‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 202 sur 253 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Le jour n'avait pas encore paru quand John Moseley monta dans la malle-poste, qui continua sa route vers Londres. Les trois autres places de l'intérieur étaient déjà occupées, son domestique monta sur la banquette. L'Anglais aioiant peu à lier conversation avec des étrangers, les voyageurs roulèrent longtemps en silence. John Moseley était plongé depuis le départ dans ses tristes pensées , lorsqu'un choc de la voiture le fit heurter contre la garde d'un sabre et lever la tête. A sa grande surprise , il reconnut à travers les premières lueurs du jour sonamilorj Henri Stapleton : leurs yeux se rencontrèrent, et tous deux s'écrièrent à la fois: — Milord! — Moseley! — La frégate avait mis à l'ancre la veille au matin, et le jeune marin se rendait à Londres pour le mariage de sa sœur : la voiture de son <rèrc le marquis devait le prendre à vingt

PRÉCAUTION

milles de la ville; et après le mariage, il devait rejoindre son vaisseau à Yarmoulli.

Comment se portent vos adorables sœurs, Moselcy? demanda le

jeune marin d'un air froid et insoucieux. — Si j'en avais eu le temps, je serais devenu amoureux de l'une d'elles — et de l'argent. — Ces deux choses sont indispensables aujourd'hui pour le mariage.

— I.e temps n'est pas absolument nëcessaire; mais l'argent, c'est bien difft'rent.

— OU ! le temps est nécessaire aussi ; je n'ai jamais le temps de rien faire comme je le voudrais... Je suis toujours pressé, vous devriez bien me recommander une dame qui m'éviterait la peine de lui faire la cour.

— Cela n'est pas impossible, dit John, qui sourit en pensant à Catherine Chalterlon ; mais ètes-vous toujours aussi pressé sur votre vaisseau?

Dona Lorenza.

— Oh, là, jamais ! répliqua gravement le capitaine ; lorsqu'il s'agit du devoir tout marche régulit'rement et par ordre. Sur terre, c'est différent, je ne suis qu'un passager. L... possède une charmante scciclé, monsieur Moseky. Je chassais il y a huit jours environ à quelques lieues du village, lorsque je me trouvai devant un délicieux petit ermitage , occupé par une femme admirablement belle, une Espagnole, une mistress Filz-Gerald. Décidément je suis amoureux d'elle; elle est si douce, si bien élevée, si modeste.

— Et comment avez-vous fait sa connaissance ?

— Le hasard, mon cher, le hasard ; j'avais soif et je m'approchais pour demander un verre d'eau; elle était assise dans le pavillon, et comme le temps manquait je n'ai pas eu besoin d'introduction. Mais il paraît qu'elle était aussi pressée... de se débarrasser de moi, car elle s'est arrangée pour me congédier au plus tôt, et tout cela avec la politesse la plus exquise. Mais j'ai appris son nom à la maison voisine.

Un étranger assis en face de John paraissait écouter attentivement leur conversation; il pouvait être âgé d'environ cinquante ans; son visare brûlé par le soleil et fortement marqué de petite vérole altestait.'^malgré sa roideur toute martiale, l'habitude du monde et une éducation cultivée ; son œil noir et pénétrant se fixa sur le marin pendant qu'il continuait ses observations.

— Connaissez-vous cette dame , Moseley ?

Je la connais, mais très-superliciellement ; elle reçoit la visite

d'une de mes sccurs, et...

— Et les vôtres sans doute? dit lord Henry souriant.

— Une fois ou deux, certainement, milord , reprit gravement John ; mais une daine fréquentée par Emilie Moseley et niistrcss AVilson est à l'abri de toute légère supposition ; mistrcss Fitz (ierald vit très-retirée, et le hasard seul nous a fait faire sa connaissance ; seulement, n'étant pas à court de temps comme Votre Seigneurie, nous avons cherché à cultiver sa connaissance, qui est des plus agréables. La physionomie de l'étranger changea à plusieurs reprises pendant ce discours de John, et lorsqu'il eut fini ses yeux s'arrêtèrent sur lui avec une expression presque affectueuse.

