‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 214 sur 253 · CHAPITRE XLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLII

L'honorable général Denbigh était le plus jeune de trois fils. Ses aînés, Francis et George étaient restés célibataires. La mort d'un cousin avait fait de Francis enfant un duc, et le titre ne l'avait pas prédis) osé davantage à se marier. Tous deux atteignirent de cinquanlecinq à cinquante-six ans sans changer leur condition. Cependant, Frédéric épousa une jeune femme de rang et de fortune , et les fruits de leur union furent les deux candidats à la main d'Isabelle.

Francis Denbigh, le fils aîné, frappé par la petite vérole, était défiguré de laideur. L'ignorance et la violence de l'attaque avaient laissé dans son cerveau cjmme sur son visage des traces indélébiles. Son frère, au contraire , n'avait aucune marque de ce fléau , et la mère, après leur maladie qui arriva en même temps , ne put dissimuler son dégoût pour l'un et sa partialité envers l'autre. La même alTectation se reproduisit dans l'accueil du général à son retour d'une campagne, et Francis dut se convaincre qu'il serait désormais le paria de sa famille. Doué d'une sensibilité et d'une perception plus vives que George , il s'aperçut que les caresses prodiguées à son frère dépassaient de beaucoup celles qui l'accueillaient lui-même.

— Lady Marguerite, avait dit à sa femme le général suivant des yeux les enfants qui quittaient la table, il est bien fâcheux que George ne soit pas l'aîné, il eût honoré un duché ou même un trône. Francis n'est bon qu'i faire un curé.

Ces paroles injustes et imprudentes furent prononcées assez haut pour être entendues des deux enfants. La première impression fut agréable pour George, qui se sentit fier d'être estimé si haut; mais il aimait trop son frère pour chercher à en prendre l'avantage sur lui. Quant à Francis, blessé dans son orgueil et dans ses sentiments les plus tendres, il nourrit l'idée romanesque de se retirer du monde, et d'abandonner son droit d'aînesse à celui qui paraissait le mériter plus que lui sous tous les rapports. Il se complut dès lors dans la solitude, fuyant la société de ses camarades de collège, et ne trouvant de distraction que dans sa verve poétique et dans les charmes de la mélodie. Nous avons plusieurs fois déjà parlé de la voix remarquablement agréable de tous les membres de la famille. Il versifiait assez bien , et composait lui-même la musique de ses paroles; lorsqu'il chantait dans le silence de la nuit , la foule accourait se grouper sous ses fenêtres pour écouter ses chants harmonieux et tristes.

George se joignait aux admirateurs de son frère, et ressentait pour lui des élans de tendresse; mais il était trop jeune et trop insouciant pour pénétrer au fond de cette douleur muette, afin d'en cicatriser les blessures. C'était le devoir de ses parents, et aurait dû être leur lâche. Mais le monde et ses honneurs occupaient le temps du père , et les plaisirs et les vanités celui de la mère.

La fortune du général quoique belle, suffisait à peine au grand train de sa maison. 11 s'attendait à être duc un jour, et maintenait la perspective d'une future élévation. En conséquence une économie rigoureusement libérale présidait à l'éducation des enfants. Le duc avait offert de faire élever à ses frais et sous ses yeux son héritier, mais lady Marguerite avait toujours éludé l'offre.

La légèreté de George avait vidé sa bourse. Sa dernière guinée partie, il manquait encore deux mois au retour de la pensioli. George avait joué, et il venait de perdre soixante guinées d'un seul coup. Effrayé, et n'osant s'adresser à sa mère pour une aussi forte somme, il entra chez son frère d'un air désespéré, et se jetant sur une chaise, cacha sa tête dans ses mains.

— Qu'avez-vous, George? dit son frère, vous paraissez triste; puis-je vous être utile?

— Oh! non , non, c'est tout à fait hors de votre pouvoir.

— Peut-être, mon cher frère; de quoi s'agit-il? Aprji beaucoup d'insistance de sa part, George lui apprit la cause de sa détresse.

— N'est-ce que cela? Combien vous faut-il pour refaire le quart de votre pension?

— Au moins cinquante guinées pour pouvoir vivre jusque-là.

— Cependant , sous l'empire des circonstances , vous vous contenteriez de moins.

— Impossible! C'est à peine assez, interrompit George. Si lady Marguerite ne m'envoyait de temps à autre une bank-note, je ne pourrais sulïuc. Ne trouvez-vous pas, mon frère?

— Je ne sais pas, répondit l'autre en pâlissant.

— Elle ne vous en envoie donc pas?

— Je ne m'en souviens pas.

— Francis! s'écria George (\ans un élan de générosité, désormais vous partagerez avec moi.

La somme fut délivrée par Francis , et quelques jours après George surprenait son frère déjeunant avec un morceau de pain et une carafe d'eau. George ressentit les remords d'une conscience troublée, et il écrivit à sa mère pour lui avouer ses torts et donner à la conduite de son frère les éloges qu'elle méritait.

Mais la réponse de leur mère détruisit les espérances renaissantes de l'aîné, et le firent retomber dans sa misanthropie.

« J'ai honte d'apprendre, mon enfant, que vous vous soyez abaissé et que vous ayez oublié votre rang et la famille à laquelle vous appartenez au point de fréquenter ces maisons de jeu que l'on devrait bannir du voisinage des collèges. La conséquence est que vous avez été indignement volé par ces misérables , et c'est ce qui vous arrivera si vous vous associez à d'autres gens que ceux qui conviennent à votre rang et au nom illustre que vous portez.

o Quant à Francis, je ne trouve rien de si louable dans sa conduite. Plus âgé que vous d'une année, il eût dit vous empêcher de faire de mauvaises connaissances, et me faire savoir la perte que vous avez éprouvée plutôt que de blesser votre amour-propre eu vous assujettissant à recevoir une obligation pécuniaire d'un frère presque aussi

SA

PRÉCAUTION

jeune que vous, et en exposant sa sant(î comme il l'a fait. Le gi^odral et moi , nous sommes très-mécontents de lui et nous avons le projet de vous séparer pour vous empêcher à l'avenir de vous soutenir dans vos égarements, u

George , trop indigné pour garder le secret de cette lettre , la montra à son frère, dont les réOexions furent douloureuses. Il tomba dans un profond marasme, et sans les consolations et les soins assidus de son frère , il eût cédé aux idées et aux projets de suicide qui fermentaient dans son cerveau malade.

Du collège , les deux jeunes gens se séparèrent l'un pour se rendre à l'armée , et l'autre auprès de son oncle. George devint capitaine des gardes, élégant, gai, ouvert et aimé de tous; et Francis promena tristement sous les lambris de ses ancêtres, sa misanthropie et ses regrets.

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