‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 39 sur 253 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les voyageurs étaient entreles mains d'un peuplequ'on peut appeler, sans exagération, les Ismaélites des déserts américains. De temps iiuméinorial, les Sioux s'étaient rendus redoutables à leurs voisins des Prairies, et aujourd'hui même où l'iutluence et l'autorité d'un gouvernement civilisé commencent à se faire sentir autour d'eux, on Icsciinsidère comme une race perfide et dangereuse. A l'époque de nuire, liistoirL; c'était pis encore, et bien peu de blancs osaient s'avi'iilurer dans les régions lointaines et périlleuses qu'on savait habilées par une tribu si pcriide. Malgré la soumission paisible du Trappeur, il connaissait parfaitement l'espèce de gens au pouvoir desquels il était tombé. Toutefois en voyant le vieillard se laisser dévaliser sans murmure, il eilt été difficile de décider si c'était la crainte, le calcul ou la résignation qui déterminait intérieurement sa conduite. Loin d'opposer aucune remontrance à la manière rude et violente dont ses vainqueurs faisaient les perquisitions d'usage, il .-.lia même au-devant de leur cupidité, en présentant de lui-même niix chefs les objets qu'il croyait pouvoir leur être le plus agréables. De sou côté, Paul Hover, qui ne s'était rendu qu'à la force, manifsta une excessive répugnance à se soumettre aux libertés brutales qu'on se pernietlait sur sa personne et sur ce qui lui appartenait. 11 donna même, pendant ce procédé sommaire, des preuves non équivo(|ues de son mécontentement, et, plus d'une fois;- il se fût laissé emporter à une résistance ouverte et désespérée, sans les avertissements et les supplications de la tremblante Hélène, qui, attachée à ses côtés, lui montrait par l'expression de ses regards, qu'elle comptait avant tout sur sa prudence.

Les Indiens n'eurent pas plus tôt enlevé à leurs captifs leurs armes et curs munitions, ainsi que quelques articles de toilette de peu d'utilité et de moindre valeur encore, qu'ils parurent disposés à leur aecoi'der un moment de répit. Une affaire plus importante les occupait, et exigeait leur attention immédiate. Une autre consultation des chefs eut lieu, et, à eu juger par la vivacité et la véhémence de qu<lques orateurs, il était évident que les guerriers ne regardaient linint Imir victoire comme complète.

Le Trappeur, qui ciltendait assez leur langage pour comprendre parfaitement le sujet de la discussion, dit à voix basse : — Je m'étonnerais beaucoup si les voyageurs campés près des saules n'étaient pas tirés de leur soninieil par une visite de ces mécréants. Ils sont tioi) fins pour croire qu'une femme des Visages pAles se trouve aussi loin des établissi'meiits et à pareille heure, sans avoir près d'elle quelques amis convenablement, campés. — S'ils veulent em[iort«r dans les Montagnes-Rocheuses la tribu errante d'isniacl, dit le jeune •.hasseur d'abeilles, avec une sorte de gaieté, je pardonnerai de bon cieur aux vauriens. — Paul! Paul! s'écria sa compaçjne d'un ton de reproche, vous oubliez tout! songe?, donc aux conséquences terribles?— Oui ; et pensant à ces C(Misé(iuenc<'s, Hélène, je n'ai pas voulu donner son côm|ite à ce diable rouge ! Vieux Trappeur, cette lâche affaire est votre ouvrage; mais votre métier, je pense, est de prendre dans les filets les hommes aussi bien que les bètes. — Je vous en conjure, Paul, calmez- vous... Un peu de patierici-. — lît bien! iiuisque vous le désirez, Hélène, j'en ferai l'essai, répondit le jeuui; homme, en s'efloiçant de comprimer sa bib; ; mais vous savez que la mauvaise liouicur dans Icscotltrc-tcmps fait partie de la re-

ligion d'un homme de Kentucky. — Je crains que vos amis là-ba» n'échappent point aux regards de ces marauds, continua le Trap peur aussi froidement que s'il n'eiît point entendu une .syllabe de ce qui venait de se dire. Ils sentent le butin, et il serait aussi difficile de leur faire perdre leur piste que d'ôter à un chien de chasse celle du gibier. — N'y a-t-il donc rien à faire? demanda Hélène d'un t(Ui sup|>liant qui prouvait la vivacité de .son inquiétude — Il ne serait pas difficile d'appeler d'une voix as.sez haute [lour faire croire au vieux Ismaël que les loups sont dans son trou|ieau, répondit Paul ; dans cette plaine je puis ihe faire entendre à un mille de distance, et son camp n'est qu'à un quart de mille d'ici. - Oui, et l'on vous assommera pour votre peine, répondit le Trappeur: Non, non, il faut opposer la ruse à la ruse, ou les bandits vont massacrer la famille entière. — Massacrer!... non, U'in; il n'y aurait point de massacre. Ismaël aime tant à voyager qu'il verrait très volontiers l'autre mer; mais le vieux drôle n'est pas du tout préjiaré à entreprendre uu plus grand voyage! je brûlerais volontiers une a.Tiorce jiour empêcher qu'on ne le tuât tout à fait. — Sa troupe est nombreuse et bien armée; pensez-vous qu'ils puissent se défendre?

— Ecoutez, vieux Trappeur... il y a peu d'hoiiimes qui aiment moins que moi Ism.iël Bush et ses .sept fils au corps de fer ; mais je ne suis pas homme .i calomnier même un cha.sseur au petit plomb, fùt-il du Ténessée. Il y a autant de vrai courage parmi eux que dans toute autre famille du ICentucky : c'est une race qui a de gros os et d'excellentes charnières; et iiermettez-nioidevous diroque celui qui Voudra prendre lour mesure h terre ne devra pas être manchot —

— Chut! les sauvagei ont fini leur dé'libéralicm, et sont prêts à mettre à exécution leur maudit projet : patience, les choses peuvent encore tourner en faveur de vos amis. — Araij! n'appelez mon ami aucun de cette race, si vous faites le moindre cas de mon affection ! Ce que je dis en leur faveur provient moins de l'amitié que je leur porte qiu; d'un sentiment d'équité. — Je croyais que la jeune femme était des leurs, répondit l'autre un peu sech(>ment ! mais il n'y a pas d'offense quand il n'y a pas eu intention d'offenser.

Hélène mit de nouveau la main sur la bouche de Paul qui allait répondre, et d'une voix douce et conciliante elle se chargea ellemême de ce soin. — Nous devons tous être de la même famille, ditelle, quand il est en notre pouvoir de nous servir les uns les autres. Honnête vieillard, nous nous en remettons enlièiement à votre expérience pour découvrir le moyen d'instruin' nos amis du danger qu'ils courent. — Cela ne siTa pas inutile en effet, murmurij en riant le chasseur d'abeilles, si les garçons se mettent à travailler comme il faut les peaux rouges.

Il fut interrompu pur un mouvement général qui se fit alors dans la troupe; tousles Indiens mirent pied à terre et confièrent leurs chevaux à trois ou quatre d'entre eux, qui furent également i hargés de veiller sur les prisonniers. Us se formèrent alors en cercle autour d'un guerrier qui paraissait exercer le commandement; et à un signal donné, ils s'avancèrent d'un pas lent et circonspect, chacun s'éloignaiit en ligne droite et conscquemraent divergente. Bientôt leurs formes obscures se confondirent avec la teinte brune de la prairie : seulement les captifs, qui épiaient d'un œil vigilant les plus légers mouvements de leurs ennemis, voyaient de temps à autre apparaître une forme humaine qui se dessinait à l'horizon, lorsque quelque Indien plus empressé que les autres se levait de toute sa hauteur afin de voir plus loin ; mais les traces fugitives de ce cercle mouvant et s'élargis?ant toujours ne tardèrent pas à disparaître, et l'anxiété resta. Ainsi se pissèrent pliisienrs minutes pendant lesquelles les captifs croyaient à ch iquiî instant entendnî les hurlements desassaiUanfs et lescrisdn rcveils'élever simultanément dans le silence de la nuit. Mais il paraitr.iil que la recherche fut infructueuse; car au bout d'une demi-heure les Indiens revinrent un à un, l'air morne et mécontent. — C'est notre tour à présent, dit le Trappeur qui observait tout. Nous allons maintenant être interrogés , et si je juge s.iinement de notre position, je suis d'avis qu'il serait sage de choisir entre muis celui qui portera la parole, afin de ne pas nous contredire. En oiilre, si l'opinion d'un vieux chasseur de quatre-vingts ans mérite quelque confiance, j'oserai dire que cet homme doit être au fait de la nature d'un Indien, et connaître aussi quelque peu leur langue... Ami, connaissez-vous l'idiome des Sioux?

