‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 43 sur 253 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Maintenant que nous avons fait connaître au lecteur la manière dont Ismaël Bush avait casé sa famille dans des circonstances que beaucoup d'autres auraient trouvées embarrassantes, nous allons transporter la scène à quelques milles de sa demeure temporaire. Au moment même oii l'émigrant et ses fils partaient pour lâchasse, deux hommes, assis dans un enfoncement au bord d'un ruisseau, à deux portées de fusil du camp, étaient activement occupés à discuter le mérite d'une bosse de bison, préparée avec tout le soin que demande un pareil mets. Ce morceau de choix avait été judicieusement séparé des parties moins recherchées de l'animal; enveloppé dans le vêtement velu fourni par la nature, on l'avait soumis le temps convenable à la chaleur d'un four souterrain ; et maintenant il offrait aux deux convives le plus magnifique spécimen de la cuisine des forêts. Soit pour la délicatesse et le fumet, soit comme nourriture substantielle, ce plat simplement a|iprêté aurait pu obtenir une supériorité incontestable sur les combinaisons laborieuses etchimiquementalambiquées des plus renommés restaurateurs. Les deux mortels appelés à jouir d'un repas dans lequel l'appétit et la SHnté pré-

LKS WJLLÉKS LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES.

talent une double saveur au mets exquis des déserts américains, se mon traieiildij^nesde leur lion ne fortune. Celui i]ui s'était cliargc des a))prèts montrait le moins d'empressemcntà fairo honneur àsa cuisine. 11 mangeait sans doute et niéuic avec appétit, mais toujours avec la modération que donne la vieillesse. Quant à son compat^jion, il ne s'imposait aucun contrôle de ce genre. Dans toute la vigueur de rage, il rendait aux talents de son mailre d'hôtel un hommage expressif. Pendant que les morceaux succulents se succéilaienl sans interruption dans sa hoiiche, ses yeux se reportaient fréquemment sur son compagnon, comme pour lui peindre la gratitude qu'il ne pouvait articuler de vive voix. — Coupez au cieur du morceau, mon enfant, dit le Trappeur (car c'était le vénérable habitant de ces vastes solitudes qui avait servi au chasseur d'abeilles ce repas délicieux); c'est laque vous trouverez toute la saveur naturelle, et cela sans le secours de vos èpices ou de votre moutarde. — Si j'avais seulement un verre d'hydromel, dit Paul en s'arrètant pour reprendre haleine, je jurerais que jamais repas plus fortihaut ne fut ollerl à l'aiipétit d'un homme. — Oui, oui, vous avez raison de l'ajqieler fortifiant, répliqua l'autre en riant ;i sa manière de la satisfaction qu'il éprouvait par contre-coup : c'est une viande forte et qui fortifie ceux qui la mangent... Ici, Hector, ajouta-t-il eu jetant un morceau à son chien qui le regardait d'une manière expressive; tu as besoin de forces dans ton vieil âge,, mou vieux, tout aus.si bien que ton maître... Tenez, mon enfant, voilà un chien qui a vécu et dormi plus sagement et mangé de meilleurs morceaux que fous les rois du monde. El pourquoi? parce qu'il a usé et n'a jauiai.s abusé des dons de son Créateur; la nature a fait do lui un chien, et c'est comme un chien qu'il s'est nourri. D'aiitresètre=elle a fait des hommes; mais ils mangent comme des loups atïamés. Hector a vécu en chien honnête et prudent, et je n'ai jamais rencontré un limier de sa race qui manquât de nez ou de fidélité- Savez-vous la différence qu'il y a entre la cuisine du désert et celle qu'on trouve dans les colonies? Non, je \ois clairement à votre appétitque vous n'en savez rien, je vaisdoiic vous le dire : l'une se conforme à l'homme, l'autre à la nature; l'une s'imagine pouvor ajouter au.x dons du Créateur, tandis que l'autre se contente d'en jouir humblement. Voilà tout le mystère. — Voyezvous, Trappeur, dit Paul peu attentif à la morale dont sou coniiiagnon assaisonnait le repas, tant que nous resterons en ce heu, et il est probable que nous ne le quitterons point de sitôt, je veux chaque jour tuer un buffle, et vous nous accommoderez sa l)Osse. — ie ne vous iiromets pas cela; je ne vous promets jias cela ! Dans toutes les parties de son corps le buffle est un bon manger : il est de.stiné à la nourriture de l'homme; mais je ne saurais promettre d'être complice d'un gas|iillage tel que d'en tuer un chaque jour. — 11 n'y aura pas de gaspillage, soyez tranquille, vieillard. S'ils sont tous aussi bons que celui-ci, je m'engage à les manger à moi seul, en ne laissant que les os... Oh, oh! qui vient là? quelqu'un sans doute qui a bon nez; s'il est à la piste d'un diner, son odorat ne l'a point troni|ié. Un étranger était en vue; il s'avançait le long du ruisseau d'un pas délibéré, et venait droit aux deux gastronomes. Comme il n'y avait dans son aspect rien de formidable ni d'hostile, le chasseur d'abeilles, au lieu de suspendre ses attaques les redoublait de manière à faire craindre que le repas ne fût insuffisant pour de nouveaux convives. Mais il en était autrement du Trappeur; sonappétitplus modéré était déjà satisfait, et il se tourna vers le nouveau venu avec un airde cordialité sincère. — Venez, l'ami, si la faim est votre guide, elle vous a conduit à bon |iort. Voici de la viande et du maïs que la cuisson a rendu plus blanc que la neige des montagnes. Venez sans crainte; nous ne sommes pas des animaux carnassiers nous mangeant les uns les autres, mais des chrétiens recevant avec gratitude ce qu'il a plu au Seigneur de nous donner. — Vénérable chasseur, répondit le docteur Battius {car c'était efTectivement le naturaliste que ses explorations avaient dirigé de ce côté), je suis charmé de vous rencontrer ; nous sommes livrés aux mêmes travaux et devons être amis. — Eh ! vrai Dieu! dit le vieillard en riant au nez du philosophe, sans beaucoup de respect |iour le décorum; c'est l'homme qui voulait me faire croire qu'un nom pouvait changer la nature (l'un animal! Venez, l'ami ; vous êtes le bienvenu, quoiqu'un excès de lecture vous ait un peu obscurci les idées. Asseyez-vous, et, après avoir mangé de ce morceau, dites-moi, si vous pouvez, le nom de la créature dont la chair vous aura nourri.