— Nous allons avoir une belle journée, messieurs, reprit John s'adressant aux autres voyageurs. Le militaire salua avec roideur et l'autre voyageur répondit humblement :

— Très-belle, monsieur John. Celui-ci recula de surprise en reconnaissant la longue et maigre figure de l'honnête Peter Johnson encaissée dans un des angles de la malle-poste.

— Johnson! vous ici! oii allez-vous donc? à Londres?

— A Londres, monsieur John, répliqua Peter d'un air important; puis, comme pour couper court à un plus long interrogatoire, il ajouta : Pour les affaires de mon maître.

Lorsqu'ils furent arrivés à un petit village à quinze milles environ de Londres, ils aperçurent une voiture élégante attelée de quatre chevaux et rehaussée sur ses panneaux des armes et d'une couronne de marquis : c'était l'équipage qui venait au-devant de lord Henry ; John refusa l'offre qui lui fut faite de monter avec lui, car il avait suivi les traces de Denbigh de relais en relais et craignait de les perdre s'il se détournait de la route. En conséquence il descendit ainsi que Peter k la porte d'un hôtel dans le Strand, où Moseley prit aussitôt des informations. Une chaise de poste était en effet arrivée une heure auparavant, et le gentilhomme avait fait transporter ses bagages à un hôtel voisin. John ordonna qu'on lui fit venir une voiture, et en attendant il se dirigea vers la maison indiquée. On ne connaissait pas de gentleman répondant au nom de Denbigh. John s'éloignait visiblement désappointé lorsqu'un domestique lui demanda re pectueusement si la personne n'était pas arrivée le matin même de L...., dans le comté de Norfolk.

— Certainement, c'est cela même!

— Alors suivez-moi, s'il vous plaît.

Le domestique ouvrit une des portes du salon, oîi John trouva le fugitif assis la tète appuyée sur sa main dans une attitude pensive. A la vue de John , il s'élança de son siège et s'écria :

— Monsieur Moseley ! en croirai-je mes yeux !

— Denbigh! dit John lui tendant la main , est-ce bien ce que vous avez fait là ? et était-ce digne de vous de nous quitter ainsi brusquement et pour longtemps, comme semblait l'indiquer votre leltre?

Elles virent le colonel Egorton appuyé sur le dossier de la chaise de Jane.

Denbigh fit signe au domestique de se retirer et présenta une chaise à son ami.

Monsieur Moseley, dit il cherchant à comprimer son émotion ,

vous paraissez ignorer la demande que j'ai faite de la main de votre sœur?

— Tout îi fait, répondit John étonné.

— Et le refus qui en a été le résultat?

Serait-il possible! s'écria le frère arpentant le salon avec précipitation ; je m'attendais bien )i votre proposition, mais nullement à la voir refuser.

Denbigh mit dans la main de John la lettre de sa sœur, que celui-ci lui rendit en souiiirant après l'avoir lue.

— Voiliidoncla laisou pour laquelle vous nous avez quittés.. Emilie

PRÉCAUTION

n'est pas capricieuse; ce ne peut être de sa part une légère contrariété; ce qu'elle dit elle le pense.

— Oui , monsieur IMoseley , dit tristement DeubigU , votre sœur est sans reproche... Je suis indigne d'elle, je l'ai trompée. La porte s'ouvrit brusquement et donna entrée à l'intendant Peter Johnson. Les deux jeunes gens se levèrent à cette subite interruption, elle digne serviteur s'avançant vers la table atteignit de nouveau le formidable portefeuille, les lunettes et une lettre dont il lut à haute voii la suscription : " Pour George Denbigb, esquire, à Londres, aux soins et diligence de Peler Johnson. » Ces préliminaires achevés, il remit le message à celui à qui il était destiné. Denbigh l'ouvrit et en parcourut rapidement le contenu. Il était ému, et prenant avec bonté la main de l'intendant, il le remercia de ce nouveau témoignage d'intérêt, et lui demanda d'indiquer un endroit oii il pourrait le lendemain matin lui faire adresser la réponse. Peter nomma son hôtel, paraissant toutefois ne se décider à partir que lorsqu'il aurait de nouveau l'assurance qu'il remporterait une réponse.

