CHAPITRE VI
L'Anglo-Américaln répète volontiers, non sans quelque apparence déraison, que l'ori'jine de sa nation est lilus honorable que celle d'aucun peuple connu dans l'histoire. Quelles qu'aient pu être les faiblesses des colons primitifs, il est rare qu'on leur ait contesté leurs vertus. S'ils étaient superstitieux, ils étaient sincèrement pieux, et conséquemment probes. Les descendants de ces hommes simples et loyaux ont dédaigné les nnoyens artificiels par lesqu'Ms on perpétue les honneurs dans les familles, et ils y ont substitué une base qui souoiel l'individu lui-même à l'appréciation de l'opinion publique, sans considérer le moins du monde ses ancêtres. Oiie modér.itifvn, cptie abnégation on ce sens commun, suivant le nom qu'on jugea propos de lui doiuier,a fait quelquefois imputer à la nation nue basse origine. Si la chose en valait la peine, on parviendrait à prouver néanmoins qu'un grand nombre de noms illustres de la more-patrie se retrouvent, maintenant encore, dans ses ci-devant colonies, et ceux qui .se sont occupés de cette matière peu importante savent que les descendants directs de plus d'une branche présumée éteinte, et que la politique de l'Angleterre a jugé convenable de continuer par des collatéraux, remplissent maintenant les simples devoirs de citoyens au sein de notre république. La more-ruche est restée stalionnaire, et les abeilles qui voltigent autour de sa vénérable enceinte réclament la distinction futile d'une antique origine, sans faire attention àlalragilité de leur demeure et au sort en viable des nombreux et vigoureux essaims qui sont allés au loin cueillir les doux sucs d'un monde vierge. Mais cette haute di-;cussion appartient iilutôt au politique et à l'historien qu'à l'hiiinble narrateur d'incidents domestiques; nous nous bornerons doue à des considérations qui tiennent plus particulièrement à notre sujet.
Quoique le citoyen des Etats-Unis puisse s'enorgueillir d'une origine aussi respectable, il est loin d'être exempt des peines portées contretoiitelaraoehuinaine.ee tribut de privations que les peuples semblent condamnés à payer aux autels de Cérès, avant d'être admis à la jouissance de tous ses dons, on peut dire qu'en Amérique il est acquitté par les descendants après que les pores eux-mêmes ont pu s'y soustraire. La marche de notre civilisation a iine grande analogie avec ci'lle des événements à venir dont on a dit qu'ils i»rojeltent leur ombre devant eux. Les gradations sociales, depuis l'état d'extrême civilisation jusqu'à celui qui apnroche de la barbarie, s'échelonnent à partir du centre des États-Unis, siège de l'opulence, du luxe et des arts, jusqu'à nos frontières lointaines toujours reculant devant les pas de l'homme, comme ces mobiles vapeurs qui précèdent la venue de l'astre du jour. Là. et seulement là se rencontre cette classe d'hommes, disséminés au loin quoique peu nombreux, qu'on peut comparer à ceux qui dans l'ancien monde ont frayé la route aux progrès intellectuels dis nations. Il existe entre l'.Xinérieain des frontières et le défricheur d'idées en l-urnpe une ressemblance singulière, sans être tnijours uniforme. On peut dire que tons deux sont libres dntoute entrave, celui-ci étant au-dessus des lois, et l'autre hors de leur portée; braves, parce qu'ils ont connu les dangers; fiers, parce qu'ils sont indi'pen lants; el vindicajifs, parce que chacun ilans sa sphère n'a que lui-même pour défenseur. Il serait injuste de pousser plus loin le parallèle. L'habitant de n.i< t'rontièresest irrcligicmx, en ce sens seulement qu'il croit d'après la tradition doses pères, que la religion ne consiste pasdans de vaines formes.
LA PRAIRIE
Il ne connaît point de distinction de castes ; et il n'en pourrait établir, car il est la dernière conséquence et non la base d'un système social. On verra dans le cours de cette narration, comment ces qualités diverses se manifestent chez quelques-uns des individus de cette classe où elles sont le plus fortement empreintes.
