‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 46 sur 253 · CHAPITRE XU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XU

Le déjeuner des émigrants fut silencieux et sombre. 11 y manquait l'accompagnement discordant dont Esther avait coutume d'unimer leurs repas; car le narcotique du docteur éinoussait encore la vivacité habituelle de son intelligence. Les jeunes gens songeaient à l'absence de leur frère aîné , et le regard sévère d'ismaël s'arrêtait tour à tour sur chacun de ses fils : c'était le regard d'un maître prêt à repousser toute tentative de se soustraire à son autorité. Malgré cet esprit d'anarchie qui divisait la f;imille, ll6lèt\c ot son nocturne conqilice prirent leurs places accoutumées, sans faire naître de commentaires. Néanmoins le docteur levait les yeux de temps à antre ; pour ceux qui le remarquaient, c'était là une de ses contemplations scientifiques du firmament; inais en effet .ses regards fugitifs se projetaient vers les ondoyants remparts de la tente interdite. Enfin l'émigrant , après avoir vainement attendu quelque manifestation plus décisive, résolut de faire une démonstration personnelle. — Asa me rendra compte de cette conduite insubordonnée. La nuit entière s'est écoulée, et il est encore dans la Prairie , quand peut-être son bras et sa carabine auraient pu nous faire faute dans une escarmouche avec les Sioux. — Epargnez vos poumons, brave homme, répondit sa i'enime; soyez économe de votre souffle; il est possible que vous deviez loiigteiii|is encore appeler l'enfant avant qu'il réponde. — S'il y a des lioninu'S assez femmes pour se laisser dominer par les enfants, Esther, vous devez .savoir que les choses ne se passent point comme cela dans la famille d'ismaël Bush. — Ah ! vous n'épargnez guère les réprimandes à vos enfants dans l'occasion. Je le sais, Ismaël; et votre sévérité a chassé l'un de vos lils; et cela quand sa présence nous est le plus nécessaire. — Père, dit Abner dont la nature engourdie s'était peu à peu stimulée jusqu'à l'efTorl de faire une proposition si hardie , les garçons et moi nous sommes d'avis d'aller à la recherche d'Asa. Nous sommes inquiets de le voir caïufier dans la Prairie au lieu de venir se coucher dans son lit, comme certainement il aurait aimé à le faire. — Bah ! marmotta le sombre Aiiirani, le garccui aura tué un daim ou peut-être un buffle, et il s'est endormi a. coté de la carrasse pour en écarter les loups jusqu'au jour ; nous ne tarderons pas à le voir ou à l'entendre beugler pour que nous venions l'aider à porter sa charge. — Mes fils n'ont point besoin d'aide pour mettre un daim sur leurs épaules , ou pour dépecer un bœuf sauvage ! répondit la mère ; comment, Abiram , pouvez-vous dire une chose si peu croy.ible, vousqui affirmiez, pas plus tard qu'hier, que les peaux rouges avaient rôdé dans notre voisinage? — Oui! s'écria vivemeu! son frère, comme pressé de rétracter une méprise; je l'ai dit et jek dis encore ; et vous verrez que j'ai raison. Les Tetoiis ne sont pas loin d'ici, et le garçon sera fort heureux s'il peut leur échapper. — Il me semble, dit lé docteur Battius en parlant avec l'aplomb et la dignité d'un homme réfléchi ; il me semble à moi , homme peu versé dans la science des signes et des indices de la guerre des ludiens, surtout telle qu'elle est pratiquée dans ces régions lointaines ((jiioiqiie.je puis le dire sans vanité, j'aie quel(iue connaissauie des mystères de la nature), il me .semble donc à moi, dans mou humble opinion, que lorsqu'il existe des doutes sur une matière de cette iuqiortance, cequ'ily ade plus sage, c'est de les éclaircir. — Nous n'avons que faire de vos ordonnances! s'écria brusquement Esther : plus de vos charlalaneries dans une famille qui est en fort bonne sauté, vous dis-je! Je me portais très bien ; seulement j'étais un peu écliaull'ee pour avoir trop sermonné les enfants, et vous m'avez fait prendre une drogue dont j'ai encore le goût sur la langue, comme un poids d'une livre sur l'aile d'un oiseau-mouche. — La médecine a-t-elle donc opéré? demanda sèchement Ismaël : ce doit être une fameuse dose que celle qui [leut arrêter la langue de la vieille Estlier. — Ami, c< ntinua le docteur en faisant signe à la femme irritée de garder le silence, l'accusation de la bonne mislriss Bush est une preuve suffisante que la potion n'a point produit trop d'efl'ut. iVIais revenons à l'absence d'Asa. 11 y a des doutes sur son ileslin, et pour les éclaircir, une proposition est faite. Or, dans les sciences naturelles, la vérité est toujours un desideratum; et j'avoue qu'elle ne l'est pas moins dans la circonstance actuelle, qu'on peut nommer un vacmm, là où, conformément aux lois de la physique, il devrait y avoir des preuves palpables de matérialité. — No faites pas attention à cequ'il dit! s'écria Esther,s'apercevanlqueles membresde la famille écoutaient avec une attention qui pouvait provenir également de leur adhésion à la proposition, et de rimiio.ssibilité où ils étaient de le comprendre. Il y a une drogue dans chacune de ses paroles. — Le docteur Battius veut dire, objecta modestement Hélène, que quelques-uns d'entre nous, pensant qu'Asa est en danger, et d'autres étant d'une opinion contraire, la famille pourrait passer une heure

