‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 37 sur 253 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Le? voyageurs découvrirent bientôt les signes qu'ils cherchaient. Une source limpide sortait du flanc de la colline, et ses eaux , réunies à quelques rivelets , formaient un cours d'eau qu'il était aisé de suivre pendant plusieurs milles, grâce à la verdure qui croissait sur ses bords humides. Ce fut là que l'étranger se dirigea instinctivement, suivi parles attelages fatigués. Arrivé à un endroit qui lui parut convenable , le vieillard s'arrêta , et son regard sembla de- ! mander aux voyageurs s'ils y trouvaient ce qui leur était nécessaire, i Le chef des émigrants jeta autour de lui des yeux intelligents, quoiqu'il mît à cet examen cette nonchalante lenteur qu'il trouvait sans doute confoime à sa dignité — Oui, c'est ce qu'il nous faut, dit-il. Enfants, vous avez vu les derniers rayons du soleil; à l'ouvrage!

Les jeunes gens manifestèrent à cette injonction une obéissance toute caractéristique. L'ordre , car c'en était un , à en juger par le ton et la manière dont il était articulé , fut reçu avec respect ; mais il ne se fit d'autre mouvement que celui d'une hache ou deux qui tombèrent des épaules à terre, tandis que ceux à qui elles appartenaient continuaient à regarder autour d'eux avec un air d'indifférence. Pendant ce temps, le plus âgé des voyageurs, comme familiarisé avec cette manière d'agir, se débarrassa de son sac et de son fusil; puis , aidé de l'homme que nous avoi;s vu si prompt à recourir à sa carabine, il se mit tranquillement à dételer les chevaux. Enfin , l'aîné dès fils s'avança pesamment, et sans aucun effort plongea le fer de sa hache dans le tronc poreux d'un cotonnier ; il resta un moment immobile à regarder l'effet du coup qu'il venait de porter, avec cette sorte de mépris dont un géant contemplerait l'impuissante résistance d'un nain; puis, brandissant son arme audessus de sa tète avec la grâce et la dextérité d'un maître d'escrime, il eut bientôt coupé le tronc de l'arbre qui tomba bruyamment. Ses compagnons le regardèrent faire avec une indolente curiosité jusqu'au moment où ils virent l'arbre étendu à leurs pieds; alors, comme si le signal d'une attaque générale eût été donné , tous se mirent à l'œuvre, et avec une rapidité étonnante ils dépouillèrent d'arbres un certain espace de terrain : leur promptitude eût pu faire croire qu'un ouragan avait passé par là. L'étranger était resté spectateur silencieux mais attentif. A mesure qu'un arbre venait frapper le sol, il levait les yeux vers le ciel que ce vide laissait apercevoir; la douleur était empreinte dans son regard , et enfin il se détourna' murmurant tout bas avec un sourire amer, comme un homme qui dédaignait de donner de son mécontentement une manifestation plus nette. Passant à travers le groupe des jeunes gens actifs qui avaient déjà allumé un bon feu , l'atiention du vieillard se fixa sur le chef des émigrants et sur son farouche compagnon. Ceux-ci avaient déjà dételé les chevaux, qui broutaient avidement les feuilles des arbres abattus; ils s'occupaient autour du charriotdont le contenu était caché avec tant de soin. Poussant les roues avec force, ils firent rouler ce charrict à l'écart, sur un tertre peu élevé, à la lisière du taillis. Us prirent ensuite de grandes perches qui semblaient servir habituellement àcet usage, et enfonçant le gros bout dans la terre, ils attachèrent l'autre aux cerceaux qui soutenaient la toile dont la voilure était couverte. Une seconde toile d'une grande dimension fut ensuite tirée du charriot, étendue sur le tout et attachée à terre avec des chevilles, de manière à former une tente large et commode. Après avoir regardé leur ouvrage avec un air d'inquiétude jalouse, après avoir ici arrangé un pli, là enfoncé plus fortement une cheville, ils se réunirent de nouveau pour tirer le charriot hors de la tente jusqu'à ce qu'il parût en plein air, dépouillé de l'enveloppe qui le couvrait et ne contenant plus que quelques ustensiles de peu d'importance. Le chef prit aussitôt les objets et les porta luimême dans la tente, comme si l'entrée de ce sanctuaire fût un privilège interdit même à son compagnon intime.

