‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 253 sur 253 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Biberry fut bientôt désert. Nous retrouvons une partie de nos connaissances à la résidence de Piattletrap , où les deux familles, à l'exception de Mac Brain et de sa femme, étaient venues se réfugier.

Dunscomb prit toutes les informations nécessaires pour assurer la protection de JMildred. Il n'avait lui-même aucun doute sur sa folie , bien qu'elle se dissimulât sous les dehors de l'éducation et des grâces féminines. Timms entretient toujours dans son esprit la possibilité de libérer sa cliente des chaînes pesantes de son mariage pour lui faire ulopter celles qu'il s'efforce de forger à son intention. 11 est presque inutile d'ajouter que Mildred s'inquiète fort peu des prévenances de ce Céladon.

Madame Gott faisait alors partie des hôtes de Rattletrap. Dunscomb , qui avait conservé au fond du cœur un souvenir pour son ancienne passion, ne put refuser de satisfaire le caprice de sa petite-fille, qui voulut avoir auprès d'elle pour quelque temps encore sa bienveillante geôlière.

La société passa quelques jours agréables à parcourir les sites de la ])ropriélé qui dominait les rives de l'Hudson, jusqu'au jour du mariage entre Millinglon et Sarah. Dans l'intervalle de ces dispositions, John Wilmeter et son ami Michel Millington signèrent leur acte d'association pour succéder au cabinet d'affaires créé par l'oncle Dunscomb , dont les lumières et l'expérience sont cousulté.es chaque jour par les nouveaux associés.

Le mariage entre John Wilmeter et Anna Updyke eut lieu quel-

ques jours plus tard dans la petite église de Limbully. Les témoins, en petit nombre, étaient tous parents ou amis intimes des conjoints. Dunscomb et son neveu partirent de bonne heure de Rattletrap, lorsque la rosée perlait encore à la suface des prairies ; ils rencontrèrent à moitié chemin les nouveaux mariés, Millington et Sarah, et ils se rendirent ensemble vers l'église, oii le renJez-vous général avait clé donné. Dunscomb descendit de son phaéton pour donner la main à ^lildred, qui arrivait de la ville dans sa berline de voyage. Enfin la voilure du docteur Mac Brain et de sa respectable moitié vint s'arrèler devant le porche de l'église ; l'ill et Boll étant conduits par la main sûre el fidèle de Siephen, fier de montrer au cocher de madame de Larocheforte que leurs robes n'étaient pas seulement moites tandis que les coursiers de la berline étaient couverts d'une blanche écume.

Anna trouva que Steplien n'avait jamais de sa vie conduit si vite que pendant ce trajet pour arriver à l'église. Le docteur la prit par la m.iin, et la conduisit directement à l'autel , oii en moins de cinq min lies John \\ ilmeter était déclaré l'heureui époux d'Anna Updyke. Cinq autres minutes plus tard Jack enlevait sa fiancée, et la transportait dans son tilbury à une jolie petite propriété qu'il possède dans le \\ inchester.

— Ne faites pas attendre votre chère épouse, Mac Brain ! dit l'avocat célibataire Dunscomb. Ma chère dame, Stephen aura une personne de moins à reconduire aujourd'hui.

— J'espère le contraire. M. Mac Brain m'a promis qi:e vous passeriez quelques jours avec nous.

— Que deviendrait alors cette chère et infortunée jeune femme? répliqua-t-il regardant Mildred.

— Elle doit aller retrouver ses parents les Millington. Nous nous retrouverons tous à Rattletrap la semaine prochaine.

La réunion projetée eut lieu huit jours plus tard.

— Me voici, s'écria Dunscomb , encore et toujours vieux garçon, le règne de la négligence et du désordre commence : Sarah m'a quitté, John m'a quitté, Raltletrap deviendra bientôt un lieu de désolation et de cynisme.

— Jamais à ce point, répliqua gaiement madame de Larocheforte, tant que vous en serez le maître. Mais pourquoi rester seul sur votre déclin? Ne pourrais-je pas m'installer auprès de vous et prendre le soin de votre maison ?

— L'otTre est séduisante , surtout venant d'une personne qui ne peut pas surveiller sa propre maison. N'avez-vous donc plus l'inten tion de retourner en Europe?

— Jamais , ou du moins tant que mon pays se montrera indulgent pour nous autres femmes.

— \ ous avez raison , Mildrtd , vous êtes ici dans le paradis des f nimes. Dans tous les pays du monde , excepté celui-ci, la femme est dms l'obligation de remplir ses devoirs. Ici elle est libre comme l'air. A ous avez raison de rester ; c'est-à-dire si vous persistez à conserver l'indépendance, qui ne convient pas à votre sexe, et pour laquelle la n^ilure elle-même ne l'a pas créé.

— Et vous, monsieur, la nature ne vous avait-elle donc pas créé p.iur le mariage?

— Comme les autres , et j'en eusse sérieusement accompli les devoirs s'il m'eût élé permis. Vous savez bien pourquoi je ne me suis jri.nais marié, pour devenir l'heureux chef d'une nombreuse famille.

Lfs yeux de Millred se mouillèrent de larmes. Elle connaissait l'.iistoire de Dunscomb, et elle avait su apprécier les torts dont son aïeule s'était rendue coupable. Elle prit la main de son parent adoptif et la porta à ses lèvres. Dunscomb tressaillit et porta vivement ses r.garils sur le visage de madame de Larocheforte , sur lequel il lut iin'e expression de regrets et de repentir. Les élans de jugement sain et de sensibilité faisaient excuser les rares accès de folie et d'exaltation , qui s'affaiblissaient chaque jour au milieu des soins et ■les tendres sollicitudes de ses amis. Mac Brain affirma encore qu'avec de la tranquillité, et en écartant d'elle tous sujets désagréables et s isceptibles de réveiller en elle de fâcheux souvenirs , sa raison pourrait reprendre entièrement son empire.

