‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 212 sur 253 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

La famille du baronnet entretenait des rapports intimes avec lady Ilarriel, devenue leur parente par son mariage avec Cliatlerton, et Emilie, que sa nouvelle cousiue adorait, avait consenti à passer avec elle une journée tout entière pendant le service dcCUutterton à Windsor.

Lady llarrict DenbigU avait apporté au barou une assez belle dot, et comme ses sœurs étaient déjà amplement pourvues, la gêne qui avait existé un an auparavant dans la famille avait entièrement dispuru. Il menait donc un train proportionné à son rang et à celui de sa femme.

— Mistress Wilson , dit l'hôtesse au déjeuner, j'ai l'intention de suC(céder à miss Harrys et de faire des mariages.

— Pas pour votre compte, je suppose? répondit la veuve en riant.

— Oh ! non ! mon sort est fixé pour la vie, continua Harriet, mais pour celui de notre petite amie Emilie.

— Moi! s'écria celle-ci sortant d'un rêve oii elle contemplait le bonheur de lady Laura; vous êtes trop bonne, Harriet; à qui me destinez-vous?

— A qui? je ne connais au monde d'homme digne de vous que mon cousin Pendennyss. Ah ! il y a longtemps que Derwent et moi nous avons arrangé cela ensemble , et vous consentirez quand vous le coniiaîtrez.

— Le duc, s'écria Emilie rougissant d'innocence et de surprise en entendant prononcer ce nom , le duc veut me marier avec lord Pendennyss?

— Oui, le duc! dit lady Chatterton, nous y sommes décidés; le comte est arrivé celte nuit, et aujourd'hui même il dîne ici, lui et sa sœur, en petit comité. Dites, madame, se tournant vers mistress Wilson, ne vous ai-je pas préparé une agréable surprise?

— C'est une surprise, en vérité! dit la veuve ; mais d'oii arrivent-ils donc?

— De Northamptonshire, oii le comte vient d'acheter une propriété dans votre voisinage. Vous voyez donc qu'il commence lui-même à y penser.

— Est-ce une preuve qu'il y pense, d'avoir acheté une maison? IMais il n'avait donc p. s de résidence d'été?

— Oh si ! il a un hôtel princier à Londres et trois châteaux à la campagne, mais il n'a que celui-ci dansle Northamptonshire. A dire vrai, il offrit de le céder à George Denbigh pour l'été prochain, mais celuici préfère Eltringbam, et je crois que l'offre n'était qu'une ruse du comte pour mieux cacher ses desseins. Si vous saviez comme nous lui avons cbanté vos louanges dans le Westmorelanl.

— Le colonel est donc ici aussi? dit mistress Wilson jetant un coup d'œil inquiet sur sa nièce, qui, malgré ses efforts pour paraître indifférente, changea de couleur.

— Oh ouil et Laura est aussi heureuse... que moi-même, dit lady Chatterton rouge de plaisir. Et sa femme de charge l'appelant pour quelques affaires de ménage, elle quitta la salle.

Ses hôtes demeuraient silencieuses, plongées dans leurs réfleiions, quand plusieurs coups frappés à la porte de la rue attirèrent leur attention. La porte s'ouvrit et peu après des pas se firent cutenilre sur l'escalier et s'approchèrent de la salle oîi elles étaient assises. La porte s'ouvrit à moitié et une voix s'écria du dehors :

— C'est bien , ne dérangez pas votre maîtresse. Je ne suis pas pressé. Le timbre sympathique de cette vois, une fois connu à l'oreille, ne

pouvait s'oublier; aussi la tante et la nièce se levèrent toutes deux à la fois de leur siège comme si elles eussent éprouvé un choc électrique. Ce n'était plus une ressemblance, c'était la réalité; et un instant suffit pour écarter tous les doutes. Celui qui avait parlé entra. C'était Denbigh !

Il demeura un instant immobile comme s'il eût été changé en statue. La surprise était égale de part et d'autre. Il devint pâle comme uu mort, puis tout à coup pourpre d'émotion. Se remettant peu à peu, il leur adressa ses compliments avec feu et d'un son de voix harmonieux qui témoignait de la sincérité de sa joie.