— Essaimez votre ruche c(mimc' vous l'entendrez, repondit le chas« seur d'abeilli'S, dont la mauvaise humeur n'était pas calmée; vou.i) êtes excellent pour bonrdouner, cl vous n'êtes bon qu'à cola. — C'est le propre de la jeunesse d'être emportée et présiunptueuse, répondit avec calme le Trappeur; il fut un tcin|is, mon lil.*, où mon sang était, comme le vôtre, tnqi vif et trop chaml pour c<uiler paisiblement dans mes veines; mais à quoi bon. à mon âge, parler de risipies insensés et d'actes imprudents! Sous une tele grise, on doit trouver quelque cervelle, et point seulement une langue de matamore. -- Oui, oui, dit tout bas Hélène, nous avons maintenant à nous occuper ilc tout autre chosel voici l'indien qui ■vient commencer .son inti^rrogatoirc.

la jeuni' fille, avec son intelligence aiguisée par In terreur, ne s'était pas triunpée; elle parlait encore lorsqu'un grand .sauvage à demi nu s'approcha du lieu où ils étaient; après les avoir examines

LA PRAIRIE

tous trois pendant plus d'une minute dans le plus profond silence et aussi attentivement que le permettait la lueur obscure de la lune, il leur adressa la salutation d'usage avec l'intonation rude et gutturale de son idiome. Le Trappeur répondit du mieux qu'il put et de manière à se faire comprendre. Afin qu'on ne nous accuse pas de pédantisme, nous rapporterons dans notre langue la substance et, autant qu'il nous sera possible, la forme du dialogue qui s'établit entre eux.

— Les Visages pâles ont-ils donc mangé tous leurs buffles et pris les peaux de tous les castors, qu'ils viennent compter combien il en reste parmi les Paunies ? continua le sauvage après avoir laissé, par bienséance, s'écouler un moment d'intervalle avant de reprendre la parole. — Quelques-uns d'entre nous sont ici pour acheter et d'autres pour vendre, répondit le Trappeur; mais nul n'ira plus loin s'il apprend qu'il est dangereux de s'approcher de la cabane d'un Sioux. — Les Sioux sont des voleurs et habitent au milieu des neiges; pourquoi parler d'un peuple si éloigné quand nous sommes dans le pays des Paunies? — Si les Paunies sont les propriétaires de cette contrée, alors les blancs et les rouges sont ici en vertu d'un droit égal. — Les Visages paies n'ont-ils pas assez dérobe aux rouges, sans que vous veniez si loin apporter un mensonge? j'ai dit que nous sommes ici sur un terrain de chasse de ma tribu. — Mon droit d'être ici est égal au vôtre, reprit le Trappeur avec un sang-froid imperturbable; je ne dis pas tout ce que je pourrais dire... il vaut mieux me taire. Les Paunies et les blancs sont frères ; mais un Sioux n'oserait montrer sa face dans les terres des Loups-Paunies.

— Les Dahcotahs sont des hommes! s'écria le sauvage avec emportement, oubliant dans sa colère de soutenir le rôle qu'il avait pris, et désignant sa nation par le nom dont elle est le plus fiere ; les Dahcotahs (Sioux ou Tétons) ne craignent rien! Parlez; qui vous amène si loin des habitations des Visages pâles? — J'ai vu le soleil se lever et se couchi?r sur bien des conseils, et je n'ai jamais entendu que les paroles d'hommes sages : que vos chefs viinnent, et ma bouche ne sera pas fermée. — .le suis un grand chef, dit le sauvage affectant un air de dignité offensée ;,nie prenez-vous pour un Assiniboine ! Weucha est un guerrier dont on parle .souvent et dont la parole est écoutée ! — Suis-je donc un imbécille pour ne pas reconnaître un Teton des bois brCdés! dit le Trappeur d'une voix ferme et calme. Allez, il fait sombre, et vous ne voyez nas que ma tète est grise. '"

L'Indien parut alors convaincu qu'il avait employé un artifice trop grossier pour tromper un homme aussi expérimenté, et il cherchait dans son esprit quelle supercherie nouvelle il mettrait en usage pourariiver à ses fins, quand un léger mouvement qui s'opéra dans la troupe vint tout d'un coup déranger .ses projets. Jetant les yeux derrière lui, comme .s'il eût craint d'être bientôt interrompu, il dit >i'un ton moins hautain que celui qu'il avait pris d'abord : — Donnez à Weucha le lait des Longs-Couteaux, et il proclamera votre nom aux oreilles des grands hommes de sa tribu. — Allez, dit le Trappeur d'un air de méi)ris ; vos jeunes hommes prononcent le nom de Mahtori ; mes paroles sont pour les oreilles d'un chef.

Le sauvage lui jeta un cuuii d'œil qui, malgré l'obscurité, exprimait assez clairement une hostilité implacable : il alla ensuite se glisser parmi ses compagnons, désireux que la fraude qu'il avait eue en vue pour s'approprier une partie dn butin ne parvînt pas à la connaissance du chef que le Trap|>eur avait nommé. Weucha avait à jieine disfiaru qu'un guerrier d'imposante stature s'avança hors du cercle sombre, et s'arrêta devant les captifs avec cette contenance hautaine qui distingue toujours un chef indien de quelque importance ; il fut suivi de foute la troupe qui se rangea autour de lui dans un respectueux silence — La terre est vaste, commeiiça le chef après une courte pause empreinte de cetle dignité véritable si maladroitement imitée par Weucha; comment se fait-il que les enfants de mon Grand-Père blanc ne .s'y trouvent jamais à l'aise? — Quelques-uns d'entre eux, dit le Trappeur, ont entendu dire que leurs amis des prairies avaient besoin de beaucoup de choses, et ils sont venus voir si cela était vrai. D'autres aussi ont besoin d'objets que les hommes rouges sont disposés à vendre, et ils viennent olFrir à leurs amis de la poudre et des couvertures. — Des marchands traversent-ds la Grande-Rivière les mains vides? — Nos mains sont vides, parce que vos jeunes hommes ont pensé que nous étions las, cl nous ont déchargés de ce que nous portions, lis se sont trompés; je .suis vieux, mais je suis fort. — Impossible! Vos fardeaux seront tombi's dans la prairie ; montrez la place à mes jeunes hommes, afin qu'ils les ramassent avant que les Paunies les trouvent. — Le sentier qui y conduit est tortueux, et à présent il fait nuit ; c'est le moment de dormir, dit le Trappeur avec un calme parfait. Dites à vos guerriers de gravir cette éminence ; ils y trouveront de l'eau et du bois : qu'ils allument leur feu, et qu'ils se couchent les pieds chauds ; quand le soleil reparaîtra, je vous parlerai.

Un murnmre sourd, mais qui témoignait clairement un grand mécontenlement, circula dans les rangs des auditeurs attentifs, et apprit au vieillard qu'il avait manque de prudence en prot)osant une mesure qui, dans sa ^ensée, devait servir à informer le camp des voyageurs de la présence de voisins si dangereux. Toutefois Mahtori,

sans manifester le moins du monde une pareille émotion, continua sur le même ton de dignité. — Je sais, dit-il, que mon ami est,riche, qu'il a non loin d'ici un grand nombre de guerriers, et que chez lui les chevaux sont plus abondants que les chiens parmi les peaux rouges. — Vous voyez mes guerriers et mes chevaux. — Eh quoi! cette femme a-t-elle les pieds d'un Dahcotah, qu'elle puisse marcher trente milles durant dans la prairie sans tomber? Je .sais que les hommes rouges des bois font de longues marches à pied ; mais nous qui vivons dans un pays où l'œil ne peut voir d'une habitation à l'antre, nous aimons nos chevaux.