L'époque de la visite des jeunes mariés arriva. Dunscomb , désirant rassembler autour de lui tous les heureux visages de sa connaissance, :.vait invité à Raltletrap Mildred, les Mac Brain et les Millington. La bonne madame Gott n'avait pas élé oubliée , et le hasard amena tii même temps devant leur porte Timms , l'ex-coUègue de Dunscomb , qui vint prendre place au déjeuner de la famille.

— Je vous apprends une nouvelle , dit-il interpellant Dunscomb après le repas du matin : William se marie. Que pensez-vous de cela , lui qui regarde les nègres et les femmes comme des êtres inférieurs à la nature humaine ?

— Et vous, Timms, comment envisagez-vous la question à l'égard des femmes, les croyez-vous des êtres inférieurs?

— Oli! bien au contraire, je les crois plutôt supérieures à nous. Je vénère le sexe sans lequel notre état dans la vie serait...

— De rester garçon, n'est-ce pas là ce que vous voulez-dire? Mais pour être franc avec vous, Timms, je dois vous déclarer que qu.iud même Mildred de Larocheforte divorcerait d'avec son époux et sirait proclamée libre à son de trompe, elle ne vous épouserait jamais.

LES MOEURS DU JOUR

— Vous êtes il II r pour moi ce matin, maître; nul autre que la dame elle-nitfme ne poiiriMil dire cela.

— \ eus vous trompez, je le sais; la première raison est qu'elle ne vous aime pas.

— On peut la faire changer d'opinion.

— Ses goûts sont eicessivenient capricieux et aussi ses dëgoAts. Elle a pris en aversion son mari parce qu'il prend du tabac ; et vous chiquez et vous ruine/., deu\ choses qu'elle abhorre.

— Je renoncerai ii ces deux habitudes plulôl que de déplaire h cette chère Marie Mouson.

— Vous parlez comme un niais. Une autre raison , c'est que vous ne lui convenei pas pour époux.

— Pour quelle raison, s'il vous plaît?

— Plusieurs. Vous êtes trop mordant, et vous auriez tous deux des querelles d'esprit avant un mois. Suivez mon conseil, Timms, et tournez vos yeui vers une jeune femme du pays possédant des goûts plus en harmonie avec les vôtres.

Timms s'éloigna en grognant contre la brusque franchise de la bonne femme, mais il rentra en ville avec des idées moins arrêtées sur la question du divorce.

Dunscoml) eut plusieurs entrevues avec le vicomte de Larocheforte, qu'il trouva plus aimable et plus conciliant qu'il ne s'y était attendu, bien qu'il prit du tabac; il l'informa des hallucinations passagères qui all'ectaient parfois l'esprit de sa femme, et n'eut pas de peine à conclure avec lui un arrangement par lequel Blildred devint tout à fait sa maîtresse. M. de Larochefone accepta en échange une large part sur le revenu de sa fortune , et reprit le chemin de l'Europe

M. lie Larotlielurte

— Ah! mon pauvre Timms, vous êtes, je le vois, plus profondément pris que je ne le supposais. Mais je vous abandonne à madame Gott, qui désire avoir avec vous une conversation à ce sujet.

Timms se montra un peu scandalisé de la manière ilont son eipatron le laissait pour céder la place a madame Golt.

— Maître Timnis, commença celle-ci sans la moindre hésitation, il faut convenir que nous vivons dans un monde étrange. Gott le dit, et Gott a souvent raison. Il a toujours soutenu qu'il ue pendrait pas Marie Monson.

— • M. Gott est un homme très-prudent, mais il devrait prendre (dus de soin de ses clefs.

— Je n'ai jamais pu découvrir comment cela se pratiquait, Marie se mal à rire lorsque je lui le demande ; elle soutient que ce fut par sorcellerie, et je crois souvent qu'elle dit vrai!

— Ce fut l'argent ou l'or, madame Golt ; avec cette clef-là on ouvre liiutes les portes.

— Pour en revenir à mon sujet, je dois vous dire qu'il ne faut pas penser a épouser Marie Monson ; jamais elle ne voudra de vous.

— Quelles raisons donne-t-elle pour motiver son refus. - — D'abord, elle est déjà mariée.

— l'.lle peut divorcer, son époiiT actuel n'est pas un citoyen. Si je suis nommé au sénat, je veux présenter un bill afin d'empêcher de se marier, parmi nous, quiconque n'est pas citoyen.

Anna perd dans les réalités de la vie lo surabondant enthousiasme de ses rêves de jeune fille...

plus en rapport avec ses goûts, et oii il se plaisait mieux qu'en Amérique.

Les Til^c Brain semblent très-heureux. Dunscomb appelle encore parfois madame Mac Brain veuve pour la faire endêver; mais rien ne peut troubler l'amitié des deux amis, fondée sur l'estime et le respect.

Michel cl Sarah promettent bien. Us ont déjà un bon gros garçon, au contentement du grand-oncle (|iii le fait sauter sur ses genoux.

Nous ne nous embarrassons guère de Jack Wilmeter. Au fond c'est un excellent garçon, Anna en ralïole. Celte charmante jeune femme perd peu à peu dans les ré.ililés de la vie le surabondant enllioiisiasme de ses rêves de jeune lillr; mais elle gagne en tendresse féminine et en afïeclions^ vives et sincères tout ce qu'elle a perdu en écarts d'imagination.

FIN Ui:S MOEUKS DU JOUIÎ.

Paris. Typographie lion frères, rue do Vaugirard , 36.

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