‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 211 sur 253 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

Blistress Wilson s'assura le jour suivant, avant de quitter le manoir, que M. Haughton avait dit vrai. L'évêché avait changé de maître, et un nouvel intendant avait déjà pris possession au nom du lord. Elle se perdit en conjectures pour deviner les motifs de son installation dans le voisinage ; mais, quel qu'en fût le but, elle éprouvait un sentiment indéfinissable de plaisir à cette seule pensée.

La route de Londres conduisait devant les grilles de l'évêché , et comme ils s'en approchaient, ils rencontrèrent un domestique à la livrée du comte; et mistress Wilson , ne pouvant résister au désir d'en apprendre davantage, fit arrêter sa voiture pour le questionner.

— Qui servez-vous, mon ami ?

— Milord Pendennyss, madame, répondit respectueusement l'homme le chapeau à la main.

— Le comte n'est pas ici?

— Oh ! non , madame, pas encore, je suis avec son intendant, milord est dans le Westmoreland avec Sa Grâce le colonel Denbigh et les dames.

— Y restera-t-il longtemps?

— Je ne pense pas, madame, puisque les domestiques sont partis pour l'hôtel d'Annerdale, oîi l'on attend milord , le duc et le colonel.

Mistress Wilson sourit à l'idée de rencontrer bientôt enfin l'homme qu'elle désirait tant connaîtrffen personne.

— L'hôtel d'Annerdale, n'est-ce pas le nom de la demeure du comte en ville? demanda Emilie.

— Oui , mon enfant, c'est son hôtel, dont il a hérité avec le titre de comte : comment? je l'ignore ; par sa mère, je crois. Le général Wilson ne connaissait pas sa famille. Pendennyss portait même un autre titre pendant leur liaison. N'avez-vous pas "remarqué comme ses gens sont polis? C'est un signe que leur maître est un gentleman.

Cette partialité de sa tante fit sourire Emilie, qui répondit :

— Votre équipage et votre escorte, ma chère tante , vous attirent le respect de tous les hommes de cette condition , quels que soient leurs maîtres. ,

La perspective de rencontrer le comte à Londres fut le sujet principal de la conversation entre Emilie et sa tante pendant le voyage ; cette dernière commençant à fonder sur cette entrevue des espérances qu'elle avait éloignées depuis longtemps de ses pensées.

Emilie se laissa tomber sur un banc de gazon , et donna un libre cours à ses sanglots.

Le troisième jour nos voyageurs descendaient de voiture à la porte d'une belle maison dans le squjre de Saint-James, où John avait tout préparé pour leur réception. Comme c'était la première fois que Jane et Emilie voyaient Londres, les deux premières semaines furent employées à parcourir la ville avec leur mère et à en visiter les curiosités, pendant que mistress Wilson et Grâce s'occupaient des préparatifs pour ouvrir la maisou hospitalière du baronnet à leurs nombreux amis. Quinze jours après leur arrivée , mistress Moseley embrassait sa nouvelle soeur, qui s'écriait gaiement :

— Vous le voyez, ma chère lady Moseley, je bannis toute cérémonie entre nous , et au lieu de vous envoyer ma carte, je viens m'aunoncer moi-même. Chatterton m'a à peine permis d'achever mon déjeuner, tant il avait hâte de me montrer. .-

« — Vous avez fait ce que j'eusse ardemment désiré, répondit lady Moseley; mais qu'avez-vous fait du duc? n'est-il pas venu avec vous?

— Oh I il est parti pour Cantcrbury avec George Denbigli ; Sa

Grâce (li'icble Londres eu ce moment, et le colonel étant contraint de quitter sii fomnicpour alTuircs de réjjiment, Derwcnl a l'obligeance de l'accompagner dans son eiil.

— \ iTrons-uous au moins lady Laura? demanda lady Moscley.

— Elle nous a accompagnés. Pendennyss et sa sœur nous suivent de près; .-linsi, obère madame, les personnages dramatiques entreront bientôt en scène.

Eu effet, lady Laura fut des premières à rendre visite à la famille, et comme Denbigh possédait à la fois un hôtel en ville et un siège au parlement, il paraissait impossible d'éviter sa rencontre ou de répondre aux civilités empressées de sa femme par des rebuffades qui nuiraient à leur réputation de courtoisie. Mistrcss Wilson et sa nièce se soumirent donc à fréquenter lady Laura , un peu aussi par compassion poursou aveugle confiance.