LES VElLL/iKS JJTTÉUAIUES ILLUSTUEES.

on deux à le chiMcher. — Kst-c( là en qu'il vent ilire? iiileiT(im|iit Kstlirr; en ce cas, le docleur naltius a plus de lion sons que je ne lui en 'croyais, lilllc a raison , Ismaël , et ce qu'elle dit sera fait. Je priiidrai liioi-nu'^nie une carabine; et malheur à la peau ronge que je ri'Mi'onlrerai ! (^e n'est pas d'aujourd'hui que j'ai manié nu fusil , et que j'ai entendu les hurlements indiens, hélas! pour mon mal-

L'influence d'Eslher se répandit sur ses fils indolents, pareille au

stiiinihuil du cri de guerre. Ils se levèrent en masse et déclarèrent qu'ils étaient prêts à seconder cette résolution hardie. Ismacl céda prudeininent à une impulsion qu'il ne pouvait arrêter, et bientôt Esther parut munie de .*on arme, et prête à giiidcren personneceui de ses lils qui voudraient la suivre. — Reste qui voudra avec les enfants, dit-elle, et que ceux qui n'ont pas des cœurs de poule me suivent ! — Abirani, il ne convient pas de laisser les cabanes sans gardien, dit Ismaëlàvoix basse, en jetant un coup d'oeil vers lesommetdu rocher.

Abiram tressaillit et répondit avec un empressement extraordinaire. — Je resterai et je veillerai sur le camp.

Toutes les voix s'élevèrent aussitôt pour improuver cette proposition. On avait besoin de lui pour indiquer les endroits où des traces hostiles avaient été aperçues; et son intrépide sœur repoussa ouvertement celte idée, comme indigne d'un homme de cœur. Abiram fut obligé de céder, et Isiuaël prit de nouvelles dispositions pour la défense de la place, dont la conservation, de l'avis de tous, importait à la sécurité et au bien-être général. Il offrit le poste de commandant au docteur Baltius , qui pourtant, d'une manière péremploire et avec quelque fierté, déclina cet honneur équivoque, tout en échangeant avec Hélène des regards d'intelligence. Dans cette conjoncture, l'émigrani fut obligé de constituer la jeune fille elle-même cliâ telaine, ayant soin toutefois, en lui conflantcetle importante charge, de lui donner des instructions prudentes. Ce point préliminaire une fois réglé, les jeunes hommes s'occupèrent à disposer certains moyens de défense et des signaux d'alarme appropriés à la faiblesse de la garnison. De gros fragments de rochers furent transportés au bord de l'escarpement du plateau supérieur, et placés de manière qu'Hélène et les enfants pussent à volonté les précipiter sur la tête des envahisseurs, nécessairement obligés de gravir la hauteur par le passage étroit et difficile dont il a été si souvent question. Outre ce formidable moven de défense, les barrières furent fortifiées et rendues presque infranchissabies. On amassa un grand nombre de projectiles plus légers qui pouvaient être lancés même par les mains des enfants les plus jeunes, mais que l'élévation du lieu devait rendre excessivement dangereux. Sur le rocher supérieur, on plaça un monceau de feuilles et de branches sèches dont on ferait un fanal en y mettant le feu; et alors, même au jugement difficile de l'émigrant, le poste lut estimé capable de soutenir un siège.