Tirant un petit livret de sa poche, il feuilleta quelques pages, et s'arrêtant à l'une d'elles, il dit :

— Mon maître a chez Parelts et compagnie , banquiers, sept mille livres, et dans la banque cinq mille; c'est très-facile à faire et ne nous gêne en aucune façon.

Denbigh sourit , donnant au serviteur l'assurance qu'il en parlerait dans sa réponse. La porte s'ouvrit de nouveau, et le militaire étranger fut introduit. 11 parut surpris de trouver là ses deux compagnons de voyage, salua et tendit à Denbigh une lettre avec le même silence et la même formalité que l'intendant. Denbigh l'invita à s'asseoir et parcourut la lettre avecintérêtetcuriosi té; lorsqu'il eut fini , il adressa la parole à l'étranger dans une langue que John reconnut pour être del'espagnol et que Peter prit pour du grec. Ils conversèrent ainsi avec vivacité pendant quelques minutes, puis l'étranger se levant pour se retirer, la porte s'ouvrit pour la quatrième fois , et une voix s'écria :

— Me voici , George ! sain et sauf, prêt à embrasser les demoiselles d'honneursi elles veulent bien le permettre...

et si j'en trouve le temps...

Ciel , Moseley ! Tiens , notre ■vieille paire de pincettes. Le général, c'estbien! ilnemanque plus que le cocher et le soldat. C'était lord Henry

Stapleton. L'Espagnol salua de nouveau et se retira, pendant que Denbigb, ouvrant vivement la porte d'une pièce voisine, pria lord Henry d'y entrer et de l'attendre quelques instants.

— Sur ma parole, s'écria le marin avant que de passer dans l'autre pièce , nous aurions bien pu rester attachés côte à côte, Moseley, car il paraît que nous faisions voile pour le même port.

— \ ous connaissez lord Henry ? dit John lorsque celui-ci se fut retiré.

— Oui , dit Denbigh , et il demanda de nouveau à Peter sou adresse ; celui-ci la lui donna et partit. La conversation entre les deux amis ne continua pas sur le sujet qui les avait mis en présence, Moseley évitant par délicatesse de faire aucune allusion à la cause probable du refus de sa sœur. Il espérait néanmoins la faire revenir sur sa décision, et il prit congé de son ami avec l'intention de revenir le lendemain pour en causer avec lui.

Le jour suivant, John et le digne serviteur de M. Benfield se rencontrèrent de nouveau à !a porte de l'hôtel où Denbigh était descendu, ce dernier tenant à la main la réponse à la lettre de son maître, mais demandant à voir celui qui l'avait faite. A la grande surprise de tous deux on leur répondit que le gentilhomme était parti de grand matin, sans dire oii il allait. Courir sans indices après un homme dans cette grande ville de Londres eût été perdre inutilement le temps. C'est ce que comprit parfaitement Moseley, qui, sans avoir égard à la proposition de Peter, rentra à °^ Uôtel. Cettf. Broposition, si elle n'attestait

ISO.

Julia , restée setfle avec son oncle, s'empressa de lui raconter sou histoire.

pas la sagacité de Peter, témoignait cependant une grande persévérance dans ses recherches; il ne s'agissait de rien moins pour John que de prendre un côté de la rue, tandis que lui , Peter, longerait l'autre, et de demander de porte en porte jusqu'à ce qu'ils eussent découvert celui qu'ils cherchaient.

