CHAPITRE XVI
Deux jours plus tard , Dunscomb tenait la conversation suivante dans sa bibliothèque avec le cocher de Mac Brain, que nous avons déjà introduit à nos lecteurs au sujet de quelques ordres qu'il avait à lui transmettre pour son nouveau voyage à Biberry, qui devait avoir lieu le lendemain. L'homme était un vieux serviteur gâté, ayant son franc parler et en usant quelquefois jusqu'à la licence.
— Je suppose, squire Dunscomb, que c'est le dernier voyage que nous allons faire de ce côté, dit froidement Stephen, à moins que nouj ne soyons appelés pour le poste morlel.
— Piisl marlfin . vous voulez dire sans doute, Hoof, un sourire passager éclairant son visage, qui redevint tout aussitôt sérieux. ^ ous pensez donc que ma cliente sera reconnue coupable ?
— C'est ce que l'on dit partout, monsieur; et les choses tournent dans ce pays selon l'opinion du monde. Quant à moi , monsieur, je n'ai jamais aimé les regards de l'accusée.
— Ses regards! Je ne sais pas, Stephen, oii vous iriez pour trouver une femme plus admirable.
La vivacité avec laquelle Dunscomb articula ces mots fit tressaillir d'étonnement le cocher. Dunscomb fut lui-même surpris de la chaleur qu'il avait mise dans son exclamation. C'était la troisième conquête de Marie Monson depuis son arrestation, si l'on peut classer dans la même catégorie l'adiuiiMlioii v.icillante de .lohu Wilmeter.
LES MOEURS nu JOUEl.
Aucun n'était positivement amoureuï , raais tous trois subissaient l'influence attractive qu'exerçait sur tout le monde en géuéral cette mystérieuse étrangère, 'l'imms seul avait songé au mariage, en réfléchissant que devenir l'époux de cette inconnue qui possédait tant d'argent pourrait lui être aussi utile que la popularité.
— Je ne parle pas de ses bons regards, maître, mais de ses mauvais, que je n'aime pas beaucoup.
— Je crois, Stephen, que vous vous trompez grossièrement, dit Dunscomb, qui avait recouvré tout son sang-froid. Mais où en sont actuellement les sténographes? Voyez-vous toujours de nouvelles connaissances vous aborder et vous adresser de nouvelles questions?
— Il en vient toujours. Croiriez-vous, monsieur, que l'un d'eux, un jour que je revenais à vide de TimbuUy, m'a demandé de lui faire faire un bout de chemin en voiture ? Je suis sûr que de sa vie il n'avait jamais mis le pied dans une voiture de maître.
— Eh bien! que voulait-il savoir de vous, Stephen ?
— Il était très-curieui d'avoir des détails sur les cadavres, me posant plus de quarante questions, ce que nous en pensions, si c'étaient des 03 d'hommes ou de femmes, et bien d'autres questions encore. Je lui ai répondu du mieux que j'ai pu; il a fait là-desssus un article dans un journal qu'il m'a envoyé.
— Un article sur Marie Monson, et sur votre déclaration?
— Certainement, monsieur; ils font des articles avec moins que cela, je vous assure. Il n'y a pas dans tout le pays de cuisinières, femmes de chambre et garçons d'auberge qui ne fournissent à ces écrivains des sujets d'articles qui sont lus par les messieurs et les dames.
— Voilà une singulière source de savoir. Avez-vous le journal sur vous, Stephen ?
Hoof présenta à l'avocat un journal plié du coté d'un paragraphe, froissé et sali, au point d'être devenu presque illisible; il était ainsi conçu :
« JNous apprenons que le procès de Marie Monson, accusée du meurtre de Pierre et de Dorothée Goodwin, est sur le point d'être jugé dans le comté voisin. On a cherché à insinuer dans le public que les deux cadavres trouvés dans les décombres de la demeure des époux n'appartenaient pas à des êtres humains. Mais nous avons fait tous nos efforts pour vérifier ce point matériel de la cause, et nous n'hésitons pas à donner comme notre profonde conviction que ces restes informes sont tout ce qui reste de l'infortuné couple. Nous n'avançons pas légèrement notre opinion sur ce sujet, ayant été à la source véritable pour nos renseignements. »
— Hoof enté sur Mac Brain, murmura Dunscomb. Voilà à peu près comme on renseigne le public de nos jours. Merci, Stephen, je garde ce journal; il pourra nous être utile au jour du procès.