Ismaël Bush avait passé la totalité de sa vie, c'est-à-dire plus de cinquante ans, sur les frontières de la société américaine. 11 se vanlait de n'avoir jamais établi son domicile dans un endroit où il ne lui fût pas libre d'abattre tous les arbres que du seuil de sa porte son ijL'il pouvait découvrir; d'avoir rarement laissé pénétrer les représentants de là loi dans ses plantations, et de n'avoir jamais entendu volontairement le son de la cloche d'une église. Ses efïbrta excédaient rarement ses besoins, qui étaient ceux des gens de sa classe, et auxquels il manquait rarement de pourvoir. 11 n'avait de respect que pour une seule science, celle de la médecine, parce qu'il était étranger à toute application de l'intelligence qui n'avait pas les sens pour objet. Par déférence pour cette branche spéciale de connaissances, il avait prêté l'oreille aux propositions d'un médecin que son goût pour l'histoire naturelle poussait à profiter des inclinations migratoires d'ismaël Bush. 11 avait cordialement admis le docteur dans sa famille, ou plutôt sous sa protection, et ils avaient voyagé ensemble jusqu'à cet endroit de la Prairie, dans la plus parfaite intelligence. Ismaël même se félicitait fréquemment avec sa femme d'avoir un compagnon de voyage dont la présence serait si utile dans leur nouveau séjour quel qu'il fût, jusqu'à ce que la famille fût complètement acclimatée. 'Toutefois les occupations du naturaliste l'éloignaient, quelquefois pendant plusieurs jours, de la route directe de l'émigrant, qui semblait n'avoir habituellement d'autre guide que le soleil. Bien des gens se seraient trouvés heureux d'avoir été absents lors de l'invasion périlleuse des Sioux, ce qui était arrivé en effet à Obed Bat (ou, comme il aimait beaucoup à s'entendre appeler, Battius), docteur en médecine, membre de plusieurs sociétés savantes américaines, l'aventureux naturaliste en question.
Quoique la nature indolente d'ismaël n'eût pas été complètement réveillée, il n'en était pas moins vive[Dent choqué des libertés qu'on venait de prendre avec sa propriété. Toutefois il s'endormit, parce que c'était l'heure fixée pour le sommeil, et parce qu'il savait cnrabien seraient inutiles maintenant tous les eftorts qu'il pourrait faire pour recouvrer ses animaux. 11 connaissait aussi trop bien sa situation présente pour s'exposer à perdre ce qui lui restait en essayant de reprendre ce qu'il avait perdu. Les sauvages habitants de la Prairie étaient grands amateurs de chevaux, mais leur goût pour un grand nombre d'autres articles restés encore en la possession des voyageurs, n'était pas moins connu. C'était un stratagème fort communément employé de disperser les troupeaux afin de profiter du désordre. Mais sur ce point spécial, Mahtori n'avait pas suffisamment évalué la prudence de l'homme qu'il avait attaqué. On a déjà vu avec quel flegme l'émigrant avait appris son désastre, il nous reste maintenant à faire connaître les résultats de ses mûres délibérations. Quoiqu'il y eût dans lecara|i plus d'un œil lent à se fermer, et plus d'une oreille attentive au moindre bruit, un calme profond continua d'y régner pendant le reste de la nuit. I.e silence et la fatigue remplirent leur office accoutumé , et avant l'aurore tout dormait, à l'exception des sentinelles. Comment ces indolents factionnaires s'acquittèrent-ils de leur devoir postérieurement à l'attaque des Sioux, c'est ce qu'on n'a jamais su, attendu qu'il n'arriva rien qui pût signaler leur paresse ou leur vigilance. .Niais au moment où l'aube parut, et quand le ciel vint à refléchir cette lueur blanchâtre sur la plaine assombrie, le frais visage d'Hélène, où restaient néanmoins encore des signes d'inquiétude et d'effroi, parut au-dessus de la masse confuse que formaient les enfants endormis; car c'était au milieu d'eux qu'elle s'était glissée lors de son retour furtif au camp. Se levant avec précaution, elle passa légèrement entre les corps étendus à terre, et d'un pas toujours circonspect, se dirigea jusqu'aux limites du campement. Là elle s'arrêta pour écouter ; longtemps avant que les yeux appesantis des