‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 38 sur 253 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

Quoique le Trappeur manifestât quelque surprise en voyant s'approcher une seconde figure humaine, partie évidemment d'un point opposé à l'endroit oii l'émigrant avait établi son camp, ce fut avi'c tout le sang-froid d'un homme accoutumé de longue main aux dangers.— C'est un homme, dit-il, et un homme qui a du sang blanc dans les veines; autrement il marcherait plus Icgèiement. iTest bon de nous tenir prêts à tout événement, car les métis que l'on rencontre dans ces régions éloignées sont en général plus barbares que les vrais sauvages.

En disant ces mots il souleva sa carabine et s'assura de l'état de la pierre et de l'amorce. Mais au moment où il allait mettre en joue, son bras fut arrêté par la main tremblante de sa compagne. — Au nom du ciel, ne vous pressez pas trop, dit-elle; ce peut être un ami, une connaissance.... un voisin. — Un ami ! répéta le vieillard en se (légageantde son étreinte; les amissont rares dans tous les pays, dans celui-ci plus que dans tout autre, et le voisinage est troj) [îeu fré(iuenté pour s'attendre à y rencontrer une connaissance. — Mais quand ce serait un étranger, vous ne voudriez pas répandre son sang.

Le vieillaid regarda fixement la jeune fille, dont les traits peignaient l'inquiétude et l'effroi; puis il posa à terre la crosse de sa carabine comme un homme qui yenuit de changer subitement de résolution. — Non, dit-il en s'adressant à lui-même (ilutôt qu'à sa timide compagne; elle a raison, le sang ne doit pas couler puursauver la vie d'un homme aussi inutile, aussi près de su fin. Qu'il vienne! mes peaux, mes trappes, et même ma carabine, sont à lui, s'il juge à propos de les demander. — 11 m^ vous demandera rien... il n'a besoin de rien, répondit la jeune fille; c'est un honnête homme : il se contentera de ce qu'il a, et ne demandera rien de ce qui appartient à un autre.

Le Trappeur n'eut pas le temps d'exprimer la surprise que lui causait ce langage incohérent, car l'inconnu n'était plus qu'à cinquante pas.... Cependant Hector n'était pas reste témoin indifférent de la scène. Au bruit des pas de l'étranger, il s'était levé du lit qu'il s'était fait aux pieds de son maître; et lorsque l'on put distinguer l'inconnu, il alla lentement à lui, en rampant sur le sol comme une panthère qui va prendre son élan. — Appelez votre chien, dit une voix ferme et sonore d'un ton amical plutôt que menaçant; j'aime les chiens, et je serais fâché de faire du mal à celui-ci. — Tu entends ce qu'on dit de toi, Hector, répondit, le Trappeur ; viens ici mon vieux : gronder et aboyer, voilà tout ce qu'il sait faire ; vous pouvez venir, l'ami, ce chien n'a plus de dents.

L'étranger profita pssitôt de cet avis; il s'avança rapidement et fut bientôt à côté d'Hélène Wade. Après s'être assuré de l'identité de cette dernière par un coup d'oeil rapide mais sur, il se mit à considérer attentivement celui qui l'accompagnait. — Dequel nuage ètesvùus tombé, mou bon vieillard? dit-il avec une aisance et un laisser aller entièrement naturels, ou bien demeurez-vous en effet ici dans les prairies?— J'ai été longtemps sur la terre, et jamais, je crois, je ne fus si près du ciel qu'en ce moment, répondit le Trappeur ; ma demeure, si tant est que j'en aie une, n'est pas loin d'ici. Puis-je maintenant user envers vous de la liberté que vous prenez sans façon avec les autres? D'où venez-vous, et où demeurez-vous?— Doucement, doucement; quand j'aurai terminé mon catéchisme, il sera temps de commencer le vôtre. Quel métier faites-vous au clair delà lune? assurément vous ne courez pas après les buffles à une telle heure? — Comme vous voyez, je viens d'un camp de voyageurs, situé sur cette hauteur, et je retourne à mon wigwam ; en cela je ne fais de mal à personne. — C'est juste; et vous avez pris celte jeune fille pour vous montrer le chemin qu'elle connaît si bien et vous si peu, djtle jeune homme avec uupeu d'irouie. — Je l'ai rencontrée,

LES VTîILLftKS LITTÉRAIRES ILLUSTREES.