Aussitôt les troupes de sortie se mirent en marche pour leur importante expédition. A l'avant-garde marchait Esther en personne; revêtue d'un costume à moitié masculin, etsa carabine sur l'épaule, elle semblait le digne chef de tout le détachement. — Maintenant, Abiram, s'écria l'amazone d'une voix rauque, voilàle mo ment de baisser le nez; montrez-vous un vrai limier de avez vu race, et faites honneur à ceux qui vous ont éduqué. (.'est vous qui l'empreinle des moccassins indiens, et il convient que vpus rendiez les autres aussi savants que vous; venez, marchez en tète, et guidez-nous hardiment.

Le frère, qui en tout temps paraissait avoir de sa sœur une crainte salutaire, obéit aussitôt, bien qu'avec une répugnance si évidente, qu'elle excita les railleries des \\\s de l'émigrant. Ismaël lui-même s'avança au milieu de ses gigantesques enfants, comme un homme qui n'attendait rien de cette recherche, et à qui il était indifTérent qu'elle réussit ou non. De cette manière la troupe s'avança jusqu'à ce que la forteresse ne parût plus, à l'horizon lointain de la prairie, que comme un point obscur. La marche avait été silencieuse et ra- [lide ; il n'y eut pas jusqu'à la langue d'Esther elle-même qui ne semblât engourdie par un redoublement d'inquiétude. Enfin Ismaël jugea qu'il était tenipsde s'arrêter; et, posant a terre la crosse de sa car.ibine: — C'est assez, dit-il. Des traces de buffles, des traces de daims, il n'en manque pas; mais où sont les pas des Indiens que vous avez vus, Abiram? — l'Iiis loin du côté de l'ouest, répondit l'autre en étindant la main dans la direction qu'il venait de nommer. C'est ici que j'ai trouvé la piste du daim, et après l'avoir abattu j'ai aperçu la trace des Tétons. — 'Vous ave/, fait de ce daim une fameuse boucherie, s'écria Ismaël eu montrant avec dérision les vètinienls souillés de sang de son bcau-frerc; puis dirigeant l'alten- 'ion des spectateurs sur les siens, comme pour triompher de ce contraste, l'our moi, j'ai tué deux biches et un laïui, sans avoir taché mes habits d'une seule goutte de sang, pendant que vous, inar ladriiit, vous avez donné autant d'ouvrage à Esiher et à ses filles que si vous faisiez le métier de boucher. Venez, enfants; en voilà assez. Je suis trop vieux pour ne pas connaître les indices: aucun Imlien n'a été ici depuis les dernières ]duies. l'ar ici? .. je vais vous faire faire une tournée qui nous donnera du moins pour BOB peines la chair d'une vache sauvage. — Non, non, suivez-moi 1

ri'péta Esther en s'avançaut d'un air intrépide. Aujourd'hui c'est moi qui suis votre chef, et je veux qu'on me suive . Dites-moi, je vous prie, qui est plus propre qu'une mère à diriger ceux qui cherchent son lils.

Ismaël regarda son intraitable moitié avec un sourire de pitié in dulgente. Ayant observé qu'elle s'était déjà mise eu niarcln^ dan une direction dill'erente de la sienne et de celle d'Abiraui, ne vou lant pas d'ailleurs en ce moment tendre trop fortement les liens de l'autorité, il se soumit de nouveau à la volonté d'Esther. Mais le docteur liattius, qui avait suivi jusque-là, silencieux et pensif, jugea convenable alors d'élever sa faible voix en forme de remontrance. — Digne mistriss Bush , dit-il, je pense comme le compagnon de votre vie, que quelque feu follet de l'imagination a trompé Abiram sur les signes ou symptômes dont il a déjà parlé. — Sy

Sym-| !

nt de!

ptôme vous-même ! interrompit la virago. Ce n'est pas le momeii dire de grands mots pris dans les livres, ni le lieu convenable pour avaler une médecine. Si vous êtes fatigué, dites-le, comme doitlàire un homme franc; en ce cas, asseyez-vous dans la prairie, comme un limier qui a mal à la patte, et prenez le repos dont vous avez besoin — J'adhère à votre opinion, répondit tranquillement le naturaliste, qui fit une application littérale de la proposition ironique d'Esther, en s'asseyant, avec beaucoup de calme, à côté d'un arbrisseau indigène dont il commença immédiatement l'examen. Gomme vous voyez, mistriss Esther, j'honore votre excellent conseil. Allez à la recherche de votre enfant, tandis que moi je resterai ici occupé de choses plus importantes, à .savoir, de mes investigations dans les arcana du livre de la nature.