Le Trappeur hésita. Il savait fort bien que le mensonge, s'il venait à être découvert, pourrait être périlleux ; d'ailleurs son caracière s'accommodait mal de la dissimulation ; mais, se rappelant qu'il allait disposer du sort des autres non moins que du sien, il résolut de laisser les choses prendre leur cours , et le chef des Dahcotahs se tromper lui-même, s'il le voulait. — Les femmes des Sioux et celles des blancs ne sont pas du même wigwam , répondit-il d'une manière évasive. Un guerrier teton voudrait-il élever sa femme a.iw dessus de lui-même? Je sais qu'il ne le voudrait pas, et cependant j'ai entendu dire qu'il y a des pays où les conseils sont tenus par des femmes.

Un léger mouvement qui se fit de nouveau dans le cercle des Indiens apprit au Trappeur que sa déclaration était reçue avec surprise, sinon avec incrédulité. Le chef seul resta impassiLile, et ne parut nullement disposé à se relâcher de sa dignité. — Mes pères blancs, dit-il, qui demeurent près des grands lacs, ont déclaré que leurs frères vers le soleil levant ne sont pas des hommes, et je vois maintenant qu'ils n'ont point menti ! Allez !.. Qu'est-ce qu'une nation qui a pour chef une squaw? Vous êtes donc le chien et non le mari de cette femme? — Ni l'un ni l'autre ; je n'ai vu son visage qu^aujourd'hui. Elle est venue dans les prairies parce qu'on lui a dit qu'une grande et généreuse nation appelée les Dahcotahs y habitait : et elle a voulu voir des hommes. Les femmes des Visages pâles, comme les femmes des Sioux, ouvrent leurs yeux pour voir des choses qui sont nouvelles; mais celle-ci est pauvre comme moi, et elle manquera de blé et de buffles si vous lui ôtcz le peu qu'elle et son ami possèdent. — Maintenant mes oreilles viennent d'entendre autant de mensonges que de paroles! s'écria le guerrier teton d'une voix sévère qui fit tressaillir jusqu'à ses auditeurs ronges. Suis-je une femme? Est-ce qu'un Dahcotah n'a point d'yeux? Dites-moi, chasseur blanc, quels sont les hommes de voire couleur qui dorm.'»nt près des arbres abattus?

En disant ces mnts, le chef irrité étendit la main dans la direction du camp d'Ismacl, et le Trappeur ne put douter que la sagacité su- ' périeure de cet homme n'eût fait une découverte qui avait échappé au reste do sa troupe. Malgré le regret qu'il éprouvait d'une découverte qui pouvait être falale auv voyageurs endormis et la mortification d'avoir vu son habileté aussi compli':tement mise en défaut, le vieillard garda un sang-froid imperturliable.— Il se peut, rêpondi(-il, qu'il y ait des riommes blancs qui demeunmt dans la prairie. Si mon père l'a dit, c'est vrai ; mais qui sont ces hommes qui se confient à la générobilé des Tétons, je' l'ignore. S'il y a des étrangers qui dorment, envoyez vos jeunes guerriers les éveiller et leur demander pourquoi ils sont ici. Les vi.sages pâles ont tous une langue.

Le chef secoua la tête avec un sourire dédaigneux, puis se détournant pour mettre fin à la conférence, il ajouta brusquement : — Les Dahcotahs sont prudents, et Mahtori est leur chef. Il n'ira pas éveiller les étrangers afin qu'ils se lèvent et lui répondent avec la gueule de leurs carabines. Il leur parlera tout basa l'oreille. Alors, que les hommes de leur couleur viennent les éveiller.

En disant ces mots il s'éloigna, et un rire apprubatif parcourut le cercle, qui se rompit sur-le-champ; les Indiens suivirent leur chef à quelques pas de l'endroit où .se tenaient les captifs. Là, ceux qui pouvaient se permettre d'énoncer leur opinion en présence d'un si grand guerrier s'assemblèrent de nouveau autour de lui pour tenir conseil. Weucha profita de l'occasion pour renouveler ses imporfunites; mais le Trappeur, qui savait mainfenanfà quoi s'en tenir sur son compte, le repoussa rudement. Mais ce qui mit plus effieacement un terme aux persécutions du perfide sauvage, ce fut l'ordre donné à toute la troupe, hommes et bêtes, de changer de position. Ce mouvement s'effectua dans un profond silence, et avec un ordre qui aurait fait honneur à des hommes beaucoup plus éclairés. Toutefois on ne tarda pas à faire halte ; et quand les captifs eurent le loisir de jeter les yeux autour d'eux, ils reconnurent qu'ils se trouvaient en vue du petit bois sur la lisière duquel était campée la troupe endormie d'ismaël. Ici se tint une consultation nouvelle, extrêmeraentcourte, mais importante et grave. Les chevaux, qui semblaient dressés à ces attaques silencieuses, furent de nouveau placés sous la surveillance des gaidiens qui, comme auparavant, curent ordre d'avoir l'œil sur les prisonniers. L inquiétude qui couimençait à s'emparer du Trappeur ne lut en rien diminuée lorsqu'il vit auprès de sa personne Weiu.ha qui, k en juger par son air de triomphe et d'autorité, commandait le détachement. Néanmoins le sauvage, qui sans doute avait ses instructions secrètes, se contenta de faire avec son tomahawk un geste expressif qui menaçait Hélène d'une mort

LES VEILLÊKS LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

immédiate. Apr^s avoir ainsi averti les deux prisonniers du sort qui serait siir-le-clianip inflige à leur compagne au moindre signal d a- Urme que l'un d'eux se peimetlrail, il se renferma dans un silence alisolu. Cette modération inattendue de la uart de Weucha jiermil au Trappeur et à ses deux compagnons de donner toute leur attention à ce qui se passait devant eux. Malitori lit seul toutes les dispositions. 11 envova chacun à son poste, en homme qui connaissait à fond les qualités respectives de ses compagnons ; et on lui obéit avec la déférence et la promptitude que montre toujours un guerrier indien dans les moments décisifs. 11 détacha les uns à droite, les autres à gauche. Chacun s'éloigna de ce pas rapide et 'silencieux qui est particulier aux Indiens- Deux guerriers d'élite restèrent seuls près de la personne de leur chef. Quand le reste eut disparu, Mahtori se tourna vers les compagnons de son choix, et leur annonça par un signe que le moment d'agir était arrivé. Chacun d'eux commença par déposer son petit fusil de chasse; puis il se débarrassa de toutes les parties de son costume qui pouvaient gêner ses mouvements. Mahtori s'assura que son tomahawk était bien à sa place, sentit si son couteau jouait bien dans sa gaine de peau, serra sa ceinture de ■wampum, et examina si le lacet de ses brodequins était arrangé de manière à ne pas gêner sa marche. Ainsi préparé de tous points à l'exécution de son audacieuse entreprise, lechef teton donna le signal de la marche. Tous trois se dirigèrent vers le camp ; et, au moment où les prisonniers ne pouvaient plus qu'à peine entrevoir leurs formes obscures, ils s'arrêtèrent, regardant autour d'eux comme des hommes qui délibèrent ; puis, s'en fonçant simultanément dans l'herbe de la prairie, ils disparurent toul-à-lait. 11 serait difficile de peindre l'anxiété qu'éprouvaient, à la vue de ces mouvements menaçants, les trois spectateurs qui prenaient à leur résultat un si vif intérêt. Quelles que pussent être les raisons d'Hélène pour ne porter qu'un médiocre attachement à la famille au milieu de laquelle le lecteur l'a trouvée, néanmoins la pitié naturelle à son sexe et un reste de bienveillance agissaient puissamment sur son cœur. Plus d'une fois elle fut tentée de braver le danger terrible et immédiat qui la menaçait, et d'élever sa faible voix pour jeter le cri d'alarme. Cette impulsion était si puissante qu'elle y eiît peut-être cède sans les remontrances que Paul Hover lui répétait à voix basse, le jeune chasseur d'abeilles éprouvait lui-même un singulier mélange d'émotions. Sa première et principale sollicitude était sans doute pour la jeune compagne placée sous sa protection ; mais au sentiment de son danger se joignait, dans le cœur du forestier, je ne sais quelle excitation vive, entraînante et qui n'était pas sans intérêt. Bien qu'uni aux émigrants par des liens encore moins étroits, il brûlait d'entendre le bruit de leurs carabines ; et, dans toute autre position, il eiil voulu tout le premier voler à leur secours. Et, en effet, il y avait des moments oii lui-même éprouvait une tentation presque irrésistible de s'élancer en avant pour éveiller les imprudents dormeurs ; mais un regard d'Hélène suffisait pour raffermir sa prudence ébranlée. Le Trappeur seul restait calme, et observait tout froidement, comme s'il n'eût été intéressé en rien à ce qui allait se p.isser ; son œil vigilant éfiiait l'incident le plus léger avec la tranquillité d'un homme accoutumé depuis longtemps aux iiérils et avec la froide résolution d'un captif qui n'attend qu'une occasion pour échapper à ses gardiens.

