‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 201 sur 253 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Dès que le dîner fut terminé , mistress Wilson se retirant dans sa chambre à coucher entreprit la tâche difticile et pénible de désillusionner Emilie sur la haute opinion qu'elle s'était faite de la perfection morale de Denbigh en lui racontant le résumé des dernières confidences de mistress Fitz-Gerald. Avant d'apprendre quel était le coupable de cet attentat, Emilie exprima toute l'horreur qu'il lui inspirait, s'étonnant quel pouvait être le misérable.

— C'est peut-être ma tante, dit-elle avec un frisson involontaire, un des nombreux gentilshommes que nous avons connus depuis peu de temps et qui a eu assez d'habileté pour cacher son véritable caractère, prêt à verser le sang pour la défense de quelque point d'honneur ridicule.

— Ou , ajouta mistress 'Wilson cherchant à se rapprocher du but de son entretien , un de ceux qui portent sur le visage un masque d'hypocrisie, de morale et de principes affectés pour mieux cacher la dissolution de leurs mœurs.

— Oh! ma tante, un homme oserait-il doue être si odieusement vil que de profaner la vertu ?

Mistress Wilson soupira profondément en voyant tant de confiance.

— Et pourtant, ma chère , les hommes qui s'enorgueillissent de leurs vertus se révoltent à l'idée d'un meurtre et n'hésitent pas à se rendre coupables de crimes moins odieux.

— L'hypocrisie est un vice si ignoble , que je ne crois pas qu'un homme br;:ve puisse s'y abaisser, et Julia admet qu'il est brave.

— Mais un homme brave se révolterait de la lâcheté d'insulter une femme sans protection , et c'est pourtant ce qu'a fait votre héros , répliqua amèrement mistress Wilson , à laquelle l'indignation fit perdre toute prudence.

— Oh: ne l'appelez pas mon héros, chère tante, dit Emilie.

— Le mariage , continua mistress Wilson , est un fait grave dans la vie d'une femme, car elle y aventure toujours son bonheur sans avoir le temps de juger du mérite de l'homme à qui elle le confie. Voyez Jane, par exemple, et j'espère sincèrement que vous n'éprouverez jamais ce malheur.

Parlant ainsi, mistress Wilson avait saisi la main de sa nièce, et ses regards, son air solennel commençaient à jeter l'alarme dans son esprit, quoiqu'elle ignorât encore qu'il fût question de Denbigh. Sa tante voulant enfin se débarrasser de cet affreux sujet qui oppressait sa poitrine, lui présenta un verre d'eau et ajouta préciiiitamment :

— N'avez-vous pas remarqué le portefeuille que Francis rendit à M. Denbigh?

Emilie fixait son oeil interrogateur sur sa tante sans la comprendre ; celle-ci continua :

— C'est celui que mistress Fitz-Gerald m'a rendu aujourd'hui.

Le voile qui obscurcissait ces détails mystérieux se déchira tout à coup, et Emilie tomba inanimée dans les bras de sa tante. Mistress Wilson, qui avait prévu le choc, secourut sa nièce et s'empressa de la mettre au lit salis avoir recouvs à personne pour l'aider dans S" ^ iuible tâ:hc. Lorsipi'elle fut plus calme, la tante descendit annouc>.i aU fa-

PnECAUTION.

mille l'indisposition de sa pupille et la nëcessité de la laisser seule, afin qu'un sommeil réparateur vint la remettre en état de santé. Denbigh paraissant inquiet de connaître l'état véritable d'Emilie , demanda s'il n'aurait pas le plaisir de la revoir le soir même , attendu qu'il devait partir de bonne heure le lendemain matin; mais apprenant qu'Emilie s'était retirée pour la nuit, son trouble parut s'accroître et il se retira immédiatement. Mislress Wilson restait seule au salon et se disposait à rejoindre sa nièce, lorsque Denbigh entra, une lettre à la mainj il s'avança vers elle d'un air contr.iint et embarrassé et lui dit :

— Ma position et mon anxiété plaideront en ma faveur, je l'espère, pour oser importuner miss Moseley dans un moment comme celui-ci ; oserais-je vous prier, madame, de lui remettre cette lettre, si toutefois je puis encore espérer de faire appel à votre bienveillance?

Mistress Wilson prit la lettre et répondit froidement :

— Certainement, monsieur; je désire sincèrement pouvoir vous rendre service.

— Je m'aperçois, madame, dit Denbigh d'une voii étouffée, que j'ai perdu vos bonnes grâces; ce portefeuille...

