CHAPITRE XLIII
L'amiral eut de la peine à se prêter au plan de son ami pour amener une entrevue entre George et Isabelle. Mais une fois décidé , il eut autant d'ardeur à produire une impression favorable sur le cœur du jeune homme, qu'il avait montré peu de disposition à l'admettre à faire sa cour.
Sir Frédéric possédait le même goût que lady Chatterton pour faire des mariages, mais il connaissait mieux le cœur humain, et en habile tacticien , il masquait ses manœuvres pour en assurer le succès.
Les deux jeunes gens furent mis en présence, et comme Isabelle était très-séduisante , le jeune homme n'eut pas de peine à se persuader qu'il en deviendrait amoureux fou. Le général attisait cette flamme nouvelle de tous les éléments qu'il jugeait propres à la développer. Lorsqu'il les crut suffisamment enchaînés par la passion , il résolut de démasquer ses batteries et d'engager le combat. Un soir au dîner , le nom de miss Howell ayant été prononcé accidentellement, il saisit l'occasion , et se tournant vers son fils :
— A propos , George , mon ami l'amiral me faisait remarquer hier que vous étiez bien souvent avec sa fille. Je vous engage à être prudent et à ne rien faire qui pût offenser le vieux marin , car il est mon plus sincère ami.
— Il n'a rien à redouter de moi , s'écria George rougissant de honte et d'orgueil. Je suis sûr qu'un Denbigh ne saurait être un mauvais parti pour la fille de sir Peter Howell.
— Oh ! non , certainement , notre maison est une des plus anciennes et des plus nobles du royaume ; mais l'amiral a de drôles d'idées et peut-être veut-il d'un marin pour sa fille. Soyez prudent , mon fils , c'est tout ce que je vous demande.
Le général, satisfait de l'effet qu'il crut avoir produit, se leva et alla rejoindre lady Marguerite au balcon.
George , un moment étourdi sous le coup de la recommandation de son père et de la prudence singulière de l'amiral , se leva tout à coup , et saisissant son chapeau et son épée, il courut dans Grovenor Square , et sonna à la porte de sir Peter. Il fut introduit et rencontra sur les marches l'amiral, qui allait sortir. Le vétéran était loin de penser que le général eût employé une finesse de cette nature pour lui envoyer son fils, et enchanté de rencontrer George à l'abordage, il lui indiqua du doigt la porte de la chambre oîi il trouverait Isabelle , ajoutant avec un sourire bienveillant : Elle est U ! du courage, et vous l'emporterez.
George, s'il en avait eu le temps, eût trouvé étranges ces manières ouvertes et franches, en opposition avec le conseil de son père ; mais comme la porte était ouverte, il entra vivement et voyant Isabelle qui s'efforçait de cacher ses larmes , il s'approcha du sopha sur lequel elle était assise , et lui prenant la main , il lui dit d'une voix émue :
— Qui peut ainsi causer du chagrin à miss Howell ? s'il est en mon pouvoir de le lui faire oublier, qu'elle commande, elle trouvera en moi un serviteur dévoué et obéissant.
— Les causes futiles du chagrin d'une jeune fille, répliqua Isabelle essayant de sourire , n'exigent pas de si grand service pour les chasser.
La jeune personne était fort intéressante en ce moment, et George, surexcité par les observations de son père et par ses propres sensations , lui offrit avec beaucoup de sincérité et d'éloquence son amour et sa main.
Isabelle écouta dans un pénible silence, mais ne voulant pas renoncer aux espérances qui se rattachaient au bonheur de sa vie, elle résolut de se confier à la générosité de son prétendant ; cependant en l'absence de son père elle avait fait la connaissance d'un jeune ministre, le présent docteur Yves ; ils s'aimèrent, et comme lady llawker, la sœur de l'amiral , connaissait la complète indifférence de son frère pour l'argent , elle n'opposa aucun obstacle au développement de leur amour ; grand avait été leur désappointement lorsqu'à son retour, sur la demande régulière que lui fit le jeune homme , le vieux marin refusa net. Isabelle après quelques hésitations fit connaître à George la véritable situation de son cœur, fui donnant en même temps à entendre qu'il était l'unique obstacle à son bonheur.