sentinelles eussent le temps de distinguer sa taille légère, elle s'était déjà glissée dans la prairie et bientôt elle attint le sommet de l'éminence voisine. Alors Hélène prêta longtemps et attentivement l'oreille; mais c'était pour entendre de tout autres sons que le souffle de l'air du matin qui agitait faiblement l'herbe à ses pieds. Elle songeait à revenir sur ses pas, trompée dans son attente, lorsqu'un bruit de pas troubla le silence de la prairie. Elle s'avança aussitôt et vit à quelque dislance se dessiner un individu qui gravissait l'éminence du côté opposé au camp, et paraissait l'avoir aperçue elle-même. Déjà elle avait prononcé le nom de Paul, et déjà elle commençait à lui adresser la parole avec cette vivacité qu'une affection satisfaite donne à la voix de la femme, quand tout -à-coup la jeune fille recula confuse et dit froidement : — Je ne m'attendais pas, docteur, à vous voir à pareille heure. — Toutes les heures et toutes les saisons, ma bonne Hélène, sont indifférentes au véritable ami de la nature, répondit un petit homme, d'une taille frêle, d'une activité extraordinaire, un peu sur le retour de l'âge, et dont le vêtement olTrait un bizarre mélange d'étoffes de laine et de peaux. XI s'approcha d'elle avec la familiarité d'une vieille connaissance,
et ajouta : — Celui qui ne sait rien admirer, à la lueur de ce crépuscule, ignore une grande portion des jouissances que lui offre le Seigneur. — Vous avez raisou , dit Hélène qui se rappela soudain la nécessité de justifiersa présence hors du camp à cette heure indue; je sais des gens qui trouvent à la terre un aspect plus agréable , contemplée pendant la nuit que vue à la lumière du plus brillant soleil. — Ah ! ce sont des gens chez qui l'organe de la vue est trop convexe. Mais celui qui veut étudier les habitudes actives de la race féline, ou de la variété des albinos, doit sortir à cette heure. Je suis persuadé qu'il y a des hommes qui préfèrent regarder les objets au crépuscule par la simple raison qu'ils voient mieux à cette heure de la journée. — Est-ce par ce motif que vous vous mettez si souvent en campagne pendant la nuit? — Je sors pendant la nuit, ma chère enfant , parce que la terre , dans ses révolutions diverses , ne laisse la lumière du soleil que la moitié du temps sur un méridien donné et parce que ma besogne ne peut s'effectuer qu'en douze ou quinze heures consécutives. Or, j'ai été deux jours absent de la fami'ip. à la recherche d'une plante connue pour exister sur les bords des affluents de la Platte, et dans cet intervalle je n'ai pas vu un brin d'herbe que je ne l'aie dénommé et classé. — Vous avez eu du malheur, docteur, mais... — Du malheur! répéta le petit homme en se rapprochant encore davantage d'Helene , et en produisant ses tablettes avec un air de triomphe étrangement mêlé d'une humilité affectée ; non , non , miss Hélène ! je suis loin d'êlie à plaindre , à moins qu'on ne plaigne un homme dont la fortune est faite , dont la réputation peut être considérée comme établie pour toujours , dont le nom ira à la postérité avec celui de Biilfon ; que dis-je , Buffon? un compilateur, un savant qui a fondé sa gloire sur les travaux des autres ! Non, je marcherai de pair, pari passa, avec le Suédois Solander, qui acheta sa science à force de sueurs et de privations!— Avez-vous découvert une mine, docteur Bat? — Bien plus qu'une mine , un trésor monnayé, ma fille, et qui peut avoir cours immédiatement. Ecoutez Apres mes recherches infructueuses, je m'occupais à décrire l'angle nécessaire pour intersecter la ligne de la marche de votre oncle, quand j'entendis un son semblable à l'explosion [iroduite par des armes à feu. — Oui , s'écria vivement Hélène; une alerte!.. — Et vous me crûtes perdu, continua l'homme de science troii préoccupé de ses propres idées pour comprendre le sens de cette interruption ; mais il n'y avait rien à craindre de pareil. Je traçai ma base : à l'aide du calcul je connaissais la longueur de la perpi?ndiculaire, et pour tirer l'hypolénuse , je n'avais plus qu'à former mon angle. Je conjecturai que c'était pour m'appelcr