‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 42 sur 253 · CH.\PITRE VIII · texte numérisé non relu

CH.\PITRE VIII

Pour éviter des détails qui fatigueraient le lecteur, nous le prierons simplement d'admettre qu'il s'est écoulé une semaine entre la dernière scène du chapitre précédent elles événements que nous allons raconter. La saison était sur le point de subir un changement; la verdure de l'été faisait rapidement place à la livrée rougeàtre et iariolée de l'automne; les cieux étaient couverts de nuages amoncelés en masses et fouettés par les vents. Parfois le ciel apparaissait dans sa gloire, inaccessible aux luttes passagères qui agitent l'atmosphère de l'homme. Au-dessous, la brise balayait les prairies nues et sauvages avec une violence dont on ne trouve point d'exemple dans les pays moins découverts. 11 eût été facile d'imaginer, au siècle de la Fable , que Borée avait permis à ses ministres de .s'échapper de leurs cavernes, et que maintenantils sedéchaiuaient entoute liberté dans des solitudes où nul arbre, nul ouvrage de l'homme, nulle montagne, nul obstacle d'aucune sorte ne s'opposaità leurs ébats.

Quoique la nudité du terrain pût être considérée égalementcorame le signe distinctif du lieu où nous allons transporter la scène de cette histoire , il n'était pas entièrement dépourvu des traces de la Trie hamaine. Au milieu des ondulations monotones de la prairie, J

un rocher aride et escarpé s'élevait au bord d'un petit courant rî'eTi qui, après de longs détours dans la plaine, allait se réunir à l'un des nombreux affluents du Père des fleuves. A la base de cette éminence se trouvait une sorte d'enfoncement bordé encore d'un taillis d'aulnes et de sumacs, et qui semblait avoir été autrefois l'emplacement d'un petit bois: les arbres eux-mêmes avaient été transportés au sommet du rocher voisin. Tels étaient les vestiges de la présence de l'homme , que ce lieu présentait aux regards. D'en bas on ne distinguait qu'une sorte de parapet composé de troncs d'arbres et de pierres , entremêlés de manière à épargner tout travail inutile • quelques toits très bas , faits d'écorce et de branchages ; çà et là une barrière , placée aux points les plus accessibles : enfin , au sommet d'une petite pyramide qui se projetait de l'un des angles du rocher on apercevait une petite tente dont la toile brillait "de loin comme un voile de neige; ou plutôt on eût dit un drapeau sans tache, confié au courage de la garnison d'une noble citadelle. 11 n'est pas' nécessaire d'ajouter que cette grossière et bizarre forteresse était le lieu où s'était retiré Ismacl Bush après le vol de ses bestiaux.

Le jour où se trouve maintenant transporté ce récit, l'émigrant debout près de la base de ce même rocher, et appuyé sur sa carabine' jetait sur le sol stérile un regard où le dégoût et le désappointemeni étaient fortement mêlés. — 11 est temps de changer notre nature dit-il au frère de sa femme qui était presque toujours auprès de lui ; il est temps que nous devenions des animaux ruminants au lieu de gens accoutumés à se nourrir comme des chrétiens et des hommes libres ; j'estime , Abirani , que vous pourriez trouver ainsi votre subsistance et devancer à la course tous les autres animaux qui broutent l'herbe. — Ce pays ne saurait nous convenir, répondit l'autre qir ne goûtait que médiocrement les plaisanteries forcées de son parent, et il est bon de se rappeler que la paresse du voyageur allonge le voyage. — Voudriez-vous me voir traîner une charrette à travers ce désert pendant des semaines ou même des mois entiers? reprit Ismacl, qui, comme tous les hommes de cette classe, était capable d'incroyables elTorts dans l'occasion, mais dont l'apathie habituelle était trop grande pour qu'une proposition ofl'rant tant de fatigues en perspective pût ètn; de son goût : je comprends que des gens qui vivent dans les pays cultivés se hâtent de regagner leur demeure; mais, grâce à Dieu, ma ferme est trop vaste pour que son maître manque jamais d'un lieu de repos. — Puisque la plantation est de votre goût, il ne vous reste plus qu'à faire la récolte. — Cela est plus aisé à dire qu'à exécuter dans ce coin de nos domaines. Je vous dis, .\biiam , qu'il faut partir pour plus d'une raison : vous lesavez, je fais rarement nu marché, mais toujours je renqilismes engagements mieux que des gens qui écrivent leur contrat sur un chiffon de papier; il y a encore une centaine de milles à faire pour compléter la di.stance à laquelle je me suis engagé de vons conduire.