rommo io vous .li rencontre voiis-mèmo, par accident. Dnpuis dix loiiciics années je denicnce d;ins ces plaines, etjusqu'à ce soir je n'y avais pas encore vu d'êtres luiniains à peau blanche; si ma |)resei'ice ici déplaît, j'en suis fâché cl je vais me retirer. Il est plus iiiic

probalile que lorstpw! votre jeune amu; \ous doiincre/, ;\ la mienne plus de créai

amie vous aura fait son histoire, umce. — Mon jiniie ! dit l'inconnu en ôtant de dessus sa iéte son lionnet de fourrure et en passant né;;ligeniment les doigts dans les boucles épaisses de sa chevelure noire ; si jamais mes yeux ont vu cotte jeune fille avant cette nuit, je veux que... —Assez, Paul, interrompit Ib'léno en lui niettantlà main sur la bouche avec une familiarité qui donnait d'avance un démenti a.ssez formel aux protestations (|u'il allait faire. Notre .secret peut être confié en toute sûreté à cet honnête vieillard; j'en ai pour garant son air et ses paroles bienveillantes. — Notre secret' Hélène, avcz-vous oublié...- Je n'ai rien oublié de ce que je dois me rappeler; mais je réiiète que nous pouvons nous fier à cet bonmHc trappeur. —Trappeur! c'est donc un trappeur? Donnezmoi la m.^in, mon père, nos métiers nous rapprochent. — 11 n y a pas grande occasion d'exercer un métier dans celte région, répondit l'autre en examinant les formes athlétiques et la taille découplée du jeune homme appuyé négligemment, mais avec une certaine cràce sur sa carabine; l'art de prendre les créatures de Dieu dans des trappes ou dans des filets est un métier qui exige plus de ruse que de force virile; cependant je suis obligé de l'exercer dans ma vieillesse! mais il conviendrait qu'un homme comme voussuivit une profession plus appropriée à son âge et à son courage. — Moi ! je n'ai jamais pris un écureuil ou un rat musqué dans une cage; cependant j'avoue avoir poivré quelquefois leur diablesse de peau noire, lorsque j'aurais pu faire un meilleur usage de ma poudre et de mon plomb'. Je ne suis pas homme à cela, vieillard; rien de ce qui rampe sur la terre n'est de ma compétence. — Que faites-vous donc pour vivre, ami? car il y a peu de profits à faire dans ces districts si un homme s'interdit le droit légitime qu'il a sur les hôtes des forêts. — Je ne m'interdis rien. Si un ours vient à passer devant moi, il a bientôt cessé sa carrière d'ours. Les daims commencent à me 'connaître, et quant aux bufOes, j'en ai abattu un plus grand nombre que le plus riche boucher de tout le Kentucky. — Vous savez donc tirer! demanda le Trappeur, dont les yeux enfoncés dans leurs orbites, brillèrent d'un feu nouveau. Sans doute, vous avez la main sûre et le coup d'œil prompt?— Ma main est un ressort d'acier, mon coup d'œil plus rapide qu'une balle. Je voudrais qu'il fit grand jour vieillard, et qu'il y eût là haut une bande de cygnes blancs ou de canards sauvages se dirigeant vers le sud; vous on Hélène, vous pourriez choisir le plus beau de la troupe, et je gage ma réputation contre une poire à poudre, qu'aussitôt l'oiseau tomberait la tète la première, et à balle franche encore. Je méprise un fusil chargé à petit plomb ! nul ne peut dire m'en avoir jamais vu porter. —11 y a du bon dans ce garçon-là, je le vois clairement à ses manières, dit le Trappeur en regardant Hélène d'un œil franchement satisfait. Je prends sur moi de déclarer que vous n'êtes pas malavisée d'avoir confiance en lui. Dites-moi, nu)n enfant, avez-vous jamais tiré un chevreuil au bond entre les andouillers?... Hector, silence, mon vieux; taisons-nous : il suffit de parler de gibier devant ce chien, pour lui faire bouillir le sang... Avez-vous jamais pris un animal de cette manière, au beau milieu de son élan?— C'est comme si vous me demandiez si j'ai jamais mangé. Vieillard, il n'y a pas de manière dont un daim n'ait été abattu par ma main, excepté lorsqu'il était endormi.— Oui, oui, vous avez devant vousune longue, heureuse et honnête carrière. Je suis vieux, épuisé, bon à rien; mais s'il m'était donné de choisir de nouveau mon âge et mon séjour... et ce sont là des choses qui ne sont point et qui ne peuvent être accordées à la volonté de l'homme... eh bien donc! si ce choix m'était donne, je dirais : Vingt ans et le désert! Mais dites-moi, comment vous défaites-vous des fourrures ? — Des fourrures ! je n'ai de ma vie ôté àun daim sa peau, ni une iilumeà une oie! je les abats de temps à autre pour m'en nourrir, et quelquefois aussi pour empêcher mes doigts de se rouiller; mais quand la faim est satisfaite, je laisse le reste aux loups de la prairie. Non... non.,, je m'en tiens à mon métier qui me rapporte plus que toutes les fourrures que je pourrais vendre de l'autre côté de la Grande-Uivière.