Les yeux ilu docteur manifestèrent sa gratitude. L'exercice et le grand air étaient pour lui d'iixcellents stimulants et Paul lui-même n'aurait pu être en meilleure disposition de faire honneur à la cuisine du Trappeur. Avec un soupir à peine réprimé, il prit place à côlé du vieillard. — Je rougirais, de ma profession, (lit-il en avalant un morceau avec un plaisir évident, mais tout en s'elforçant de reconnaître les signes distiiictifs de la peau défigurée par la cuisson ; j'en rougirais, sur mon àme, s'il y avait, dans tout le continent d'Amérique un animal que je pus.se reconnaître à quelqu'un des nombreux indices (]iie la science a notés. Or, celui-ci... Cette viande est nourrisanie et savoureuses... Une bouchée de votre mais, l'ami, s'il vous plaît.

Paul, ()ui conlinuait à manger avec un surcroît de persévérance, lui passa le gâteau sau.s juger néccssairede suspeodre les opérations.

— Vous disiez.donc, l'ami, que vous avez plus d'un moyen de reconnaître l'espèce de l'animal? reprit le Trappeur attentif. — Plus d'un moyen infaillible. Par exemple, les animaux carnivores .se reconnaissent à leurs canines. — Leurs quoi? demanda le Trappeur.

— Les dents ([ue la nature leur a données pour se défendre et pour arracher leur nourriture. En outre... — Cherchez donc les dents de cette créature, interrompit le Trappeur, résolu de convaincre d'ignorance un homme qui avait eu l'audace d'entreren C(uicurrence avec lui sur ce qui concernait la vie du désert : retournez ce morceau dans tous les sens, et cherchez vos canines.

Le docteur obéit, et comme de raison, sans succès; néanmoins il profita de l'occasion pour examiner encore inutilement un morceau (le la peau. — Eh bien! mon ami, trouvez-vous ce que vous demandez, avant de décider si cette créature est un canard ou un saumon? — Je soupçonne que l'animal n'est pas ici dans son entier. — Vous pouvez ralTiriner eu toute assurance, repondit Paul, que la répletion forçait alors à s'arrêter; vous porterez à mon compte en diminution quelques livres de la bète. Néanmoins un homme |ieut se sûulenir encore avec ce qui reste; et en même temps il jetait un coup d'œil de regret sur un morceau assez ample pour fournir au dîner de vingt personnes, et que la satiété l'obligeait d'abandonner. Coupez plus près du ciïur, comme dit le vieillard, et vous lr(mverez le meilleur morceau. — Le cœur ! s'écria le docteur, intérieurement enchanté qu'une partie déterminée de l'animal fût soumise à son inspection. Oui! que je voie un peu l'organe ; cela m'aidera àdéternuuer le caractère de l'individu- Certes, ce n'est point Ik le cor... Si fait, parbleu ! L'animal doit être du genre 6eWuo, à cause de l'obésité...