qu'on faisait des décharges de niousqueterie ; je changeai donc de route et marchai dans la direction du bruit, non que j'ajoute plus de foi ou même autant de foi aux rapports des sons qu'aux calculs mathématiques^ mais je craignais que quelques-uns des enfants n'eussent besoin de mes services. — Us sont tous heureusement... — Ecoutez ! interrompit le docteur oubliant déjà sa sollicitude [lassaçère pour ses malades, et ne songeant plus qu'à l'objet bien autrement important qui le préoccupait. J'avais traversé une vaste étendue de prairie ; car le son est porté à une grande distance lorsque peu d'obstacles l'arrêtent , quand j'entendis un bruit de pas, comme ceux des bisons frappant la terre de leurs pieds Alors je vis de loin une troupe de quadrupèdes qui montaient et descendaient les collines; animaux qui n'auraient jamais été ni connus ni décrits, sans le fortuné hasard qui les offrit à ma vue. L'un d'eux , et c'était un noble spécimen, s'était dans sa course un peu écarté de ses compagnons. Le troupeau s'étaut dirigé de mon côté, l'animal solitaire suivit l'impulsion donnée , ce qui le conduisit à cinquante pas de l'endroit où je me tenais. Je profitai de l'occasion , et grâce à mon briquet et à ma lampe, je le décrivis sur le lieu même. En ce moment, Hélène, j'aurais donné mille dollars pour un seul coup de la carabine de l'un de nos garçons. — Vous portez un pistolet , docteur, pourquoi n'en avoir pas fait usage? dit la jeune lille avec distraction, pendant que ses regards inquiets erraient sur la Prairie; mais elle restait à la même place et ne demandait pas mieux que d'y être retenue. — Il n'est chargé que de particules de plomb extrèmertient fines ; il n'est adapté qu'à la destruction des gros insectes et des reptiles. Non, je fis beaucoup mieux que d'entreprendre un combat dont je ne serais pas sorti vainqueur : je couchai cet événement sur mon journal, en notant toutes les particularités avec lap.'éclision nécessaire à la science. Je vais, Hélène, vous en donner lecture ;vous êtes une bonne fille, vous aimez l'étude, et eu retenant ce que vous apprenez de cette manière , vous pouvez rendre de grands services à la science dans lecasoùil m'arriverait quelque malheur. En effet, ma chère Hélène, ma profession a se^ dangers comme celle du guerrier. Cette nuit raême,ajouta-t-ilen jetant involontairement un regard derrière lui, le principe de la vie a été en grand danger et à failli s'éteindre. — Et quelle en a été la cause? — Le monstre que j'avais découvert. Il s'est approché de moi, et à mesure que je reculais il continuait à avancer. J'ai la conviction que je ne dois la vie qu'à ma petite lam[ie. Tout en écrivant , je la tenais entre la bêle et moi, et elle me servait tout à la fois de luminaire et de bouclier. Mais vous allez entendre la description de l'aniinal, et alors vous Durrez juger des risques que nous autres promoteurs
LES \TJLLÉ1':S LlTTftllAIIlES ILLUSTRÉES.
de la sriftncc, nous courons chaque jour pour le service du genre
"lo" n^^li'ralistc ouvrit alors ses tablettes et entreprit de lire du mieux qu'il put , à la dmitouse clarté que le firmament projetait sur !a nlaiuo; touti'fois il crut devoir faire précéder sa lecture de quelmies mois d'intro.lurtion. — Ecoutez, ma fille, et vous saurez de quci Irésor j'ai eu le bonheur d'enrichir les pages do l'histoire naturelle. — Est-ce donc une créature de votre invention ? répondit Hélène, interrompant ses inutiles recherches, et tournant tout à coup sur l'homme sciculifiquc ses grands yeux bleus remplis d'une malice enjouée, comme pour s'amuser du faible du d(icteur. — E<t-il au pouvoir de l'homme de ilonucr la vie à la matière? Pliit à Dieu qn'il en fût ainsi! vous ne tarderiez pas à voir une hhloria nattiralis americana qui ferait la nique aux impudents imitateurs du Français Buffon! 