‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 242 sur 253 · LV.i MOEUHS DU JOUR · texte numérisé non relu

LV.i MOEUHS DU JOUR

nous pouvons parfois y fdiic ciitrer d'asey. belles sommes. Vous défendez Marie IMousonP

'l'imuis pensa que son confiôre abordait enfin le véritable sujet qui l'avait amené dans celle chambre. 11 s'agita , jeta autour de lui des regards inquiets pour s'assurer qu'il n'avait l,iissé liaiiier aucun papier, |>uis il alVecla un calme parlait et attendit le résultat.

— Je la défends, répliqua froiilenicnl Dunsioiiib; et je prends cetle cause luii amure : vous comprend ce que cela veut dire, monsieur \\ illiam.

Ijn sourire railleur effleura les lèvres de l'adversaire, et éclaira sa physionomie impassible d'une expression sardoiiique.

— Je le crois. INous possédons as^ez de latin dans ce district pour interpréter cetle citation, bien que pourtant noire ami Timms , ici présent, alVecte de mépriser les classiques. D.ins celle instance, con amure veut dire sans doute : avec le zèle d'un amant, si ce que j'ai appris est vrai.

— V a-t-ii indiscrétion à vous demander ce que vous avez appris ?

— ijae tous ceui qui approchent celle femme criminelle subissent la puissance de ses charmes.

— i.'uic M //)(■(', si vous voulez bien, et non pas criminelle, avant que le verdict du jury ail été prononcé.

— Je suis convaincu... On dit , maître Timms , que , dans l'hypothèse d'un acquittement, vous serez l'beureui mortel appelé à devenir M. Monson, en récompense de vos services; et, si la moitié seulement est vraie de ce que l'on raconte, vous vous montrerez dijjne d'elle, avec une jolie fortune par-dessus le marché.

William éclsla bruyamment de rire, à la suite de cette saillie qu'il trouvait spirituelle. Uunscomb prit un air grave, loin dissimulait ii peine sa colère. Le vieux conseiller était trop fier et trop supérieur pour répondre; mais Timms se sentait blessé au vif.

— Si de semblables rumeurs circulent dans Dicke, répliqua-t-il , il n'est pas nécessaire de recourir au magnétisme pour en découvrir l'auteur. Dans mon opinion, ou devrait apporter plus de justice et de libéralité dans la poursuite des alTaires, et laisser de côté la malice et l'animosité.

— , INous sommes tous du même avis , riposta AVilliam en ricanant. Je trouve très-libéral de vous récompenser de vos peines p;:r le don d'une jeune et jolie femme, avec une bourse bien garnie, quoique l'on ne sache trop comment ni par qui cette bourse a été remplie... A propos, monsieur Dunscomb, je suis chargé de vous faire une proposition; le moment est d'autant plus opportun, que la cause va s'engager. Celle proposition vient du neveu , le plus proche parent et l'hérilier unique de feu Pierre Goodwiu. 11 m'a chargé de soutenir sa cause, comme vous l'avez sans doute appris. Cet héritier est à peu près assuré que ses défunts parents avaient en leur possession une assez forte somme en or au moment de l'assassinat.

— Il n'y a pas encore eu de verdict rendu qui démontrât la certitude d'un assassinat, iuterroinpit Timms.

— Je vous demande bien pardon, mon cher confrère; vous oublitz que nous avons le verdict de l'euquête, et qu'assurément c'est déjà quelque chose, si cela ne suffit pas pour amener la conviction dans votre esprit. Mais, pour revenir à ma proposition, mon client est à peu près sûr que ce trésor existait dans la possession du défunt; il sait de plus que votre cliente s'est fait dans sa prison un lit d'or, et que bon nombre des pièces qui le composent sont semblables à celles que de nombreux témoins ont vues dans la po.ssession de notre tante.

— Des aigles et des demi-aigles, interrompit Timms , une ressemblance qui part de l'hôtel des monnaies.

— Achevez votre proposition, maitre William? dit Dunscomb.

— Nous offrons de retirer notre intervention , conseils ordinaires et extraordinaires, votre serviteur compris, et d'abandonner à l'Etat la suite de l'affaire, ce qui correspond à peu près à un acquittement, à la condition que vous nous resliluerez la valeur de cinq mille dollars de cetle monnaie d'or. Notez que je ne dis pas : vous nous payerez, ce qui impliquerait complicité de notre part; mais : vous nous restituerez.

— 11 ne pourrait dans aucun cas y avoir complicité si l'acte d'accusation , au lieu d'être anéanti, n'était que suspendu, dit le plus âgé des avocats.