— ■ A amené une affreuse découverte , dit en frissonnant mistress Wilson.

— Une légère ofTfinse n'obtiendrait-elle donc pas son pardon, chère madame? s'écria Denbigh avec feu ; si vous connaissiez ma situation , les raisons cruelles... Ah pourquoi, pourquoi ai-je négligé les conseils du docteur Yves?

— Il n'est pas encore trop tard, monsieur, dit mistress Wilson avec plus de douceur, pour votre propre bien ; quant à nous , votre déception...

— Est impardonnable, je le vois, je le sens ! s'écria-t-il avec l'accent du désespoir. Cependant Emilie ne sera pas inflexible. Voulez-vous au moins lui remettre ma lettre? le pire vaut mieux que l'incertitude.

— Vous aurez ce soir même d'Emilie une réponse que je vous promets de n'influencer en rien, dit mistress Wilson se retirant. Lorsqu'elle ferma la porte , le désespoir empreint sur le visage de Denbigh vint mêler un sentiment de pitié à l'horreur qu'elle avait conçue pour son crime.

Elle monta k la chambre d'Emilie, qu'elle trouva le visage inondé de larmes; elle l'embrassa avec tendresse, et lui mettant la lettre dans la main, elle lui dit qu'elle viendrait chercher la réponse dans une heure, pens.'int avec justesse que la nécessité d'agir et de prendre une détermination réveillerait son énergie , maintenant que le coup était porté. Lorsqu'elle revint au bout du temps fixé, Emilie était agenouillée , les mains jointes, et à côté d'elle, sur le tapis, étaient la lettre et la réponse. Elle se leva , et s'avançant vers sa tante avec un air de profonde résignation, elle lui tendit les deux lettres.

— Lisez-les, madame, et si voua approuvez la mienne, remettez-lalui.

Sa tante la pressa dans ses bras, et voyant qu'elle désirait être seule, se retira dans sa propre chambre pour lire le contenu des deux lettres.

'I Je compte beaucoup sur la bonté de miss Moseley pour pardonner la liberté que je prends de lui écrire dans un moment oii elle est si peu disposée à me lire; mais mon départ — mes sentiments — plaideront pour moi. Du jour où je vous ai vue pour la première fois, je devins l'admirattur passionné de votre beauté et de votre candeur. Je sens — je sais que je ne ménie pas un tel bonheur; mais vous voir, c'est désirer vous posséder. Vous m'avez souvent remercié d'avoir sauvé vos jours ; mais vous ignoriez combien j'étais intéressé à leur conservation ; sans voua ma vie n'a désormais p!us de valeur ; si vous daignez accepter l'ort're de ma main, vous me rendrez le plus heureux des hommes, et votre refua me laisserait malheureux pour toujours. »

A celle lettre sans signature et qui semblait écrite sous l'impulsion d'un esprit agité, Emilie avait tracé la réponse suivante :

'! Monsieur, j'éprouve un profond regret de causer du déplaisir à une personne à laquelle je dois une si grande obligation; mais il ne sera jamais à mon pouvoir d'accepter l'offre que vous me faites. Veuillez recevoir mes remercîments pour les compliments flatteurs contenus dans votre lettre, mes souhaits pour votre futur bonheur; je prierai Dieu que vous en soyez toujours digne.

» Votre très-humble servante ,

» Emilie Moselev. «

Mrs. Willson, satisfaite de cette réponse , descendit aussitôt pour la remettre à son adresse. Comme Denbigh avait déjà fait transporter ses etTels k l'auberge voisine pour son départ projeté, elle espérait que rien ne transpirerait au dehors de sa conduite et de ses assiduités ; et par respect pour le docteur Yves elle désirait que cette entrevue, étant la dernière, rendit par son cloignement toute explication inutile. Il prit en tremblant la lettre qu'elle lui remit; et Axant sur elle un de ses regards si expressifs, comme pour lire dans sa pensée, il se retira.

La fièvre avait quitté Emilie, qui était tombée dans un profond sommeil; Mrs. Wilson jugea prudent de descendre au souper, où, dès son entrée, M. Benfteld frappé de l'absence de Denbigh demanda pourquoi il ne venait pas se mettre ii table. Au même instant , un domestique entra et lui remit une lettre.

— De qui ? s'écria le vieillard surpris.

— De I\L Denbigh, monsieur.

— M. Denbigh ! il ne lui est rien arrivé, j'espère — pas d'acci'lcnt?

— Je me souviens que quand lord Gosford... Ici, Peter — vos yeux sont jeunes — lisez pour moi — lisez haut.