En parlant ainsi l'émigrant leva les yeux vers la tente qui couronnait le sommet de la forteresse. Ce regard fut compiis par son compagnon, lequel y réfiondit par un autre coup d'oeil; et en vertu de quelque influence secrète qui agissait sur leurs intérêts ou leurs sentiments, ce mouvement suffit pour rétablir entre eux une harmonie incessamment prête à se rompre. — Je le sais, dit Abiraui et je le sens jusque dans la moelle des os; mais je me rappelle trop bien le niotifqui m'a fait entreprendre ce mauditvoyage pour oublier la clistance qui me sépare du terme. Ce que nous avons fait ne profitera ni à vous ni à moi, à moins que nous ne complétions ce que nous avons si bien commencé. Oui , c'est là , je pense , la doctrine du monde entier : je me rappelle avoir entendu dire à un prédicateur qui voyageait dans l'Ohio, que si un homme vivait avec la foi pendant cent ans, puis se détournait deson œuvre pendant un seul jour, son compte .serait réglé d'après le dernier coup de rabot, et que, dans le règlement final, le bien serait mis de côté, et le mal seul admis dans la balance. — Et vous avez cru ce que vous débitait cet hypocrite afi'amé? — Qui vous dit que je l'ai cru? répondit Ahiram avec un air de matamore à travers lequel perçait un sentiment de crainte. Est-ce croire que de raconter comment un drôle... et pourtant, Ismaël, il se pourrait que cet homme fût sincère après tout. Il nous disait que le monde n'était elfectivement autre chose qu'un désert , et qu'il n'y avait qu'une seule main qui pût guider l'homme dans ce labyrinthe de biens et de maux.— Abiram, trêve de doléances! Abirain, soyez homme. Allez- vous donc vous mettre à prier? Mais, d'après votre propre doctrine, que servira d'adorer Dieu cinq minutes et le diable une heure? Ecoutez, mon ami; je ne suis pas un grand agriculteur, mais il est une leçon que j'ai apprise à mes dépens; c'est que pour faire une bonne récolte, même sur le sol le plus riche, il l'iiit beaucoup de travail; vos prédicateurs nazillards comparent souvent la terre à un champ de blé, et les hommes qui l'habitent à la récolte de ce champ. Or, je vous dis, Abiram , que vous ne valez guère mieux que le chardon et l'ivraie.

Le regard hostile qui s'échapfia de l'œil chagrin d'Abiram annonçait l'irritation deson esprit; mais il s'abaissa bientôt devant la physionomie impassible de l'émigrant, et il fut facile de voir combien l'esprit courageux de ce dernier avait obtenu d'ascendant sur la nature rampante de son compagnon. Satisfait de cette supériorité qui était trop apparente et qu'il avait trop souvent exercée dan* des occasions

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LES VElLLÉliS LlTT/îKAlRES ILLUSTRÉES.

ii'inlilalilt's pi>iir qu'il eùl do» doiitts sur sa purlée ^ Isiuuël coiilimia fruidi'iiiriil la coiiveisaliiiu en la lauiouaiil il'uuo manière plus dileele j-uisos pnijels ulleneurs. Vous leconiiailioz du inuins ((u'il c^^t juste de payer eliacuii dans sa propre mouiiaie, et , puisqu'on m'a Vole uies Ijesliaux, de réparer cet échec en prenant Lète pour lièle; car lorsqu'uir lioninu: se donne la peine de conclure un uiaieliépcjur les deux parties, c'est un iiuLiécille s'il ne s'adjuge pas quelque chose par manière de coiuniission.

Au moment où l'eniigrant faisait celte déclaration d'une voix haute ft ferme qui se ressentait un peu do l'humour du moment, qualre on cijiq de ses fils qui éluiejit appuyés contre la base du rocher, s'avaueorent de ce pas inddloMt particulier à la famille. — J'ai appelé llcK'ue Wade, qui fait sentinelle au haut du roc, alin de savoir si elle n'aperçoit rien dans la plaine, dit l'aiuo dos jeunes gens; pour toute réponse elle a secoué la tète, l'our une femme, Hélène est économe de paroles; elle pourrait être un peu plus polie sans faire tort le niiiins du monde à son joli minois.