— Assurément ! mais nous préférons le mot restituer , cela nous permet de nous justifier aux yeux du pays. Nous voulons simplement rentrer dans nos droits, et laisser à l'Etal le soin de se faire justice à lui-même.

— Vous n'espériez pas qu'une semblable proposition fût acceptée par nous , maître William i'

— Je ne vois pas pourquoi vous la refuseriez. La vie est le premier des biens, et préférable à l'or. J'aimerais néanmoins avoir l'avis de votre collègue; car, vous, je le vois bien , vous ne consentirez pas à laisser ainsi diminuer la dot , si vous pouvez faire autrement.

Ces sortes d'insinuation-^ étaient si fréquentes parmi les avocats entre eux devant la cour, qu ils n'y attachaient plus la moindre importance , même hors des plaidoiries. Mais William donnait une preuve de la linesse de sa perception en exprimant le désir de connaître l'opinion personnelle de Dunscomb. Ce savanl jurisconsulte s'arrêtait plus sérieusement que son associé aux considérations de l'offre qui

lui était faite. Interpellé d'iiue manière aussi catégorique, il «eutil la nécessité de répoudre.

— Eies-vous venu tout exprès nous rendre visite pour nous faire cette proposition, monsieur William 1'

— Je vous avo'itrai franchenicnt que je n'avais pas d'autre but.

— Assurément elle est sanctionnée par votre client, qui vous a donné pleins ])ouvoirs.

— Il m'a prié de ne pas jierdre de temps et de venir vous trouver incontinent, attendu qu'il préfère ce moyen de terminer l'affaire. J'agis donc ici conformément à ses instructions écrites. Autrement je n'aurais pas accepté.

— Cela sudit : monsieur. Vous conviendrait-il d'aitendre une réponse d'ici i< dix heures du soir ?

— Parfaitement: pourvu que votre réponse nous parvienne avant l'appel de la cause demain matin, c'est tout ce qu'il nous faut. Je vous préviens toutefois que nous ne rabattrons rien de nos conditions. En vue du peu de temps qu'il nous reste à réfléchir, entendonsnous bien sur ce point essentiel.

— En ce cas , monsieur W' illiam , je vous demande quelques heures de réflexion, et pour nous consulter ensemble mon collègue et moi. Nous pouvons encore nous retrouver ce soir.

L'avocat de la partie plaignante se leva, prit un second cigare dans la boite, et il avait déjà entr'ouvert la porte, lorsque Timms d'un geste expressif le retint.

— Entendons-nous bien , s'écria-t-il avec emphase ; est-ce un armistice que vous nous proposez, avec suspension complète d'hostilités , ou n'est-ce qu'une négociation entamée pendant la continuation de la guerre?

— J'ai peine à vous comprendre , Timms. Il s'agit tout simplement de retirer du champ de bataille des forces alliées, et de vous laisser combattre seul avec l'ennemi principal : il est inutile de parler ici d'armistice, puisque rien ne saurait être fait avant l'ouverture des débats.

— Cela pourrait suffire à quelqu'un qui n'eût pas pratiqué dans te comté aussi longtemps que moi. Nous avons en ce moment une légion de sténographes, et vos alliés , comme vous les appelez , ne pourraient posséder un corps entier d'éclaireurs.

AVilliam conserva une expression impassible de visage, qui dérouta complètement son rusé compère. Dunscomb, dont le caractère honorable se révoltait contre toute supposition de bassesse , se montra indigné des soupçons de son collègue.

— Allons donc , Timms, en voilà assez sur ce sujet. M. William est venu à nous avec une proposition qui mérite d'être prise en considération, lâchons d'y répondre d'une manière convenable.

— Oui, répéta \\ illiam avec l'aplomb qui lui avait fait donner à la cour le sobriquet d'impudetit . oui, lâchez de me donner une réponse convenable. Que dites-vous de cela , Timms ?

— Que je continuerai d'agir dans mes moyens de défense , absolument comme si vous ne nous aviez fail aucune proposition, et qu'il n'y ait pas eu de négociation acceptée. Vous êtes libre d'en agir de même dans l'intérêt du plaignant.

— C'est convenu , répliqua William acquiesçant par un geste de la main et disparaissant aussitôt,

Dunscomb demeura quelque temps silencieux et grave , absorbé par l'intensité de ses pensées. Son cigare s'éteignit dans sa bouche sans qu'il s'en doutât. Tout à coup il se leva , prit son chapeau , et se dirigeant vers la porte :

— Timms, allons à la prison, dit-il brusquement, il faut absolument que nous causions ce soir avec Marie Monson.