— Monsieur John, dit-il avec simplicité, c'est ainsi que nous avons retrouvé la petite fille de notre voisin White lorsqu'il la perdit à L..., nous avons frappé comme cela à toutes les portes du village... mais nous l'avons retrouvée. Peter fut obligé de renoncer à cet expédient et de repartir le cœur plein de tristesse pour la résidence de Benfield. Le zèle de Moseley n'en fut pas moins ardent pour retrouver son ami; il chercha l'hôtel du marquis d'Eltringham , frère de lord Henry, et apprit que tous les deux étaient partis le matin même à leur château dans le Devonshire pour le mariage de leur sœur.

— Sont-ils partis seuls? demanda John.

— Il y avait deux voitures , celle du marquis et celle de Sa Grâce.

— Sa Grâce qui ?

— Le duc de Derwent.

— Et le duc , était-il seul ?

— Il y avait un gentilhomme avec sa grâce, mais on ne savait pas son nom.

Ne pouvant en apprendre davantage , John s'éloigna désappointé etirritéenmême temps, car il était évident que Denbigh avait tout fait pour l'éviter. C'était lui, à n'en pas douter, qui accompagnait son parent le duc de Derwent; il fallait donc renoncera le retrouver à Londres ou dans les environs. Il regagnait mécontent son hôtel , avec l'intention de repartir aussitôt pour L...., lorsqu'il se sentit saisir par le bras. C'était Chatterton.

Nulle rencontre ne pouvait faire plus de plaisir à John.

Les questions et les réponses se succédèrent rapidement entre les deux amis, et John appritavecun sensible plaisir qu'il n'y avait que deux pas à faire pour présenter ses compliments à ses parentes, la douairière , lady Chatterton et ses deux filles. Chatterton demanda des nouvelles d'Emilie et de H. Denbigh, dont il apprit le départ subit avec le plus vif étonnement.

John eut lieu d'être satisfait de l'accueil que lui fit Grâce et même la douairière, qui, malgré ses défaites successives, n'en conservait pas moins ses idées matrimoniales sur le jeune baronnet avec sa fille Grâce.

Il y avait auprès d'elles un gentilhomme d'un certain âge , d'une santé chétive, quoique ses manières affectassent la vivacité et l'enjouement , et que sa toilette fût particulièrement recherchée. Il ne fallut pas longtemps à John pour découvrir que ce gentilhomme avait été levé par la rusée matrone en vue d'un mariage pour sa fille Catherine. En effet, le jeu d'échecs ne tarda pas à être introduit, et toutes les batteries des pieds et des mains mises en usage pour le combat matrimonial. Il lui fut présenté sous le nom du lord Herriefield, et il reconnut par sa conversation que c'était un membre de la chambre haute qui ne promettait guère d'augmenter le nombre des convalescents qui siégeaient dans cette maison d'incurables avant son admission. Chatterton ajouta que c'était un parent éloigné de sa mère , de retour depu's peu de temps des Indes orientales, où il avait occupé un emploi avant que la mort de son frère ne le rappelât à Londres pour prendre sa place à la chambre des lords. C'était un riche célibataire , et comme il avait offert de placer sur la tête de Catherine une forte partie de sa fortune, il avait été admis à faire sa cour, et huit jours plus tard Catherine Chatterton allait être fiancée au libertin débilité qui était assis auprès d'elle. Grâce et son frère, qui répugnaient de voir cette alliance se contracter, avaient fait d'inutiles efforts auprès de leur mère et de leur sœur pour changer leur détermination. Kate avait résolu de devenir vicomtesse et sa mère tenait à ce qu'elle devînt une riche vicomtesse.

PRECAUTION

CHAPITUE XXX.