Ismaël lova les jeux vers l'endroit où la jeune fille ainsi accusée faisait le guol avec une allenlion inquiète. Elle était assise au bord du roc , il côté de la petite tente , et à cent pieds au moins au-dessus du niveau de la plaine. Ou nepouvait guère distinguera cette dislance que les contours de sa iiersonne, sa belle chevelure blonde Qoltant au gré du Vent sur ses épaules, et l'atlitude fixe , et en apparence immobile, qu'elle gardait on dirigeant .son regard sur quelque [loint reculé de la prairie. — Qu'y a-t-il , Hélène ? cria Ismaél en dominant de sa voix puissante le bruit du vent; vovez-vous quelque chose de plus que les chiens sauvages qui parcourent la plaine?

Les lèvres de l'attentive Hélène s'enlr'onvrirent , elle se leva de toute la hauteur de sa taille délicate , paraissant toujours occupée à Contempler un objet inconnu; mais, si elle parla, sa voix ne put être entendue à travers le mugissement des vents. — 11 est certain que celte enfant voit quelque chose deplusqu'un buffle ou un animal de la prairie, continua Ismaël. Eh bien! ètes-vous sourde? Hélène, entendez-vous? J'espère quec'est uuebande de peaux rouges qu'elle aperçoit , car je serais charmé d'avoir l'occasion de les payer de leurs anciennes bontés, à la faveur de ces troncs d'arbres et de ces rochers.

Ismaël avait accompagné ces menaces de gestes correspondants. Eusuite, il avait ramené ses regards sur le cercle de ses fils, non moins résolus que lui, et avait attiré ainsi leur attention jusque-là concentrée sur Hélène ; mais lorsqu'ds se retournèrent tons l'Our examiner de nouveau les mouvements de la charmante sentinelle, la place qu'elle venait d'occuper était vide. — Aussi vrai que je suis un pécheur, s'écria d'un ton extraordinairement ariiuii' Asa , habituellement le plus flegmatique des enfants d'ismacl, Hélène a été emportée par le vent !

Ces mots produisirent une sensation qui aurait pu faire présumer que les yeux bleus et riants, les blonds cheveux et les joues vermeilles d'Hélène, n'avaient pas été sans influence sur les lourdes natures des jeunes gens; et ils échangèrent des regards d'étonnement stupide mêlé de commisération, tandis que leurs yeux se reportaient vers le roc abandonné. — C'est très possible, ajouta un autre; elle était tout au bord du précipice, et depuis plus d'une heure j'avais envie de l'avertir du danger. — N'est-ce point un de ses rubans que je vois flotter là-bas à l'angle de la colline? cria Ismaël. Ah I qu'est-ce que je vois remuer du côté de la tente? Ne vous ai-je pas dit à tous... — Hélène! c'est Hélène! interrompirent à la fois tous les jeunes gens; et en ell'et, au même moment elle reparut comme pour mettre fin à leurs conjectures et calmer leur étrange étotinement.

En sortant de dessous la draperie de la lente, Hélène s'avança d'un pas léger et intrépide au poste périlleux qu'elle avait déjà occupé, et montra du doigt la prairie, paraissant parler d'une voix animée et ra|)ide à quelque auditeur invisible. — Hélène est folle 1 dit Asa d'un ton où il y avait quelque dédain et pourtant un intérêt marqué. Elle révèles yeux ouverts, et s'imagine voir quelqu'une de ces farouches créatures aux noms étranges, dont le docteur lui parle fréquemment.— Peut-être a-l-elle aperçu un cclaircur des Sioux, dit Ismaël en abai.ssant son regard veis lu plaine.

Mais quelques mots prononcés à voix basse par Abiram lui firent relever les yeux justement à tenqis pour voir que la draperie de la tente était agitée d'un mouvement qui semblait avoir une autre cause que le vent. — Qu'elle le fasse, si elle l'ose! nmrmura Ismaél entre ses dents. Ahirain, on me eonnait trop bien pour se jouer à moi. — Regardez vous-même; si le rideau n'est pas soulevé, je n'y vois pas mieux qu'un hibou à la clarté du jour.