— Si W'illiam nous avait fait cette proposilion il y a huit jours, nous aurions pu nous y arrêter, répondit Timms tout en marchant sur les talons de son ancien, qui sortait de la chambre emportant sous son bras tous les papiers de la procédure. Riais aujourd'hui que le mal est fait, pourquoi jeter par la fenêtre cinq nulle dollars qui n'arrêteront pas les débats scandaleux d'un procès criminel ?

— Nous verrons, nous verrons, répliqua Dunscomb, qui descendait précipitamment les marches de l'escalier. Que signifie le tumulte que l'on entend dans cette salle, Timms? Madame llorton a eu tort de placer près de nous un voisinage aussi bruyant. Je vais m'en plaindre à elle en traversant le salon.

— Je ne vous le conseille pas, maitre. Nous avons eu ce moment besoin de tous nos alliés ; et la moindre parole nn peu vive nous exposerai! à perdre les bons offices de cette femme, qui possède une langue du diable. Elle m'a dit qu'on lui avait amené secrètement un fou, en la payant largement pour le faire soigner, et qu'elle avait consenti à céder ce qu'elle appelle son cabinet des ivro;jnes , jusqu'à ce que la cour ait décidé de son sort. Sa chambre est, comme la vôtre, assez éloignée des consommateurs pour ne p.is troubler leurs ébats.

— Cet arrangement est fort bon pour les consommateurs, mais il ne me convient pas; je vais en dire un mot en passant à madame llorton , afin qu'elle trouve un moyen d'éloigner de ma chambre la retraite de ce maniaque.

— N'en faites rien, maitre; cette femme est toute à nous dans ce moment, ne la contrariez pas.

Uunscomb , cédant aux instances de son compagnon , passa outre

LES MOEURS DU JOUH

et tous deui se dirigèrent vers la prison. La veille du procès, il ne pouvait y avoir d'obstacle à introduire les deux conseils auprès de leur client. iMarie Monson les reçut en présence d'Anna Updjke, qui était devenue su compagne inséparable. Dunscomb ne pouvait croire qu'une intimité de cette nature eût grandi en si peu de temps; maij, réfléchissant à la siuiation critique de sa cliente , il n'eut pas l'air de trouver insolite la présence à cette heure de sa petite favorite. F.n outre , le voisinage de madame Mac Brain le relevait de toute responsabilité. Il accueillit donc avec bonté les démonstrations sincères de plaisir qu'Anna témoignait à son oncle Tom, qui leur apportait, à elle et à sa nouvelle amie des consolations , sinon quelque bonne nouvelle. Dunscomb développa en quelques mots clairs et précis le but de sa visite, marchant droit au but, ahn de ne pas perdre un temps précieux en circonlocutions. Marie Monson l'écouta silencieusement, et avec le calme d'un juge siégeant sur son tribunal et prêt à rendre la justice.

— C'est une bien forte somme à trouver lorsqu'il nous reste si peu de temps , continua Dunscomb ; mais je crois cette proposition trop importante pour vos intérêts , et je vous conseille de vous décider sur-le-champ. Si par hasard vous ne pouviez, vous la procurer dans un aussi court délai , je me fais fort de vous la faire trouver.

— Pour ce qui concerne la question d'argent pure et simple, monsieur Dunscomb, répondit la prisonnière de l'air le plus naturel du monde , n'ayez aucune inquiétude. Il sullirait d'envoyer une personne sûre à la ville; par exemple, M. John Wilmeter. Anna ne put réprimer un mouvement, qui l'éloigna un peu de sa nouvelle connaissance. Il n'éprouverait aucune difficulté de me rapporter demain à l'heure du déjeuner de cinq cents à un millier d'aigles. Cet obstacle ne pourrait donc me faire hésiter un seul instant, si je ne trouvais la proposition injuste et inadmissible. Je n'ai jamais touché un centime du trésor de la pauvre madame Goodwin , il serait donc faux d'admettre que je resliluanse ce que je n'ai jamais eu en ma possession.

— Vous auriez tort , madame , de vous montrer pointilleuse sur les termes lorsqu'il s'agit de votre existence.

— Il m'importe peu de payer une forte somme pour telle bonne ou telle mauvaise raison ; mais il importe essentiellement à mon caractère de me faire acquitter à la barbe de M. William, ou sous la faveur de son désistement.

— Acquitter! Notre cause n'est pas suffisamment éclaircie, miss Monson, pour espérer un acquittement; mon devoir m'impose de ne pas vous laisser d'illusion sur ce point.

