‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 252 sur 253 · CHAPITRE .\XV1II · texte numérisé non relu

CHAPITRE .\XV1II

Le tribunal, le barreau, le jury, les témoins et tout l'auditoire dedemeurèrent dans la stupéfaction. Le lecteur s'imaginera mieux que

(lî

l.lvS MOEURS DU .lODIl.

nous ne saurions le dt'ciire l'cflet qu« produisit celle résurrection in- ;illonilui\

l.orsi|uc 1^1 confusion produite par celle app;nilion se fut un |ieu calmée , la cour cl le barreau sonijèicnl au\ mesures (|u'il importait (le prendre dans cette occurrence imprévue.

lue lonj;ue conférence eut lieu entre le procureur du district cl les nu'iiilires du tribunal. Chacun cxi>rima son étonncmcnt et son indif;nation contre le suhlerfu.je employé pour é|;arer la justice. (Jette iuilii;u:ilion fut tempérée toutelcis par rim])ression commune a tous <|ue \l;irie Monson ne paraissait pas jouir de toutes ses facultés mentales. Rliis il fallait aviser aux moyens d'effacer la tache f|ui rouvrait de honte la justice de Uirke. La conférence dura jusqu'à ce i|uc le procès-verlial qui constatait la réai)parilion de Goodwin eut été dressé.

I.e cas est nouveau, dit le président rompant la conférence ; il me f.iuilra un peu «le temps ])onr annuh^r cette sentence, j'y soni^er^ii. J'eupère (|ue notre collègue Dunscomb n'a pas partici]ic à cet acte de déception.

— .le suis aussi confondu (jue ^ otre Honneur peut l'être , répondit sincèrement l'avocat. Si j'avais eu le moindre soupçon de l'existence de ccl homme que l'on disait assassiné, j'aurais épargné à la cour ce désai;ré»ient.

— Il eût mieux valu pour tout le raonde, juRes et accusée, qu'il eu fût ainsi, dit sévèrement le président. Deux chefs d'accusation planent encore sur Marie Monson. M. le procureur du district, d'accord avec le tribunal, est d'avis <le les examiner, .le pense que nous n'aurons plus de surprises, et que dans le cas oii Dorothée Goodwin sciail vivante on la fera comparaître sur-le champ.

— l'orolhée (ioodwin est morte, dit Marie Monson d'un ton sole inel, pauvre femme! Elle trépassa subilement et sans avoir eu le temps de confesser ses péchés. Vous n'avez pas à craindre qu'elle vienne ici contredire votre arrêt.

— Vous ferez bien, monsieur Dunscomb, d'engager votre cliente à se garder de toutes suppositions hâtives et indiscrètes. Dressez l'acte d'accusation , nous allons procéder au tirage d'un nouveau jury.

■ Dunscomb reconnut à la physionomie du président qii'il était offensé de celte atteinte portée à l'infaillibilité de la justice. Blessé luimême d'avoir eu si peu de part dans la confiance de l'accusée, il fut sur le point d'abandonner la défense. Mais la situation de cette (emme sans défense l'intéressait malgré lui. Puis ses doutes touchant l'éiit mental de l'acccusée commençaient à prendre un caractère de <erlitude ; et il y aurait pusillanimité, pensa-t-il , à l'abandonner dans de semblables circonstances. 11 tit part de ses soupçons au président; mais celui-ci répondit que le fait en lui-même était du ressort du jury. L'avocat prit en conséquence la résolution de ne pas déserter son mandat.

I.e jury choisi fut composé en partie des membres ayant appartenu au précédent jury, et l'autre partie d'hommes nouveaux. jN'ous passons les préliminaires pour nous arrêter » la déposition du docteur Mac Uraiu , qui fut rappelé l'un des premiers.

Il déclara qu'ayant procédé à un nouvel examen des cadavres il avait la conviction que l'un était celui de Dorothée Goodwin, et l'autre devait être celui de la domestique allemande qui avait disparu. Interrogé sur les fractures découvertes sur les crânes des deux victimes, il fut d'avis qu'un seul coup avail du les ]M0duire et causer, sinon la mort, une insensibilité sti (lisante pour empêcher les victimes d'échapper aux raviiges de l'incendie.

Madame luirton fut ensuite rappelée pour subir un examen contradictoire sur la déposition lelativr à la pièce d'or.

Dunscomb se préparait à poser les questions au témoin, lorsque la voii claire de Marie Monson vint l'interrompre.

— Me serait-il permis de questionner moi-même le témoin? demanda-t-elle.

— Assurément, répondit le président. Adressez au témoin les questions (|ue vous jugerez convenables.

Le témoin parut ne pas goûter la nouvelle situation dans laquelle celte latitude albiit la placer; mais l'accusée ne lui laissa pas le temps d'y .ipporlerla moindre objection.

— Madame lîurton , commença l'accusée , veuillez dire à la cour quanil vous avez vu pour la première fois la pièce d'or marquée?

— IJuand je l'ai vue ]iour la première fois! quand la mère Dolly me la tit voir, réplicpia le lémain.