La lutte entre l'orgueil blessé et la générosité fut violente chez George; mais le meilleur sentiment l'emporta, et il calma l'anxiété d'Isabelle en l'assurant qu'elle n'aurait rien à craindre désormais de ses iniportunilés. La jeune fille reconnaissante l'accabla de rcmerciments,
et George se hâta de fuir pour ne pas avoir i se repentir de sa générosité.
Miss Howell, dans le cours de ses explications, lui avait donné h entendre que c'était d'accord entre eux que leurs parents les avaient mis ainsi va présence, et George résolut de savoir de suite ;i quoi s'en tenir sur ce point. Au souper, comme s'il se ressouvenait tout a coup des recommandations que lui avait faites son père, il lui dit pour ne plus lui causer de sujet d'inquiétude, qu'il était allé prendre congédemiss Howell et qu'il avait l'intention de n'y plus retourner.
— Non, non, ce n'est pas cela, dit avec impatience sir Frédéric un peu désappointé d'avoir rencontré tant d'obéissance dans son fils, ce n'est pas là ce que j'ai voulu dire ; l'amiral et moi nous n'avions pas d'objeciions à ce que vous vous vissiez avec modération : nous vous verrons même avec plaisir épouser la jeune fille, si vous vous convenez.
— Mais nous ne nous convenons pas, dit George regardant au plafond.
— Pourquoi cela?... Qui vous en empêche?
— Parce que... parce que je ne l'aime pas...
— Ah! vous ne l'aimez pas! s'écria le général, que cette déclaration inattendue mit tout à fait hors de lui. Puis-je vous demander, monsieur, pourquoi vous n'aimez pas miss Howell?
— Oh ! vous le savez , mon père : ce sont de ces sentiments qui ne s'expliquent pas.
— Alors, permettez-moi de vous conseiller, mon cher monsieur, de vous défaire au plus tôt de ces sentiments-là. J'ai décidé que vous aimeriez miss Howell, et je l'ai promis à son père.
— J'ai cru que mes visites fréquentes déplaisaient à l'amiral , ou je vous ai donc bien mal compris ce matin.
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire avec son déplaisir : nous sommes convenus qu'Isabelle serait votre femme, et j'ai donné ma p irole; préparez-vous donc, si vous voulez toujours rester mon fils, à y faire honneur.
George pensait découvrir quelques ruses stratégiques chez son père , mais il ne s'attendait pas à un arrangement aussi décisif. Son dépit s'accrut donc en proportion de sa déception. Il ne fallait pas songer à tourmenter Isabelle davantage, et la trahir eût été indigne. Le lendemain matin, il fit demander au duc une audience : il lui renouvela^on dt'sir de rentrer au service, désir longtemps traversé par lady Marguerite, mais qu'il avait résolu de satisfaire à tout prix.
Les bourgs du duc de Detwent étaient représentés par de loyaux sontiens du parlement, ses deux frères étant contemporains et liés d'intérêt politique avec M. Benfield. La requête d'un homme qui siégeait à la chambre des lords et qui, en outre, envoyait à celle des communes six représentants dévoués, ne pouvait être refusée ; une semaine plus tard , George passait du grade de capitaine de garde à celui de lieutenant-colonel d'un régiment prêt à partir pour l'Amérique.
La colère de sir Frédéric fut terrible lorsqu'il apprit cette décision. Mais le jeune homme était volontaire, et ils se séparèrent brouillés.
— Qu'est-ce que c'est que cela ? s'écria sir Peter Howell en parcourant son journal, le capitaine Denhigh promu au grade de lieutenantcolonel, et se mettant en route dès demain pour l'Amérique? C'est
un mensonge. Belle, il ne vous traiterait pas ainsi.
— Moi, dit Isabelle, dont le cœur s'épanouit à cet acte généretu de George, qu'ai-je de commun avec le départ de M. Denbigh ?
— Comment ! s'écria le père dans l'étonnement, ne devez-vous pas être sa femme? Tout n'est-il pas convenu et arrangé entre vous, c'està-dire entre sir Frédéric et moi, ce qui est exactement la même chose ?
Il fut interrompu par la soudaine apparition du général qui venait d'apprendre le départ de son fils, et qui accourait pour l'en informer et en même temps pour faire sa paix avec lui.