Ismaël frappa .violemment la terre de la crosse de sa carabine, et poussa un cri qu'Hélène ont pu facilomenl entendre, si son allention n'eut pas été tout entière à l'objet lointain qui l'attirait d'une manière inexplicable. — Hélène, continua l'émigianl, retirez-vous, folle; voulez-vous attirer le châtiment sur votre têto. Hélène, m'entendez-vous? Il faut (piello ait oublié sa langue maternelle ; voyons si elle en comprend une autre.

Ismaël porta son fusil à la hauteur de son épaule, et l'instant d'après il en dirigea le canoa vers la cime du roc ;avaul qu'on pût

lui adresser un seul mot de remontrance, une flamme brillanln avait jailli eu même temps que la détonnation. Ilelonc liessaillil comme un chamois efirayé, et pimssant un cri perçant, elle s'élança dans la tente avec une rapidité qui laissait craindre que sa désobéissance n'eût été punie d'une manière trop grave. L'acte do vinlonce de l'cmigrant avait été tmp soudain et tr(i|) inattendu pour qu'on put l'empêclier; mais à peine le ciinp fut-il parti i|uc ses fils manifesteront d'une manière non équivoque l'impression qu'il avait produite sur eux. Dos regards farouches furent échangés, et tous lais.sèrent échapper à la fois un murmure de désapprobation. — Père , qu'a fait Hélène? dit Asa avec une vivacité surprenante; pouniuoi tirer sur elle comme sur un daim ou un lou(i alTanié ? — Elb; a mal agi, répondit-il brusquement; et en même temps la froide expression de son regard témoignait combien peu il était ému du mécontentement mat dissimulé de ses fils. Elle a mal agi, mon enfant, mal agi; ayez .soin que le désordre ne se propage pas. — Le traitement que mériterait un h'imme n'e.st point celui qui convient pour une fille craintive. — Asa, vous êtes un homme, et vous vous en êtes vanté souvenu ; mais rappelez-vous que je suis votre père et votre maître. — Je le sais, et quel pore ! — Ecoutez, enfant; je soupçonne fort que votre défaut de vigilance a causé l'attaque des Sioux. Soyez donc modeste dans vos ijropos, mon fils, qui veillez si bien, ou vous pourriez avoir à répondredu désastre que votre faute nous a causé. — Je ne veux pins être grondé comme un enfant en jaquette. Vous parlez de loi comme si vous en aviez jamais connu aucune, et vous me retenez en même temps sous le joug, mol qui dois pourvoir à mon existence et à mes propres besoins. Je ne veux plus être traité par vous comme le dernier de vos animaux. — Le monde est vaste, mon brave garçon, et il contient plus d'une belle plantation sans occupants. Allez, vous avez dans vos mains vos titres signés et scellés. ÎJien peu de pères dotent mieux leurs enfants qu'lsmacl Bush; vous en conviendrez, j'en suis sûr, quand vous serez au bout de votre voyage. — Regardez, père, regardez! s'écrièrent simultanément plusieurs voix , comme si les autres jeunes gens eussent saisi avidement l'occasion d'interrompre un dialogue qui menaçait de devenir plus violent encore. — Hegardez ! répéta Abiram d'une voix creu.se et solennelle; si vous avez le temps de vous occuper d'autre chose que de querelles, Ismaël, regardez.