Il fut interrompu par le rire habituel du Trappeur, et cette manifestation parut tellement déplacée au naturaliste, que sans couper le fil de ses idéîs, elle lui coupa du moins la parole. — Avec votre belle et votre obliquité, vous n'y entendez rien, dit enfin le vieillard charmé de l'embarras non équivoque où il avait mis son antagoniste. Mon ami, vous êtes bien loin de la vérité, avec toute votre érudition de livres et vos grands mots qui n'appartiennent à aucune langue de ces contrées. Belles ou non belles, on voit des milliers d'animaux semblables à celui-ci dans les |jrairies, et le morceau que vous tenez est une tranche de bo»se de buffle, aussi savoureuse que jamais on en ait digéré. — Mon vieil ami, dit le docteur en s'efForçant de réprimer une mauvaise humeur qu'il jugeait peu convenable a la dignité de son caractère, votre système est erroné depuis lesprémissesjusqu'à la conclusion, et votre classification est tellement fautive, qu'elle confond les distinctions fondamentales de la science. Le bulfie n'a pas du tout de bosse, sa chair n'est ni savoureuse ni salutaire, comme je reconnais qu'est celle de l'individu actuellement sous nos yeux. — Pour le coup, je suis pour le Trappeur contre vous, interrompit Paul Hover; celui qui nie que la chair de bufflesoit bonne devrait s'abstenir d'en manger.

Sur ces mots, le docteur, qui n'avait jeté qu'un coup d'œil rapide sur le chasseur d'abeilles, le regarda comme un hoinme qu'il reconnaissait.— Ami, lui dit-il, les principaux traits d« votre visage me sont familiers, je crois vous reconnaître... — C'est moi que vous avez rencontré dans les bois à l'est de la Grande-Bivière, et à qui vous avez voulu persuader de suivre une guêpe jusqu'à son nid, comme si je pouvais prendre en plein jour une mouche quelconque pour une abeille ! Vous devez vous rappeler que nous avons passé ensemble une semaine, cherchant, vous, vos crapauds et vos lézards, et moi, mes creux d'arbres; et de fait, à nous deux, nous fîmes une biMine moisson. Je recueillis le meilleur miel que j'aie jamais expédié auxétablis.sements; de votre côté, votre sac fut rempli jusqu'au bord: je n'ai jamais pris la liberté de vous questionner à cet égard, étranger, mais je présume que vous faites une collection de curiosités.-^ Oui, c'est encore là une de leurs scélératesses! s'écria le Trappeur. Us tuent le daim, le chevreuil, le chat sauvage et tous les animaux qui habitent les bois; et après les avoir bourrés de chitl'ons et leur avoir mis des yeux de verre dans la lèfc, ils les donnent en spectacle et les appellent les créatures du Seigneur! — Je vous reconnais, répondit le docteur, sur qui les reprociies du vieillard ne produisaient aucune impression visible ; je V(uis reconnais, dit-il, en tendant cordialement la main à Paul : ce l'ut une semaine prohtab.e que celle-là, et un jour mon herbier et mes catalogues en feront foi. Oui, je vous remets parfaitement, jeune homme; vous êtes de la classe des 7no»mu'/('r('S ; ordre, jinma/cf; genre /ioino; espèce Kentuckij. Alors, après avoir quelque temps sonri coraplaisaminent à l'esprit dont il venait de faire montre, le naturaliste conlinua : Depuis notre .séparation, j'ai fait beaucoup de chen-in, ayant conclu un traité ou an nigeuieiit avec un certain Ismaél. — Ismaél BiishI interrompit Paul avec son impatience et sa vivacité liahiiuelle. Parbleu, Trappeur, c'est le tireur de sang dont Hélène m'a parlé. — Allons, Hélène ne m'a pas rendu juslice, répondit le naïf docteur; car je n'appartiens pasàl'ccole phlebotomisaute, préférant de beaucmip la méthode qui purifie le sang à celle qui le tire. — Je me suis servi d'une exprcssimi cpii ne rend pas sa pensée, brave étranger, elle parlait (Je vous comme d'un habile hoinme. — Elle a peut-être exagéré mon mérite, mais Hélène est une bonne et excellente fille:

LA PRAIRIE

elle s'est toujours montrée à mon égard bonne et charmante. — Vraiment! s'écria Paul en jetant un coup d'œil pénétrant et scrutateur sur l'innocent docteur, jeprésunie, étranger, que vous vous proposez de faire entrer Hélène dans votre collection.— Toutes les richesses du monde végétal et animal réunies ne pourraient m'engager à toucher un seul de ses cheveux ; j'aime cette enfant avec ce qu'on peut appeler amor naturaiis ou plutôt paternus, avec une affection paternelle. — Oui, cela sied mieux à la dillerence de vos âges.— Il y a de la raison dans ce qu'il dit, parce qu'il y a de la nature, fit observer le Trappeur. Mais, mon ami, vous nous aviez dit que vous habitiez dans le camp d'un certain Isniaêl Bush? — C'est irai : c'est, comme vous savez, en vertu d'un pacte. — Je n'entends •ien à pacte ni paquet d'aucuue espi;ce, moi qui ne suis qu'un simple rappeur. Ce que je sais pour l'avûir vu, c'est que les Smux oui pénétré cette nuit dans le campement d'ismaël et ont enlevé tous les bestiaux du pauvre diable, depuis le plus gros animal jusqu'au plus petit. — Asinus excepté, marmotta le docteur qui en "•: moment s'occupait froidement de sa tranche de bizon, sans çlus s'occuper de ses attributs scientifiques; Vasinus domesticus americanus excepté. — Je suis bien aise d'apprendre qu'on en ait sauvé un si grand nombre, quoique j'ignore la valeur des animaux que vous venez de nommer; ce qui n'a rien d'extraordinaire, attendu qu'il y a bien longtemps que j'ai quitté les étaLlissenjeuts. Mais pourriez-vous me dire, mon ami, ce que le voyageur cache sous sa tuile blanche, et quel est cet objet qu'il défend comme un loup dispute sa charogne. — Vous en avez entendu parler? s'écria le docteur avec un air de surprise manifeste et en laissant tomber ie morceau qn'il portail à sa bouche. — Moi ! je n'ai rien entendu ; mais j'ai vu la toile, et j'ai bien manqué de me faire mordre pour avoir seulement voulu savoir ce qu'elle recouvrait. — Mordre! en ce cas, il faut donc que l'animal soil Carnivore ; il est trop pacifique pour être l'ursi/s horridus ; si c'était le canis latrans, la voix le trahirait. Etpuis Hélène Wade neserailpasaussi familière avec un individu du genre /erce. Vénérable chasseur, l'animal solitaire, enfermé le jour dans le charriot et la nuit dans la lente, m'a causé plus de pi;rplexité que tout le catalogue des autres quadrupèdes, par un motif bien simple, c'est que je n'ai su comment le classer. — Vous croyez que c'est une bêle sauvage? — Je sais que c'est un quadrupède ; le danger que vous avez couru prouve qu'il est Carnivore.