Le vieillard parut réfléchir un instant; puis, secouant la tête, il dit, comme un homme préoccupé de quelque pensée: —Je ne connais qu'un métier qui puisse s'exercer ici avec avantage...

Il fut interrompu par le jeune homme qui, prenant une petite boite d'étain pendue à .sou cou, la présenta au vieillard : il en lit sauter lecouvercle, et aussitôt un délicieux parfum de nuel allasaisir l'odorat du Trappeur. — Un chasseur aux abeilles! s'écria ce dernier avec une \iromptitude qui montrait que cette profession lui était «uinue, et en manifestant toutefois quebiue surprise de voir une occupation si humble à un binume aussi résolu. Ce métier e,st profitable sur les frontières des établissements; mais il ne doit pas >*loir grand'cho.si! dans les districts ouverts. — Vou» pensez qu'un «HBaim a de la peine à trouver ici un arbre pour s'y établir! Mais )'^ sais le contraire ; c'est pouniuoi je me suis avanc* de quelques ^ «itaiues de milles plus à l'ouest qu'on n'a coutuma de le faire,

afin de goûter le miel de votre pays; et maintenant, étranger, que j'ai satisfait votn; curiosité, ayez la bonté de vous écarter un peu pendant que je eonterai le reste de mon histoire à cette jeune femme. —Certainement il n'y a pas de raison pour qu'il nous qiiiii(., dit Hélène avec nue promptitude qui montrait qu'elb^ avait compris tout ce que cette demande avait de singulier, siinm d'inconvcMiant. Vous n'ave?. nen à me dire que tout le numde ne puisse entendre. -Non?... \L\\ bien! sur ma foi, (lue je sois piqui' à mort par les frelons si je comprends rien aux caprices d'une tète rie femme! Pour ce qui est de moi, Hélène, je ne ma soucie de rien ni de personne ; en ce moment même, tout comme je le ferais dans un an, je suis prêt à me rendre à l'endroit où sont les tentes de votre oncle, si vous pouvez appeler oinle un homme qui (j'en jurerais) ne vous est rien, et à lui dire tout ce que j'ai sur le cœur. (Jne cela lui soit agréable ou non, vous n'avez qu'à dire un mot, et la chose est faite, — Vous êtes si prompt et si emporté, Paul Hover, que je ne sais comment je dois m'y prendre avec vous. Vous qui savez combien il im|)orte que nous ne soyons pas vus ensemble, comment pouvez-voiis parler de vous présenter à mon oncle et à ses fils? — A-t-il donc fait quelque chose dont il ait à rougir? demanda le Trappeur, qui n'avait pas bougé de place. — A Dieu ne plaise! mais il y a des raisons pour qu'il ne se montre pas en ce moment; des raisons certes qui ne pourraient lui faire tort si elles étaient connues, mais qui ne doivent point se dire encore. Veuillez donc, mon père, nous attendre près de ce saule, et quand j'aurai entendu ce que Paul peut avoir à-me dire, j'irai prendre congé devousavant de retourner au camp. Le Trappeur se retira lentement à quelque distance, comme s'il se fût contenté des raisons passablement incohérentes qu'Hélène lui avait données. Lorsqu'il fut hors de la portée d'entendre le dialogue vif et animé qui s'établit immédiatement entre les deux jeunes gens, ' le vieillard s'arrêta et attendit patiemment le moment de renouer l'entretien avec des individus auxquels il prenait un intérêt toujours croissant, non moins à cause du caractère mystérieux de leurs relations que par une sympathie naturelle pour le bonheur d'un couple si jeune, et que, dans la simplicité de son cœur, il jugeait déjà digne d'être heureux. Il était accompagné de son chien indolent mais fidèle qui s'était de nouveau couché aux pieds de son maître, où, comme d'ordinaire, il s'était bientôt endormi, la tête ensevelie presque en entier dans l'épais brouillard qui baignait le gazon de la prairie. Au fond de ces solitudes, des visages humains offraient au Trappeur un spectacle inusité; et, à travers l'obscurité, il tenait ses regards avidement fixés sur ses nouvelles connaissances, avec des sensations auxquelles il était depuis longtemps étranger. Leur présence éveillait en lui des souvenirs etdes émotions qui, dans les derniers temps, avaient rarement occupé sa simple mais vertueuse nature, et il laissait errer sa pensée sur les scènes variées d'une vie pleine de travaux pénibles, étrangement mêlés de jouissances sauvages et bizarres comme cette existence même. Son imagination l'avait déjà Iran.sporté bien loin dans un monde idéal, lorsqu'il fut subitement rappelé à la réalité de sa situation par les mouvements de son vieux limier. Hector qui, en conséquence de son âge et de ses infirmités, avait toujours un penchant si décidé au sommeil, se leva tout-à-coup, s'avança en dehors de l'ombre projetée par la taille élevée de son maître et regarda au loin dans la prairie, comme si son instinct lui eût annoncé encore quelque nouvelle visite; puis, satisfait, en apparence, de son nouvel examen, il reprit sa position confortable, et disposa ses membres fatigués avec une attention et un .soin qui prouvaient qu'il n'était pas novice dans l'art de se donner ses aises.