L'émigrant détourna lentement ses yeux du fils qui l'avait ofTeusé et les leva chargés encore d'un profond ressentiment; mais à peine eut-il aperçu l'objet qui attirait alors l'attention générale que son visage prit lout-à-coup l'expression de la stupeur. Une femme se tenait à l'endroit qu'Hélène avait quitté. Sa personne était de la plus petite faille jugée compatible avec la beauté ; sa stature élait celle que les poètes et les artistes ont choisie comme le beau idéal de la grâce féminine. Elle était vêtue d'une étoffe de soie noire et brillante, qui flottait au vent, ténue ellégère comme ce tissu aérien que le vulgaire appelle Filde la Vierge. Une chevelure longue, éparse et bouclée, plus noire encore et plus brillante que sa robe, retombait parfois sur ses épaules, couvrant comme d'un voile son buste délicat, et parfois se déroulait tout entière au souffle de la brise. L'eloignemeut empêchait de distinguer complètement ses traits, qui toutefois paraissaient jeunes, expressifs, et au moment de son apparition inattendue, empreints d'une puissante émotion. Et en cllet, cette créature ' belle et fragile semblait si jeune qu'on eût pu douter si elle avait passé l'âge de l'enfance. Elle pressait une de ses petites mains contre son cœur^ tandis que de l'autre elle faisait un geste animé, comme pour inviter Ismaël à diriger contre elle tout acte de violence ultérieure. L'élonnement silencieux avec lequel le groupe des éniigranls contemplait ce spectacle ne fut interrompu qu'au moment ou l'on vit Hélène sortir liniidement de la lente, comme craignant à la fois pou roUe-méme et pour sa cinn|iagne. Elle parla, mais. ses paroles ne parvinrent pas à ceux qui étaient en bas, et l'autre jeu ne femme elle-même parut n'y faire aucnneattontion. Toutefois, cette dernière, comme satisfaite de s'être offerte <n holocauste au ressentiment d'ismaël, se retira tranqiiillemont, elle plateau du rocherdevint encore vacant: l'iiiipression qu'éprouveront les spectateurs d'en bas ressemblait à celle d'une vision surnaturelle. Il y cul alors plusieurs minutes d'un silence profond, b-s fils d'ismaël continuant à fixer sur le rocher des regards stu|)idoment étonnes. Puis ils se regarderont les uns les antres do manière à |)rouv(;r que, jinur eux du moins, l'apparition de cet hôte o'xtraordinaire du pavillon était aussi imprévue qu'incompréhensible. Enfin, Asa, en sa (iiialitè d'aîné, et mn par l'impression encore vive de sa récente altercation, prit sur lui l'office d'inlerrogalour. Mais au lieu de braver le ressentiment du peie, dont il avait vu trop souvent éclater le naturel farouche pour l'irriter imprudemment, il se tourna vers Abiram plus facile à intimider, et dit d'un ton sarcastique : — Voilà donc l'animal extraordinaire que vous amenez dans les prairies p<mr servir de leurre A on prendre d'autres! Je vous connai.ssais (lour un homme qui s'inquiète fort peu de la vérité quanil il aquelqn'aulie moyen sous la main ; mais ici vous vous siir|)as>ez. Losjoui naux du Kenlucky vous ont appelé cent fois Marchand de chair noire, mais ils ne se doutaient pas que VOUS élcudiei votre commerce jusqu'à la plus noble couleur. — Û**i

LA PRAIRIE

est un marchand d'esclaves? s'écria d'une voix forte Abiram en affectant démontrer beaucoup de colère; puis-je répontke de tous les mensonges qu'on imprime dans les Etats? Jetez les yeux sur votre propre famille, jeune homme ; jetez les yeux sur vous-même. Les arbres même du Kentiicky et du Ténessée élèvent la voix contre vous! Oui, noble gentleman à la langue si bien pendue, j'ai vu sur les poteaux des habitations le signalement du père, de la mère et de trois enfants, vous compris, avec l'offre d'une récompense, capable d'enrichir un honnête homme, pour le dénon...

Il fut interrompu par un coup qui, fortement appliqué du revers de la main, vint le frapper sur la bouche et le fit chanceler; son sang coula et ses lèvres enflèrent. — Asa, dit le père, s'avançanl avec un reflet de cette dignité que la m;iin de la nature semble avoir imprimée au caractère paternel, vous avez frappé le frère de votre mère. — J'ai frappé le calomniateur de toute la famille, répondit le jeune homme irrité; et à raoinsquesa langue n'apprctedes paroles plus sages, mieux vaudrait pour lui être privé de cet instrument ingouvernable. Je n'ai jamais fait grand usage du couteau, mais, dans l'occasion, je ne serais pas embarrassé pour couper à un diffamateur...— Enfant, vous vous êtes oublié deux fois aujourd'hui. Ayez soin que cela ne vous arrive pas une troisième. Quand la lui du pays est faible, il est juste que la loi de la nature soit forte. Vous m'entendez, Asa, et vous méconnaissez. Quant à vous, Abiram, cet enfant a des torts envers vous, et mon devoir est de veiller à ce qu'ils soient réparcs. Rappelez-vous mes paroles; il vous sera fait réparation : cela suffit. Mais vous avez dit des choses dures contre moi et ma famille. Si les limiers de la loi ont placé leurs afliches sur les aibres et sur les poteaux des clairières, vous savez que nous n'avions point manqué à la probité : nous avons maintenu ce principe que la terre est une propriété commune. Non, Abiram; si je pouvais me laver les mains de certaines choses faites par votre conseil, aussi facilement que d'auires actes inspirés par le diable, mon sommeil serait plus tranquille, et nul de ceux qui portent mon nom n'aurait besoin d'en rougir. Paix, Asa, et vous aussi Abiram ! Il en a été dit assez; n'ajoutons rien qui puisse rendre pire encore ce qui n'est déjà que trop mal.