Un jour, après le dëpsrt <lc Oeiibigh , Emilie reparut au milieu de si-s amis. 1,'oliservatiur le plus indincreiU l'cnt tiouvëe moins vive et plus gravp qu'iuiparavant. l,cs riches trintrs de ses joues avaient li'gènmenl pâli ; mais la douceur placide et la gracicustlé de ses manières n'avaient rien perdu de leur charme. H n'en était pas ainsi de Jane, qui avait fté blessée plus dans son orgueil que dans son affection. Trompée dans son jugement par l'excès de son imagination et en môme temps trop bien élevée pour devenir méchante ou vindicative , de confiante et comniunicative qu'elle avait été précédemment, elle était devenue siéfiantc et réservée.

Francis et Clara étaient de retour de leur petit voyage, heureux l'un par l'autre et contents de leur sort. Le récit des incidents de leurs excursions produisit une heureuse diver.sion sur la famille aux tristes n'iiiUals des derniers événements. M. Benfield lui-même avait subi riufliirncK mélancolique qui dominait ses hôtes. On le trouvait souvent absorbé dans la lecture de vieux papiers de famille. S. s manières et ses démarches portaient l'empreinte du mystère comme s'il préparait la perpétration d'un acte de haute importance.

(,)uatre jours après le départ de John, la famille était retenue au salon par le mauvais temps, quand tout à coup la longue lévite et les bas de laine bleue de P( ter se montrèrent à leurs yeux. Tous gardèrent le silence, attendant dans l'anxiété qu'il se décidât à délivrer son message dont on n'attendait rien de bon. Cependant Peter, qui avait laissé respectueusement son chapeau à la porte , procédait aux longs préliminaires de son introduction. Eulin il tira du portefeuille traditionnel une lettre. — Roderic Benfield, esquire à la résidence de Benfield, Norfolk, lut-ii à haute voix. M. Benfield s'empara de la lettre avec une vivacité toute juvénile tandis qu'Emilie tendait au serviteur un verre de vin qu'elle venait de lui verser.

— Prenez cela. Peter, dit-elle, ça vous fera du bien.

— Merci, miss Einmy, dit Peter reportant ses yeux vers son maître, qui, ayant fini la lettre, s'écria d'un air de désappointement :

— Johnson, allez changer vos vêtements, ou vous vous enrhumerez ; vous ressemblez en ce moment au vieux Moses, le juif mendiant.

Celte comparaison confirma les craintes dePeter, qui poussa un soupir, sachant bien qu'il devait aux mauvaises nouvelles renfermées dans son message d'être mis en parallèle avec Moses, que son maître n'avait jamais pu souffrir.

Le baronnet suivit son oncle dans sa bibliothèque, oîi il avait été invité à le suivre, ainsi que l'intendant.

— Vous avez vu M. Denbigh, Peler, quel air avait-il?

— Comme d'habitude, maître , répondit Peter avec laconisme.

— Et qu'a-t-il répondu à mon offre? a-t-il fait quelques réflexions? Il n'a pas paru fâché, j'espère ?

— 11 ne m'a rien dit, mais il a écrit k Votre Honneur.

— Oserais-je vous demander quelle était celle offre, mon oncle? demanda sir Edward.

M. Benfield leva les yeux sur lui. — Au fait, vous vous intéressez aussi à lui ; votre fille.... Ici le vieillard s'arrêta, puis il chercha dans son portefeuille la copie de la lettre qu'il avait écrite à Denbigh et la remit au baronnet. Elle était ainsi conçue :