— Hector, qu'y a-t-il donc encore là-bas? dit le Trappeur d'un ton de voix amical, en ayant toutefms la précaution de parler bas. Qu'y a-t-il, mon chien? dis à ton maître ce qu'il y a.

Hector répondit par un nouveau grognement, mais ne bougea pas. C'étaient là des signes d'intelligence et de méfiance qui ne pouvaient être négligés par un homme aussi expérimenté que le Trappeur. 11 parla de nouveau à son chien, et siffla tout bas pour l'encourager à la vigilance; mais l'animal, comme s'il eût cru avoir suffisamment fait son devoir, resta obstinément la tète enfoncée dans l'herbe. — Un simple indice donné par un tel ami vaut beaucoup mieux qu'un avis donné par l'homme, murmura le Trappeur en .s'avançaut lentement vers les deuxji'unes gens, trop absorbés par leur conversation pour remarquer son approche; et il n'yaqu'uo Colon vaniteux capable de l'entendre et de ne pas le respecter comme il le doit. Mes enfants, ajouta-t-il ipiand il fut assez près de ses compagnons pour en être entendu, nous ne sommes pas seuls dans ces plaines arides; d'autres que nous les parcourent, et en conséquence, il faut le dire à la honte de notre espèce, il y a péril pour nous. — Si quelqu'un des fils indolents d'ismaèl s'amuse à rôder hors de son camp Cette nuit, dit le jeune chasseur d'abeilles, avec beaucoup de vivacité, et d'un ton qui approchait de la menace, son voyage pourrait finir lieaucoup plus vite que ni lui ni son (lère ne l'ont calculé.

— Sur ma vie! ils sont tous auprès de leurs bestiaux et de leurs voilures, répondit précipitamment la jeune fille. Je les ai vus tous endormis, à l'exception de deux qui font sentinelle; et il faut que leur nature soit bien changée, si ces derniers eux-mêmes ne sont en ce moment à rêver d'une chas.se aux dindon» ou d'un combat à