Ismaël, eu achevant ces mots, fit avec la main un signe d'autorité, et s'éloigna lentement, convaincu que personne n'aurait la témérité de contrevenir à ses ordres. 11 était évident qu'A--a se faisait violence pour obéir; mais sa pesante nature retomba bientôt dans son apathie habituelle, et il ne tarda pas à reparaître ce qu'il était en etl'et, un homme dangereux jiar intervalles seulement, et dont les passions participaient trop de la pesanteur de la machine [lour rester longtemps à l'état d'effervescence. 11 n'en était pas de même d'Abiram; tantqu'il y avait eu probabilité de conflit personnel entre lui et son colossal neveu, sa contenance avait proenté des signes non equivoquesd'apprehension ; mais maintenant que l'aulorité et la force gigantesque du père s'étaient inter|iosées entre lui et son assaillant, la pâleur de ses traits avait fait place à une teinte livide qui annonçait combien l'outrage avait profondément ulcéré son cœur. Toutetois, comme Asa, il s'était leiulu à l'injonction de l'éuiigrant, et l'harmonie paraissait rétablie.

Un des effets de cette querelle avait été de détourner l'attention des jeunes gens. Pendant la dispute qui avait suivi l'apparition de la belle étrangère, tout souvenir de son existence parut elfacé. 11 est vrai qu'il se tint à l'écart quelques conférences secrètes et animées, dont l'objet était indiqué par la direction des regards des difTérents interlocuteurs; mais ces symptômes menaçants disparurent bientôt, et toute la troupe se fractionna de nouveau, comme à l'ordinaire, en groupes nonchalants et silencieux. — Je vais monter sur le rocher, enfants, et m'assurer si l'on aperçoit les sauvages, dit bientôt Isniaël en s'avançant vers ses fils d'un air qu'il s'efforçait de rendre conciliant en même temps qu'il était absolu. S'il n'y a rien à craindre, nous sortirons dans la plaine; la journée est trop belle pour que nous la perdions en paroles, comme les femmes des villes bavardant autour d'une théière et de trois gâteaux.

Sans attendre de réponse, l'émigrant s'avança vers la base du rocher formant une sorte demur perpendiculain; de près de vingt pieds de haut, tout autour de la citadelle. D'un seul côté, un étroit sentier permettait de gravir le rocher, et cet endroit était [irotégé par un rempart de troncs de cotonniers, que défendaient des chevaux de frise formés des branches du même arbre. Là se tenait continuellement un homme armé, comme à la clef de toute la position; un des fils d'ismaël y était en ce moment nonchalamment appuyé contre le roc, prêt à défendre ce poste s'il était nécessaire, jusqu'à le que la troupe tout entière eût le temps de se répartir sur les différents points fortifiés. De ce côté même l'émigrant trouva l'accès du pic encore difficile; les obstacles en partie n^iturelset en partie artificiels se multipliaient jusqu'à une sorte de terrasse, ou pour mieux dire de [ilateau ; là étaient établies les huttes où toute la famille résidait. Ces habitations ressemblaient à toutes celles qu'on rencontre fréquemment sur les frontières; leur construction appartenait i* l'enfance de l'architecture et ne se composait que de troncs d'^/bres, et d'écorces. Le plateau lui-même comprenait plusieurs cei'j.iines depiedssarrés, et était assez élevé au-dessus du n»^e;iu de U h laine