Elle ne lui répondit que par un rire sourd et méprisant, et ses fils eux-mêmes, en passant lentement devant le naturaliste absorbé dans sa recherche, ne dédaignèrent pas de manifester leur mépris par des sourires significatifs. Quelques minutes après, la caravane avait gravi l'émineuce voisine, et bientôt disparaissant aux regards du docteur, le laissa poursuivre, dans une solitude com|ilète, ses profitables investigations. — Une demi-heure se passa encore, pendant laquelle Esther Dontinua de marcher en avant sans obtenir plus de succès. Toutefois elle faisait de fréquentes [lauses et jetait autour d'elle des regards incertains, quand on entendit un bruit de pas au pied de la hauteur, et l'instant d'après on vit un daim gravir d'un bond la colline et partir devant eus comme un trait, dans la direction du naturaliste. Son passage avait été tellement subit et inattendu, qu'avant qu'aucun des émigrauts eût le temps de le mettre enjoué, il était déjà hors de la portée de la balle — Attention aux loups ! s'écria l'infatigable Abner en secouant la tête de dépit d'avoir manqué cette occasion. Une peau de loup ne sera pas à dédaigner dans une nuit d hiver. Voilà lediable atl'amé qui vient! — Arrêtez! s'écria Isiuaël en abaissant le fusil déjà levé de son fils; ce n'est point un loup, mais ce sont deux limiers de race.

Il parlait encore, quand les ani.naux eu question arrivèrent en bondissant sur la trace du daim, 's'efTorçant avec une tiuble audace de se dépasser l'un l'autre. L'un était un chien âgé, dont les forces ne paraissaient soutenues que par sa gêuéreuse émulation ; l'autre était tout jeune, et faisait des cabrioles au moment même où il mettait plus d acharnement à ta poursuite. Tous deux couraient avec vitesse en faisant d'énormes bondset en portant le nez en l'air, comme des animaux de l'odorat le plus subtil etle plus exercé. Dejàilsavaient dépassé la troupe; une minute encore, et ils allaient avoir le daim en pleine vue, quand tout à coup le (dus jeune chien interrompit sa course par un bond et poussa un aboiement de surprise. Son vieux camarade s'arrêta aussi, et revint, haletant et épuisé, à l'eiidroil où l'autre était resté, et autour duquel il décrivait un cercle rapide, en continuant à faire entendre des aboiements brefs et réitérés. Quand le vieux chien y fut arrivé à sou tour, il s'accroupit sur ses pattes de derrière, et levant le nez en l'air, il fit entendre un long, bruyant et plaintif hurlement. — Ce doit être nne(iiste bien étrange que celle qui a pu obliger deux animaux pareils à quitter leur poursuite, dit Abner qui s'eiait arrête avec le reste de la famille, en observant avec surprise les mouvements des deux chiens. — Flanqucz-leur un coup de fusil, s'écria tout à coup Abiram. Je reconnais le vieux chien, c'est celui du Trappeur, qui, nous le savons maintenant, est notre mortel ennemi.

Bien que le frère d'Esther donnât cet avis hostile, il ne se préparait nullement à le mettre lui-même à exécution: la surprise qui s'était emparée de tout le monde se manifestait également sur sou vi.sage. Sa recommandation menaçanle ne produisit donc aucun effet, et on laissa les chiens suivie librement rimpuUion de leur mystérieux intincl. Quelque temps .s'eeoula .sans qu'aucun îles spectateurs rompit le silence ; mais Isiuaêl npril entin .son autorité. — Partons, enfants, partons! laissons ces limiers chanter leur gamme pour leur propre amusement. Je n'ôlerai pas la vie à un animal parce que son maître s'est fourvoyé trop près de ma clairière, l'aitons, enfants, partons; nous avons assez d'ouvrage sur les bras sans nous occupiT de celui de nos voisins. — Ne partez pas ! s'eei la Esiher avec l'accent prophétique d'une sibylle; ne parlez pas, vous dis-je, mes enfants! Il y a quelque chose là-dessous, et comuia femme et cpoime mère, je veux savoir ce qu'il eu est