Cependant les guerriers tétons n'étaient pas restés oisifs. A la faveur des brouillards épais qui régnaient dans les enfoncements de la prairie, ils avaient poursuivi leur route tortueuse, semblables à des reptiles qui se glissent vers leur proie. Enfin, ils étaient arrivés à un point où il ne leur était plus possible d'avancer sans un redoublement de précautions. Mahtori seul élevait de temps en temps son visage sombre au-dessus de l'herbe haute, s'efforçant de pénétrer de ses regards perçants l'obscurité qui régnait le' long du petit bois. Ce coup d'œil rapide, joint aux renseignements qu'il avait obtenus dans sa preraiire investigation, lui suffit pour reconnaitre parfaitement la position de ceux dont il prétendait faire ses victimes, quoiqu'il fût encore dans une ignorance complète relativement à leur nombre et à leurs moyens de défense. Ses efforts pour s'éclairer sur ces deux points essentiels trouvaient un obstacle 'insurmontable dans le silence du camp où régnait le calme d'un cimetière. Trop défiant pour s'en rapporter, dans ces conjonctures critiques, à tout autre œil qu'au sien, le Dahcotah enjoignit à ses compagnons de rester immobiles, et poursuivit seul l'aventure. La marche de Mahtori s'effectua d'une manière lente et qui eût été excessivement pénible pour un homme moins accoutumé à celte espèce d'exercice. Mais le plus souple reptile a une allure moins silencieuse et moins sûre. 11 s'avança en rampant à travers les herbes, s'arrètant pour prêter l'oreille aux moindres sons qui auraient pu annoncer que l'on découvrait son approche. A la (in il réussit à quitter la pâle lueur de la lune cl à se glisser sous les ombres du petit bois ; là, non seulement il courait inoins de risque d'être a|ierçu, mais encore les objets environnants s'offraient à lui d'une manière plus distincte. Le Teton s'arrêta longtemps en observation avant de se hasarder plus loin. 11 embrassait d'un cou|) d'œil le canip tout entier avec sa l«inte, ses charriots et ses cabanes; ce n'était qu'un profil sombre, mais distinctement tracé, et l'expérimenté guerrier put évaluer approximativement la force de l'ennemi auquel il allait avoir affai'e. Cepeudaut

un silence inexplicable continuait à régner dans le campement ; on eût dit que chacun y retenait son souffle pour mieux feindre la sécurité. Le chef appuya sa tête sur la terre, et écouta attentivement. Il était sur le point de se relever, quand le bruit de la respiration prolongée d'un dormeur arriva imparfaitement à son oreille. L'Indien était trop exercé à tous les moyens de déception pour devenir lui-même la victime d'un artifice vulgaire. Il reconnut quf. les sons n'avaient rien de factice, et il n'hésita plus. Un homme d'un courage moins éprouvé eût vivement senti tout ce que le péril avait de redoutable. La réputation de ces hardis aventuriers qui pénétraient si souvent dans les déserts habités par sa nalion , lui était suffisamment connue ; toutefois il n'en continua pas moins de s'approcher avec la circonspection qu'un ennemi intrépide no manque jamais d'inspirer, mais aussi avec l'animosite vindicative d'un homme rouge, jaloux des envahissements de l'étranger. Quittant sa première direction , le Teton gagna la lisière du petit bois. Quand il y fut arrivé sans encombre, il se leva sur son séant, et examina les lieux avec plus de soin. Un moment lui suffit pour reconnaitre fendroit où était couché l'imprudent dormeur. Le lecteur a sans doute déjà deviné qu'il s'agit de l'un de ces fils indolents d'Ismaël, charges de veiller à" la sûreté du camp. Lorsqu'il fut certain de n'avoir pas été découvert, le Dahcotah .se leva, fit quelques pas en avant, et pencha son noir visage sur la figure du dormeur, comme un serpent qui se dresse auprès de sa victime avant de frapper le coup mortel. Cet examen lui ayant appris tout ce qu'il voulait savoir sur la nature des hommes auxquels il avait affaire, Mahtori retirait sa tête en arrière, lorsqu'un léger mouvement du dormeur annonça qu'il allait se réveiller. Le sauvage saisit le couteau qui pendait à sa ceinture, et l'éleva sur la poitrine du jeune émigrant ; puis, changeant d'idée, par un mouvement aussi rapide que celui de sa propre pensée, il se blottit derrière le tronc d'arbre abattu contre lequel l'autre avait la tète appuyée, et resta étendu sous son ombre, aussi immobile et en apparence aussi privé de sentiment que le bois lui-même et sombre comme lui. L'indolente sentinelle ouvrit ses yeux appesantis; après avoir un moment regardé le ciel étoile, le jeune homme fît un effort subit, et souleva sa masse pesante du tronc d'arbre qui la soutenait. Ses regards incertains parcoururent successivement, avec un faux air de vigilance, les différentes parties du camp, et s'arrêtèrent enfin sur l'horizon lointain et obscur de la vaste Prairie. N'apercevanlque les lignes sinu|uses de la plaine qui de toute part s'ofFrait à ses yeux à demi fermés par le sommeil, il tourna comjilétement le dot à son dangereux voisin, et se laissa retomber nonchalamment dans sa première attitude. Un long silence suivit, et il s'écoula un intervalle pénible pour le Teton avant que le souffle de l'homme blanc annonçât qu'il avait repris son somme. Toutefois le sauvage était trop circonspect pour se fier aux premières apparences du sommeil ; mais les fatigues d'une journée de marche forcée pesaient trop visiblement sur la sentinelle pour que le doute de l'Indien durât longtemps. Cependant le mouvement qu'il fit pour se lever sur ses genoux fut accompagné de tant de précaution et de silence, que l'œil le plus attentif l'eût aperçu avec peine. Ce changement de position s'accomplit à la fin, et le chef dahcolah se pencha sur son ennemi sans avoir fait plus de bruit que la feuille du cotonnier bercée par la brise du soir. Mahtori vit alors en son pouvoir le destin du dormeur. Tout en examinant les vastes proportions et les formes athlétiques du jeune homme avec cette sorte d'admiration que les avantages physiques manquent rarement d'exciter dans l'àme d'un sauvage, il se prépara froidement à éteindre le principe vital qui seul pouvait rendre ces avantages formidables. Après avoir reconnu le siège de la vie en écartant doucement les plis du vêlement qui couvrait le dormeur, il leva son arme acérée, et il allait frapper avec toute la force et l'adresse dont il était capable, quand le jeune homme rejeta nonchalamment en arrière son bras basané dont ce mouvement dessina tous les muscles. Le sagace cl circonspect Mahtori s'arrêta. Une idée le frappa tout-à-coup ; il se dit que le sommeil de son ennemi, dans un pareil moment, lui offrait moins de danger que sa mort Certes une agonie, une lutte accompagneraient la ruine d'une organi.satioii si puissante. 11 tourna la tête vers le camp, puis vers le petit bois, et ses yeux élincelanls se promenèrent sur la prairie solitaire et silencieuse. Se penchant de nouveau sur la viclimc qu'il épargnait, il s'assura qu'elle dormait toujours du même sommeil, puis il abandonna son premier projet pour obéir aux conseils d'une politique plus raffinée.