— Je me doutais que notre opinion devait valoir mieux que rien , répondit l'heureux cocher. On ne siège pas comme ça à toute heure du jour et de la nuit en haut d'une voiture sans acquérir quelque expérience du monde. Vous ferez bien de conserver précieusement ce journal. Il servira peut-être un jour pour l'instruction dans les collèges oii l'on apprend ces sortes de choses.
— J'en aurai soin, soyez tranquille, mon ami. J'entends quelqu'un sonner à la porte de la rue. Il est bien tard pour une visite. Pierre est sans doute couché. Faites-moi le plaisir d'ouvrir en vous en allant.
Le bruit de la sonnette, répété avec une certaine impatience, hâta la sortie de Stephen, qui fut bientôt à la porte de la rue. Il introduisit en sortant deux tardives visiteuses, et s'en alla ruminant sur la fantaisie passagère de Dunscomb, qui, pour un garçon, jouissait en général d'une haute réputation de moralité. L'avocat était occupé à relire l'article du journal pour la seconde fois, lorsque la porte de la bibliothèque s'ouvrit, et deux femmes firent en hésitant quelques pas sur le seuil. Bien que les deux visiteuses fussent complètement voilées et enveloppées dans leurs châles , il était facile de reconnaître à leur tournure qu'elles étaient jeunes et jolies. Telle fut du moins l'opinion de Dunscomb, et le résultat prouva qu'il ne se trompait pas.
Les deux visiteuses se débarrassant des voiles qui les enveloppaient, Marie Monson et Anna Updjke s'avancèrent dans la chambre : la première, parfaitement maîtresse d'elle-même et d'une beauté resplendissante; sa compagne, animée par l'émotion et l'exercice qu'elle venait de prendre , ne restait pas en arrière en beauté et en fraîcheur. Dunscomb tressaillit de surprise en songeant qu'il y avait trahison à donner hospitalité à une accusée.
— ^ ous savez combien il m'est difficile de voyager le jour, commença Marie Monson de l'air le plus naturel du monde. Cette difficulté et la distance que nous avions à parcourir justifiera à vos yeux l'heure indue de notre visite. ^ ous m'avez dit une fois que vous veilliez tard , c'est ce qui m'a encouragée à tenter l'aventure. M. Timms m'a écrit une lettre qu'il importe que je vous communique. La voici, et lorsque vous l'aurez parcourue, nous parlerons de ce qu'elle contient.
— Ceci m'a tout l'air d'une proposition de mariage, s'écria Dunscomb laissant tomber celle de ses mains qui tcuiiit la lettre a](iès avoir lu le piciuier [i:ii3t;iiHphe , condiliouncllemcut par rapport à l'issue du procès.
;— J'avais oublié l'introduction, peu intéressante en elle-même; car M. Timms ne m'a pas écrit une seule fois sans aborder cet intéressant sujet. Un mariage entre lui et moi est tellement dans les choses impossibles, que je ne considère ses avances que comme des embellissements à ses épîtres. Je lui ai répondu une fois négativement, de manière à ôter tout espoir à un homme sage et prudent. On m'a dit qu'une femme ne devait jamais épouser l'homme qu'elle avait une fois refusé ; j'invoquerai donc cette raison pour persister dans mon refus.
Ces paroles furent dites par elle d'un air enjoué et sans la moindre marque de ressentiment , mais de manière à laisser voir qu'elle regardait la proposition de l'avocat comme une déclaration hors ligne. Dunscomb passa une main sur ses yeux, et acheva avec une grave attention le reste de cette assez longue lettre. La partie qui traitait des faits du procès était clairement rendue et faisait en tous points honneur à son auteur. L'avocat la lut attentivement une seconde fois avant d'ouvrir la bouche pour en commenter le contenu.
— Pourquoi me montrer cela ? demanda-t-il trahissant un certain dépit dans le ton de ses paroles. Je vous ai dit qu'il y avait crime à aider un prisonnier à s'échapper.
— Je vous l'ai montrée, parce que je n'ai pas la moindre intention de tenter quelque chose de la sorte. Je ne quitterai pas ainsi l'asile oii je suis en sûreté.