— Je suis heureux, on ne peut plus heureux de rencontrer de nouveau et d'une manière si inattendue d'aussi bons amis.

Mistress Wilson s'inclina en silence, et Emilie, pâle comme lui, gardait ses ycutfi>^»^3 sur le tapis, et n'osant parler, de peur de se trahir.

Luttant contre la froideur de cet accueil, Denbigh se leva de la chaise sur laquelle il venait de s'asseoir, et se rapprochant du sopha où étaient les dames, il s'écria avec ferveur :

— Dites, chère madame, aimable, trop aimable miss Moseley, ai-je donc pour toujours perdu vos bonnes grâces pour un seul acte imprudent de folie, je dirai même une mauvaise action? Derwent m'avait fait espérer que vous conserviez encore pour moi un peu de cette estime dont je me crois indigne.

— Leduc de Derwent, monsieur Denlngh?

— Ne m'appelez plus de ce nom, clière madame, de ce nom qui m'est presque devenu odieu\, s'écria-t-il dans un élan de désespoir.

— Si, dit gravement mistress Wilson, vous avez terni l'honneur de ce nom, je ne puis que le regretter, mais...

PRECALTION.

— Appeîez-moi par mon titre, je vous en supplie, et ne rappelez pas un moment de folie et d'égarement dont je suis bien puni.

— Votre titre ! s'écrièrent à la fois mistress Wilson et sa nièce dans un élan de slupélaction, Emilie le fiiant d'un œil égaré.

— Comment vous ignorez? Il y a donc quelque terrible méprise que j'ignore? dit-il saisissant la main de mistress Wilson et la pressant dans les deux siennes. Oh 1 ne me laissez pas ainsi en suspens.

— Pour 1 honneur de la vérité , pour moi , par pitié pour cette enfant qui souffre, dites-nous vous-même en toute franchise qui vous êtes, dit mistress Wilson d'un accent solennel et cherchant avec terreur à lire à l'avance la réponse sur ses lèvres.

Retenant sa main qu'elle voulait retirer et tombant à genoux devant elle, il répondit : — Je suis l'élève, le fils adoptif de feu votre mari, le compagnon de ses dangers, de ses joies et de ses douleurs, et je voudrais qu'il me fût permis d'ajouter l'ami de sa veuve. Je suis le comte de Pendennyss.

La tète de mistress Wilson s'inclina sur l'épaule du jeune homme agenouillé; elle passa ses bras autour de son cou, et des larmes bienfaisantes coulèrent en abondance le long de ses joues. Ils rtsiértnt ainsi un moment dans l'ivresse de leur bonheur ; mais un cri de Peudenujss rappela la tante au souvenir de sa nièce.

Emilie était tombée évanouie sur le sofa.

Une heure s'était écoulée depuis que lady Chatterton s'était absentée de la salle à manger. Quelle fut sa surprise de trouver à son retour le déjeuner tel qu'elle l'avait laissé , et son cousin le comte installé auprès de ses hôtes.

— C'est admirable, sur ma parole; depuis combien de temps Votre Seigneurie honore-t-elle ma maison de sa présence? Vous avez trouvé moyen de vous présenter seul k mistress Wilson et à miss Moseley.

— La sociabililé et l'aisance sont à la mode. Je suis ici depuis une heure, ma chère cousine, et j'ai pris la liberté de me y.résenler moimême à mistress Wilson et à miss Moseley, repondit gravement le comte , dont un sourire éclaira la noble physionomie lorsqu'il eut achevé, et auquel Emilie répondit par un regard non équivoque de bonheur.

Il y avait un tel changement dans la conduite de ses hôtes qui échangeaient des regards d'intelligence avec le comte, que lady Chatterton intriguée s'écria enfin :

— M'eipliquerez-vous ce que veut dire tout ceci? Je vous ai laissées seules ici, mesdames, et je vous retrouve en compagnie d'un gentilhomme. Vous étiez tristes et je vous retrouve gaies et animées. Vous êtes devant un étranger et vous lui parlez promenades, scènes, connaissances. Voulez-vous, madame, ou vous, mylord, être assez bons pour m'expliquer ces contrastes apparents.