La retraite de Mahtori fut silencieuse comme l'avait été son approche. Il se dirigea vers le camp, en se glissant le long de la lisière du bois, afin de pouvoir jilonger sous cet abri au moindre signe d'alarme. Latente solitaire attira en passant son allenlion. Apres avoir examiné l'intérieur et avoir écoulé avec une allenlion concentrée, le sauvage souleva le bas de la toile et glis.sa par-dessous son visage basane. Au bout d'une minute, le chef teton relira sa tête et resta quelque temps accrouiii, dans une inaction complète, et paraissant absorbé dans ses réflexions. Il reprit alors son attitude rampante et projeta de nouveau son \isage .sous la draperie de la tente. Ce second coup d'œil jele à l'iiilirieur fui plus prolonge que ic premier, et sembla présager des résultais plus funestes. Mais cet

LA PRAIRIE

examen se termina enfin, et les regards ardents du sauvage cesse- i rent de parcourir les secrets de ce lieu. M.ihtnri s'éloigna de la tente et se glissa lentement vers le groupe principal qui indiquait le centre de la position. Alors il s'arrêta de nouveau, et tourna la tète vers la retraite solitaire qu'il venait de quitter, comme incertain s'il n'y retournerait pas. Mais les chevaux de frise formes par des branchages se trouvaient à portée de son bras ; ces précautions mêmes semblaient annoncer la valeur des objets pour la protection desquels on avait cru devoir les prendre. Sacupidilé ainsi fortement excitée l'entraîna. Le [lussage de l'Indien à travers les branches ■flexiblesdu cotonnier ne peutse comparer qu'à la marche sinueuse et silencieuse des reptiles. Toutefois, dès qu'il fut parvenu dans l'enceinte, après avoir employé un instant à reconnaître la nature des lieux, le teton eut la précaution de se ménairer des moyens de retraite, en écartant ce qui pouvait faire obstacle à la rapidité de sa fuite. Alors se levant de toute sa haulmir, il marcha dans le camp, semblable au génie du mal, cherchant sur quel objet il exercerait d'abor'l ses funestes desseins. Déjà il avait examiné le contenu de la cabane oii s'étaient retirés la femme de i'émigraut et ses enfants; déjà il avait passé devant plusieurs corps gigajitesques étendus çà et là sur des lits de fei illage, et qui heureusenumt pour lui étaient plongés dans une insensibilité complète: il arriva enfin à l'en Iroit occupé par Ismaël en personne. Un homme de la sagacité de Mahtori ne pouvait manquer dedevinor qu'ilavait alors en son pouvoir le chef des voyageurs. Il resta longtem[is à cousidéref les formes •herculéennes "de l'émigrant endormi, et cependant il calculait en lui-même les chances de son entreprise et les moyens les plus efficaces d'en recueillir les fruits. 11 avait remis dans sa gaine le couteau que, dans l'impulsion du premier moment, il avait été tenté de tirer, et il allait passer outre, lorsque Ismaël se roionrnant sur ^a couche, demanda brusquement qui était là: car il voyait vaguement une forme humaine se mouvoir devai?t ses yeux à demi fermés. 11 fallait toute l'astuce et toute la présence d'esprit d'un sauvage pour éviter une crise immédiate. Imitant le ton lirusque et les sons presque inintelligibles de la voix qu'il venait d'entendre, llahtori se lais>a pesamment tomber à terre et parut s'y endormir. Ismaël vil le mouvement, mais d'une manière confuse et l'œil appesanti. D'ailleurs l'artifice était trop hardi et trop admirablement exécute pour ne pas réussir. Le somnolent Ismaël n(^ard.i pas à refermer les yeux et à reprendre un profond somme, pendant que cet hôte perfide demeurait au sein de sa famille. Le Teloti dut conserver longtemps la position pénible qu'il avait prise, afin de s'assurer qu'il n'était plus observé. Mais pendant (jue son corps était là immobile, l'aclivilé de son esprit ne se reposait pas. Il profita de ce délai pour mûrir un plan dont l'exécution devait faire tomber en son pouvoir le camp tout entier avec tous les bagages et leur propriétaire lui-même. Dès qu'il put le faire sans danger, l'infatigable sauvage se remit en mouvement. Il se dirigea vers le petit enclos qui contenait les animaux dome.'-'tiques, rampant sur la terre avec toute la circonspoctiou qu'il avait déjà employée. Le premier animal qu'il rencontra lui occasionna un long et périlleux délai. La pauvre bcte à qui un instinct secret disait peut-être que, dans les immenses solitudes de la prairie, son protecteur le plus sûr était l'homme, se laissait paisiblement faire pendant que le Teton passait et repassait la main sur son épaisse toison, sur son profil plein de douceur et sur ses membres délicats. Cependant Mahtori finit par renoncera cette proie qui n'eût pu lui ètie d'aucune utilité pour le reste de .ses entreprises, et otl'rait trop peu de tentation à son avidité. Mais sitôt qu'il se vil an milieu des bètes de somme, sa joie fut extrême, et ce fut difliciiement qu'il contint les exclamations de plaisir qui furent plus d'une fois .sur le point de s'échapper de ses lèvres. Ici, il perdit de vue les hasards à travers ln<([iiels il était arrivé jusqu'à cet position dangereuse, et la vigilance du guerrier prudent et expérimenté lit momentanément (ilacc à l'exultation du sauvage.

'HAPlTHIi: V.

Cependant aucun bruit ne troublait le silence de la prairie environnante. Chacun des Sioux, immobile au poste qui lui avait été assigné, attendait, avec toute la patience de l'Indien, le signal qui devait lui ordonner d'agir. Aux regards des spectateurs inquiets et attentifs qui étaient retenus en arrière, la scène ne présentait que le vaste et imposant aspect d'une solitude faiblement éclairée par la clarté douteuse de la bine à demi voilée par les nuages. L'emplacement du camp était indiqué par une ombre plus épaisse que celle des autres cavités, pendant que çà et là une teinte plus nelte éclairait les Fommets ondoyants des collines. Du reste, sur tout cet ensemble régnait le calme profond, imposant, absolu d'un désert. Mais pour ceux qui savaient si bien ce nue recouvrait ce manteau de silence et d'ombre, le tableau avait un vif et puissant intérêt. De

moment en moment leur anxiété s'accroissait, et cependant le plus léger bruit ne se faisait pas entendre. La respiration de Paul devenait plus forte et plus pénible, et mainte fois Hélène éprouva un tremblement involontaire, en sentant tressaillir son bras qui la soutenait. La probité douteuse et la cupidité de Weucha ont déjà et; l'occasion de se produire. Le lecteur ne sera donc pas surpris d'apprendre qu'il fut le premier à enfreindre la règle que lui-même avait imposée. Ce fut au moment où nous avons laissé Mahtori s'abap donnant à sa joie irrésistible à la vue du nombre et de la beauf, des bêtes de somme d'ismaël, que l'homme choisi par lui pour veiller sur ses captifs crut devoir se livrer au malin plaisir de les tourmenter. Penchant la tète vers le Trappeur, le sauvage murmura ces mots : — Si les Dahcotahs perdent leur grand chef par les mains des Longs-Couteaux, les vieux mourront aussi bien que les jeunes! — La vie est un don du Wahcondah, répondit tranquillement le vieillard, le guerrier des bois brûlés doit se soumettre à sa loi aussi bien que ses autres enfants. Les hommes ne meurent que quand il l'ordonne, et aucun Dahcolah ne peut changer l'heure. — Regarde, reprit le sauvage en faisant briller la lame de son couteau aux yeux du captif; Weucha est le Wahcondah d'un chien.