— Alors, pourquoi êtes- vous ici à cette heure avec la certitude de passer une partie de la nuit à courir sur la roule, si vous voulez être rentrée dans votre prison avant le lever du soleil?
— Pour prendre l'air et de l'exercice , et vous montrer cette lettre. Je vais souvent à la ville , mais je suis forcée par plus de raisons que vous n'en connaissez vous-même de voyager la nuit.
— Puis-je vous demander oii vous vous procurez la voiture qui vous conduit dans ces nocturnes pérégrinations ?
Je me sers de ma propre voiture, et je me confie à un serviteur fidèle et éprouvé par de longs services. Miss Updyke vous dira qu'il nous a conduites avec prudence et très-rapidement. Nous n'avons pas à nous plaindre ; mais je suis très-fatiguée, et je vous demanderai la permission de me reposer une heure. Vous avez un salon, je présume , monsieur Dunscomb ?
— Ma nièce s imagine en posséder deux. Vous porterai-je des lumières dans l'un des deux?
Cela n'est pas nécessaire. Anna connaît cette maison comme
celle de sa mère, elle m'en fera les honneurs. Ne dérangez pas miss Wilmeter sous aucun prétexte. Je redoute un peu de me trouver en sa présence , depuis que nous avons commis la trahison de lui enlever Marie Moulin, ftlais peu importe , une heure sur un sofa dans l'obscurité , voilà tout ce que je demande ; cela nous mènera jusqu'à minuit, heure à laquelle la voilure viendra nous reprendre. Si vous désirez voir votre mère, ma chère Anna, l'occasion est propice, et vous avez eu monsieur une personne sûre et convenable pour vous accompagner jusqu'à sa maison et vous ramener ici.
Tout cela fut dit d'un air enjoué, mais avec un singulier ton d'autorité , comme si cette mystérieuse créature fût accoutumée au commandement et à diriger les actions des autres. On fit ce qu'elle désirait. Au bout de quelques minutes, elle était étendue sur un sofa , un chàle lui enveloppant les pieds , et Dunscomb se dirigeait vers'la demeure de madame Mac Brain, située à quelque distance de la sienne, conduisant Anna appuyée sur son bras.
Il csl plus que probable , ma chère Anna, que nous ne rêverons
plus Marie Monson , dit l'avocat s'avançant sur la route, dans l'obscurité de la nuit, avec sa jolie compagne.
Ne plus la revoir ! J'en serais désolée , monsieur!
— Elle n'est pas si simple , je crois , de ne pas suivre le conseil que lui donne Timms. Ce drôle lui a écrit une longue lettre qu'il ne songeait pas que personne autre qu'elle dût lire, dans laquelle il lui s'if nale un nouveau danger, et lui conseille de fuir. Je reconnais bien là^l'entêtement de l'amour ; si cette lettre avait été connue , il serait perdu.
Vous croyez donc , monsieur, que Marie Monson a 1 intention
de suivre ce conseil ?
— Je ne le mets pas en doute. Elle est non-seulement habile, mais très-rusée. La dernière qualité est celle que j'admire le moins en elle. Je serais moi-même presque amoureux d'elle sans cette disposition que j'ai reconnue en elle à un assez haut degré, et que je goûte peu. Je tiens pour certain qu'elle vous renvoie à votre mère, et qu'elle a pris le prétexte de notre sortie pour m'épaigner les avanies et la pénalité d'une accusation de félonie.
Vous ne connaissez pas Marie Monson, oncle Tom?... Anna
appelait ainsi, par anticipation, depuis longtemps le parent de son amie pour l'époque oii la dénomination serait exacte. Elle n'est pa; ce que vous pensez ; je crois qu'elle se fait plutôt un point d'honneur de rester et d'affronter l'accusation quelle qu'elle soit.
11 faut avoir des nerfs d'acier pour affronter la justice dans un
cas comme le sien, et dans l'état actuel de l'esprit public à Duke. La jusiice est une belle chose Oanr. la conversation , ma cbère ; mais iiour, savons nous autres vieux praticiens, que dans les mains de» liomu e. elle n'est autre chose que l'huiuli'r servante de leurs iiaiiioni. Quel
LES MOEUKS DU JOUK.
est le jury:' voilà la première qiieslion que l'on s'adresse, sans^sc préoccuper des faits. J'ai ditlout celu très-clairemenl k Maiie Monsôn.