La curiosité est plutôt éveillée qu'amortie par la .solitude ; et le vieil habitant des prairies ne put voir ces précautions et ces mouvements mystérieux sans éprouver jusqu'à un certain point l'influence de cette passion. Il s'approcha de la tente, et déjà il se préparait à écarter deux joints de la toile avec l'intention évidente d'examiner la nature du contenu, quand l'homme à la carabine le saisit par le bras, et le -poussant avec une certaine rudesse : — L'ami, lui dit-il sèchement et avec un regard des plus menaçants, c'est une maxime honnête, et dont l'oubli est quelquefois dangereux, que celle qui dit : Mêlez-vous de vos affaires. — 11 est rare que les hommes apportent au désert des choses qu'il faille cacher, répondit le vieillard , comme s'il eût voulu , sans trop savoir comment s'y prendre, excuser l'indiscrétion qu'il s'était permise; et je ne croyais pas mal faire en jetant un coup d'œil là-dedans. — Il est même rare que des hommes y viennent, je pense, répondit l'autre d'un ton bref; quoique cette terre soit sans doute bien vieille, elle ne me semble pas prodigieusement peuplée. — Cette terre est vieille comme le reste des œuvres du Seigneur , je crois ; mais pour ce qui est des habitants , vous avez raison. Voilà bien des mois qu'il

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

l'excoptinii ilo vous, mfis yeux ne se sont reposés sur des hommes de iiuu'cnili'Ni'. Ji' vous roiii-'le, ami, que ji; ne voulais pas mal tain;; j'csiiéi-ais Voir (ii'iricre celle Wilc quelque cliose qui me rappellerait uu'.'- JOUIS d'aulrcfois.

En aclicvanl celte simple explication, il s'éloigna lentement, en liommc prolouileuieiil convaincu du droit qu'a tout individu à la jouiss.iiu'C paisililo de ce qui lui appartient. En retournant vers l'oïKlroit où les cuiigrants étaient canipcis, il entendit la voix du fliel' qui, d'un ton rauquc et impératif, apmMait Hélène Wade !