Le vieillard leva les yeux sur le visage farouehe de son gardien, et un éclair de vertueux et profond dédain brilla un instant dans son regard pour faire place bientôt à une expression de pitié sinon de douleur. — Pourquoi un homme fait à la véritable image de Dieu s'offimscrait-il des propos d'un être qui n'a qu'une ombre de raison? dit-il en anglais et d'un ton beaucoup plus haut que celui qu'avait pris Weucha. Ce dernier profita de la désobéissance involiinlaire d son captif, et le saisissant par le peu de cheveux gris qui s'éch? paient do dessons son bonnet, il allait avec une maligne joie pa' à leur racine la lame de son couteau, quand toutàcoiip un cri et fierçant fendit l'air, répété immédiatement parles échosdu environnant, comme si des milliers d'esprits infernaux eusseï tout à coup la force de leurs poumons. Weucha làidia pris' répondre lui-même à ce cri. — C'est maintenant, s'écria P' capable de contenir plus longtemps son impatience, c'est nant, vieil Ismaël, qu'il fant montrer que lu as du sang de tiirkv dans les veines! Tirez bas, mes enfants... tirez à ras de i car les peaux ronges' rampent à plat ventre!

Mais sa voix se perdit an milieu des clameurs et des hurlements. Les gardiens eonservaiont leur poste à rôté des captifs, mais c'élai' avec l'impatience de coursiers qu'on retient de force au point du départ, quand ils n'attendent plus que le signal pour s'élancer dans l'arène. Ils agitaient violemment leurs bras, bondissaient comme des enfants ivres, et continuaient à pousser des cris frénétiques et sauvages; au milieu de ce tumulte et de ce désordre un bruit se fit enteurlre pareil au trépignement des pieds d'un grand nombre de buffles, et alors on aperçut les bestiaux el les bètes de somme d'ismaël qui fuyaient en musse confuse — Ils ont volé à l'cmigrant tous ses animaux, dit le Trappeur attentif; les reptiles l'ont laissé pauvre comme un castor ! Il parlait encore quand tout le troupeau effravé gravit la petite éminencc el passa rapidement près d'eux, suivi d'une bande de noirs démons qui le talonnait et précipitait sa fuiti\ L'imnulsion s'était communiquée aux chevaux tctons, accoutumés de longue main à svmpathiscr avec la fougueuse impatience de leurs maîtres, et c'était avec peine que leurs gardiens parvenaient à les contenir. En ce moment où tous les yeux étaient dirigés vers la fuite de ce tourbillon d'hommes et d'animaux, le Trappeur, avec une vigueur qui semblait démentir son <àge, arracha le couteau des mains de son gardien distrait, et d'un seul coup trancha la courroie de cuir à laquelle tous les chevaux des Sioux étaient attachés .\uFsitôt li's animaux sauvages hennirent de joie et de fureur, et déchirant la terre avec leurs sabots ils traversèrent l'immense prairie dans une multitude de directions différentes.

Weui;ha se tourna vers le captif rebelle avec la férocité et l'agilité d'un tigre. Il porta la main à la gaine du couteau qui venait de lui être si subitement enlevé, chercha en tâtonnant et précipitamment la poignée de son tomahawk, tout en suivant de I'ibII les chevaux fiigilifs, avec le douloureux regret d'un véritable Indien de l'Ouest. Entre la vengeance et la cupidité, la lutte ne pouvait être longue dans le creur d'un homme à passions basses et vulgaires, et la fuite des animaux fut presque immédiatement suivie du départ des gardiens qui se mirent à leur poursuite. Le Trapiieur avait fait face tranquillement à son ennemi pendant cet instant d'indécision; lorsqu'il vit Weucha s'élancer sur la trace de ses compagnons, il montra du doigt la troupe basanée, et dit avec son ri.-e sourd et presque inaudible : — La nature rouge est toujours la nature rouge, qu'elle se montre dans une prairie ou dans une forêt! Qu'un prisonnier se fût permis pareille liberté avec une sentinelle de noire race, il en fut résulté immédiatement une tête cassée; et voilà ce Teton qui court après ses chevaux, s'imaginant sans doute que dans une pareille course deux jambes en valent quatre ! el néanmoins ces cocpiins les rattraperont jusqu'au dernier avant la pointe du jour: parce que cette poursuite est une lutte de l'intelligence contre l'instinct. Pauvre intelligence, je l'avoue, mais pourtant il y a beaucoup de l'homme dans l'Indien. Ah! parlez-moi des Delawares; c'étaient là des peaux

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rouges dont l'Anioiique pouvait tUre ficre ; mais ce peuple puissant est anéanti ! Ma foi! lVini;.nint pont plantrr le piquet (n'i il se trouve: l'eau y est abomlanle, quoiqu'il n'y puisse abattre qu'un petit nombre d'arbres. Il a vu le derniiT de ses animaux à quatre pattes, ou je connais bien peu l'astuce des Sionx. — Ne ferionsnous pas bien d'aller rejoindre la troupe d'ismai-l ? dit le chasseur d'abeilles. Il va se livrer un combat en forme, à moins que le vieil émigrant ne soit tout-à-conp devenu un cœur de poule.— iN'on , non, Don ! s'écria vivement Hélène.

Le Trappeur lui coupa la parole en lui mellant doucement la main sur la bouche , en disant : — Chut ! chut !... l.e moindre bruit de voix pourrait nous mettre en péril. Votre ami , l'émigrant , ajouta-til en s'adressant à Paul, est-il un homme de cœur'? — Ne l'appelez pas mon ami! interrompit le jeune homme. Je n'ai jamais éti; lié avec des gens aussi peu scrupuleux... Bien! bien!... Appelons-le votre connaissance. Est-il homme à ne pas ménager la poudre et le plomb pour défendre son bien ! — Son bien ? oui certes ,

SI

qu attanéan agiss.

de br sa faibi santé q Hover " vait pri"

Le Trappeur.

et celui des antres aussi ! Pourriez-vous me dire, vieux Trappeur , quelle main a envoyé une balle au substitut du shérif, lorsque celui-ci voulait expulser les planteurs illégalement établis près du lac des Ruifles dans le vieux Kerituiky? J'avais suivi ce jour-là un magnifique essaim jusque dans le creux d'un hêtre mort. Au pied de l'arbre, je trouvai étendu l'officier de justice; la balle avait traversé le mandat judiciaire qu'il portait d trs la poche gauehe de son gilet... Hélène, que cela ne vous tourmente pas, car la chose n'a jamais été prouvée contre lui ; et il y en avait cinquante autres qui s'étaient étublis dans le voisinage avec tout juste autant de droits légaux.

La pauvre fille tressaillit en s'efforeant de réprimer un soupir. Comme le récit court mais substantiel d(! Paul lui en avait assez appris sur le caractère de l'émigrant, le vieillard ne poussa pas plus loin .ses questions, il aiiua mieux s'abandonner à ses propres réflç-xion.s.- Chacun est juge des liens qui l'attachent à ses semblables, répondit-il ; ce qui n'i mpèche pKS qu'on ne doive grandement dé- |ilorer que la couleur, la fortune, le langage et l'inslruelion aient établi une difrèreiice si énorme entre-ciix (l'ui , après tout, sont le,s enfants d'un nièmepcre! Quoi qu'il en soit, continua-l-il , par une transition qui peignit dune manière caractéristique les habitudes et des sentiments de l'homme, comme un combat est ruainlenant plus probable qu'un snmon n'est utile , il faut nous tenir prêts a tout événement... Chut, j entends quelque chose du côte du