Une parente éloignée de lady Moseley avait invité à sa soirée deux ou trois cents personnes, et avait fait une démarche personnelle auprès de M. Benlield pour le déterminer à y assister. Le vieillard , malgré son grand âge, était trop galant pour refuser l'invitation d'une dame; il consentit donc à accompagner ses parents.

La plupart de leurs amis et connaissances s'y trouvaient réunis , et bientôt les uns et les autres se livrèrent aux plaisirs assortis à leurs différents âges. Emilie seule , n'éprouvant aucun plaisir à répondre aux galanteries des cavaliers qui s'étaient groupés autour de ses sœurs , offrit son bras à M. Benfield, qui désirait chercher au milieu de la foule quelques visages de connaissance.

Ils se promenèrent de salon en salon, produisant plus d'une exclamation de surprise à la vue d'une si jeune et si belle falle soutenant les pas chancelants d'un vieillard octogénaire. La foule se pressait sur leurs pas pour admirer l'une et critiquer l'autre, car la jeunesse est impitoyable pour la vieillesse, qu'elle est heureuse plus tard de pouvoir atteindre. Pour se soustraire aux regards de la foule, Emilie attira son oncle vers une des tables de jeu oii la préoccupation lui laisserait plus de liberté.

. — Ah! chère Emmy, dit le vieux gentilhomme passant son mouchoir sur sou front humide , les temps sont bien changés depuis ma jeunesse. On ne voyait pas alors tant de personnes groupées dans un si petit espace, les gentilshommes coudoyant les dames et les dames heurtant les cavaliers. Je me rappelle une soirée de lady Gosford où , je puis le dire sans vanité, j'étais un des plus élégants de la réunion , et 011 je n'ai coudoyé qu'une seule dame pendant toute la soirée, encore que j'offrais une chaise à lady Juliana, qui éprouvait des douleurs d'estomac.

Ils se trouvaient tous deux devant une table de whist autour de laquelle figurait un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans qui jetait ses cartes d'un air ennuyé, jouant négligemment avec les jetons du jeu, et paraissant impatient de s'échapper pour rentrer dans les salons, où l'appelaient la danse et la beauté. Son partner était une dame d'un âge douteux , penchant plutôt en dehors du seuil de la vie. Ses regards s'égaraient parfois aussi du côié de la danse, mais avec un mélange de censure et de regrets, sans perdre de vue les chances de gain ou de perte. Son voisin de droite était un vieillard de soixante ans qui semblait assis an jeu plutôt pour étudier la physionomie de ses partners et de ses antagonistes que pour 1 appât du gain , et conservant sa dignité grave dans les succès comme dans les revers. Le quatrième était une vieille dame grotesquement costumée et ardente au jeu.

— Quatre points et le rob, cher docteur, dit d'un air triomphant sir William , vous me devez dis guinées.

L'or fut payé aussi aisément qu'il avait été gagné, et la douairière réglait les enjeux de son adversaire féminin.

— Encore deux , je pense, dit-elle comptant les pièces que lui remettait la vifiille tille.

— Je crois que c'est le compte, milady, répondit celle-ci d'un air qui voulait dire : Il faudra bien vous en contenter.

— Je vous demande pardon , ma chère, il n'y en a que quatre, et rappelez-vous... deux dans chaque côté et deux aux angles; docteur, obligez-moi donc de me passer deux guinées de la masse de miss Wigram , je suis pressée de me rendre au raoùt de la comtesse.

Le docteur prenait froidement les deux guinées de la pile élevée que miss Wigram couvait des yeux devant elle , lorsque celle-ci s'écria :

— Votre ladysliip oublie les deux guinées que vous avez perdues contre moi chez mislress Howard.

— Vous vous trompez, ma chère ; je paye toujours quand je perds, s'écria la douairière qui avança le bras de l'autre côté de la table et s'empara des deux pièces d'or qu'elle réclamait.

M. Renlield et Emilie étaient restés muets spectateurs de cette scène, la jeune fille étonnée de rencontrer de si étranges moeurs dans la société, et le vieillard agité d'une foule de sensations variées, car dans la douairière enflammée de colère et les traits défigurés par la passion du jeu, il venait de reconnaître les restes de sa lady Juliana, actuellement la douairière vicomtesse Haverford.

— Kinmy, ma chère Emmy! soupira le vieux gentilhomme comme s'il s'éveillait d'un long et pénible rêve, j'en ai assez vu... Allonsnous-en 1

I/illusion de r;aarante années venait de s'évanouir devant la triste

réalité, et les fantaisies d'une imagination déréglée cédèrent enfin ii l'influence de la vie et du sens commun.

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