Toute la société, à l'exception de Mrs. Willson, attendait avec anxiété de connaître le contenu du message , et comme Peter avait une foule de préparatifs à entreprendre avant que ses jeunes yeux fussent en état de lire, John s'empara de la lettre et la lut à haute voix.

« M. Denbigh se trouvant dans la nécessité de quitter L... sur-lechamp, et incapable de supporter la douleur des adieux, saisit cette occasion d'exprimer à M. Benfield ses remercîments les plus chaleureux pour son hospitalité et pour les bontés de ses hôtes envers lui. Comme il quitte l'Angleterre, il les prie d'agréer sesplus affectueux témoignages d'amitié et de reconnaissance dans un dernier adieu. »

— Un adieu! s'écria M. Benfield, un adieu — pir exemple! est-ce bien possible, John !... Ici, Peter, courez... Won, vous êtes trop vieux... John, courez... Apportez-moi mon chapeau — je cours moimême au village — c'est quelque querelle d'amour — ■ Emmy malade

— et Denbigh s'en allant — c'est cela... C'est comme moi avec lady Julianna ! la pauvre âme , elle s'en souvint longtemps... Mais Peter- Peter était parti aussitôt que la lettre avait été lue, et John l'avait suivi. Les idées du vieillard avaient déjà pris un autre cours , car il avait-décidé dans son opinion un de ces malentendus, comme il en avait eu fréquemment avec b,dy Julianna, et s'était remis paisiblement à achever son souper, lorsque, tournant la tête pour demander un verre de vin, il aperçut Peter debout, près du bulfet, les yeux cachés sous ses lunettes favorites. Or , la faiblesse de la vue chez Peter avait deux causes distinctes; l'une provenait de l'.ige et d'un affaiblissement naturel , l'autre émanait plus directement de la sensibilité du cœur. Son maître n'ignorait pas ce fait , et prit l'alarme. Le verre retomba plein sur la table , et il dit d'une voix tremblante :

— Peter , j'ai cru que vous étiez allé...

— Oui, maître, dit Peter d'un ton laconique.

— Vous l'avez vu , Peter? Reviendra t-il?

Peter cherchait à remplir les verres, quoique personne n'eût soif.

— Peter, répéta M. Benfield se levant de son siège, sera-t-il de retour pour souper ?

Peter obligé de répondre ôta ses lunettes , se moucha, et il ouvrait déjà la bouche pour parler, lorsque John entra essoufilé dans la salle et se jeta sur une chaise avec l'air triste et contrarié. Peter le désigna du doigt et se relira à son poste.

— John , s'écria sir Edward , oîi est Denbigh ?

— Parti , mon père.

— Parti?

— Oui, parti, mon cher père , ajouta John, parti sans dire adieu à aucun de nous — sans dire oii il est allé , ni quand il reviendra ; c'est indigne de sa part — je ne lui p:irdonnerai jamais... Et John cédant à l'émotion qui le dominait cacha sa tête dans ses mains. — Lorsqu'il la releva pour répondre à une question de M. Benfield sur la manière dont il était parti, la diligence ne devant se mettre en route que le lendemain au point du jour, Mrs. W'ilson vit des larmes dans ses yeux. Une si forte preuve de sensibilité de la part de John Moseley lui donna la preuve que si elle avait été trompée dans son jugement, il avait fallu une réunion de circonstances, une profondeur d'hypocrisie capables de tromper les yeux les plus clairvoyants.

— J'ai parlé au maître de l'auberge, mon oncle, qui m'a dit que Denbigh était parti à huit heures dans une chaise de poste à quatre chevaux. Mais je partirai moi-même pour Londres demain matin. Le jeune homme eut à peine achevé ces mots, qu'il commença aussitôt les préparatifs de son voyage pour le lendemain. La famille se sépara pour la nuit, le cœur plein de tristesse, et l'hôte et son conseiller intime tinrent conseil pendant une demi-heure avant de se livrer au repos. John prit congé le soir même , et se rendit à l'auberge, afin d'être prêt le lendemain matin pour le passage de la malle-poste. Mrs. Wilson étant entrée sans bruit dans la chambre d'Emilie, la trouva éveillée mais parfaitement calme et résignée; elle parla peu, paraissant surtout éviter toute allusion à Denbigh. Mistress Willson se contenta de l'informer du départ du jeune homme , de la résolution qu'elle avait prise d'en cacher la cause à tous les yeux; et embrassant tendrement sa nièce, elle se retira dans sa chambre.

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