LA PRAIRIE

En parlant ainsi , elle brandit son arme d'un air terrible , et s'avança vers l'endroit où les chiens continuaient à remplir l'air de leurs hurlements douloureux et prolongés. La troupe suivit ses pas, les uns trop indolents pour s'opposera son dessein, les autres obéissant d'instinct à sa volonté, et tous plus ou moins affectés par le caractère extraordinaire de cette scène. — Dites-moi, vous, Abner... Abiram... Ismaël ! s'écria E^ther, s'arrètant à un rndroit où le.terrain était foulé et battu , et où l'on apercevait distinctement des traces de sang ; dites-moi , vous qui êtes chasseurs, quelle sorte d'animal a trouvé ici la mort? Parlez! vous êtes hopimes, vous connai.ssez tous les signes qu'on peut trouver dans la plaine; est-ce là dn sang de loup ou de panthère? — C'est celui d'un buffle, et ce devait être une noble et puissante créature , répondit Ismaël en considérant avec calme les signes funestes qui avaient étrangement affecté sa femme. Voilà l'endroit où ses pieds ont foulé la terre dans les convulsions de l'agonie ; ici il est tombé en labourant le sol avec ses cornes. Oui, ce devait être un buffle d'un courage et d'une vigueur admirables. — Et qui l'a tué? continua Esther; un homme? où sont alors les entrailles? des loups? ils ne dévorent pas la peau! Dites-moi, hommes et chasseurs, est-ce là le sang d'un animal ?— 11 se sera précipité du haut de cette colline, dit Aimer, qui s'était avancé un peu plus loin que le reste de la troupe. Ah ! vous le trouverez là-bas dans cet enloncement planté d'aunes. Voyez , des milliers d'oiseaux de proie planent en ce moment au-dessus de sa carcasse. — L'animal a conservé un reste de vie, répondit Ismaël, sans quoi les vautours s'abattraient sur leur proie- D'après l'allure des chiens , ce doit être une bête féroce , sans doute un ours blanc descendu des cataractes : on dit que ces animaux ont 'a vie dure. — Retournons doue sur nos pas, interrompit Abiram; à quoi bon attaquer une bête féroce? Songez, Ismaël, que c'est une tâche périlleuse et peu profitable.

Les jeunes gens sourirent à cette nouvelle preuve de la pusillanimité bien connue de leur oncle ; l'aîné alla même jusqu'à exprimer brutalement son opinion : — Nous pourrons le mettre en ciage avec l'autre animal que nous emmenons dans le charrot couvert; nous retournerons alors dans les villes, et nous promènerons notre ménagerie dans tout le Kentucky.

Le nuage somlire et menaçant dont se couvrit le front du père avertit le jeune homme de cesser ses plaisanteries. Après avoir échangé avec ses frères des regards à demi rehelles , il jugea convenalilc de garder le silence; mais au lieu d'observer la circonspection reccmmandée par Abiram, ils s'avancèrent tous ensemble, et ne s'arrêtèrent qu'à quelques pas du taillis, l-a scène avait véritablement (iris alors un caractère imposant. Le ciel d'automne était couvrrt de nuages sombres, au-dessous desquels on apercevait d'innombrables troupes d'oiseaux aquatiques coniinuant leur pénible voyage vers les eaux lointaines du midi. Le vent s'était levé et soufflait sur la prairie avec une violence à laquelle il était souvent difficile de résister; quclquefnis il s'élevait par bourrasques dans la région supérieure de l'air, dispersant devant lui les vapeurs, les fai- .sant tourbillonner les unes sur les autres en vastes masses, dans un désordre effrayant et grandiose. Au-dessus du taillis , une troupe d'oiseaux de proie continuait à décrire d'une aile pesante des cercles réitérés, parfois luttant contre l'impétuosité du vent, d'autres fois plongeant du haut des airs sur les broussailles d'où ils ne tardaient pas à s'envoler en poussant des cris de terreur, comme avertis par la vue ou l'instinct que leur proie i\'ctait pas encore prête. Ismaël et les siens, se rapprochant les uns des autres, restèrent quelque temps dans la surprise et l'effroi à contempler silencieusement cet imposant spectacle. La voix d'E^ther rompit enfin le charme et rappela aux spectateurs la nécessité d'éclaircir leurs doutes d'une manière [dus digne de gens de cœur. — Appelez les chiens, ditelle, et lancez-les dans le taillis; il y a ici assez d'hommes, si vous n'avez pas perdu le courage que vous avez reçu en naissant, pour mettre à la raison tous les ours des montagnes de l'ouest. Appelez les chiens, vous dis-je Enoch , Abner, Gabriel, la surprise vous a- J-elle rendus sourds aussi bien que muets?