Pendant celle explication faite k bâtons rompus, Paul Hover était resté muet et pensif, regardant successivement avec beaucoup d'altentioii chacun des interlocuteurs. Mais enfin , ce dernier avait à peine eu le temps d'articuler son assertion positive, que le jeune homme lui adressa brusquement cette question : — Pourriez-vous me dire, ami, ce que vous entendez par un quadrupède? — Vu caprice de la nature, à la formation duquel elle a voulu appliquer en moindre quantité que de coutume sa sagesse infinie. Si à deux de ses jambes on pouvait substituer des leviers rolatoires, conformément aux perfectionnements introduits dans mon nouvel ordre des yhalangacrura, ce qu'où peut traduire en langue vulgaire par jambes à leviers, il y aurait dans la construction une perfection et une haimonie délicieuses. Mais de la manieie dont le quadrupède est maintenant conforme, je l'appelle un caprice de la nature, une pure divagation. — Ecoulez-moi, étranger : dans le Kenlucky, nous ne sommes pas très forts sur le vocabulaire. Divagation est un mot anssi rude à tiaduire en anglais que celui de quadru|)cde. — liii quadrupède est un animal à quatre pattes... une bcle. — Une bêle! Croyez-vous donc qu'lsmaël Bush voyage avec une bêle enfermée dans ce pe'it charriot? — J'en ai la certitude; cl si vous voulez nie prêter l'oreille... Ce n'est pas iiositivement votre oreille que je vous demande, ajouta-t-il en remai quant que Paul faisait un mouvement de surprise... l'oreille est prise ici au figuré ; je ne veux parler que de ses fonctions ; écoutez-moi donc. Je vous ai déjà dit qu'en vertu d'uif pacte, je voyage avec le susdit Ismaël Bush; mais quoique je sois tenu de remplir certains devoirs pendant la durée du voyage, il n'est pas stipulé que ce voyage sera iler sempilernum , c'est-à-dire éternel. Or, quoique cette region-ci puisse être considérée comme inconnue à la science, puisque c'est un territoire vierge pour l'observateur en histoire naturelle, néanmoins elle est grandement dépourvue des trésors du régne végétal. Je me serais donc déjà écarté à quelques centaines de milles plus à l'est, n'elail le désir qu'éprouve intérieurement d'examiner l'animal en question, afin de le décrire et de le classer. A net égard, continua-t-il en baissant la voix comme un homme qui communique un secret important, je ne désespère pas d'engager Ismaël à me le laisser disséquer. — Vous avez donc vu cette créature? — Non pas avec les onganes de la vue, mais avec des instruments beaucoup plus infaillibles, les conclusions de la raison et les déductions des principes scientifiques. J'ai déjà étudié les habitudes de l'animal, jeune homme; et en m'appuyant sur des preuves qui auraient échappé au commun des observateurs, je puis affirmer, sans crainte, qu'il est de Tastes dimensions, inactif, peut-être torpide, d un appelit vorace; et en outre, comme il appert maintenant par le témoignage direct de ce vénérable chasseur, ce doit èlre un animal féroce et Carnivore, — Ce qu'il importerait avant tout, dit Paul, ce serait de

savoir d'une manière certaine si c'est oui, ou non, un animal. — Pour ce qui est de cela, si j'avais besoin de la preuve d'un fait qui m'est sulfisamment démontré par les habitudes de l'animal, j'ai la parole d'iMiiaëJ lui-même. Mes niuindres déductions sont toujours appuyées sur une rai>on. Je ne suis point, jeune homme, tourmenté d'une curiosité vulgaire et sans but ; mais si je recherche la science, c'est, je puis l'affirmer humblement, d'abord pour l'avancement de la science elle-même, et secondement pour I utilité de mes semblables. J'aspirais secrètement à connaître le contenu delà tente qu'lsmaël gardait avec tant de soin; il le remaïqiia et me fit jurer (jurare prr deos) de ne point en approcher dans le rayon d'un certain nonihre de pieds cubes pendant un espace de temiis donné. Or, le jusjurandum , ou serment, est une chose sérieuse; et comme no'tre niaiché était subordonné à cette condition, j'y consentis, me réservant d'ailleurs la faculté d'observer à distance. Il y a maintenant dix jciurs qu'lsmaël, prenant en pitié l'état où il me voyait, moi, humble ami de la science, me révéla qu9 le charriot contenait une bête qu'il conduisait dans les Prairies, et dont il voulait se servir comme de leurre pour en attraper d'autres du même genre ou de la même espèce. Depuis lors, ma lâche s'est réduite simplement à cpier les habitudes de l'animal, et à consigner les résultats. Quand nous arriverons dans un certain canton, oij l'on dit que ces sortes d'animaux abondent, l'individu en question sera soumis sans obstacle à mes investigations.