— Non, s'écria le comte; pour punir votre curiosité, je vous laisserai dans l'ignorance ; mais Marianne m'attend chez votre voisine mistress Wilmot et j'ai hâte de l'aller prendre. Vous nous verrez tous deux à cinq heures.

Le comte se leva , pressa à ses lèvres la main de mistress Wilson ; il prit ensuite celle d'Emilie qu'il appuya sur son cœur, et la portant ensuite à ses lèvres, il y imprima un brûlant baiser et s'éloigna précipitamment. Emilie cacha sa tête dans ses deux mains et se réfugia dans une autre pièce pour répandre de douces larmes sur un dénoûnient aussi inattendu.

Tant de mouvements extraordinaires remplirent lady Chatterton d'un étonnement qu'il eût été trop pénible de prolonger; donc mistress Wilson entra dans une brève explication du déguisement du comte (quoiqu'elle en ignorât elle-même la cause ou les moyens employés par lui pour l'exécuter) et sa liaison avec sa nièce.

— Je déclare tout ceci très-contrariant , s'écria lady Chatterton les larmes aux yeux, de voir des plans ingénieux comme ceux que Derwent et moi nous avions conçus , détruits par cette découverte. Votre rusée nièce nous a tous très-gracieusement trompés et mon rigide cousin aussi.

— Je vais bien le réprimander.

— Je crois qu'il se repent sincèrement de s'être servi de semblables moyens, dit mistress Wilson , et qu'il en a été cruellement puni dans leurs conséquences. Quatre mois de tourments sont une sérieuse punition pour un amoureux.

— C'est égal, reprit lady Harriet, sa duplicité a fait souffrir d'autres personnes; il n'échappera pas à mes remontrances.

L'intérêt de la jeune lady Chatterton s'accrut de cette découverte de l'amour de Pendennjss, et toutes trois passèreut quelques heures délicieuses dans les transports de leur joie. Lady Chalttrtou déclara franchement qu'elle préférait voir Emilie devenir la femme du comte plutôt que de son frère , car il était le seul homme qu'elle connût digne d'elle. Et mistress Wilson éprouvait un contentement d'esprit à l'accomplissement du vœu le plus cher de toute sa vie, que ni son âge , ni sa physionomie, ni même sa religion pouvaient réprimer.

Le visage d'Emilie resplendissait sous l'éclat de ses couleurs, son œil étincelait du retour de toutes ses espérances, et son sein agité des émotions les plus suaves du bonheur.

A l'heure indiquée , le bruit des roues annonça l'arrivée du comte et de sa sœur.

Pendennyss cntr.t donnaialle bras à une jeune fille de la plus grande

beauté, qu'il présenta à mistress Wilson sous le titre de lady Marianne Denbigh , sa sœur. Emilie éprouva le plus grand jjlaisir en entendant ce nom de Marianne appliqué à la sœur du comte, ce nom qui lui avait donné tant d'inquiétude. A l'approche de cette reJoutable Marianne , qui lui tendit les bras , elle céda volontairement et ravie à l'attraction.

Marianne la considéra attentivement pendant quelques secondes, puis la pressant avec affection sur son cœur, elle lui dit :

— Vous êtes ma sœur, ma seule et unique sœur!

Noire héroïne ne put retenir ses larmes, et Pendennyss fut obligé de les séparer pour calmer leur émotion.

Lady Àîarianne ressemblait beaucoup à son frère et avait un air de famille avec sa cousine lady Harriet ; mais ses manières étaient plus douces et plus réservées. Quand son frère parlait elle l'écoutait silencieusement et avec amour, car elle le considérait comme le plus parfait des mortels, et son affection pour lui était payée de retour.

La tante et la nièce étudièrent attentivement Its manières du comte, et découvrirent quelques légères différences entre ce qu'il avait été autrefois et ce qu'il était alors. On reconnaissait eu lui l'hommeaccompli sans qu'il eût perdu cette franche sincérité qui inspirait la confiance. Il avait perdu cet air d'embarras qui avait plus d'une fois intrigué la tante , même dans ses heures de plus grande confiance et qui prenait sa source dans la maladresse du déguisement.