A ce nom, la jeune fille qui, avec l'autre femme, était occupée auprès des feux, accourut singulièrementerapressce, et (lassant devant l'étranger avec la légèreté d'une antilope, disparut bientôt sous la lente mystérieuse. Toutefois ni sa soudaine disparition, ni aucun des arrangeùuMils dont nous avons parlé, ne parurent exciter la moindre surprise dans le reste de la troupe. Les jeunes hommes, qui avau:nt cessé de faire usage de la haelie, étaient tous occupés avec l'air d'insouciance ((ui leur était habituel : les uns distribuaient le fourrage entre les ditl'éreuts animaux; il'aulres maniaient le lourd pilon d'un mortier portatif pour préparer l'hommaiiy Cla bouillie de mais); quelques-uns roulaient à l'écart le reste des charriots, et les disposaient de manière à former une sorte de rempart à leur bivouac, autrement sans défense. Ces diverses tâches furent bientôt terminées, et les ténèbres commençant à jeter leur voile sur les objets de la prairie environnante, la criarde mégère annonça, d'une voix qu'on eût pu entendre à une énorme dislance, que le repas du soir n'attendait plus que les convives. Quelles que soient les autres qualités d'un habitant des frontières, il est rare que la vertu de l'hospitalité lui manque. L'éiuigrant jeta donc les yeux autour de lui pour chercher l'étranger et lui offrir la place d'honneur à sa table frugale. — Ami , je vous remercie, répondit le vieillard , je vous remercie de tout mon caîur; mais j'ai mangé pour la journée, et je ne suis pas de ceux qui creusent leur tombe avec leurs dents. Puisque vous le voulez cependant, je vais m'asseoir , car il y a longtemps que je n'ai vu des hommes de ma couleur manger leur pain quotidien. —Vous êtes, à ce qu'il parait , établi d'ancienne date dans ces cantons, observa l'éniigrant sans avoir l'air de faire une question, et la bouche déjà pleine de la délicieuse bouillie préparée par sa femme qui, toute repoussante qu'elle pouvait paraître, n'en était pas moins une cuisinière habile. On nous avait dit làbas que nous trouverions de ce côté les colons clair-semés, et je dois dire qu'on ne nous a pas trompés; car, sauf les marchands du Canada sur la Grande-Rivière , vous êtes le premier visage blanc que nous ayons rencontré depuis cinq cents bons milles , à compter du moins d'après votre propre estimation. — Quoique j'aie passé quelques années dans ce pays, je ne puis dire que j'en sois un colon, vu que je n'y ai pas d'habitation régulière, et que je passe rarement plus d'un mois de suite dans le mèmelieu. — Un chasseur, sans doute? continua l'autre en parcourant des yeux sa nouvelle connaissance, comme pour passer en revue les détails de son costume. Votre équipement ne semble pas des meilleurs pour un pareil métier. — 11 est vieux comme son maiue , dit le vieillard en jetant sur sa carabine un regard mêlé d'alTection et de regret: et je puis dire que je n'en ai plus guère besoin. Vous vous trompez, ami, en m'appelant chasseur; je ne suis autre chose qu'un trappeur. — Dans ces districts, les deux professions vont ensemble. — Cela soit dit à la hotrte de l'homme capable de suivre la première ! répondit le Trap[)eur, que nous désignerons désormais par ce nom. Pendant plus de cinquante ans, j'ai porté ma carabine dans ces déserts sans dresser un piège même pour l'oiseau qui fend l'air, à plus forte raison pour l'animal qui n'a que ses jambes comme moyen de salut. — Qu'un homme attaque le gibier par le moyen de la carabine ou du piège, je n'y vois pas grande dilférence, liil à sa manière brusque et morose le sinistre compagnon de l'émigrant. La terre a été faite pour les besoins de l'homme ; il en est de même de ses créatures. — Etranger, pour un lunniue qui vit si loin des habitations, vous ne parai.vsez que médiocrement pourvu de butin, interrompit brusquement l'émigrant, comme pour changer le cours de la conversation. J'espère que vous êtes mieux partagé en fait de fourrures. — Je fais peu d'usage de l'un et de l'autre de ces articles, reprit tranquillement le Trap|ieur. A mon âge, il ne faut que la nourriture et le vêtement, et je n'ai guère besoin de ce ([ue vous appelez butin, à moins que ce ne .soit de temps à autre pour acheter une corne de poudre ou une barre île plomb. — Vous n'êtes donc pas né dans cep;iy.s? dit l'émigrant, voyant que sou interlocuteur trouvait quelque singularité dans l'emploi du mol liulin, usité dans ces contrées, pour désigner des bagages ou des elfels, — Je suis né sur les bords de la mer, quoique la plus grande i)artie de ma vie se soit passée dans les bois.

A ces mots, toute la troupe porta sur lui des regards pleins de cet intérêt profond qu'excite un objet inattendu. Un ou deux des jeunes hommes répétèrent les mots, «sur les b<irds de la mer», et l.i matrone lui donna quelques marques d'attention dont elle n'était pas prodigue liabituellenient dans son hospitalité. Après une pause a-ssez longue, qu'il parut employer à réllechir, l'émigrant, qui toutofoi» B'ftVftit pas cru devoir, d»ug l'iulervalle, suspendre son repas,