LA PRAIRIE

coups de poing. — Quelque bète puante aura passé entre le vent et votre chien, et c'est là, père, ce qui le reid inquiet; ou peut-être rève-t-il aussi. J'avais, dans le Kentucky, un lévrier qui, sur la foi d'un rêve, se levait au milieu d'un profond sommeil, etpartait pour une longue chasse. Allez à lui et pincez-lui l'oreille pour le réveiller. — Non pas, non pas, répondit le Trappeur, en secouant la tète comme un homme qui connaissait mieux les qualités de son chien. La jeunesse dort et rêve ; mais la vieillesse veille et fait le guet. Le nez de mon chien ne l'a jamais trompé, et une longue expérience m'a appris à ne pas négliger ses avertissements. — L'avez-vous jamais mis à la piste de quelque animal infect? — ^Mais je ne dis pas que je ne l'aie quelquefois lâché sur des bètes de ce genre, ne f(àt-ce que pour les punir de ce qu'elles viennent quelquefois disputer à l'homme son gibier ; mais alors je savais que l'instinct du chien ne s'y tromperait pas. Non, non, Hector est un animal auquel les voies de l'homme sont connues; il ne se jettera pas sur une fausse piste lorsqu'il y en a une bonne à suivre. — Bien, bien! j'ai deviné; vous avez mis ce chien sur la trace d'un loup, et son nez a plus de mémoire que son maître, dit le chasseur d'abeilles en riant. — J'ai "vu mon chien dormir des heures entières, pendant qu'il passait des troupes de loups à peu de distance. Un loup pourrait venir manger à son râtelier, à moins qu'il n'y eût disette; car alors Hector est chien à réclamer son dû tout comme un autre. — Il y a des panthères descendues des montagnes; j'en ai vu une s'élancer sur un pauvre daim au moment où le soleil se couchait. Allez, retournez vers votre chien, et dites-lui ce qui en est, père, dans une minute

je

Il fut interrompu par un long et plaintif hurlement que le chien fit entendre, et qui, frappant l'air du soir comme le gémissement de quelque esprit du lieu, se prolongea dans la prairie en vibrations qui s'élevaient et s'abaissaient comme sa surface onduleuse. Le Trappeur écouta, attentif et silencieux. Le chasseur d'abeilles luimême, malgré son air d'insouciance, fut frappé de ces sons lugubres et sauvages. Après une courte pause, le vieillard siffla pnur appeler son chien auprès de lui; et alors, se tournant vers ses compagnons, il dit, avec la gravité que, selon lui, l'occasion comportait : — Ceux qui pensent que l'homme possède toutes les connaissances des créatures de Dieu se verront désabusés, s'ils atteignent comme moi l'âge de quatre-vingts ans. Je ne prendrais pas sur moi de déterminerce qui se prépare contre nous, e* je ne réponds même pas que la science du chiiyi aille jusque-là; mais que le danger soit pruche et que la sagesse nous in>ite à nous précautionner, c'est ce que j'apprends de la bouche d'un être qui n'a jamais menti. Je croyais qu'Hector, n'étant plus accoutumé aux pas de l'hoinme, votre présence l'avait rendu inquiet; mais, ce sont des traces lointaines que, pendant toute la soirée, il n'a cessé de sentir, et ce que j'avais pris mal à propos pour l'annonce de votre arrivée, avait pour objet quelque chose de beaucoup plus sérieux. Si donc vous ajoutez quelque foi à l'avis d'un vieillard, mes enfants, vous vous séparerez et regagnerez chacun votre retraite. — Si je quitte Hélène dans un semblable moment, s'écria le jeune homme, je veux que jamais... —Assez ! interrompit lajeune fille en plaçant de nouveau sur sa bouche une main dont la couleur et la délicatesse eussent fait honneur à la plus haute aristocratie. L'heure presse, et à tout événement il faut nous séparer... Bonne nuit donc, Paul... Mon père, bonne nuit. — Chut! dit le jeune homme eu lui saisissant le bras au moment où elle allait s'éloigner, chut! n'entendez-vous rien ? 11 y a non loin d'ici des buffles qui prennent leurs ébats ; on entend résonner le bruit de leurs pas comme ceux d'un troupeau de démons en désordre.