11 v aurait de grands perfectionncmentsà effectuer dans la formation 'de tous les quadrupèdes , de ceux-là surtout qui ont le don de l'agilité. Deux des membres inférieurs devraient ôtre établis d'après le principe du levier ; ce pourrait être des roues telles qu'on les fait à présent; cependant je suis encore incertain si ce perfectionnement devrait s'appliquer aux ])atles de devant ou de derrière , d'autant plus que j'ignore aussi , des deux efforts d'action et d'impulsion , quel est celui qui exige la plus grande force musculaire. On pourrait, par une exsudation naturelle de l'animal, vaincre la difficulté du frottement et obtenir une force beaucoup pins grande. Mais tout cela est sans objet, du moins pour le moment^ ajouta-t-il avec un soupir; puis rapprochant ses tablettes de ses yeux, il se mita lire à haute voix ce qui suit : «6 octobre t SOS... C'est tout bonnement la date que , j'ose le dire, vous savez tout aussi bien que moi... Quadriipèdo vu à la clarté <les étoiles , et à l'aide d'une lampe de poche, dans les Prairies de l'Amérique septentrionale... Pour la latitude et le méridien, voir le journal... Genns , inconnu : en conséquence nommé, d'après l'auteur de la découverte {Bat, chauve-souris), et l'heureuse coïncidence qui l'a fait découvrir le .soir, Vexonlitio horribilis americanus. Dimensions (par estimation) , dans sa plus urande hmguour, onze pieds ; hauteur, six pieds; Ute droite ; normes expansives ; i/'-wcc expressifs et fiers; (ie»<s en scie et abondantes; queun horizontale, flottante et légèrement /t,-- Itnet pieds grands et velus; tn/ons crochus, longs et dangereux; oreilles imperceptibles ; cornes longues , divergentes et formidables; couleur gris-cendré avec des taches ardentes; t>o!x sonore , martiale , effrayante ; habil.udes aggrégatives , carnivores , farouches. Voilà', s'écria Obed , quanil il eut terminé cette description pompeuse', voilà un auimal qui va très probablemcntdispuler au liou son titre de roi des animaux. — Je n'ai pas compris tout ce que vous venez de dire, docteur Battius, répondit la malicieuse Hélène qui connaissait le faible du philosophe, et se plaisait à lui donner un titre qu'il aimait tant à entendre ; mais si la prairie est infestée de pareils animaux, je n'oserai plus m'aventurer hors du camp. — Vous avez bien raison , dit le naturaliste en se rapprochant d'elle, et eu baissant la voix de manière à trahir un défaut d'assurance plus manifeste qu'il ne l'eût désiré. Jamais mon système nerveux n'avait été soumis à pareille épreuve. Il y eut un moment , je l'avoue, où le fortiter in rc chancela devant un aussi terrible ennemi , mais l'aniourde lascieuce me.soiiliutetjesortistriomphaut. —Votre langage est si différent de celui que nous parlonsdans le Téuessée ,ditHélène en .s'tffforçantdcgarder son .sérieux, que je ne puistrop bien vousconipi'cndre. Si je ne me trompe, vous voulez dire que vous vous êtes senti un peu cœur de poule. — Comparaison absurde qui provient de l'ignorance où nous souimcs sur la coustilution de ce bipède. Le cœur d'une poule est dans une juste proportion avec ses autres organes, et la femelle du gallinacée est dans l'état de nature uu oiseau courageux. Hélène, ajoula-t-il d'un air si solennel qu'il fit quelque impression sur la jeune fille attentive , j'ai été pousuivi, relancé et mis dans un péril sur lequel je dédaigne d'insister... Que vois-je?
Hélène tressaillit; car le sérieux et la naïve sincérité de sou compagnon avaient produit même sur .son esprit dispo.sé à l'eujrjuement un certain degr- de crédulité. Regardant du côté que lui indiquait le docteur , elle vit effectivement un uniiual qui courait dans la prairie, et s'approchait rapidement de l'endroit où ils étaimit. Le jour n'était pas encore assez avancé pour qu'elle pût distinguer sa forme et son espèce, mais elle en voyait assez pour prcsuiiier que ce devait être qiif^lque animal sauvage et redoutable. — Il vient , il vient! s'écria le docteur en portant inaehinaleinenl la main sur des tablettes pemlant que ses jauil»s treuiblaieut sous lui , et (pi'il fai- .sait tous ses efforts pour les ran'ermir un peu. Maintenant, Hélène, la fortune m'offre une occasion f.ivorable pour ciuriger les erreurs que j'ai pu commettre dans une desciipliou faite au clair de la lune... Voyons un peu... Couleur gris-cendré... point d'oreilles... cornes d'une excessive longueur.