— Je comprends que c'est là votre opinion et celle de votre collègue M. Timms; j'admire la franchise de votre aveu, mais je ne partage pas vos doutes sur l'isSue de ce procès. Je serai honorablement , victorieusement acquittée , messieurs, j'en suis certaine; et je ne puis consentir à affaiblir l'impression que doit produire cette conclusion inattendue, en m'exposant au soupçon de connivence avec un homme comme cet insolent M. William. Il vaut mieux l'affronter en face, et le mettre au défi d'accomplir ses iniques projets. Ce procès, suivi d'un triomphe complet , est peut-être plus nécessaire à mon bonheur futur que vous ne vous l'imaginez.

Anna se rapprocha involontairement de sa nouvelle amie , et passa son bras autour de sa taille en témoignage d'intérêt et de confiance dans ses paroles. Dunscomb contempla avec stupéfaction cette belle jeune femme qui raisonnait avec un sang-froid incroyable sur une question pendante pour elle de vie ou de mort, se demandant s'il n'était pas de nouveau sous l'empire d'une hallucination mentale. Cette pensée n'eut pas plutôt traversé son esprit, que ses yeux s'arrêtèrent sur Marie Moulin, qui contemplait sa maîtresse avec une expression de tristesse et d'intérêt dont il cherchait à deviner le mobile. Il s'était arrêté pour la première fois à l'idée que Marie Monson pourrait bien être sujette à des accès passagers de folie. Ses regards se reportèrent de la servante sur la maîtresse, pour approfondir plus attentivement et étudier les lignes caractéristiques de sou visage. Il ne put découvrir autre chose qu'une sorte d'illumination exallée dans l'ensemble de la physionomie , mais dénotant une haute intelligence et la quiétude d'un esprit dominé par la raison et par la pureté d'une conscience sans tache. Cette idée ne supporta donc pas longtemps les investigations de Dunscomb , qui se reporta au but primitif de sa visite à la prison.

— Nul autre que vous, madame, ne saurait apprécier ce qui convient mieux à votre bonheur futur , reprit-il après un moment de silence, et à votre situation présente, tant que nous serons maintenus dans l'ignorance complète du passé , tandis que peut-être vos compagnes en savent plus que les hommes appelés à votre défense. Il serait convenable, jiermettez-moi d'insister encore surcepoii.t, que, dans la situation oii vous vous trouvez , vous nous missiez dans le secret de votre conduite passée , afin de vous disculper entièrement des charges qui pèsent sur vous.

— On m'accuse d'avoir assassiné un vieillard inoffensif et sa femme , d'avoir incendié leur maison , et d'avoir détourné l'or qu'ils avaient en leur possession. On ne sort de semblables accusations que flétrie à tout jamais, ou acquittée sans réserve... Vous conviendrez avec moi que je suis placée dans une étrange alternative... cruelle même , si l'on songe J» la faiblesse de mon sexe.

Anna se rapprocha de nouveau de son amie , comme pour la défendre contre tant d'accusations réunies. Marie Moulin avait laissé échapper son aiguille de ses doigts , et semblait écouter avec la plus vive curiosité.

— Je me siis placée dans cette position embarrassante par trop d'indépendance et d'opiniâtreté dans le caractère, et une trop grande fortune à ma disposition. Nous sommes nées pour vivre dans la dépendance, je le crains, monsieur Dunscomb , dépendance de nos parents et peut-être de nos époux...

La prisonnière s'arrêta un moment, les joues empourprées et les yeux brillants comme deux étoiles.

— Peut-être ? répéta le conseiller avec une certaine emphase.

— Je sais que, vous autres hommes, vous devez penser difîéreniment que nous sur ce sujet...

— Que vous?... Supposez-vous donc que nous devons croire qiic la plupart des femmes désirent s'affranchir du joug de leurs époux ? Demandez à cette jeune fille qui est à côté de vous , si tels sont ks sentiments dont elle est imbue touchant les devoirs de son sexe.

Anna laissa tomber sa tête sur sa poitrine et rougit. Dans ses plus beaux rêves de bonheur avec John Wilmeter, elle avait pensé tout le contraire sur les droits et les devoirs de l'homme et de la femme dans l'état de mariage. Rien ne lui avait semblé plus doux que de s'appuyer sur lui , comme sur son soutien , son guide et son couseiller. Marie IMonson fléchit un moment sous le regard sévère de Dunscomb ; mais, soit éducation, hasards de la vie ou instinct secret de la puissance de sa volonté , elle se redressa de toute la hauteur de son esprit indépendant.