« Cher monsiedr Dekbich et ami ,

» J'ai beaucoup réfléchi sur la cause de votre départ subit d'une maison que je commençais à croire que vous considériez comme la vôtre; et me rappelant à ce sujet mes propres sentiments, lorsque lady Juliana devint l'héritière des biens de son neveu, j'ai pensé que vous aviez été guidé parle même point d'honneur. J'honore votre délicatesse, mon cher Denbigh , de ne pas vouloir rester sous l'obligation envers une étrangère pour vos moyens d'existence , dût cette étrangère devenir votre femme ; car c'est plutôt la femme qui doit compter sur vous que vous sur votre femme : telle est la véritable cause qui empêcha lord Gosford d'épouser la comtesse de... , parce que, m'assura-t-il, elle était trop riche; néanmoins les envieux dirent que la véritable cause provenait de ce que milady lui préférait M. Chavorlh ; de, sorte que pour écarter ces empêchements que cause votre délicatesse, je viens vous faire trois propositions , savoir : que je vous présenterai comme membre du parlement pour représenter mon propre bourg ; que vous rentrerez en possession de la résidence le jour de votre mariage avec Emmy, pendant que moi, pour le peu de temps qu'il me reste à vivre, je me retirerai dans le grand Ermitage bâti par mon onele ; enfin, que je vous livrerai sur-le-champ votre legs de dix mille livres sterling , pour éviter les ennuis de la succession.

)' Comme, à ma connaissance, la délicatesse seule a causé votre départ, je ne doute |)as que vous trouverez tous les obstacles levés à votre satisfaction , et que Peler me rapportera l'heureuse nouvelle de votre retour parmi nous aussitôt que vos affaires seront terminées. « Votre oncle bientôt , je l'espère,

>i Roderic Benfield. »

— Eh bien, mon neveu, s'écria M. Benfield comme sir Edward achevait de lire cette épîtreà haute voix, n'est-ce pas déraisonnable de refuser une offre comme celle-ci? actuellement lisez la réponse.

• Les expressions manquent pour témoigner .\ M. Benfield les sentiments de reconnaissance que sa lettre a fait éprouver; mais nul homme ne serait assez vil pour se prévaloir d'un tel acte de générosité dont le souvenir . ainsi que de tant de bontés , restera gravé au fond du cœur de celui que M. Benfield rendrait, s'il était i)05sible à aucun pouvoir humain de le faire, le plus heureux des mortels. »

L'intendant prêta une oreille attentive à la lecture de cette réponse; mais il fut aussi embarrassé après la lecture d'en comprendre le sens qu'il l'avait été d'en connaître les termes. EUe n'était pas favorable aux désirs de son maître, mais ce fut là tout ce qu'il en put comprendre ; il en conclut que son ambiguïté était une suite de l'étrange conférence dont il avait été témoin entre Denbigh et le militaire étranger.

— Maître, s'écria-t-il pensant avoir fait une importante découverte, je devine la raison de celle lettre ; il y avait un homme avec qui il parlait grec pendant qu'il lisait votre lettre.

— Grec! s'écria sir Edward avec étonnement.

— Grec! répéta l'oncle. Lord Gosford lisait le grec; mais je ne l'ai jamais entendu converser dans celte langue.

— Oui, sir Edward... oui... Votre Honneur... le grec pur... et barbare, ce ne peut être que celle conversation qui l'a empêché de refuser des offres aussi avantageuses , miss Emmy... la résidence... dix mille livres sterling; et l'intendant secoua la tête, satisfait d'avoir découvert la cause du refus de Denbigh.

La simplicité du vieux serviteur fit sourire sir Edward , qui , repoussant l'idée du refus de sa fille, dit :

— Peut-être y a-t-il eu, après tout, quelque mésintelligence entre Emilie et Denbigh, pour avoir éloigné celui-ci de nous si subitement.

M. Benfield et son intendant échangèrent un regard sympathique. Tous deux avaient souffert pour la même cause, il devenait supposable que les goûts et les sentiments opposés d'Emilie eussent renversé leurs projets. Le conseil se sépara, le maître pour ruminer dans sa chambre sur tes destinées de lady Juliana et de sa nièce ; le domestique donnant un soupir à la mémoire de Patty Steele et retournant vaquer aux soins de l'office.

