le trouble de sou esprit , et les médecins nous ont interdit depuis quinze ans toute espèce d'entrevue. Mou père est toujours dans un établissement particulier à peu de distance de la ville , et comme il a des intervalles lucides ]ilus fréquents et plus longs qu'autrefois , j'espère encore qu il me sera rendu. Celte douce pensée est justifiée par son âge, car vous savea qu'il n'a pas encore cinquante ans.
Un long et jiénible silence suivit cette intéressante communication. La vieille dame était sans doute naturellement lionne et portait un tendre intérêt au fils de son frère, dont on venait de lui rappeler 1 étal lamentable. Aussi sa voix était-elle tremblante lorsqu'elle dit ii Lionel:
— Veuillez me donner un verre d'eau , cousin Lincoln ; ce triste sujet me bouleverse toujours. Avec votre permission , je vais me retirer pendant qiiebpies instants et hâter la venue de ma petite-fille.
Lionel ne s'opposa nullement aux intentions de la vieille dame, qui, au lieu de suivre Agnès Danfortli, s'achemina d'un pas chancelant vers sa propre cliambie. Le jeune homme, pendant quelques minutes, arpenta la salle, comme s'il eût voulu rivaliser de vitesse avec les lions de Lechmere qu il foulait aux pieds. Ses yeux erraient au hasard sur les boiseries, et il ne faisait ]ias plus d'attention aux clianips d or ou d'azur des difl'érents écussons que s'ils n'eussent pas été chargés des synilxiles distinclifs de tant d'illustres familles.
Il fut tiré de cet état d'abstraction par l'apparition d'une jeune fille,
qui s'était Rllssée au milieu de la chambre avant qu'il s'aperçftt de sa ]irésenee. C'était une femme de petite taille, admiriddeiuent faite, délicate, qiioicpie ]iotclée, |)leine de grâce et de séilnctioii. Bien que ses moiiveinents et ses gestes fussent propres à imposer le respect, son aspect aurait sulli pour troubler un jeune homme plusdistrail tt moins poli que celui dont nous avons esquissé le caractère. Le major Lincoln savait que celte jeune personne n'était :aitre que Cécile Dynevor, fille d'un olficicr anglais mort depuis longtemps, et de la fille unique de madame l.echiiière. Il ne devait donc éprouver devant une aussi proche parente ricii de l'emharras d'un homme du monde obligé de se présenter lui-même, et il aborda la jeune dame avec autant d'aisance que de politesse. Al.iis Cécile avait des manières si réservées, qu'après avoir pris le siège ipi'elle lui olfrait, il se sentit gêné. Il lui semblait qu'il se trouvait pour la première fois seul, avec une femme de laquelle il avait longtemps désiré une entrevue particulière. Miss Dynevor, avec le tact habituel à son sexe, comprit que sa contrainte était peutêtre exagérée, et elle renonça au ton un peu solennel qu'elle avait pris tout d'abord.
— Major Lincoln , dit-elle , ma grand'mère vous attendait depuis longtemps , et vous arrivez à propos. La situation du pays devient de
flus en plus alarmante, et j'engage fortement ma grand'mère à visiter es parents qu'elle a en Angleterre, jusqu'à ce que nos dissensions soient terminées.
Cécile prononça ces mots d'une voix douce et mélodieuse. Sa prononciation était irréprochable et exempte de ces inilexions de voix coloniales qu'on remarquait dans le langage d'Agnès Danforlh.
— Vous qui ressemblez tant a une Anglaise, répondit Lionel, vous seriez charmcc de ce voyage; et s'il faut en croire la moitié de ce que j'ai ap]iris au sujet de l'état du pays, il importe que votre grand'mère s'éloigne. Le chàleau de RavensclilTe et l'hôtel de Sobo-Square sont entièrement à sa disposition.
— Je voudrais la décider à accepter les invitations réitérées d'un parent de mon père, lord Cardonnel. Peut-être aimera-t-elle mieux choisir ]iour résidence la demeure de ses ancêtres; mais quoiipi'il fût pénible de nous séparer, j'irais habiter sous le toit de ma famille, et personne ne saurait m'en blâmer.
Le major Lincoln regarda fixement la jeune fille, dont les yeux s'abaissèrent vers le parquet. 11 ne put s'empêcher de sourire en songeant que la jeune beauté avait reçu de sa grand'mère assez d'orgueil aristocratique pour vouloir faire sentir dans l'occasion que la nièce d'un vicomte était au-dessus de l'héritier d'une baronnie. Cependant la brûlante rougeur qui couvrit un moment les traits de Cécile Dynevor aurait pu apprendre au jeune homme qu'elle agissait sous l'empire de sentiments beaucoup plus profonds.
Le silence régnait entre les deux interlocuteurs , lorsque madame Lechmere rentra appuyée sur le bras de sa nièce, et s'avança péniblement vers le canapé.