Lady Marianne ne s'étant pas attendue au plaisir qu'elle veuait de rencontrer, avait ordonné sa voiture de bonne heure pour accompagner sa cousine lady Laura à un raout à la mode. Mais comme elle parut regretter de quitter si tôt sa nouvelle amie, le comte proposa que les trois dames accompagnassent sa sœur à l'hôtel d'Ahnerdale en l'acceptant pour cavalier. Harriet accepta avec joie, et, laissant un mot pour Chatterton , elles montèrent toutes dans la voiture de Marianne , et Pendennyss les escorta.

L'hôtel d'Annerdale, construit dans le siècle précédent, était un des plus beaux édifices de Londres. Emilie en traversant les splendides appartements sentit un froid glacial lui serrer le cœur; mais un doux regard de Pendennyss l'eut bientôt réconciliée à cette magnificence à laquelle elle n'était pas accoutumée ; mais avant qu'elle eût quitté le palais, elle pensa qu'il serait possible d'éprouver le bonheur, même au sein de l'opulence.

Peu après leur arrivée, on annonça le colonel Denbigh et lady Laura. Le redoutable personnage fit enfin son entrée. Il ressemblait à Pendennyss plus encore que le duc et paraissait du même âge. Mistress Wilson découvrit bientôt que lady Laura n'était pas à plaindre. Le colonel était un homme bien élevé, élégant de manières et paraissant dévoué à sa femme. Ses parents l'appelaientsouvent George, et lui-même se servait de cette dénomination vis-à-vis du comte. En visitant les appartements Emilie s'arrêta dans la bibliothèque, et parcourant des yeux les titres des ouvrages qu'elle renfermait, elle en saisit un, et se tournant vers le comte, elle lui dit en rougissant :

— Excusez-moi , milord , si je vous demande de me prêter ce volume.

— Que désirez-vous lire ? demanda-t-il en lui faisant un signe d'assentiment. "

Mais Emilie cacha le livre dans son mouchoir. Pendennyss, examinant la place vide ou elle avait pris le volume, sourit, et atteignant celui qui se trouvait le premier, il lui dit :

— Vous n'avez pas le bon volume ; je ne suis pas un pair irlandais mais anglais.

Emilie rougit davantage en voyant que son intention était découverte, tandis que le comte , ouvrant le volume qu'il tenait à la main , le premier volume de la Pairie de Debretf, pointa avec son doigt l'article concernant sa famille, et dit à mistress Wilson :

— Demain, chère madame, je réclami rai votre attention pour écouter une histoire mélancolique qui atténuera, je l'espère, lé tort que j'ai eu envers vous de prendre ou plutôt de conserver un déguisement accidentel.

En terminant il adressa la parole à d'autres personnes pour changer le sujet de la couversation , tandis qu'Emilie et sa tante parcouraient le paragraphe ainsi conçu :

« George Deubigk, comte de Pendennyss et baron Lumley du château de Lumley; baron Pendennyss; Beaumarie et Fitzwalter, né de... dans l'année , célibataire, u

La liste des comtes et des nobles remplissait plusieurs pages, mais le dernier paragraplie se terminait comme suit :

• Georce, le vingt et unième comte, succéda dans ses titres à sa mère Marianne, feu comtesse de Pendennyss, issu de son mariage avec George Denbigh Esquire, cousine germaine de Frédéric le jeune, duc de Derwent. »

Héritier probable; les titres, allant aux héritiers principaux , passeront a la sœur de Sa Seigneurie, lady Marianne Denbigh, dans le cas où le présent comte mourrait sans laisser d'héritiers légaux.

Comme l'explication du mystère de notre histoire est comprise dans ce qui va suivre , nous raconterons sans interruption et dans la forme d'un récit ce que Pendennyss fit connaître à ses amis eu dilïértntcs fois et suivant que l'occasion lui en fut offerte.

rULCAUTlON.

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