Paul conliiiua d'écouter dans le plus profond silence et jusqu'au dernier mot cette explication singulière, mais caractéristique; alors l'incrédule chasseur d'abeilles secoua la tète, et prit sur lui de répondre : — Etranger, le vieil Ismaël vous a conduit dans un trou noir, où vos yeux ne vous rendront pas plus de services qu'à un bourdon son dard. Et moi aussi je sais quelque chose de ce charriot, cl je puis dire que j'ai pris Ismaël en mensonge flagrant Dites-moi, l'ami, pensez-vous qu'une fille comme Hélène W'adi' voudrait tenir compagnie à une bete sauvage? — Pourquoi pas? pourquoi pas? répliqua le natural.stc. Hélène a du goût pour la science, et elle écoule parfois avec plaisir ks leçons précieuses que je sème dans ce désert. Pourquoi n'étudierait-elle pas les habiludes d'un animal quelconque, fût-ce n ènic un iliiiuicéros? — Doucement! doucement! répondit d'un ton aussi po^ilif le chasseur d'abeilles, qui , moins savant que le docteur, était >ans nul doute beaucoup mieux informé que lui sur celte matière; Hélène est une fille de cœur, elle a du caractère, ou j-^ me trompe fort; mais avec tout son courage et son air brave, elle n'est après lout qu'une femme. Ne l'ai-je pas vue souvent pleurer? — Vous êtes donc de la connaissance d'Heleuc? — Un peu. En outre je sais qu'une femme est une femme, et que tous les livres du Kenlucky ne pourraient engager Hélène Wade à rester seule dans une tente avec une béte féroce. — Il semblerait, "reprit avec calme le Trappeur, qu il y a là-dedans quelque chose de passablement louche. Je suis témoin que le voyageur n'aime pas qu'on regarde dans sa tente, et j'ai la preuve la plus certaine que le charriot ne porte pas la cage d'une bêle. Voici Hector, doué de l'odorat le plus,sùr et le plus lidéle que le Tout-Puissant ait jamais départi à un être de son es(ièce; et s'il y avait eu là une hèle, ce chien depuis longtemps l'aurait dit à son niailre. — Prétendez-vous opposer un chien à un humme, l'état de la lirule à la science, l'instinct à la raison? s'écria un peu vivement le docteur. Comment voulez-vous, je vous prie, qu'un chien distingue les habitudes, l'espèce ou même le genre d'un animal, comme l'homme rationnel, instruit, scientifique et triomphant? — Comment ! répéta froidement le vétéran de la prairie. Ecoutez, et si vous croyez qu'un mailre d'école puisse communiquer plus d'intelligence que le Seigneur, vous aUez voir combien vous êtes dans l'erreur. N'entendez-vous pas remuer quelque chose dans les broussailles? Ce bruit dure depuis cinq minutes. Pourriez-vous me ilire de quelle espèce est la créature qui le produit ? — J'espère qu'elle n'a rien de dangereux, s'écria le docteur en tressaillant; car il gardait encore un vif souvenir de sa rencontre avec le vespeTtih'o Iwrribilis. Vous avez des carabines, mes amis; peut-être serail-il prudent de les apprêter, car il ne faut guère compter sur mon pistolet. — H peut y avoir de la raison dans ce qu'il dit, répondit le Trappeur en souriant; et en même temps il prit sa carabine à l'endroit où il ra\*ait déposée pendant le repas, et en éleva le canon en l'air. Maintenant ditesmoi le nom de la créature. — Cela excède les limites de la science humaine. Buffon lui-même n'aurait pu dire si l'animal est un quadrupède ou du genre serpens, un mouton ou un tigre. — Alors votre Bouffon n'était qu'un sot en comparaison de mon Hector. Ici, Hector! Qu'y a-t-il là, mon ami! Kaut-il lui courir sus... ou le laisseronsnous passer ?

Le chien , qui avait déjà fait comprendre au Trappeur eipérimenlé, par le tremblement de ses oreilles, qu'il sentait l'approche de quelque animal, leva sa tête d'entre ses pattes de devant, et entr'ouvrit légèrement ses lèvres comme pour laisser voir les restes de ses dents. .Vlais, abandonnant toul-à-coup son projet hostile. Il huma l'air un moment, fit un long bâillement, se secoua, puis reprit tranquillement sa première position. — Maintenant, docteur, s'ecna le Trappeur triomphant, je sui» bien convaincu qu'il n'y a ni gibier

LES VEILLÉES LITTERAIRES ILLDSTRÉES

ni hile carnnssiorc dans le taillis; c'est ce que j'appelle un renseignement sulistantiel et niile pour un homme qui ne veut plus dépenser mal à projios ses forces, et qui pourtant ne serait pas cliarmé de servir de repas à une panthère.

Le chien interrompit son maître par un bruyant grognement, tout en restant la tète ajipuyée contre terre. — C'est un homme ! s'écria le Trappeur en se levant; c'est nn homme, si je juge sainement de ce que veut exprimer mon chien. En;re lui et moi la conversation n'est pas longue, mais nous manquons rarement de nous entendre.

Paul llover se leva également avec la promptitude de l'éclair , et , portant le canon de sa carabine en avant, s'écria d'une voix menaçante: — Si vous êtes un ami, avancez; si vous êtes un ennemi, préparez-vous à combattre. — C'est un ami , un blanc et un chrétien, du moins il ose prendre ce titre , répondit une voix. Au même instant les branches du taillis s'entr'ouvrirent , et l'on vit paraître le nouvel interlocuteur.

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