pour diminuer beaucoup, sinon pour écarter entièrement le danger des projectiles indiens. C'est là qu'Ismaël avait cru pouvoir, en toute sécurité, laisser ses jeunes enfants sous la garde de leur courageuse mère ; c'est là qu'il trouva Esther livrée à ses occupations domestiques habiluelles, entourée de ses filles, élevant de temps à autre la voix pourgronder ceux d'entre ses marmots qui avaientencouru son déplaisir, et trop absorbée par la tempête de sa propre conversation pour s'être aperçue de la scène violente qui avait eu lieu au bas du rocher. — Vous avez choisi là un joli endroit pour votre camp, Ismaël : un lieu ouvert à tous les vents! Ce fut ainsi qu'elle comnif iica ou plutôt continua, car elle ne fit que reporter sur son mari sa maiivaise humeur dirigée auparavant contre une petite fille de dix ans qui pleurait à côté d'elle. Sur ma parole, peu s'en faul que je ne sois obligée décompter les enfants toutes les dix minutes pour voir si le vent n'en a pas emporté quelqu'un parmi les vautours ou les canards. Pourquoi restez-vous tous là-bas à rôder au pied de ce rocher comme des lézards au soleil, quand le ciel commence à se peu[iler d'oiseaux? Croyez-vous donc que les bouches puissent se remplir et la faim se satisfaire en dormant et eu restant les bras croisés? — Vous avez le privilège de la parole, Isther, dit le mari en employant la prononciation américaine de ce nom, et en regardaiitsa liruy:iiile Compagne avec un air de tolérance habituelle plutôt que d'aflcction. Mais vous aurez des oiseaux, pourvu que votre voix ne les effraie pas et ne leur fasse pas prendre leur vol trop haut. Oui, femme, coiitinua-t-il en mettant le pied sur l'emplacement lioiit il venait de chasser si violemment Hélène; et non seulement des oiseaux, mais du buffle, si mon œil peut distinguer l'animal à la distance d'une lieue d'Espagne. — Descendez, descendez, et agissez au lieu de parler. Uu bavard ne vaut pas mieux qu'un chien qui aboie. Si des peaux rouges venaient à paraître, Hélène déploierait le signal à temps pour vous en avertir. Mais, Ismaël, qu'avez-vous tué, mon homme? car c'est votre carabine que j'ai entendue il y a quelques minutes, à moins que mon oreille ne sache plus dislinguer les sons. — Bah! c'était pour effrayer ce faucon que vous voyez planer audessus du rocher. — Un faucon, en effet! A votre âge, tirer sur des faucons et des vautours, quand vous avez dix-huit bimches à nourrir! Regardez l'abeille et le castor, mon brave honinie, et apprenez d'eux la prévoyance, Ismaël ! Sur mon àme, contiiiua-t-clleeu laissant tomber sa quenouille, je crois qu'il est encore dans cette tente; plus de la moitié de sou temps se passe auprès de cette inutile et indolente créature...

La soudaine réapparition de son mari lui ferma la bouche ; et lorsqu'il se retrouva près d'Esther, elle se contenta de marmotter sou mécontentement au lieu de l'exprimer eu termes plus explicites. " Le dialogue qui s'engagea alurs entre les deux époux fut ciuirl mais expressif. La femme se montra d'abord quelque peu laconique et de mauvaise humeur dans ses réponses, mais sa sollicitude pour sa famille lui fit bientôt oublier son ressentiment. La conversation se (ermina par l'engagement que prit Ismaël d'employer le reste du jour à la chasse afin de procurer à la famille, les alimcntsindispensables. Cette résolution prise, l'émigrant descendit et divisa ses forces en deux corps, dont l'un devait rester à la garde de la forteresse, el l'autre l'accompagner dans la plaine II eut soin de comprendre parmi ces derniers Asa et Abiram, sachant qu'aucune autorité, hormis la sienne, n'était capable de réprimer le caractère farouche de son fils, une fois qu'on avait éveillé .sa colère. Ces arrangements étant terminés, les chasseurs partirent etse séparèrent àquelque distance du rocher, de manière à former une enceinte et àcernerle troupeau de buffles qu'on apercevait dans le lointain.

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