Us prêtèrent l'oreille, concentrant toutes leurs facultés pour découvrir le sens de bruits lointains et rendus plus effrayants par les avertissements multiplies qu'avait donnés Hector. Ces sons étranges, quoique faibles encore, s'entendirent bientôt d'une manière non équivoque. Les promeneurs nocturnes avaient fait à la hâte niillo conjectures incohérentes, lorsqu'un courant d'air apporta à leurs oreilles un bruit de pas trop distinct pour qu'aucun doute restât plus longtemps. — J'ai raison, dit le chasseur d'abeilles; c'est une panthère qui chasse un troupeau devant elle, ou c'est peut-être une lutte qui s'est élevée narmi ces animaux. — Vos oreilles vous trompent, répondit le vieillard qui, du moment où ses organes avaient pu saisir les sons lointains, était resté immobile. Les enjambées sont trop longues pour être celles du buffle et trop régulières pour indiquer la terreur. Ecoutez, les voilà mainleuant dans un terrain bas où l'herbe haute amortit le son de leurs pas! Ah ! ils marchent sur la terre dure, et maintenant ils montent la colline et viennent droit à nous. Ils seront ici avant que vous ayez le temps de trouver un abri. — Venez, Hélène, s'ecria le jeune homme en prenant sa compagne par la main; essayons de gagner le camp. — Trop tard! trop lard! s'écria le Trappeur; les voilà devant nous; c'est une bande infernale de ces maudits Sioux; je les reconnais à leur mine de voleurs et à la manière dont ils galopent à la débandade. — Sioux ou diables, ils trouveront en nous des hommes, dit le chasseur d'abeilles, d'un air aussi résolu que s'il eût commandé une troupe supérieure en nombre et d'un courage égal au sien. Vous avez une carabine, vieillard, et vc^s brûlerez bien une

amorce en faveur d'une jeune fille chrétienne? — Ventre à terre... Cachez-vou.-: là tous les deux, dit le Trappeur à voix basse, en leur montrant un endroit où l'herbe était plus haute et plus épaisse. Jeune insensé, vous n'avez pas le temps de fuir, et nous ne sommes pas en nombre pour combattre. Cacheï-vous donc, si vous attachez quelque prix à cette jeune femme, et si votre propre vie vous est chère !

Ses remontrances, appuyées d'un geste prompt et énergique, obtinrent une obéissance que l'occasion exigeait La lune était descendue derrière un rideau de nuages minces et vaporeux qui bordaient l'horizon, laissant tout juste de sa clarté faible et vacillante ce qu'il en fallait pour rendre les objets visibles, et révéler obscurément leurs formes et leurs proportions. Le Trappeur, en exerçant sur ses compagnons cette sorte d'influence que l'expérience et la résolution obtiennent habituellement dans les circonstances critiques, avait réussi à les cacher dans l'herbe; et, à l'aide des faibles rayons ds l'astre de plus en plus obscurci, il pouvait suivre les mouvements de la troupe désordonnée qui, semblable à une bande de fous furieux, accouraiten droite ligne de leur côté. Une masse d'hommes ou plutôt de démons se livrant à leurs nocturnes ébats dans la plaine lugubre, s'approchaient effectivement avec une rapidité effrayante, et dans une direction qui faisait craindre que quelques-uns d'entre eux, pour le moins, ne passassent à l'endroit où se trouvaient le Trappeur et ses compagnons. Par intervalle, le bruit des pas des chevaux résonnait à leurs oreilles, apporté par le vent du soir; puis la marche de l'ennemi à travers l'herbe d'automne, épaisse et couverte de rosée, devenait légère et silencieuse, et cette circonstance ajoutait encore au fantastiiiue du spectacle. Le Trappeur, qui avait appelé son chien, et l'avait fait coucher à côté de lui, se mit aussi à genoux dans l'herbe, tenant un œil vigilant sur les Sioux, tandis que sa viiix calmait les terreurs de la jeuiu fille et retenait l'impatience du jeune homme. — Il y a plus de trente de ces misérables, ou il n'y en a pas un L dit-il par une sorte de commentaire épisodique. Oui, oui, les voilà qui se dirigent du côté de la rivière. ..Silence, Hector... silence... Non, les voici qui reviennent de ce côté... On dirait que les voleurs ne savent pas eux-mêmes où ils vont! Si nous étions seulement six, mon garçon, quelle belle embuscade en ce même endroit!... De la prudence, de la prudence, mon enfant; bais.sez-vous davantage... D'ailleurs je ne suis pas certain que nous ayons le droit de les attaquer, attendu qu'ils ne nous ont fait aucun mal... Les voilà qui prennent de nouveau la direction de la rivière.. . Non, ils gravissent la hauteur... Tenous-nous aussi tranquilles que si le souffle avait quitté nos corps.