e;inip : il se peut r[u'on nous ait aperçus, — La famille viendraitelle par ici? s'ccua Hélène d'une ^oix tremblante qui annonçait presque autant de terreur à l'approche de ses amis qu'elle eu avait éprouvé en piésenec de ses ennemis. Allez, Paul , laissez-moi ; vous, du moins, il ne faut pas qu'on vous voie — Hélène , si je vous laisse dans ce déspit avant devons avoir remise saine et sauve aux mains du viel IsMKii'l, puissé-je ne jamais entendre le bourdonnement d'une abeille, ou, ce qui est pis encore, manquer de coup d'œil pour la suivre jusqu'à sa ruche. — Vous oublifz ce bon vieillard ; il ne me quittera pas. Ce n'est pas la première fuis , Paul , que nous nous séparons, et cela nous est arrivé dans des solitudes plus désertes que celle-ci.— Jamais! Ces Indiens peuvent revenir, et alors que deviendrez-viius ? Us vous auront conduite à moitié chemin des Montagnes- Rocheu'-es avant qu'on puisse découvrir vos traces. Qu'en pensezvous, vieux Trappeur '? Combien de temps s'écoulera- t-il avant que cesTetjUs, comme vous les appelez, viennent chercher le reste des effets d'ismaël? — H n'y a rien à craindre de pareil, répondit le Aieillard en riant de nouveau à sa manière silencieuse ; je vous donne ma parole que les coquins en ont pour six heures au moins à gambader après leurs montures. Ecoutez! en ce moment même, > vous pouvez les entendre dans les bas-fonds près des saules; ma foi, les bons chevaux sioux courent comme des daims. Chut! enfoncezvous dans l'herbe ; aussi vrai que je ne suis qu'un misérable morceau d'argile, j'ai entendu le bruit d'un fusil qu'on armait!

Le Trappeur ne donna pas à ses compagnons le temps d'hésiter, mais il les entraîna tous deux après lui , et il parlait encore que déjà ils étaient |ilorgés tout entiers dans le brouillard et l'herbe de la prairie. Il fut heureux que les sens du vieux ihasseur n'eussent rien perdu de leur subtiliié et qu'il eût conseivé toute sa promptitude d'action : à peine s'étaient-ils tous trois penihés contre terre, que la détonation aiguë de plusieurs carabines de l'ouest vint saluer leurs oieilles et qu'ils entendirent siffler une balle à une proximité dangereuse. — A mtrveille, jeunes drôles ! fort bien, vieille caboche »

Il soutil les bras du Trappeur enlacés autour de son corps.

ilit tout bas Paul , dont aucune position ne pouvait entièrement abattre l'ardeur; voilà une décharge qu'on serait charmé d'entendre placé du enté de la crosse de lai'arabine! Qu'en dites-vous, Trappeur ? Tnut seu;ble annoncer qu'il y aura trois puissances belligérantes; répondrons-nous à celle-ci en la payant de la même monnaie? — Ne répondi z que par îles paroles d'amitié , reprit vivemcnt le vieillard , on vous êtes perdus tous deux. — Je ne suis pas certain de donner aux alTairesune meilleure iournure en faisant parler ma

LA PRAIRIE

langue au lieu de ma carabine, dit Paul d'un Ion moitié gai, moitié amer. — Au non du ciel, qu'ils ne vous entendent point! s'écria Hélène. Partez, Paul, parlez ; vous le pouvez aisément I

Plusieurs décharges successives , de plus en plus rapprochées , lui coupèrent la parole, et en cela elle céda non moins à la prudence qu'à l'effroi. — Il faut que cela finisse, dit le Trappeur avec la dignité d'un homme préoccupé de l'imporlance de ce qu'il allait faire. Je ne sais pas , mes enfants , quel motif vous pouvez avoirde craindre ces hommes qu'un d'entre vous au moins devrait aimer et respecter ; mais il faut prendre un parti pour sauver votre vie. Quelques

Après avoir cherché, le siège de lu vie.

hfures de plus ou de moins ne sont pas d'une grande importance dans la carrière d'un homme qui compte déjà un si grand nombre de jours ; je vais donc me montrer. Vous avez partout autour do vous un espace découvert; prrfitez-en pour vous retirer, et puisse Dieu vous bénir et vous faire prospérer comme vous le méritf z !

Sans attendre de réponse, le Trappeur descendit hardiment la colline dans la direction du camp , et sa marche n'était ni précipitée ni indécise. Les rayons de la lune éclairèrent un moment sa haute et maigre personne, et avertirent les émigrants de son approche. Indifférent toutefois à cette circonstance , il continuait sa route en silence et d'un pas assuré, lorsqu'une voix brusque et menaçante lui cria: — Qui vive ? ami ou ennemi ? — Un ami , répondit-il ; un homme qui a trop longtemps vécu pour troubler par des querelles la fin de sa carrière. — Mais pas assez longtemps pour avoir oublié les tours de sa jeunesse, dit Ismacl en élevant sa gigantesque personne au-dessus du buisson qui l'abritait, et se présentait en face du Trappeur. Vieillard , vous nous avez amené celte horde de diables rouges, et demain vous partagerez le butin. — Qu'avez -vous perdu? demanda tranquillement le Trappeur. — Huit juments des plus belles qui aient jamais endossé le harnais, sans compter un poulain qui vaut trente des plus brillants doublons du Mexique à l'effigie du roi d'Espagne; et puis la femme a perdu quelques pieds fourchus qui alimentaient .'a laiterie ou son rouet ; et je crois que les pourceaux eux-mêmes , tout fat gués qu'ils étaient , parcourent en se moment la Prairie. Dites-moi , étranger , ajouia-t-il en frappant la crosse de son fusil contre teire avec une violence et un bruit qui eussent intimidé un homme moins ferme que celui auquel il s'adressait , combien de

ces créatures pourront vous échoir en partage? — Je n'ai jamais désiré des chevaux , et je ne m'en suis même jamais servi ; et pourtant, fout vieux et faible que je senible , il y a peu d'hommes qui aient fait plus de chemin que moi dans les vastes déserts de l'Arique. Un cheval n'est pas de grande utilité dans les collines et forèls d'York.... c'est-à-dire dVoik tel qu'il était autrefois , mais je crains bien qu'il ne soit grandement changé.... Quant à laine des brebis et au lait des vaches , je ne convoite point ces objets bous pour des femmes ; les animaux de la plaine me fournissent la nourriture et le vêtement; je m'habille avec la peau d'un daim, je me nourris de sa chair , et je n'en demande pas davantage.

L'air de sincérité avec lequel le Trappeur prononçait cette simple défense fit quelque impression sur l'émlgrant , dont la nature indolente avait commencé à s'échauffer, et peut-être aurait fini par éclater avec une dangereuse violence. Il écouta comme un homme à demi convaincu ; et il marmotta entre ses dents les rei}roches dont un instznt aupara\ant il s'était proposé de faire précéder la vengeance sommaire qu'il avait certainement méditée. — Ce sont de belle paroles, grommela-t-il enfin; mais à mon avis elles sentent plutôt l'avocat que le franc et résolu chasseur. — Je ne me donne que pour un Trappeur, interrompit le vieillard avec humilité. — Chasseur ou trappeur, c'est à peu près la même chose. Vieillard:

l.e docteur Battius et Asinus.

je suis venu dans ces districts parce que la loi me serrait de trop près, et que je n'aime pas pour voisins des gens qui ne peuvent ajuster une querelle sans importuner un juge et douze jurés; mais jp ne suis pas venu pour me voir enlever mon bien , et dire ensuite : Je vous remercie . à celui qui me le pend. — Celui qui se hasarde si avant dans les Prairies doit se conformer aux manières de leurs propriétaires. — Propriétaires ! répéta l'émlgrant avec humeur; je suis propriétaire tout aussi légitime de la terre sur laquelle je marche qu'aucun des gouverneurs des Etats! Pourriez-vous bien me dire , étranger , quelle est la loi ou la raison qui dit qu'un homme aura pour son usage un canton ou une ville , ou peut-être un comté tout entier, tandis qu'un autre sera obligé de mendier un coin de terre pour y creuser sa fosse? ce n'est pas la nature, et je nie que ce soit la loi (j'entends la loi véritable et non celle que vous avez faite). — Je ne puis dire que vous ayez tort, répondit le Trappeur, dont les opinions sur cette importante manière , quoique partant de principes tout opposés, concordaient singulèrement avec celles de son compagnon ; etj'ai souvent pensé et dit la même chose, lorsque