reprit la parole : — 11 y a loin, à ce que j'ai entendu dire, des eaux de l'oreideiit aux rivages de la grande mer. — C'est une longue et pénible route en elfit, l'ami, et en la faisant, j'ai beaucoup vu, et quelquefois soiill'ert. Je l'ai parcourue pendant soixante t;l quinze ans, et dans tout cet espace, depuis l'Hudson, il se trouve à peine quelques points où je n'aie mangé de la venaison de ma propre chasse. Mais ce sont là de vaincs fanfaronnades: à quoi servent les anciennes prouesses lorsqu'on approche de sa lin ! — J'ai rencontré une fois nu lionime qui avait navigué sur la rivière dont il parle, observa un des fils en parlant à voix basse, comme s'il se défiait de •SCS connaissances, et jugeait la circonspection convenable en présence d'un homme qui avait tant vu. D'après ce que disait cet autre, ce doit être une masse d'eau considérable, et assez profonde pour jiorter de grands navires. — C'est uni! immense et prolonde étendue d'eau, et un grand iiouibre de belles villes s'élèvent sur ses bords, répondit le Trappeur; et cependant ce n'est qu'un ruisseau comparé aux eaux de la Rivière sans Fin. — Je n'appelle pas rivière une masse d'eau dont on [leut faire le tour, s'écria le morose compagnon de l'émigrant. Une rivière véritable doit être traversée, et non point tournée comme un ours à la chasse. — Avez-vous été, loin du côié du soleil couchant, l'ami? interrompit de nouveau" l'éniigrant, comme s'il eût voulu, autant que possible , tenir son gro.ssier compagnon en dehors de la conversation. Je vois que le district où je suis arrivé ne se compose que de vastes plaines. — Vous pouvez voyager encore des semaines entières sans rencontrer autre chose. J'ai souvent pensé que le Seigneur a placé cette ceinture stérile derrière les Etats civilisés, pour faire sentir aux hommes à quoi leur folie peut encore amener le pays. Oui, vous pouvez voyager des semaines, et même des mois entiers dans ces plaines ouvertes où il n'y a d'habitation ou de refuge ni pour l'hoinme, ni pour les animaux. 11 faut que les bètes sauvages elles-mêmes parcourent de longues distances pour regagner leurs tanières; et cependant le vent souffle rarement de l'est sans m'apporter le bruit des haches qui résonnent et des arbres qui tombent à terre.

Pendant que le vieillard parlait avec la gravité et la dignité que la vieillesse manque rarement de communiquer même à l'expression de sentimentsmoins frappants, ses auditeurs étaient profondément attentifs et silencieux comme la tombe. Ce fut le Trappeur lui-même qui fut obligé de relever lacouversation, ce qu'il lit bientôt par l'une de ces questions indirectes si forten usage parmi les habitanlsdes frontières. — Il ne Vous a sans doute pas été facile de traverser à gué les couisd'eau, et depénélrer aussi avant dans les prairies avec vos attelages de chevaux et vos troupeaux de bêles à cornes? — J'ai suivi la rive gauche du grand fleuve, répondit l'émigrant, jusqu'à ce que j aie vu que le courantnous conduisait trop vers le nord. Alors nous l'avons traversé sans beaucoup de difficultés. La femme a perdu une ou deux toisons sur la tonte de l'année prochaine, et les lilles ont une vache de moins à traire; depuis nous nous en sommes bravement tirés en jetant presque tous les jours un pont sur quelque petite rivière. — Et sans doute vous continuerez à vousavancer vers l'ouest jusqu'à ce que vous trouviez uu terrain plus convenable pour vous y établir? — Jusqu'à ce que je juge à ]iropos de m'arrèter ou de revenir sur mes pas, réuondit brusquement l'émigrant; et aussitôt il se leva et coupa couii à la conversation, non moins par son air de mécontentement que par la soudaineté de son action.