— Je m'aperçois , dit-elle, cousin Lincoln, que l'analogie de la parenté a sutïi pour vous faire reconnaître Cécile. Je n'attribue pas cette circonstance à l'aDinilé du sang, qui se réduit presque à rien; mais je pense qu'il y a dans les familles certains traits de caractère qui sont aussi visibles que ceux du visage.
— Si je pouvais me flatter de ressembler eu quelque chose à miss Dynevor, répondit Lionel , je serais doublement fier de lui être allié.
— Vous dites que l'aftinité du sang se réduit presque à rien 1 s'écria brusquement Cécile : je ne me soucie pas que l'on me conteste les liens de parenté qui m'unissent au cousin Lionel.
— Doucement, mon enfant, interrompit madame Lechmere, vous oubliez que l'expression de cousin ne peut être excusée que par la familiarité et employée que pour les issus de germain; mais le major Lincoln doit savoir que dans les colonies nous comptons presque autant de cousins que si nous étions membres des clans écossais. Eu parlant de clans, je me rappelle le soulèvement de 1745. Croit-on en Angleterre que nos colons arrogants seront assez fous pour reprendre les armes ?
— Il y a diverses opinions sur ce sujet , dit Lionel : la plupart des militaires ne le pensent pas ; cependant quelques olliciers m'ont prédit que la révolte éclaterait quelque jour, et que la lutte serait sanglante.
— Pourquoi pas? dit brusquement Agnès Danforlh; qu'ils soient boni mes, et les Anglais seront vaincus.
Lionel se retourna avec quelque surprise vers la jeune fille.
— Ce serait un acte de folie et il'illégalité, reprit-il : au reste, je puis vous assurer que je n'ai pas l'intention de déprécier mes compatriotes, car vous devez vous rappeler que je suis Américain.
— Je croyais, reprit Agnès, que nos volontaires avaient des uniformes bleus et non pas rouges.
— 11 a plu il Sa Majesté, répondit en riant le jeune homme, de donner cette couleur au costume du 47" d infanterie. J'y renoncerai volontiers pour en adopter un Autre, si telle est la volonté des dames,
— Uenoncez-y donc , monsieur,
— Comment ?
— Ln (pnllant ii la fois votre uniforme et voire grade.
Madame Lechmere avait eu quelque dessein secret eu permettant jt sa nièce de s'expliipicr aussi Irancheinenl. Mais Lionel ne montra point cette mauvaise humeur que les olficicrs anglais avaient souvent
LIOiNEL LINCOLN.
la faiblesse de manifester, lorsque les femmes prenaient en main la défense de leur pays.
— Voilà un bngiige bien liardi pour une jeune personne qui n'a pas vingt ans, s'écria la vieille dame; mais miss Danfortli a le privilège de parler haut. Quelques-uns des parents de son père sont mallieureuscment compromis dans Ifs troubles de ces temps déplorables. Cécile est restée plus fidèle à la bonne cause.
— Et pourtant, dit Agnès un peu piquée, elle a refusé d'embellir de sa présence des bals donnés par les officiers anglais.
— Fallait-il, reprit madame Leclimere , que Cécile Dynevor se présentât dans le monde sans avoir de chaperon ? Pouvais-je l'accompagner , à soixante-dix ans, pour soutenir l'honneur île la famille? Mais nous passons le temps en vaines discussions, et le major Lincoln a besoin de prendre quelque chose.
Elle sonna, et l'on vit venir un vieux domestique noir, auquel elle parla d'un air de mystère : ce serviteur, qu'on nommait Caton , comprenait sans doute à demi-mot les intentions de sa maîtresse. 11 ferma les volets, et tira les rideauv avec le plus grand soin; puis il amena au centre de la pièce une petite table ovale cachée jusqu'alors dans la profonde embrasure d'une fenêtre. Elle était chargée d'un service à thé, en argent massif, et au bout de quelques minutes, le thé luimême parut dans son urne fumante. Pendant tous ces préparatifs, madame Lcchmere et son hôte continuèrent à s'entretenir . et leur conversation roula principalement sur la position et la suuté de quelques-uns de leurs parents en Angleterre. Quoique son attention fût ainsi attirée, Lionel put remarquer les précautions que prenait le noir. Miss Dynevor laissa passivement placer la table devant elle; mais sa cousine Agnès s'enfonça sur un canapé d'un air de mauvaise humeur.
Quand le breuvage' eut été versé dans de petites tasses cannelées ornées de quelques dessins verts et rouges, le nègre présenta l'une à sa maîtresse et l'autre à l'étranger.
— Pardonnez-moi, miss Dauforlh, dit Lionel après avoir accepté, j'ai perdu ii la mer mes habitudes de politesse.
— Gardez celte tasse, monsieur, répondit la jeune fille.
— Vous ne pieuez pas de thé ?
— Non, monsieur, je vous remercie.
— Laissez vous faire; il est impossible que vous ayez renoncé à cette boisson.
