I.F.S MOEURS DU JOUK
— Marie Moulin m'a ilil que vous aviez une nièce , monsieur Dunscomb, dil-elle enlin , une lille cliaruianle , el qui est sur le point de se marier?
L'avocat répondit par un sii;ne de tête aBSrmatif , fixant ses yeui noirs et pénétrants sur les yeui bleus et expressifs de sa cliente.
— N'avez-vous pas l'intention de retourner ce soir même à la ville ? continua-t-elle.
— C'est mon intention. J'étais venu ici aujourd'hui pour conférer avec vous et Timms au sujet du procès , pour observer tout ce qui se |)asse dans la population de ce village , et pour vous présenter une personne qui s'intéresse sincèrement à votre sort, et qui désire ardemment faire votre connaissance.
La prisonnière se contenta d'interroger du regard son interlocuteur.
— .le veux parler d'Anna Updyke, la belle-fille de mon meilleur ami , le docteur Mac Brain , une bonne et excellente personne.
— J'ai entendu parler d'elle aussi, répondit Marie .^lonson avec son étrange sourire sur les lèvies. On me dit qu'elle est charmante et hautement prisée par votre neveu, le jeune conseiller que j'ai surnommé ma reilette.
— C'est là une singulière expression dans votre bouche, miss IMonson.
— Vous oubliez que j'ai été dans des contrées oit l'on emploie cette dénomination parmi les soldats... M. John ^Vilmet('^ est un admirateur <les charmes de cette jeune personne.
— .le l'espère; car je ne connais pas de femme avec laquelle il pourrait être plus heureux.
Uunscomb s'exprimait avec conviction, comme l'indiquaient assez le feu de ses regards et la mâle accentuation de ses paroles, deux qualités qui lui donnaient une grande puissance sur l'esprit des jurés, Marie fixa sur lui ses regards étonnés.
— La source de mes renseignements, dit-elle, est obscure sans doute, puisqu'elle vient d'une domestique; mais Marie Moulin est à la fois discrète et observatrice.
— Elle est à même de bien vous renseigner sur Anna Updjke, attendu que depuis deux ans elle ne l'a presque pas quittée ; mais nous sommes tous surpris que vous la connaissiez.
— Je la coiinais précisément , comme votre nièce et miss Updyke ont pu l'apprécier; c'est une servante aimée et estimée de tous ceux qu'elle a servis. Mais nous oublions le but de votre visite , monsieur Dunscomb, dit -elle comme pour changer la conversation , ayez l'obligeance de m'écrire votre adresse en ville , ainsi que celle du docteur Mac Brain , et nous parlerons ensuite de notre affaire.
Dunscomb fit ce qu'elle désirait de lui, et lui fit part de l'objet de son voyage. Marie Monson conserva le même sang-froid qu'elle avait montré dans ses précédentes entrevues, évitant avec soin toute allusion aux circonstances qui auraient pu trahir son incognito, mais répondant avec franchise aux questions relatives à l'incendie et au meurtre des époux Goodwin, entrant dans les plus petits détails du procès, indiquant les côté,», faibles des témoignages qui lui étaient contraires, et raisonnant avec une rare intelligence sur les princij>aux points de l'acte d'accusation. Nous n'irons pas plus loin dans la révélation de ces détails, qui se dérouleront dans la suite de notre récit ; nous nous bornerons à raconter les faits indispensables à l'intelligence du présent chapitre.
— Je ne crois pas vous avoir dit, monsieur Dunscomb, que M. et madame Goodwin ne faisaient pas bon ménage, dit Marie Monson dans le cours de celte consultation. On serait porté à croire, d'après les résultats de l'enquête, qu'aucun nuage ne troublait leur union mais j'ai eu la preuve du contraire pendant mon séjour dans leur maison. L'époux était adonné à la boisson, et la femme avare et querelleuse. Je vois bien , monsieur, qu'il y a peu de ménages heureux dans ce bas monde.
— Vous ne diriez pas cela, ma chère miss Monson, si vous connaissiez mieux mon ami Mac Brain, répliqua Dunscombe d'un air plaisant. Voilà un époux modèle, un homme qui a été heureux, nonseulement avec une femme, mais avec trois, comme il vous le certifiera lui-même!
— Pas avec trois à la fois, j'espère, monsieur Dunscomb? Dunscomb rendit justice au caractère de son ami en racontant
comment il avait épousé successivement trois femmes; puis il lui renouvela son olïre de lui présenter Anna Updyke. Marie ^lonson tressaillit à cette demande, et lui adressa plusieurs questions qui laissaient entrevoir la crainte qu'elle avait d'être reconnue. Dunscomb lut mécontent îles expédients employés par sa cliente pour lui extor- <|ucr des renseignements; ils révélaient en elle un fonds de ruse et de duplicité qu'il avait en horreur. Néanmoins la gracieuseté avec laquelle Marie consentit à recevoir la visite d'Anna lui fit bientôt oublier celte faiblesse inhérente à la nature féminine.