Cet exemple fut suivi par le Trappeur, ainsi que par le reste de la troupe ; et alors, sans beaucoup de déférence pour la présence de leur hôte, les voyageurs se mirent à faire leurs dispositions pour la nuit. De petites huttes avaient déjà été formées de branches d'arbres, de couveitures grossières et de peaux de buffles, le tout arrangé à la hâte, sans qu'on eût en vue autre chose que la commodité du moment. Les enfants et leur mère ne tardèrent pas à se retirer sous ces abris, et sans doute ils furent bientôt plongés dans l'oubli du sommeil. Quant aux hommes, avant de se livrer au repos, il leur restait encore quelques devoirs à remplir, tels que de compléter leurs ouvrages de défense, de donner à leurs bestiaux de nouveaux fourrages, et de poser des sentinelles chargées de veiller pendant la nuit à la sûreté de la caravane. — Ils accomplirent le premier objet en traînant quelques troncs d'arbres dans les intervalles laissés entre les charriots, et dans l'espace ouvert entre les voitures et le |)etit bois auquel, pour nous servir des termes militaires, le camp était apiiuyé, formant ainsi des espèces de chevaux de frise de trois côtés de la position. Dans ces étroites limites, à l'exception de ce que la tente pouvait contenir, hommes et bètes furent alors rassemblés; les animaux se trouvant triqi heureux de reposer leurs membres fatigués pour donner le moindre embarras à leurs compagnons, à peine plus intelligents qu'eux. Deux des jeunes hommes prirent leurs carabines, elapri:s en avoir avecsoin examiné la pierre et renouvelé l'amorce, ils se rendirent l'un à l'exlrenie droite, l'autre à l'extrême gauche du lainp, où ils se postèrent sous l'ombre du bois, dans une [losition qui leur permetlait de surveiller chacun de son côté une portion de la prairie. — Le Trappeur, ayant refusé la iiajlle de l'émigrant, était reste à tlaner dans l'intérieur du camp; lorsque tous les arrangemeiils furent terminés, il s'éloigna leulernvut en s'épargnaut lacérémouic d'uandiea.

LA PIUIUIE.

C'était la première veille de laauit; la lueur vacillante, pâle et trompeuse de la nouvelle lune se jouait sur les vagues sans fin de la prairie, éclairant leur sommet et Wiissanl dans l'ombre les intervalles. Accoutumé à ces scènes de solitude, le vieillard,, après avoir quitté le camp, s'avança dans le vaste désert comme un hardi vaisseau se confie aux plaines infinies de l'Océan. Il parut marcher quelque temps au hasard. Enfin, après avoir atteint le sommet de l'une des ondulations du terrain, il s'arrêta, et pour la première fois depuis qu'il avait quitté la troupe dont la présence- avait éveillé dans son àme tant de réflexions et de souvenirs, le vieillard revint au sentiment de sa situation actuelle. Posant à terre la crosse desa carabine, il s'appuya sur le canon, plongé pendant quelques minutes dans une profonde méditation. Son chien était venu se coucher à ses pieds... Tout-à-coup, il fut tiré de sa rêverie par un hurlement prolongé et menaçant de ce fidèle animal. — Qu'y a-t-il donc, Hector? dit -il, en' regardant son compagnon, comme s'il se fût adressé à un être d'une intelligence égale à la sienne, et en lui parlant du ton de voix le plus afTeclueux. Qu'y a-t-il, mon vieux'? que sens-tu maintenant? C'est inutile ; c'est inutile; il n'est pus jusqu'aux faons qui ne passent maintenant sous nos yeux sans se soucier de deux limiers usés conme nous. Ils ont l'instinct pour eux, Hector, et ils savent par expérience combien peu nous sommes à craindre maintenant. Oui, ils le savent!

Le chien releva la tète, et répondit aux paroles de son maître par un long et plaintif hurlement, qu'il continua même après avoir caché sa tèie dans l'herbe, comme s'il eût entretenu une communication intellignite avec celui qui savait si bien interpréter sa parole muette. — C'est un avertissement manifeste, Hector, continua le Trappeur, en baissant prudemment la voix, et en promenant autour de lui des regards circonspects. Qu'y a-t-il doue, mon bon chien? Parle plus clairement! Qu'y a-t-il?

Cependant le chien avait repris sa première position, et restait silencieux, paraissant dormir. .Mais l'oîil exercé de son maître di.stinsua bientôt une figure éloignée, qui, à la clarté décevante de la îuiie, semblait flotter le long de la colline sur laquelle il se trouvait lui-même. Bientôt ses proportions devinrent (ilus distinctes, et il aperçut la taille aéiienne et légère d'une femme qui paraissait hésiter comme en se demandant s'il était prudent d'avancer davantage. Quoique l'on put voir les yeux du chien briller aux rayons de la lune s'ouvrant et se fermant nouchalamnient, il ne donna pins de signes de inéconteutement. — Approchez, nous sommes vos amis, dit le Trappeur, s"as.sociant à son compagnon par l'habitude d'une existence commune et probablement aussi par une sympathie secrète; nous soinuies vos amis, vous n'avez rien à craindre.