— l'oiir la décider à fuir ? demanda Anna d'un air naïvement railleur.
— Pas autant pour cela que pour lui faire demander une remise de l'aftaire. Les juj;es de ce pays sont accablés de travail et si peu payés, que toute demande de remise est généralement accordée. Les affaires du tribunal sont trés-négligées, parce que tout y est élaboré dans l'ombre, sans recours aux rei;ards ou aux éloges du public ; celui qui expédie le plus d'afl'aires dans l'année est réputé le plus habile. On juge des causes à la lumière jusqu'à minuit , lorsque les jurés sont à moitié endormis. On peut s'attendre que des liommes habitués ii se mettre au lit tous les jours à huit heures, après une rude journée de travail, conservent accidentellement leur liberté de penser dans des causes oii tout est pour eux ignorance cl obscurité.
— JMe dites-vous tout cela , oncle Tom , avec la pensée que Je vous comprendrai ?
— Pardon , mon enfant, pardon ; je m'oublie , mon cœur est plein de toutes les injustices qui se commettent sur terre. Mais nous voici déjà arrivés; je ne me doutais pas que nous eussions marche si vite. Je vois la voilure du docteur relayée après sa journée de visites,
— La vie d'un médecin est si occupée, s'écria la jolie Anna, que rien, je crois, ne pourrait me déterminer à en épouser un.
— Il est heureux qu'une certaine dame de notre connaissance n'ait pas été de votre avis! répliqua en riant Uunscomb , dont la bonne humeur se réveillait toujours dès qu'il s'agissait de plaisanter quelqu'un sur le mariage ; mais n'ayez pas d'inquiétude , mon enfant , vous avez trouvé un excellent papa.
Anna , sans répondre, sonna à la porte d'un petit air vexé , nulle jeune fille de son âge n'aimant voir sa mère contracter une post union. La nouvelle mariée s'était déjà pliée aux habitudes de la vie d'un médecin en pleine activité, rompant volontairement avec ses habitudes du passé. Le mariage serait un état de béatitude pour tous, si les hommes se montraient à moitié aussi désintéressés et sincères que l'autre sexe dans les affaires du cœur. Il existe néanmoins des lemmes égoïstes, capricieuses, volontaires et sans cœur, que la nature n'a jamais destinées à la vie du mariage , et qui se rendent coupables de toutes les profanations au lieu d'aimer, d'honorer leurs époux et de leur obéir. Ce ne sont pas des femmes, mais des créatures déguisées sous la forme d'un sexe qu'elles déshonorent et tournent en caricatures.
Madame Mac Braiu était bonne , et propre à rendre heureux l'automne des jours de son second époux. Son amour pour lui , les soins et les devoirs qu'exigeait sa nouvelle position , lui avaient fait un p;ii négliger sa fille. A aucune autre époque elle n'eût permis qu'on lui enlevât sa fille aînée sans s'assurer qu'il n'y avait rien à craindre pour son bien-être , pour son esprit et pour son coeur. Mais la manière dont elle accueillit son retour dénota tout ce qu'il y avait au fond de son cœur d'amour pour son enfant chérie. Anna , fraîche et souriante , se jeta dans les bras de sa bonne mère , qui l'embrassa tendrement.
— La voici, veuve... madame Updyke... pardon, je voulais dire femme mariée, et madame Mac Brain ! s'écria Dunscomb... IN'ed est si inconstant qu'il tient toujours ses amis en haleine, entre l'amour et le mariage. Cela lui convient d'autant mieux, qu'il n'a qu'à administrer une pilule pour remettre tout en état. Je vous ramène votre fille saine et sauve , et surtout pas mariéf , Dieu merci. Vous ferez bien de la garder jusqu'à ce que mon neveu Jack vienne vous demander la permission de l'emmener pour une bonne et dernière fois.
Anna roigit jusqu'aux yeux, tandis que sa mère l'embrassait en souriant. Puis, les demandes et les réponses se succédèrent, jusqu'à ce que madame Mac Brain ei'it appris toute l'histoire de l'entrevue et des rapports de sa fille avec Marie Monson, aussi loin que les faits déjà connus du lecteur. Anna ne se crut pas autorisée d'eu dire davantage, ou si elle fit quelque nouvelle révélation , il serait prématuré à nous de la reproduire.