— l.'avezvous bien examinée?

— 'l'ouï comme elle me priait de le faire. Hien ne m'en empêchait.

-- L'avez-vous reconnue aussitôt cpie vous l'avez retrouvée dans ma bourse?

— Sans doute , aussitôt que j'ai vu l'entaille.

— .le vous adjure, madame Iturton, au nom de Celui qui voit tout et qui lit dans votre âme, de déclaier si vous n'avez pas vousmême mis celte pièce dans ma bourse lorsqu'elle passait de main en main, jiour enlever à la place celle qui n'était pas marquée. Répondez comme vous tenez au salut de votre âme.

Cette question sortait de toutes les règles connues, et une réponse aflirnuilive ne tendait à rien moins ((u'à incriminer le témoin par sa

réponse; mais l'air inspiré de Marie Monson et l'insistance (jn'elle mil il répéter sa question en imposa à la femme au point de lui fiiire perdre toutiî présence d'esprit.

( hose jihis remarquable encore, les deux avocats poursuivants ne songèrent pas à soulever la moindre objection. Le procureur du district ne cherchait que la vérité, cl William commençait à trouver prudent de montrer moins de zèle que dans la première partie du procès qui avail amené la résurrection de la victime.

— .le crois aviir autant de sollicitude que qui que ce soit pour le salut de mon âme, répondit madame liurloii d'un air bourru.

— l'rouvez-le jiar votre réponse. Ave/.-vous ou n'avez-vous pas changé ces pièces d'or:'

— Peut-être. On ne ne saurait se rappeler tout après tant de choses dites cl faites.

— Comment l'autre pièce s'est-elle trouvée dans vos mains pour faire l'échange? Bépondcz, Sirah Kurlon, si vous craignei Itieu.

Le témoin tremblait dans tous ses membres, l'ersonne ne songeait à s'inlerposer entre ces deux femmes; les juges et le jury altendaient avec anxiété la manifestation de la vérité par cette voie surnaturelle. Le vis.ige de Marie Monson semblait s'inspirer de pins en plus, tandis que Sarali lîurton pâlissait à vue d'ail.

— Je puis bien avoir, comme tout le monde, de l'argent en ma possession.

— Vous ne me répondez pas. Comment celte pièce entaillée estelle tombée en voire possession pour que vous pussiez l'échanger

'avec la pièce que j'avais dans ma bourse, et qui n'était pas marquée? liépondez, Sarah Burlon; comme vous êtes devant le tribunal de Dieu.

— Vous n'avez p.-.s le droit de me presser d'un air aussi absolu. La loi ne le permet pas.

— .le répèle ma question, ou bien je vais répondre pour vous. Quand vous mîtes le feu à la maison...

— Je n'ai jamais mis le feu, s'écria celle femme poussant des exclamations d'horreur et élevant ses maias vers ciel; le feu a pris par le tuyau de la cheminée dans la mansarde , oii il avait déj4 pris deux fois.

— Comment sauriez-vous cela si vous ne l'aviez pas vu, et, dans ce cas, si vous n'aviez éié témoin de tout ce qui s'est passé ?

— Je n'y étais pas, je n'ai rien vu; mais je sais que le grenier avait déjà pris feu deux fois avant ce jour par le luyau de la cheminée. La mère Dolly avail tort de ne pas y faire plus d'attention.

— Et les coups sur la tète , qui les a frappés, Sarah liurlon ]'

— Comment puis-je le savoir, puisque je n'étais pas là? .Seulement , il faut être fou pour supposer que vous ayez eu la force de les assener.

— Alors, dites-nous comment cela est arrivé. Parlez , je lis dans votre esprit.

— : J'ai vu le soc de charrue au-dessus de la tête des cadavres, et j'ai vu Moïse Steen le jeter d'un étage à l'autre dans la confusion causée par les prfigrès du feu. Moïse s'en souviendra, si on l'envoie chercher pour le questionner.

Celle déclaration éclairci.«ait le fait le plus important de la cause. L'rxpression du plus vif étonnement se peignit sur tous les visages. L'ail de Marie Monson élincelait d'orgueil. Elle continua d'exercer celte imissance de commandement qu'elle avail prise sur la conscience et la volonté du témoin.

— C'est bien, Sarah Burton ; c'est ce que vous auriez dû dire. Vous pensez que le feu fut accidentel, et que les crânes fracturés l'ont été par la chute du soc de charrue?

— .Te le pense. Je sais que la charrue était déposée dans le grenier, juste au dessus du lit, et que le luyau du poêle, au moyen d'un coude, passait tout piès de la charrue.

— C'est bien; et l'œil là-haut vous contemple avec moins de déplaisir. ! )iles la vérité. Comment le bas et son contenu sont-ils passés en votre possession ?

— Le bas ! s'écria le témoin tressaillant et devenant pâle comme la mort. Qui donc soutient que j'ai pris le bas*?

— Moi ! Je le sais par le moyen de celte secrète Providence qui m'a permis de découvrir la vérité. Parlez donc, Sarah, et diles la vérité à la cour et au jury, rien que la vérité !