— J'ignore quelles peuvent être à ce sujet les notions de mi.'s Updyke, répliqua-t-cUe ; mais je sens mes propres instincts , et ils sont portés vers l'indépendance. Les hommes ont abusé de leurs pouvoirs sur les femmes. Ils ont fait pour eux seuls les lois et les institutions du monde. Qu'une femme tombe, jamais elle ne pourra se relever de sa position déchue; tandis que les hommes vivent dans l'impunité de leurs crimes. Si une femme ne partage pas les opinions de ceux qui l'entourent, elle doit les dissimuler et partager celles de son seigneur et maître. Dans les plus précieux de ses devoirs, elle n'est appelée à remplir qu'un rôle secondaire et à agir d'après ce précepte injurieux qui lui refuse une âme...

-^ Ces récriminations ressemblent aux remords d'une conscience troublée , ma jeune dame , répliqua froidement Dunscomb , et elles ont frappé plus d'une fois mon oreille. Toutefois , il es! moins surprenant qu'une femme jeune , belle , bien élevée et riche se laisse séduire par les désirs tentateurs de l'émancipation de son sexe. Parmi tant d'autres absurdités de notre époque, il vient de surgir une nouvelle loi , qui donne aux femmes mariées le contrôle absolu de Icuis biens, tirant une ligne d'égoïsme au milieu de l'oreiller du lit conjugal dans les Eiats de New-York.

— Un homme intègre comme vous l'êtes , monsieur Dunscomb , n'hésiterait pas, je crois, à défendre les droits de la femme contre la prodigalité, la tyrannie et l'abandon de son époux.

— Ce sont autant de mots sans signification pour moi , madarac. Dieu a créé la femme pour être la compagne de l'homme... pour le consoler, l'aider dans ses recherches du bonheur, qu'elle partage avec lui; mais toujours dans une situation dépendante. La condition du mariage a bien assez d'inconvénients, sans qu'on cherche à y introduire des sujets de contestations sur les droits de propriété. N'estil pas préférable d'enseigner aux femmes à se préserver contre les séductions d'esprits pervers et corrompus , de leur inculquer la nécessité d'être lentes à se décider dans le choix d'un époux, afin de ne pas avoir les loisirs du repentir, plutôt que de détruire progressivement les vieux usages de nos pères par des finasseries qui proviennent plutôt de l'ignorance et de l'audace fiévreuse que de la philosophie ou de la sagesse ! C'est ainsi que l'on compromet , chaque jour, le bonheur de tous les ménages, pour sauver quelques femmes des extravagances d'un époux prodigue et dissipateur.

— Ne pourrait-on pas obvier à cet inconvénient par les placements inaliénables? demanda Anna d'un air d'intérêt.

— Certainement ; la loi existait avant qu'on en fît de nouvelles , et elle suffisait à préserver la famille contre les prodigalités d'un fou. On pouvait en faire l'application dans ces circonstances exceptionnelles, sans introduire dans la vie conjugale des conflits d'intérêts et et de supériorité.

— Vous n'accordez pas à la femme le rang qu'elle est en droit d'occuper dans la société, monsieur Dunscomb, répliqua Marie Monson avec hauteur. J'ai entendu parler d'une certaine miss Millington, à laquelle vous avez autrefois témoigné de l'intérêt , et qui , si elle eût vécu, vous eût inculqué de meilleurs sentiments, et plus de respect pour les femmes.

Le visage de Dunscomb devint livide , ses mains et ses genoux tremblèrent , et il perdit tout désir de continuer la conversation. La douce Anna s'empressa de lui apporter un verre d'eau pour calmer cette agitation, qu'elle avait déjà remarquée en lui toutes les fois que l'on soulevait un coin du voile de cette partie mystérieuse de sa vie.

Marie Monson se retira dans sa cellule , comme pour manifester son intention de ne plus avoir de rapport avec son conseil. Timms

LES Moiiuns nu .loun.

fui I r.ippr lie l'ail- ini|ios:iiil <lc ses p,cslrs cl ilo son alliltide, et In cniinte qu'elle lui inspira le letinl dans un respectueux silence. (^ueUpies minutes sullirent pour remettre Duusconil) de son émotion passagère, et après avoir échangé avec son confrère quelques mots de consultation ils sortirent ensemble de la (irison. L'accusée ne quitta pas sa cellule après s'être réfugiée sous la sauvegarde attentive et préveuanle de Marie Moulin.

Page 1