Anna l'pdyke, douée d'un caractère ardi^nt et aventureux, était parfoii capiiblc de se livrer à des actes qui , bien qu'innocents, 'l'eussent incriminée aux yeux du monde, el dont les symptômes avaient plus d'une fois inquiété la sage sollicitude de sa mère. Mais sa modestie et la déliance qu'elle avait d'elle-même suiïisaient pour la proliH;er contre les passions. L'amour qu'elle ressentait pour John \\ ilhieler était .lésintéressé , ou du moins lui apparaissait ainsi, et elle
s'imaginait posséder assez d'abnéi;alion pour aider et assister à son union avec une autre femme si le bonheur de sa vie devait absolument en dépendre. L'intérêt puissant que .lohn paraissait éprouver pour la mystérieuse étrangère augmentait chaque jour son désir de connaître cette femme dont l'evislence se trouvait momentanément suspendue au-dessus d'un abîme. Dunscomb s'était d'abord fortement opposé à cette démarche, qu'il taxait d'imprudente, ne pouvant rien produire , mais laisser, au contraire, une impression fâcheuse sur le caractère exalté d'Anna. Mais il n'était pas facile de détourner celleci d'une résolution prise avec l'enthousiasme d'un généreux dévouement. Elle mit tant d'insistance dans ses prières, que Dunscomb entreprit d'obtenir pour elle la permission de sa mère, et de l'amener avec lui à liiberry.
Anna , comme toutes les personnes qui agissent par impulsion plus que par le raisonnement , se sentit prise de frayeur au moment de pénétrer dans la prison, et elle eût peut-être reculé devant l'accomplissement de son projet s'il en eût été temps encore. Mais elle entrait, appuyée sur le bras du docteur, dans le corridor qui conduisait à la galerie, il n'y avait plus à résister.
La rencontre entre ces deux charmantes jeunes filles fut cordiale et franche, sans se départir de la réserve commandée par les convenances sociales. Un observateur eût trouvé moins de naturel dans l'accueil de Marie Monson que dans l'abord chaleureux de sa nouvelle visite. Mais la puissance sympathique attira bientôt l'une vers .l'autre ces deux natures ardentes. Anna ne vit dans Marie Monson qu'une étrangère sous le coup d'une fatale erreur, et ne se souvenant de ce qu'il y avait de mystérieux dans sa personne que pour s'intéresser plus vivement à elle , elle devint tout à coup pour cette sirène d'un dévouement aveugle, comme celui de tous ceux qui l'avaient approchée. De son côté, Marie Monson, privée depuis longtemps d'une société en rapport avec ses goûts el son éducation, était flattée de pouvoir causer avec une jeune fille de son âge de choses qui les intéressassent mutuellement. La bonne madame Gott, excellente femme au fond , ne possédait ni le raffinement d'éducation ni l'exquise sensibilité nerveuse d'une dame, et Marie Moulin, sage, discrète et respectueuse, n'était en définitive qu'une servante de premier ordre. Deux ou trois heures employées à d'intimes confidences eurent bientôt cimenté entre les deux jeunes personnes une amitié durable.
Dunscomb retourna en ville le soir même, laissant derrière lui Anna Updyke ostensiblement à la garde de madame Gott. Le shérif, au lieu d'être un homme indépendant par son caractère et sa position, s'était laissé influencer et corrompre dans diverses élections, et il avait perdu à peu près toute la considération autrefois attachée à son emploi , et il n'avait d'autre préoccupation que de tirer le plus d'argent possible de la garde des prisonniers.
11 n'était donc pas étonnant que dans cet état de choses Dunscomb pût aisément s'entendre avec madame Gott pour placer Anna dans une chambre particulière attenante à la prison et faisant partie du logement du shérif. Le conseiller eût préféré la laisser chez madame Horton; mais Anna, qui s'était prise d'un profond dégoût pour le bavardage insipide de l'hôtesse, s'y opposa formellement, ne voulant pas, du reste, être séparée de la personne qu'elle était venue tout exprès pour consoler et pour lui tenir compagnie.
Ces arrangements terminés, Dunscomb partit, comme nous l'avons dit, pour la ville, avec l'intention d'être de retour dans quelques jours, car les assises devaient ouvrir le lundi suivant, selon l'avis qui lui en avait été transmis par M. Garth, le procureur général du district, et la cause contre Marie Monson serait appelée le lendemain mardi.