— \ ous voici tous exposés à être accusés de crimes ! s'écria Dunscomb dès que la jeune personne eut achevé son récit... Timms sera pendu à la place de sa cliente , et nous aurons tous trois une cellule •■' King Sing. Oui, ma chère femme mariée, vous êtes ce que la loi appelle piirticcpa criminis , et vous aurez à démêler avec le shérif d'ici à huit jours.
— Pourquoi cela , monsieur Dunscomb ? demanda madame Mac HiVii.i à moitié effrayée.
— Pour avoir aidé une prisonnière à s'échapper de prison. Marie Monson est loin déjà, sans doute. Elle s'est couchée sur le sofa de hara, sous prétexte de se reposer, et elle est probablement sur la route (lu Canada , du Texas ou de la Californie.
— Ooycz-vous cela , Anna ?
— Non , maman, je n'en crois rien. Au contraire, je suis sûre que nous la retrouverons endormie sur le sofa de M. Dunscomb ?
— Dites de mon oncle Tom , mademoiselle , s'il vous plaît ?
— Mon, monsieur, je ne vous appellerai plus oncle désormais, répondil Anna , (pii devint rouge comme une cerise, jusqu'à ce que...
— Jusqu'à ce que vous ayez le droit légal de m'appeler ainsi. Cela viendra en temps utile, j'espère ; autrement j'aurais à vous trouver un titre plus cher. La veuve... madame Mac Itrain, je veux dire... que ditez-vous de cela? Mais sérieusement, mon enfant, vous ne croyez pas que Marie Monson ait l'intention de rentrer dans sa prison pour s'y faire condamner.
— Si l'on peut ajouter foi au serment d'une femme , elle reviendra , monsieur, autrement je ne me fusse pas exposée au risque de l'accompagner.
— Comment êtes-vous venue dans cette ville , Anna ? demanda la mère avec inquiétude. IN'ètes-vous pas à la merci de quelque cocher de voiture publique?
— La voiture de madame Monson nous attendait à un demi-mille de Biberry...
— Madame! interrompit Dunscomb... Est elle est donc mariée? Anna baissa les yeux en tremblant , avec la conscience d'avoir
trahi un secret qui ne lui appartenait pas, cette révélation faiie sous le sceau du silence par Marie Moulin l'ayant trop préoccupée pour la mettre en garde contre une indiscrétion. Il était néanmoins trop tard pour reculer, et un moment de réflexion lui fit comprendre que sur ce point du moins il valait mieux dire tout ce qu'elle avait appris.
Son savoir se bornait à peu de chose ; car Marie Moulin elle-même Ji'avait pu lui apprendre que ce qu'elle savait , c'est-à-dire qu'elle avait connu la prisonnière en Europe sous un autre nom , sans vouloir le révéler, oii elle l'avait servie trois ans. Les suites de cette connaissance avaient appelé Marie en Amérique, à la mort de sa mère ; mais, n'ayant pu retrouver son ancienne maîtresse, elle avait pris du service chez Sara A\ ilmeter. Marie Moulin la croyait actuellement mariée; mais avec qui ? c'est ce qu'elle ne pouvait ou ne voulait pas dire. Anna n'en révéla pas davantage.
— Voilà encore un nouveau cas de femme qui se sauve de son époux, interrompit Dunscomb ; et je suis sûr que l'on trouvera dans le nouveau code une raison quelconque pour justifier sa désobéissance. ^ ous avez bien fait de vous marier , madame Mac Brain ; car , selon les opinions modernes, au lieu de prendre un seigneur et maître, vous n'avez fait qu'engager un serviteur de plus.
— Une femme de cœur et douée de sentiments délicats n'envisagera jamais son époux sous un point de vue aussi dégradant.
— Ceci est fort beau pour les trois premiers jours ; mais attendons trois ans. Il y a en ce moment assez de femmes qui courent le monde, mettant au défi les lois de Dieu et des hommes, sous la protection de ce maudit code civil. L'une ne peut souffrir son époux parce qu'il fume ; une autre trouve que ce n'est pas assez d'aller à l'église une fois par jour ; une autre lui cherche querelle parce qu'il y va trois fois ; une autre trouve que le sien donne trop souvent à diuer. Toi les ces femmes oublient leurs devoirs et ces saintes vertus qui donnent droit aux sympathies du genre hiunain.