LES VEILLÉES LITTÉRAIKIiS ILLUSTRÉES.

fai cru que ma voix pouvait tire, entendue. Mais vostnmppaiix vons ont été (lérulios par îles fîcns qui su prnlpudi'.nt lis mailivs do tout te qu'ils trouvoiil dans les désiTls. — Ils fcrairut iiii<Mix de ne pas «ontcsier sur ce point avec un homme qui en sait, plus qu'eux, dit Tautre d'une voix sourde et menaçante; je puis me due nu honlèle niarcliand qui donne toujours la valeur de ce c^i'il rcçuil. Vous ivez vu les Indiens? — Je les ai vus; ils m'ont rclenu prisminier .lendant qu'ils pillaient votre camp. — Il enl eié plus di^Mie d'un 1)ldnc et d'nu chrétien de m'avertira temps, répomlil Ismacl, ji-lant encore an Tjappeur nn ret^'ard sinistre, comme s'il eut continué à nourrir contre lui quelque mauvais dessein. Je ne suis pas homme à pn.'iidre pour cousins tous ceux que je rencontre; cependant la couleur doit compter pour quelque chose ipiand les chrétiens se trouvent réunis dans nn lieu comme celui-ci. Mais ce qui est fait est fait , et des paroles n'y remédieront pas. Knfauts, sortez de votre emhuscade, il n'y a ici que le vieillard ; il a maniée de mon pain, et doit être notre ami, quoiqu'il y ait de honnes raisons pour le soupçonner de tout antre chose.

Le Trappeur ne répondit rien à la dure insinuation que l'émigrant ne s'était pas fait scTupnle de proférer nonohstant lose^plications et les dénégations qu'il venait d'entendre. A sa voix, quatre ou cinq de ses (ils sortirent des ahris où ils s'étaient postés d'ahord, croyant que les individus arrêtés sur réminence f.iisaient partie de la bande des Sioux. Chacun d'eux, en s'approcliant. mil sa carahine sous le hras gauche, et jeta sur l'étranger un regard iiirlolent mais scrutateur; néanmoins aucun d'eux ne demanda d'oii il venait et pourquoi il était là. Cela m; provenait qu'en partie de l'insoneiance de leur caractère, car une longue et fr-^quenle expérience d'événements de la même nature leur avait appris la disiMétion. Le Trappeur soutint leur investigation sombre mais silencieuse, avec le sangfroid il'un homme aussi expérimenté qu'eux-mêmes, et avec tout le calme de l'innocence. Satisl'ail de l'examen rapide qu'il avait fait, l'aîné des jeunes gens, celui-là même dont la vigilance assoupie avait diinné au rusé Mahtori une occasion dont il avait si bien profité, se tourna vers son père, et dit brusqueiuent : — Si cet honme est tout ce qui reste du groupe que j'ai aperçu là-bas sur la colline, nous n'avons pas tout-à-fait perdu nos munitions. — Asa, vous avez raison, dit le père, en se tournant subitement vers le Trappeur, comme si son fils l'eût remis sur la voie d'une iilée qui lui avait échappé. Comment cela se fait-il, étranger? vous étiez trois II n'y a qu'un instant, ou la clarté de la lune est bien trompeuse. — Si vous aviez v^ les Tétons courant ilans la prairie, comme autant de noirs démons, sur les talons de vos animaux,, vous auriez pu, mon ami, supposer qu'ils étaient mille. — Oui, cela est bon pour un enfant élevé à la ville, ou pour une femme craintive; et encore, la vieille Esther n'a pas plus peur d'une [leau rouge que d'un oiir>in on d'un louveteau. Je vous donne ma parole que si ces raau lits voleurs avaient fait leur coup en plein jour, la bonne femme leur eût travaillé le casaquin, et les Sioux auraient vu qu'elle n'était pas d'humeur à céder gratuitement sou beurre et son fromage : mais il viendra nn temps, étranger, où justice sera rendue, et cela très-prochainement et sans t'aide de ce riu'on appelle la loi. Nous sommes une race naturellement lente... on le dit du moins, ctje croisqu'on a raison;... mais qui va lentement va sûrement, et il y a peu d'hommes vivants qui peuvent se vanter d'avoir porté un'coup à Ismaël Bush, sans en recevoir l'équivalent. — Alors Ismaël Bush a suivi l'instinct des bêtes plutôt que le vrai principe de son es[iéce, répondit l'intrépide Trappeur. J'ai moi-uiènie porté plus d'un coup, mais après avoir tué ne fût-ce même qu'un faon, sans avoir besoin de sa peau on de sa chair, je n'ai jamais re-^seiiti ce calme de l'âme, attribut de l'homme qui obéit à la voix de la raison; an contraire, ma con.science ne m'a jamais rien repror:hé quand, en faisant loyalement la guerre, j'ai abattu pour ma délense un .Mingodont le cadavre est resté sans sépulture dans les bois. — Quoi donc! vous avez été soldat, Trapiienr? J'ai fait moi-même, quand j'étais jeune,' une ou diMix expéditions chez les Cherokis, et j'ai suivi pendant toute une campagne Antoine l'Lnragé, ce général quelcs Pensvlvaniens appellent Antoine Wayne ; mais il y avait pour moi dans ses troupes tropd'asservisscment et de régularité, et je le quittai sans demander au payeur mon restant de solde. 11 est vrai que, comme Esther s'en csl vantée ensuite, elle avait su tirer un tel parti du bon do solde, que cet oubli n'a pas dû faire gagner grand' chose aux Etats. Vous avez dû entendre [wrler d'AnPjine si vous êtes resté Longtemps au service?—Dans mon dernier combat (el j'espère que ce sera bien le dernii'i); je me suis trouvé soii.s ses ordres, répondit le Trappeur; en mèni'' temps son regard s'anima, comme si ce souvenir lui eût été ngii'able; puis une omijn; de tristesse se répandit sur ses traits, comme s'il se fût secrètement reproché sa particip.itiou à des scènes de violence. Je passais des Etats .situés sur le bord de la mer dans ces régions lointaines, lorsque je rencontrai son armé'e; je me joignis à l'arrière-garde en simple amateur; mais quand on eu vint aux coups, on entendit ma carabine parmi les autres : ceiiendantje dois le dire à ma honte, je n'ai jamais.su an juste quci était l'objet en coiileslation, el ce n'est pas ainsi que devrait s^ conduire nn homme de soixante-dix ans; il doit savoir la raison qui le l'ait agir

avant d'ôter à un homme la vie qu'il no pourra pas lui rendre.

Allons donc, l'ami ! dit l'émigrant, dont rbiiineiir revèche fut sin"ulièrement adoucie dès qu'il vit dans son interlocuteur en quelque sorte un compagnon d'armes. Peu importe le motif de la guerre, quand ce sont di:s chrétiens contre des sauvages. Nous ri'parlerons demain de l'enlèvement de mes bestiaux, maintenant ce que nous avons de mieux à faire, c'est de dormir.

Sur ces mots ismaël reprit tranquilliun^nt le chemin de son camp appauvri, et introduisit an sein de sa famille riiomme dont quelques minutes auparavant il voulait prendre la vie. Là, |iar quelques mots d'explication mêlés d'invectives com'ies mais terribles contre les pillards, il mit sa femme au fait de ce qui s'était pais,'; ,ians la prairie; puis II annonça sa résolution des'indeinniser de l'interruption qu'avait éprouvée sou repos, en consacrant au sommeil le reste de la nuit. — Le Trapiicur donna son assentiment immédiat, puis, avec I toute la tranquillité d'un souverain qui se livrerait au sommeil dans la sécurité de sou palais et entouré de ses gardes, il étendit son long corps sur Ij las de feuillage qu'on lui olfrit. Toutffoislo vieillard ne ferma les yeux qu'après s'être assuré qu'Hélène Wade avait rejoint lesautres femmes de la famille, et que son parent, son ami, quel qu'il pût être, avait eu la précaution de se tenir à l'écart. Apres quiii il s'endormit, mais en conservant jusque dans son sommeil celte vigilance à laquelle il était accoutumé depuis si longtemps.

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