— -■ Personne ne m'a vue le prendre, et personne ne peut dire que je l'ai pris.

— Vous vous trompez On vous a vue. Pour ma part , je vous ai vue; mais Olui pour qui rien n'est caché en connaît les motifs. Parlez donc, Sarah, et ne celez rien.

— Je n'ai pas en de mauvaise intention en le iirenant. Il y avail tant de monde aux alentours, que j'avais peur qu'un étranger ne s'en emparât ; voilà tout.

— On vous a vue ouvrant bs tiroirs du bureau dans le moment uù l'on venait de découvrir les cadavres, et oii raltention était totiriiée de ce côté ; vous l'ave/, fail à la dérobée, Sirah Hurtoii !

— Je craignais que quel(]u'un ne vînt m'arracher le bas des mains pour se sauver en remportant, .le voulais le rendre aussitôt que la loi aurait dil à qui il devait ai>parteiiir. Davis veut l'avoir, mais je ne suis pas bien sûre (|u'il lui appirlienne.

LES MOEURS DC JOTHi.

' — Ue quelle clef avez-vous fait iisafje pour l'ouvrir ? Ne cachez rien !

— Une de nK's clefs, qui ouvrait presque tous les tiroirs <le la mère Dolljr. l'.lle le savait, et elle n'y a jamais trouvé.à redire. Pourquoi cela ? vSes clefs ouvraient les miens.

— Un mot encore. Où est ce bas et ce qu'il contient ?

— Kn sûreté dans Je troisième tiroir de mon propre bureau , dont voici la clef. Je les ai mis là en sûreté ; personne autre que moi n'ouvre ces tiroirs.

Timms saisit la clef, que la femme lui abandonna sans résistance, et, suivi de William , de Davis, et d'un ou deux autres, il quilta le palais de justice. Au même instant, Sarah Burton s'évanouit. Tandis qu'on la transportait dans une pièce voisine, Marie Monson reprit paisiblement sa place sur son banc.

— Vous n'avez sans doute pas l'intention de pousser plus loin l'accusation, monsieur le procureur? dit le président essuyant ses yeux e: ravi de cette issue inattendue du procès.

Le ministère public fut très-content d'abandonner son rôle d'accusateur, et de requérir une ordonnance de non-lieu sur les deux chefs. Le jury, sans désemparer, prononça l'acquittement au moment oit Ti.-nms rentrait à l'audience, rapportant le bas et l'or qu'il contenait.

Il fallut des mois pour élucider cette affaire , dont nous nous bornerons à résumer les faits inconnus à nos lecleurs.

Le feu avait été mis accidentellement. Goodwin s'était enfui du domicile conjugal la veille du sinistre, et sa femme s'était couchée en priant la servante allemande de rester auprès d'elle. Lorsque le jilancher du grenier s'était écroulé, le soc de charrue, poussé imprudemment par la main de Moïse, était tombé sur les deuï victimes, qu'il avait privées de sentiment, sinon tuées.

Dans la confusion qu'occasionna celte scène de désastre, Sarah Burton n'eut pas de peine à ouvrir le tiroir et à en soustraire le bas. Marie i\lonson l'avait vue faire sans se rendre compte au premier moment de l'objet qu'elle dérobait. Coupable elle-même, elle n'eut pas de peine à supposer que Marie Rlonson avait commis les premiers crimes dont on l'accusait, et elle pensa qu'il n'y avait pas grand mal à lui en mettre un moindre sur la conscience. Ce fut alors qu'elle conçut le projet de glisser la pièce marquée dans la bourse de Marie Monson, qui l'avait vue faire, et dont les soupçons étaient restés en éveil sur cette femme.

Le lecteur n'aura pas de peine à se figurer le revirement qui s'opéra dans le public de Biberry à la suite de cet incident mémorable. Dans sa simplicité républicaine , il ne parlait de rien moins que de porter en triomphe Marie Monson, qui réussit à se soustraire à cet élan d'enthousiasme en implorant la protection de madame Gott pour se réfugier dans la prison jusqu'à ce qu'il lui fût possible de s'éloigner incognito du village.

Au moment oii la porte de la prison se refermait, pour peu de temps, cette fois, sur Marie Monson, Dunscomb se retirait dans sa chambre à l'auberge, pour s'y enfermer avec Michel Millinglon. Le jeune homme était enfin parvenu à découvrir que ftlarie Monson, la mystérieuse prisonnière, était bien, comme Dunscomb l'avait soupçonné, Mildred Millington par la naissance, et madame de Larocheforte par son mariage, la petite-fille de la femme avec laquelle il avait été fiancé dans sa jeunesse. Le dérangement de son esprit ne pouvait être constaté légalement, bien qu'il causât de vives inquiétudes parmi les personnes qui s'intéressaient à son bien-être. Son mariage avait été malheureux, et l'on supposait qu'elle s'était réfugiée dans la chaumière des Goodwin pour se soustraire aux recherches de son époux.

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