Sa voix treinblaute (!t sa main incertaine furent tout-à-coup arrêtées par un rugissenienl on plutôt par un cri de. l'animal, a.sser, terrible pour iutiiniiler un C(eur plus courageux que celui du naluralible. Ce cri s(! prolongea dans la prairie eu eadeuees sauvages et étranges, auxquelles succéda ua sLleucc que vint seulcmeul inter-
rompre un franc et cordial éclat de rire, parti de la bouche harnumieiise d'Hélène Wadc. En même temps le naturaliste restait muet d'étonnement, et un àiie venait le flairer, sans qu'il fit la moindre résistance , ou qu'il tentât à son approche son fameux bouclier de lumière. — C'est votre âiie en (lersonne! s'écria Hélène, dès qu'il lui fut possible de retrouver la parole ; c'est votre patiente et laborieuse monture.
Le docteur promena dos yeux hagards de l'âne à la jeune fille, et de la jeune filliî à l'âne, sans laisser échapper aucune autre expression de son élonnement. — Refuserez-vous de reconnaître un animal qui vous a rendu de si longs services? continua Hélène sans pouvoir réprimer toul-à-fait sa gaieté; un animal qui vous a si doucement jiorté et qui , je vous l'ai entendu dire cent fois, était aimé de vous comme un frère ! — Asinus donieslicus ! s'écria le docteur, reprenant haleine comme un bonuiie qui avait failli être suffoqué. Le genre ne saurait être douteux, et je soutiendrai toujours que cet animal n'app.irtienl pas à l'espèce chevaline. C'est indubitablenient Wisinus lui-même, Hélène Wade , mais ce n'est pas le vespertilio hiirrihilis de la prairie! Je vous assure, jeune ûlle, que ce sont des animaux bleu différents, et diversement caractérises sur tous les points importants. Celui-là était carnivore, ajouta-t-il , en jetant « les yeux sur la page ouverte de ses tablettes ; celui-ci est granivore : habitudes farouches; ho6t<u(/ps patienti'S , sobres; oreilles ini|ierceplibles; oreilles allongées; cornes divergentes , elc ; cornes nulles.
Il fut interrompu par un nouvel éclat de rire d'Hélène, qui le rappela uu peu à lui-même. — L'image du vespertilio était encore sur la rétine, dit l'investigateur émerveillé des secrets de la nature, avec une intention tant soit peu apologétique, et dans ma distraction, j'ai piis mon fidèle animal pour le monstre nocturne. Toutefois je m'étonne grandement de voir mon âne courir ainsi par les champs.
Hélène lui fit alors le récit détaillé de l'attaque et de .ses résultats. Elle décrivit la manière dont les animaux effrayés s'étaient précipités hors du camp et dispensés dans la prairie. Sans s'exprimer en termes précis, elle eut soin de faire naître dans l'esprit du docteur la trè.s forte probabilité que ce qu'il avait pris pour des bétes sauvages, n'était autre chose que le troupeau fugitif d'Ismaël; elle termina par des lamentations sur cette perte, et par quelques remarques très naturelles sur la position critique qui en résulterait pour la famille. Le naturaliste l'écouta dans un étonnenient silencieux, sans interrompre son récit et .sans laisser échapper une seule exclamation de surprise. Toutefois, l'œil perçant de la jeune fille observa que, tandis qu'elle parlait, la page importante fut arrachée des tablettes: ainsi, l'illusion du naturaliste s'était entièrement dissipée. Depuis ce moment, le monde savant n'a pas entendu parler du vespertilio horrV'iiis americanus, et les sciences naturelles ont irrévocablement perdu un important anneau de cette grande chaîne animée qui joint, dit-on, le ciel et la terre, et dans laquelle la place de l'homme est, à ce qu'on assure, si rapprochée de celle du singe. Lorsque le docteur Bat fut instruit de toutes les circonstances de l'attaque, sa sollicitude prit une direction différente. Il avait laissé sous la garde d'Ismaël divers in-fcdio et certaines boîtes contenant des spécimens botaniques et des animaux empaillés; et une idée vint tout-à-coup luire à son esprit, c'est que des maraudeurs aussi adroits que les Sioux n'avaient pu manquer cette occasion de le dépouiller de ses trésors. Tout ce qu'Hélène put dire pour calmer ses appréhensions fut inutile, et ils se séparèrent , lui pour se délivrer de ses doutes et de ses craintes, elle pour regagner mystérieusement, comme elle en était sortie, la tente silencieuse et solitaire.