Tout en parlant ainsi, le vieillard s'enfonça dans l'herbe, où il resta immobile, et l'instant d'après, une troupe de cavaliers sauvages caracola tout auprès, et passa avec une rapidité silencieuse, qui eut pu les faire prendre jiour des spectres. Leurs formes noires et incertaines avaient déjà disparu, lorsque le Trappeur s'aventurï de nouveau à lever la tète au niveau du sommet des herbes, reconi mandant en même temps à ses compagnons de garder leur positiu.' ainsi que le silence. —Ils descendent'la hauteur du côté du cam[ reprit le Trappeur; non, ils font halle en bas, et se réunisseik. comme un troupeau de daims, pour tenir conseil. Par le Seigneur, ils reviennent sur leurs pas, et nous ne sommes pas encore délivrés de ces misérables !

Il regagna sa retraite, et l'instant d'après la troupe sinistre galopa en desordre au sommet de la petite colline. Il fut alors évident que les Sioux étaient revenus dans l'intention de profiter de l'élévation du terrain pour examiner l'horizon obscur. Quelquesuns mirent pied à terre, d'autres galopèrent çà et là comme des hommes occupés d'une recherche locale de grande importance. Heureusement pour les trois amis, le gazon dans lequel ils étaient cachés, non seulement les dérobait aux yeux des sauvages, mais encore empêchait que leurs chevaux, non moins indisciplinés que les maîtres, ne les foulassent aux pieds dans leurs bonds rapides et irréguliers. Enfin un Indien au visage farouche, aux formes athlétiques, qu'on pouvait prendre pour leur chef, appela les princi|)aux autour de lui, et ils tinrent conseil sans descendre de cheval. Cela se passait à deux pas de l'endroit où le Trappeur et ses compagnons étaient cachés. Le jeune homme ayant levé les yeux, et vu l'air féroce et menaçant de ce groupe qui s'augmentait à chaque instani de quelque nouvelle figure encore plus effiayante que les premières, porta la main à son fusil par un mouvement mucliiiial, le releva, et allait l'armer. A côlé de lui, lajeune fille, cédant à un sentiment naturel à son sexe, cacha sa tète dans l'herbe, le lai.ssaiit libre de suivre l'impulsion de son caractère bouillant, mais le vieillard lui dit à l'oreille d'un ton grave : — Le bruit du ressort est aussi familier à ces coquins que le son de la trompette à un soldat. Kenieltez votre fusil a terre... Si les rayons de la lune venaient à se refléter sur le canon, ces diables ne manqueraient pas de l'apercevoir, car ils ont des yeux aussi perçants que ceux d'un serpent noir. Le plus petit mouvement ferait tomber sur nous une grêle de floches.... Le chasseur d'abtiiles resta immobile et silencieux Mais il faisait encore assez clair pour que son compagnon put se convaincre jiar le sourcM froncé et le leg^rd meua^ant du jeune homme, que U <»p-

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES

♦iiro rût coxW cher aux sauvages. Voyant qu'on n écoutait pas ses ccuist'ils. 11- Trappeur prit ses mesures en conséquence, et altendit le résultat avec la résijînation qui le raraclérisait. l'endaiilce temps li's Sioux, car la safiacité du vieillard ne s'était pas trompée en diintiaut ce nom ;\ses dangereux voisins, avaienlterniinéleurconsultalioii, et s'étaient dispersés de nouveau, comme s'ils eussent été à la recherche de quelque objet caché. — Les marauds ont entendu Hector, dit tout lias le ïrapjteur, et leurs oreilles sont trop exercées p.iur se tromper sur la distance. Tenez-vous caché, mon garçon, tine7.-vous caché, la tète contre terre, comme un chien qui dort.— Meltons-nnus plutôt sur nos pieds, et lions-nous à notre courage, répondit son impatient compagnon.

Il allait continuer, lorsque, sentant une main se poser rudement sur son épaule, il leva les yeux, et vit le visage farouche d'un Indi M qui le regardait d'un air menaçant. Nonobstant sa surprise et le désavantage de sa position, le jeune homme n'était pas disposé à se laisser iiremlro facilement. Plus prompt que l'éclair de sa carabine, il fit uu bond qui le mit sur ses jambes, et saisit à la gorge siui adversaire avec une vigueur qui aurait bientôt terminé la lutte, lorsqu'il sentit le bras du Trappeur s'enlacer autour de lui, et opposer à tous ses efforts une vigueur peu inférieure à la sienne. Avant qu'il eût pu reprochera son compagnon cette trahison apparente, une douzaine de Sioux était autour d'eux, et ils furent obhgés tous les trois de se rendre [u-isonniers.

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