— Vous êtes sévère , monsieur Dunscomb , pour nous autres femmes !
— Pas pour vous , madame Mac Brain ; il n'y a rien pour vous dans tout cela. Mais continuez , Anna ; j'ai eu entre les mains une affaire de ce genre , et je sais combien la pitié qu'on a témoignée à ma cliente était peu méritée. Continuez , Anna... et dites-nous tout ce qui vous reste à dire.
— Marie Moulin ne savait que peu de chose sur ce qui s'était passé depuis le départ de sa maîtresse.
— J'aurais beaucoup à faire observer sur cette affaire , dit Dunscomb lorsque la jeune fille eut fini... si je croyais que nous retrouvassions Marie Monson à notre retour. Dans ce cas, je vous dirais , ma chère dame, qu'Anna ne devrait pas retourner vers cette mystérieuse condamnée... non , pas encore , mais inculpée ; et c'est déjà grave... Mais Anna ne retournerait pas si nous avions la moindre chance de la trouver à la maison. Qu'elle vienne donc pour satisfaire sa curiosité ; elle passera la nuit avec Sara , qui doit avoir fini son premier somme.
Anna insista auprès de sa mère pour l'amener à consentir à cet arrangement , faisant valoir son engagement avec "Marie Monson de ne pas l'abandonner. Mac Brain survint à propos , pour déterminer sa femme à donner son consentement. Il faut convenir que madame Mac Brain pensait plus à l'époux, quel que fût son âge, qu'à sa charmante fille, et qu'elle se trouvait, en outre, embarrassée devant une jeune personne de l'âge d'Anna de son rcMe de femme nouvellement mariée. Enfin, Anna, pour déterminer sa mère, lui avait révélé une circonstance que nous aurons plus tard l'occasion de faire connaître au lecteur.
— Je vous parie une boite de gants que nous ne retrouverons pas Marie Monson ! dit l'avocat à sa jeune compagne , qui s'appuyait sur son bras dans leur retour chez lui.
— J'accepte le pari ! s'écria la jeune fille, et vous payerez si vous perdez !
— Comme pour un engagement d'honneur... Pierre , notre vieux nègre, sera bien surpris, tout à l'heure, de voir rentrer son coquin de maître avec «ne belle jeune fille sous le bras.
Anna l pdyke avait raison. Marie Monson dormait encore d'un
LES MOEURS DU JOUU
profond sommeil sur le sofa du salon. Minuit venait de sonner f Dunscomb liésitait à réveiller la jolie dormeuse , bien que ce fût l'heure du retour de la voilure. 11 se relira pendant quelques minutes dans sa bibliollièque pour causer avec la belle-fille de son ami.
— Si .lack vous savait ici, ma future nièce, sous le même toit que lui, il ne me pardonnerait pas de ne l'avoir pas fait appeler.
— .le ne manquerai pas d'autres occasions de revoir Jack , répliqua la jeune fille en rou(;issant. Vous savez combien il est préoccupé de ce procès , et quel puissant intérêt il porte à la prisonnière.
— We vous troublez pas l'esprit par ces folles présompiions , mon enfant... Jack est à vous, corps et àme !
— Ecoutez ! j'entends la voiture; il faut appeler Marie.
Anna , moitié riant , moitié pleurant , quitta la bibliollièque pour rentrer au salon. Quelques instants plus tard, Marie Monson reparut, calme, et reposée par une heure d'un sommeil réparateur.
— Ne vous excusez pas pour m'avoir réveillée , disait- elle à sa compagne. La voiture est douce comme une berceuse , la route est facile, nous pourrons dormir pendant le trajet.
— La route est facile , mais elle conduit à la prison , madame Monson.
La prisonnière sourit , et parut s'ensevelir dans ses pensées. Pour la première fois, on l'appelait madame, à l'exception de Marie Moulin, qui, après sa première exclamation, n'avait plus cessé de la qualifier de femme mariée. Cette différence passa inaperçue dans les adieux de leur départ. Le conseiller, en prenant congé de celte étrangère, qui lui fil une gracieuce révérence , ne put s'empêcher de reconnaître que jamais il n'avait encore rencontré de femme qui réunît en elle les charmes personnels les plus accomplis et une puissance mystérieuse d'attraction et de domination impérieuse à laquelle il n'était pas bien sûr d'avoir pu se soustraire.