Mistress Wilson, pensant qu'une promonade à l'Ermitage de mistress Fitz-Gerald ferait diversion aux tristes pensées de sa nièce et confiante dans sa résignation, proposa une visite qui fut acceptée avec empressement. A leur arrivée, Julia leur tendit une lettre qu'elle venait de recevoir, réclamant leurs conseils. Emilie lut à haute voix ce qui suit :

• Ma chère nièck ,

» Nous avons pensé , votre père et moi , que vous deviez avoir été Irès-malheurcuse avec l'ollicicr aux soins duquel votre mari vous a confiée ; car, a|iprenant votre captivité, je suis arrivé le matin même avec une troupe de guérillas sur le lieu de votre délivrance, et j'appris de quelques paysans vos malheurs et votre fuite. L'ennemi nous serrait de trop près pour nous permettre de nous détourner de notre route ; mais mon affection pour vous, conforme aux désirs de votre père, m'a déterminé à faire le voyage d'Angleterre pour prendre des informations sur votre conduite. Je vous ai vue, les renseignements que j'ai pris sur votre compte vous ont été favorables, et j'ai appris de la bouche même de l'officier que vous aviez été respectée. Je viens donc vous proposer de ma part et de celle du comte d'adopter la religion de votre pays et de retourner avec moi au sein de votre famille, dont vous êtes l'unique héritière et dont vous prolongerez l'existence par votre présence. Adressez-moi votre réponse par notre ambassadeur. » Le frère de votre mère,

>> LoDis M'cMîTiiï Y. Haerissoji. »

— La condition de changer de religion est-elle irrémissible ? demanda mistress Wilson d'un air pensif.

— Oh ! sans aucun doute, répliqua Julia, qui tressaillit; mais je subis le châtiment de ma désobéissance, et je m'incline devant les décrets de la Providence.

— Julia ne peut pas, ne doit pas abandonner son père, ma chère tante, dit Emilie, dont le visage s'éclaira d'une vive ardeur.

— Doit-elle donc renoncer à son Père qui est dans les cicui, mon enfant '

— Les deux devoirs sont-ils donc en conflit, ma bonne tante?

— Le comte en fait une condition; Julia e,a, j'en suis sûre, une bonne chrétienne, cl comment oserait-elle adresser ses prières au Créateur lorsqu'elle aurait trompé son père ?

— Jamais, jamais ! s'écria Julia avec ferveur ; le combat est horrible, mais je me soumets au devoir le plus impérieux : mon pauvre oncle en sera bien triste, lui qui m'aimait tant!

— (Juand espéiez-vous le voir? demanda Eiuilie.

Julia répondit qu'elle l'allendait prochainement , n'ayant pas voulu lui faire connaître sa résolution, dans la crainte qu'il ne partît sans vouloir la voir. En effet , le lendemain elle leur fit savoir l'.irrivée du général par un petit billet; qu'il n'était autre que le com|iagnon de voyage de John Moscley. Il paraissait ignorer cette partie de l'histoire de sa nièce qui se rapport.iit à la tentative audacieuse contre sa vertu, car autrement il est probable cpir son entrevue avec Denbigh se lût terminée d'une manière toute différente.

Il fallut à Julia un grand courage iioiir f.iire connaître Jl son oncle

PRECAUTION

la dëtermination qu'elle avait prise. Il l'dcouta patiemment, ne manifesta aucun sentiment de colère, mais il parut néanmoins surpris; il lui dit en termes précis que la seule et unique condition que mettait son père à la recevoir comme son enfant et l'héritière de sa fortune était d'abjurer son hérésie. Julia regretta profondément cette décision, mais elle resta ferme et inébranlable dans sa foi. Son oncle resta près d'elle une partie de la journée à écouter les détails de son histoire , qui ne laissa dans son esprit aucun doute sur l'irréprochabilité de sa conduite, et lorsqu'elle eut achevé, il manifesta son empressement de retourner à Londres pour retrouver un gentilhomme qu'il y avait rencontré sous une impression bien diflërente par rapport à ses mérites qu'il n'en éprouvait actuellement. Quel était ce gentilhomme et à quelles impressions son oncle faisait-il illusion? C'est ce que le général, avec sa taciturnité habituelle, abandonna am conjectures de Julia.

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