‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 241 sur 253 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

I);ins l'intervalle qui s'écoula entre la scène de la cour de justice c|ue nous venons de rapporter et l'arrivée de Dunscomb à Bibcrry, la

LES MOEURS DU JOUR

commune s'était divisée en deui camps, qui prenaient parti l'un pour, l'autre contre l'innocence ou le crime de Marie Monson. Depuis plusieurs jours les abords de la prison étaient encombrés de gens qui cherchaient à apercevoir à travers les barreaux cette femme que l'on disait vivre dans sa prison avec tout le luxe et le bien-être de la vie indépendante , qui touchait d'un instrument considéré comme sacré dans l'opinion du vulgaire. Naturellement une foule d'histoires différentes et mensongères circulaient concernant l'histoire, le caractère , les faits et gestes de cette remarquable personne.

Les menées secrètes de \ViUiam et de Timms accrurent singulièrement l'intensité de la curiosité publique , et entretinrent la population de Dicke dans un état d'agitation peu favorable à l'administration impartiale de la justice. On entendait à tous les coins de rue , dans

Le président et les juges de Biberry.

les tavernes et autres lieux publics , des discussions et des suppositions à perte de vue sur les causes et les incidents du double crime. Cependant on voyait William apparaître tantôt dans la salle de justice pour suivre les différentes aflaires qu'il avait en main , tantôt allant et venant d'un air affairé par le passage qui séparait la taverne publique des bâtiments du tribunal ; portant toujours sous son bras une forte liasse de papiers. Timms jouait à peu près le même rôle , et trouvait encore le loisir de donner audience à ses différents agents confidentiels. L cherchait à appuyer son système de défense sur les dépositions des témoins; mais chaque fois qu'il se croyait sur le point de découvrir quelque fait important et neuf, tout l'échafaudage qu'il avait amoncelé avec tant de soin s'écroulait autour de lui faute de solidité dans ses fondations.

Tel était l'état des choses le mercredi soir, veille du jour fixé pour l'ouverture des débats, lorsque la voiture publique s'arrêta dans le village, et que maitre Dunscomb en descendit avec ses bagages , son sac de nuit et ses livres. Mac Brain le suivit de près dans sa propre voiture , et Anna vint aussitôt se jeter dans les bras de sa mère. La surexcitation des esprits s'était communiquée aux dames , et madame Mac Brain et sa fille se retirèrent aussitôt dans une chambre à part pour causer de l'affaire de miss Marie Monson.

Le soir du même jour, Dunscomb et Timms, enfermés dans une petite pièce de l'auberge de madame Ilorton, éloignée du bruit et des clameurs de la foule , parcouraient les dossiers et les documents écrits , dépositions et autres qui se rattachaient au procès. Les deux hommes de loi parlaient peu , l'un prenant les pièces du dossier les unes après les autres et se bornant k les passer à son confrère chaque fois que celui-ci avait achevé d'en parcourir une. Tandis qu'ils étaient ainsi occupés , un léger coup frappé à la porte fut presque aussitôt suivi de la présence inattendue de l'avocat William. Timms sauta d'étonnement sur sa chaise ; et s'empressant de ramasser tous les papiers épars sur la table, il attendit dans la plus grande anxiété de connaître le but de cette visite intempestive. De son côté, Dunscomb accueillit son adversaire avec la politesse la plus exquise ; car il était trop habitué aux luttes du barreau pour conserver le rôle d'antagoniste en dehors de la lice des cours de justice.

William était à peine supérieur à Timms pour l'élévation des sentiments et du caractère d'homme bien élevé. On pouvait lui reprocher à peu près tous les défauts que nous avons analysés dans son confrère subalterne, à cela près qu'il possédait sur lui-même un empire absolu et une confiance sans bornes dans ses propres moyens. Les étrangers s'étonnent souvent du sang-froid et de l'indépendance d'esprit des Américains en présence d'autorités supérieures : cela tient à ce que nos institutions libérales donnent à l'homme la conscience de sa force et dv sa valeur individuelle, et un droit égal à la considération de ses concitoyens.

\\ illiam , par suite de son naturel fortifié par l'éducation, était en tout temps maître de lui-même; et quoiqu'il distinguât les différences et les hasards produits par la fortune, il ne se courbait jamais sous le rang et la richesse. Intrigant par disposition, il voulait affecter le respect et la déférence qu'il n'éprouvait pas, sans jamais se laisser intimider par la présence du pouvoir le plus despotique ou le plus imposant. Il n'y eut donc rien d'étonnant à ce qu'il se trouvât parfaitement à l'aise devant l'un des premiers bâtonniers du barreau de New-Vork. Adressant un salut amical à ses deux adversaires , il accepta sans cérémonie le siège qui lui fut offert; il prit un cigare dans la boite ouverte de Dunscomb, l'alluma avec le plus grand sang-froid, se croisa tranquillement les jambes à l'un des angles de la table , et huma quelques bouffées de tabac sans se presser de prendre la parole.

Les rii/e< sont assez remplis pour la session, dit enfin le sans-gêne visiteur ; ils nous conduiront probablement jusqu'à la fin de la semaine prochaine. Etes-vous chargé de l'affaire de Donisels contre la compagnie d'assurance le Pompier?

— Non , j'ai refusé le mandat que m'offrait ce plaignant.

— Par raison de conscience , sans doute! Quant à moi, je laisse tous les péchés de mes causes sur la conscience de mes clients. C'est bien assez d'être obligé d'entendre leurs complaintes, sans avoir à répondre pour eux de leurs erreurs. J'ai appris que vous étiez pour Cogwell contre Davidson ?

— C'est vrai, je me suis chargé de cette affaire; et je puis aussi vous dire sans préambule que nous avons l'intention de suivre.

Une jeune Allemande était entrée en qualité de servante chez les époux Goodwin.

— Cela importe peu ; si vous nous battez au district , notre tour viendra à l'exécution du jugement.

— Je crois, maitre William , que votre client se berce de l'espoir de l'emporter par ce système; je ne m'en embarrasse guère, car je n'ai pas l'habitude de suivre les causes hors de la cour.

— Comment trouvez-vous notre nouveau code, confrèreDunscomb ?

— Diabolique, monsieur. Je suis trop vieux pour aimer le changement. En outre, je trouve que c'est pousser la folie jusqu'à l'imbécillité, que de changer un mauvais code pour un pire. L'application ordinaire de la loi n'est pas sans défaut, j'en conviens, mais ce nouveau système n'a aucun mérite à mes yeux.

— Je ne vois pas si loin que vous; j'aime assez surtout le nouveau mode de rémunération. IVous ne sortons rien de notre poche, et

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