— Vous ici, Denbigh? s'écria l'amiral en montrant du doigt le paragraphe, que dites-vous de cela ?
— Je dis que ce cela n'est que trop vrai, men vieil ami.
— Ecoutez, sir Frédéric Denbigh, s'écria l'amiral en fureur, n'êtesvous pas convenu que votre fils épouserait ma fille ?
— Certainement, Peter, et j'ai le regret de vous annoncer que c'est pour se soustraire à mes ordres qu'il a déserté et qu'il a mérité pour ce fait d'être banni à jamais de ma présence.
— Vous voyez, Denbigh, dit l'amiral que cet aveu avait considérablement adouci, ne vous ai-je pas toujours dit que, dans l'armée, vous n'entendiez rien à la discipline? s'il eût été mou fils, il eût épousé les yeux bandés. Je voudrais en ce moment qu'une demande me^fût faite pour Belle, et qu'elle osJît me refuser.
— Il y a le clerc du barbier, vous savez I dit le général grandement irrité par l'air méprisant de son ami.
— Et après?... sir Frédéric, répliqua sèchement le marin ; s'il me plaît de lui faire épouser un gratte-papier, elle obéira !
— Ah! mon brave ami, reprit le général désirant mettre fin ï' ce sujet désagréable de conversation, je crains bien que nous ne trouvions ])lus difficile de contrôler les affections de nos enfants que nous ne nous l'étions d'abord imaginé.
— Vous croyez, général Denbigh, dit l'amiral dont la lèvre se plissa d'un air méprisant, et qui tira violemment le cordon d'une sonnette. — Allez me chercher M. Yves, fût-il au fond de l'enfer. Le domestique
PRÉCAUTION
SI
qui reçut cet orilie n'eut pas besoin d'aller si loin, car M. Yves demeurait de l'autre côlé de la rue.
— Nous verrons , nous verrons , mon vieil ami , lequel des deui observera la meilleure discipline, grommela l'amiral qui arpentait le salon dans tous les sens dans l'attente du retour de son messager. L'é- (onnement du général élait à son comble , il se demandait si son ami avait perdu l'esprit; il le connaissait entêté et prompt à prendre un parti, mais il ne le croyait pas assez fou pour jeter sa tille dans les bras du premier venu dans un accès d'humeur. Isabelle attendait en tremblant 1 issue de cette scène qui allait décider de son bonheur. Yves ne se lit pas attendre.
Dès qu'il parut l'amiral -vint brusquement à lui, et lui montrant sa •fille du doigt, lui demanda s'il avait toujours l'intentiou de l'épouser; on devine si la réponse fut affirmative. Là , Peter fit signe à Isabelle d'approcher, et plaçant sa main dans celle de son amant, il leur donna gravement à tous deux sa bénédiction, puis les renvoyant dans une autre pièce, il se retourna d'un air joyeux et fier du côté de son ami et lui dit :
— La, Frédéric Denbigh, voilà ce que j'appelle avoir du caractère.
Le général avait assez de pénétration pour s'apercevoir que le résultat était agréable aux deux jeunes gens , et charmé d'en être quitte à si bon compte sans être obligé de se quereller avec son vieux camarade, il le félicita sincèrement et se retira.
Sjr Peter Howell ne survécut que dix-huit mois au mariage de sa fille, mais ce temps fut plus que suffisant pour lui donner une haute opinion du mérite et des vertus de son gendre. Pendant sa longue et pénible maladie, Mr. Yves amena insensiblement le vieillard à une plus juste appréciation des devoirs sacrés de la religion, et le vieux marin rendit le dernier soupir en bénissant ses enfants pour leurs tendres soins, et en emportant l'espérance d'un bonheur à venir. Il avait appris la belle et noble conduite du colonel Denbigh , et il lui légua en mourant ses pistolets de combat comme témoignage de son estime et de son amitié.
George avait bientôt oublié, dans les nouveautés de sa position et des contrées qu'il parcourait, une passion qu'il savait sans espoir, et deux ans après son départ il rentrait en Angleterre brillant de santé, et ayant gagné en esprit et en manières une connaissance plus expérimentée du monde et de l'espèce humaine.