L'un des jeunes hommes obéit, et ayant réussi à faire quitter jtux ■jhiens la place autour de laquelle ils n'avaient jusque-là cessé de rôder, il les conduisit à la ILsière du taillis. — Faites-les entrer, mon enfant, faites-les entrer, continua Esther; et vous, Ismaël et Abiram, .s''l sort de là quelque animal dangereux, montrez la bonté de vos carabines en vérit.ibles homiucs des frontières ; si vous man- (|uez de cœur, je veux en présence de mes enfants vous faire honte à tous deux.

Les jeunes gens qui jusque-là avaient retenu les chiens, lâchèrent les courroies qu'ils avaient passées autour de leur cou et les excitèrent de la voix à pénétrer dans le taillis. Mais le vieux limier semblait ou arrêté par quelque sensation extraordinaire, ou beaucoup trop expérimenté pour ten'.er une attaque imprudente. Après s'être avancé de quelques pas jusqu'à la lisière du taillis, il s'arrêta tout à coup, et l'on vit trembler tout son corps débile, comme s'il eût été incapable d'avancer ou de reculer. Vainement les jeunes hommes l'encouragèrent de la voix , il ne leur répondit que par un sourd et '"ifùntif hurlement. Pendant une minute le jeune chien fut pareil-

lement affecté ; mais , moins sage ou plus facilement entraîné , il consentit enfin à^ faire un bond en avant et finit par s'élancer sous le couvert. Bientôt on entendit s'élever un gémissement de surprise et de terreur, et le moment d'après on le vit sortir du taillis et se mettre à tourner autour de l'emplacement avec la même agitation étrange qu'auparavant. — Y a-t-il uu homme parmi mes fils? demanda l'impatiente Esther. Donnez-moi une arme plus efficace que ce fusil de chasse bon pour des enfants, et je vous montrerai de (|uoi est capable une femme des frontières. — Arrêtez, ma mère, s'écrièrent Abner et Enoch ; si vous voulez voir la créature , nous allons la débusquer.

Ces jeunes hommes n'avaient pas coutume d'en dire davantage, même dans des occasions plus importantes; après qu'ils eurent fait connaître leurs intentions, l'exécution ne tarda pas. Ayant préparé leurs armes avec le plus grand soin, ils marchèrent d'un pas ferme vers le taillis. Des courages moins éprouvés que les leurs eussent infailliblement reculé devant les dangers d'une entreprise pareille. A mesure qu'ils avançaient, les hurlements des chiens devenaient plus aigus et plus plaintifs. Les vautours et les busards vo laient si bas, qu'ils frap[iaient les buissons de leurs ailes pesantes et lèvent gémissait sourdement le long de la prairie, comme si le.» génies de l'air fussent descendus pour être témoins de ce qui allait se passer. 11 y eut un moment redoutable où l'intrépide listher lIIcmème sentit son sang refluer jusqu'à son cœur, lorsqu'elle vit ses fils écarter les branches épaisses du taillis et disparaître dans le vert labyrinthe. Il se fit alors une pause solennelle et profonde; puis deux cris perçants s'élevèrent l'un après l'autre, suivis d'un silence plu."t redoutable et plus terrible encore. — Revenez, revenez, mes enfantv s'écria E.sther, le sentiment maternel reprenant dans son cœur toui son ascendant.

Mais la voix lui manqua, et l'horreur vint glacer tous ses sens, lorsque le taillis s'étant de nouveau entr'uuvert, les deux jeunes gens reparurent pâles i!t défaits et déposèrent aux pieds de la mère le corps inanimé d'Asa, qui portait encore sur chacun de ses traits livides les man]ucs trop évidentes d'une mort violente. Les chiens poussèrent un long et dernier hurlement, puis partant ensemble, ils disparurent sur la trace du daim qu'ils avaient quelque temps abandonné. Les oiseaux de proie re[)rirent leur vol vers le ciel, remplissant l'air de leurs cris comme pour se plaindre d'avoir été frustrés d'une proie qui^couservait encore trop l'empreinte de riiiiinaiiité pour qu'ils eussent osé en prendre possession.

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