Encouragée par le ton de sa voix, et peut-être aussi cédant à des motifs plus impérieux, la femme s'approcha, et fut bientôt à ses côtés; le vieillard ri'connut alors la jeune personne que nous avons déjà présentée un lecteur sous le nom d'Hélène Wade. — Je vous croyais liarti, dit-elle, en jetant à la ronde des regards tiinide.s et inquiets. Ou disait que vous étiez parti, et que nous ne devions plus vous revoir. Je ne pensais pas que ce fût vous. — Les hommes ne sont pas très communs dans ces plaines inhabitées, répondit le Trappeur; et ([uoique j'aie vécu si longtemps au milieu des bêles du désert, j'espère, en toute humilité, n'avoir pas tout à fait perdu la forme de mon espèce. — Oh! j'apercevais bien un homme, et j'ai cru aussi reconnaître le hurlement de votre chien, répondit-elle à la hàle, mais avec un certain embarras secret ; puis elle s'arrêta, comme si elle eût craint d'en avoir trop dit.

— Je n'ai pas vu de chien parmi les animaux de votre père, reprit froidement le Trappeur. — Mon père, s'écria la jeune fille d'une voix émue. Je n'ai pasdepere; je pourrais même diie que je n'ai pas d'amis. Le vieillard se tourna vers elle avec un air de bonté et d'intérêt plus marqué encore que n'en laissait habituellement voir l'expression loyale de ses traits fatigués.

— Pourquoi donc vous hasardez-vous dans des régions où il n'est permis qu'à l'homme fort de venir? deiuanda-t-il. Ne saviez-vous pas, quand vous avez traversé la Grande-Rivière, que vous laissiez derrière vous un ami obligé de protéger ce qui est jeune et faible comme vous? — Ue (| ni parlez-vous? — De la loi... C'est une triste chose, sans doute, mais je pense quelquefois que son absence est pire encore. Oui... oui, la loi est nécessaire pour veiller sur ceux qui n'ont pas en partage la force et la vigueur. J'espère, jeune femme, que si vous n'avez pas de mère, vous avez du moins un frère?

La jeune fille comprit le reproche tacile que couvrait cette question, et garda quelque temps un silence embarrassé. Mais à la vue des traits pleins de douceur et de gravité de son compagnon qui continuait à la regarder avec intérêt, elle répondit d'une voix ferme, et de manière à prouver qu'elle avait compris la portéedela question: — A Dieu ne plaise qu'aucun de ceux que vous avez vus soit mon frère ou me touche à un titre quelconque ! Mais dites-moi, vieillard, •ivez-vous seul dans ce canton désert? n'y a-t-il réellement ici d'autres habitants que vous? —11 y a des centaines, des milliers de légitimes propriétaires du sol qui rôdent dans ces plaines ; mais il en est peu de notre couleur.... — Et a'avez-vous donc pas rencontré d'nutres blancs que nous? interrompit la une fille, comme si elle eût été

trop impatiente, pour attendre l'explication tardive du vieillard I,

y a bien longtemps... Chut! Hector, chut! njoula-l-il pourrepoiidre à un murmure sourd et presque étouffé deson chien. Hector a senti quelque chose qui n'annonce rien de bon ! les ours noirs des montagnes viennent quelquefois jusqu'ici. Mon chien n'a pas l'habitude de prendre l'alarme à l'approche d'un gibier innfrensif : je ne manie pas ma carabine avec autant d'adresse qu'autrefois; néanmoins dans mon temps j'ai abattu les plus féroces animaux de la prairie; voii.", pouvez donc être sans crainte, jeune femme.

Hélène leva les yeux d'une manière qui est familière aux pcrsolmrs de son sexe, alors qu'elles commencent par examiner les objets qui sont à leurs pieds, et finissent par promener succe.ssivemfnt leiiis regards sur tout ce qui est placé dans le rayon de la vue humaine; mais ce fut plutôt de l'impatience que de l'effroi qu'elle manifesta. Uiî léger aboiement du chien éveilla de nouveau l'attention des deux interlocuteurs et alors l'objet réel de ce second avertissement devint pou à peu visible.

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