— C'est un poison subtil; j'ignore quel elïet il peut produire sur les dames anglaises, mais il n'en coûte pas à une Américaine pour repousser l'usage d'une herbe détestable qui deviendra peut-être bientôt la cause de déplorables conflits.
Le jeune homme, qui n'avait eu d'autre intention que celle d'être civil , s'inclina silencieusement et ne put s'empêcher de regarder l'autre Américaine pourvoir si elle avait des principes aussi rigides. Cécile était penchée sur le plateau d'argent, et les vapeurs qui s'échappaient de la théière formaient un léger brouillard autour de son front. Elle jouait par distraction avec une cuiller artistement travaillée qui représentait la tige de la plante chinoise.
— Vous du moins, miss Dynevor, lei dit Lionel, vous paraissez n'avoir aucune antipathie pour l'herbe qu'on reproche au gouvernement anglais d'avoir surtaxée. Vous semblez en respirer volontiers les parfums.
— J'ai la faiblesse d'une femme, dit en riant Cécile, et je suis disposée à croire que c'est avec du thé qu'on a tenté notre mère commune dans le paradis terrestre.
— Si cela était prouvé, dit Agnes, il serait démoniré que les ruses du serpent se sont perpétuées jusqu'à nos jours, mais que le moyen de séduction a perdu un peu de sa puissance. Loin de recevoir le thé qu'on leur expédiait, les Américains en ont jeté à l'eau plusieurs cargaisons, et comme dit Job Pray, le port de Boston n'est plus qu'une grande théière.
— Quoi! vous connaissez Job Pray, miss Danforth?
— Certainement, Boston n'est pas grand, et Job se rend assez utile pour que tout le monde le connaisse.
— 11 faut donc, reprit Lionel, qu'il appartienne à une famille distinguée, car il m'a dit lui-même que tout le monde connaissait aussi sa mère Abigaïl.
— Quoi! s'écria Cécile d'une voiv qui fit tressaillir Lionel, vous connaissez le pauvre Job et sa malheureuse mère? (Jii les avez-vous vus? que savez-vous d'eux?
— Ah! je vous prends dans mes filets, répondit le major. Vous pouvez résister à l'attrait des parfums du thé; mais quelle f^nme peut lutter contre les impulsions de la curiosité! Pour ne pas me montrer cruel envers des cousines après une si courte connaissance, je vous dirai que j'ai déjà eu une entrevue avec madame Pray.
Agnès était sur le point de demander des explications, lorsqu'elle entendit un léger bruit. En se retournant, elle vit aux pieds de madame Lechmere les morceaux d'une tasse de porcelaine de Saxe.
— Ma grand'maman se trouve niil! s'écria Cécile en courant au secours de la vieille dame. Caton, major Lincoln, un verre d'eau'... Agnès, des sels I
L'inquiétude de Cécile n'était pas, heureusement, fondée. Après une courte syncope madame Lechmere écarta le fiacon , mais elle ne refusa pas le verre d'eau que Lionel lui présentait.
— Vous allez me prendre pour une valétudinaire, cousin Lincoln, dit la vieille dame quand elle se fut un peu remise; mais si j'ai les nerfs irrités, c'est, je crois, par ce même thé dont ou parle tant, et que je bois à l'excès pour montrer que je reste fidèle à l'Angleterre. 11 faudra que je m'en abstienne comme ces jeunes filles, mais pour un motif différent. Nous avons Ihabitude de nous retirer de bonne heure, major Lincoln; mais vous êtes ici chez vous, et vous pouvez veiller t?nt qu'il vous plaira. Ayez de l'indulgence pour mes soixante-dix ans, et permettez-moi de vous souhaiter une bonne nuit, après un bon voyage. Caton a des ordres, et il doit aviser à ce qu'il ne vous manque rien.
La vieille dame se retira appuyée sur les deux jeunes filles, et Lionel resta seul maître de la place. Comme il se faisait tard, et qu'il ne devait pas s'attendre à revoir ses aimables hôtesses, il dema"Vida un flambeau et monta dans sa chambre, suivi de Meriton, qu'il congédia bientôt pour se liver au sommeil. Mais il chercha inutilement le repos, car les incidents de la journée lui suggéraient une foule de réflexions : il pensait surtout à sa réception et aux personnes qu'il avait vues pour la première fois. Madame Lechmere et sa petite-fille lui semblaient jouer un rôle; mais il se demandait si elles étaient d'intelligence. Quant à Agnès Danforth, elle avait la brusquerie, la franchise et la droiture que donne l'éducation américaine. Comme la plupart des jeunes gens qui ont lié connaissance avec de jeunes et charmantes femmes, il s'endorm.it en rêvant à la supériorité des attraits de ses cousines. Il se vit en songe sur l'^ion de Bristol; les belles mains de miss Danforth lui servaient du thé, et sa perplexité excitait la gaieté vive et folâtre de Cécile Dynevor.