CHAPITRE XL
Cependant les heures diligentes poursuivaient leur cours irrévocable. Le soleil , qui durant tout le jour avait lutté contre des masses de vapeurs, descendit lentement vers un horizon dégagé de nuages, et se coucha dans ces tristes solitudes avec autant de s|ilendeur que s'il fût descendu sous les eaux de l'Océan. Les immenses troupeaux de buffles qui paissaient dans l'inculte Prairie disparurent neu a peu, et les essaims innombrables n'oi-eaux aquatiques qui poursuivaient leur voyage annuel des lacs vierges du nord vers le golledu Mexique, cessèrent d'agiter de leurs ailes l'atmosphère chargée de rosée et de vapeurs. En un mot, les ombres de la nuit des-
cendirent sur le rocher habité par Ismaël, ajoutant le voile de leur» ténèbres aux autres accidents qui rendaient ce lieu si lugubre.
Lorsque le jour fut près de disparaître, Esther rassembla autour d'elle ses plus jeunes enfants, et se plaçant sur une pointe du rocher de sa forteresse isolée, elle attendit patiemment le retour des chasseurs. Hélène Wade se tenait un peu à l'écart de ce cercle inquiet, comme pour marquer la différence des caractères. — Votre oncle est ei sera toujours un mauvais calculateur, Hélène, ob.serva la mère après une longue pause daijs une conversation qui avait roulé sur les travaux de la journée ; Ismaël Bush n'entend rien à la prévoyance ! Il est resté là, au pied de ce rocher, depuis la pointe du jour jusqu'à midi, ne faisant que projeter... projeter... ayant autour de lui sept garçons des plus vigoureux quejamais femme ait donnés à un homme; et quel est le résultat? la nuit est arrivée, et sa besogne n'est pas encore finie. — Cela n'est pas prudent, certainement, ma tante, répondit Hélène d'un air de distraction, comme ne sachant guère ce qu'elle disait; c'est donner un fort mauvais exemple à ses fils Doucement, doucement, petite fille! Qui vous apprend à juger vos aînés et vos supérieurs? Je voudrais bien voir l'homme de la frontière qui donne à ses enfants un plus honnête exemple que ce même Ismaël Bush? Vous qui trouvez à redire à tout sans savoir remédier à rien, montrez-moi, si vous le pouvez, une réuuion de garçons qui sauraient, comme les miens, dans l'occasion, abattre un arbre et l'équarrir, quoique ce ne soit peut-être pas à moi de les vanter; où est l'ouvrier plus capable que mon brave homme de mari de se mettre à la tête d'une troupe de moissonneurs, et qui laissera derrière lui un champ plus égal? Et comme père, il est plus généreux qu'un seigneur ; car ses fils n'ont qu'à nommer l'endroit où ils veulent ,s'établir^ il leur donne la propriété de la plantation sans jamais leur faire payer l'acte.
En achevant ces mots, la femme de i'émigrant laissa éclater un rire d'ironie qui fut répété par toute sa progéniture, élevée pour mener un jour cette vie errante et précaire, mais non dépourvue de charmes. — Holà! vieille Esther, s'écria d'en bas la voix connue du mari. Que faites-vous là-haut pendant que nous vous procurons de la venaison et de la chair de buffle? Descendez, descendez, avec toute votre niannaille, et venez nous donner un coup demain pour transporter là-haut le gibier... Quelle singulière femme êtes-vous donc? descendez, vous dis-je: voilà nos garçons qui viennent, etnous avons ici de l'ouvrage pour deux fois votre nombre.
Ismaël aurait pu épargner à ses poumons plus de la moitié de ces efforts. A peine avait-il prononcé le nom de sa femme^ que toute la couvée se leva en masse; et, se précipitant les uns sur les autres, les marmots descendirent la pente périlleuse du rocher avec une impatience que rien ne pouvait réprimer. Esther les suivit d'un pas plus mesuré, et Hélène ne jugea pas à propos de rester en arrière. En conséquence, toute la famille fut bientôt réunie dans la plaine au pied de la citadelle. Là se trouvait I'émigrant, courbé sous le poids d'un magnifique daim, accompagné d'un ou deux des plus jeunes d'entre ses fils. Abiram ne tarda pas à paraître, et, au bout de quelques minutes, les autres chasseurs arrivèrent, seuls, ou deux à deux, chacun apportant le produit de sa chasse. — Il n'y a pas de peau rouge dans la plaine, pour ce soir du moins, dit Ismaël, après le premier tumulte occasionnopar son arrivée; car j'ai moi-même battu la Prairie, l'espace de plus d'un mille, et j'ose dire que je sais reconnaître l'empreinte d'un moccassin indien. Ainsi, ma vieille, vous pouvez nous préparer quelques tranclies de venaison, et puis nous irons nous reposer des fatigues de la journée. — Je ne jurerais pas qu'il n'y a point de sauvages dans les environs, dit Abiram. Je sais comme un autre reconnaître les traces des peaux rouges, et, à innins que mes yeux ne soient affaiblis, je soutiendrai hardiment qu'il y a des Indiens dans notre voisinage. Mais attendons le retour d'Asa: il a passé par l'endroit où j'ai trouvé les marques, et nos garçons se con- « naissent aussi à ces matières. — Oui, il ne connaît que trop de choses, f\ répondit Ismaël d'un air sombre. Il vaudrait mieux pour lui qu'il ' .^ crût en moins savoir. Mais, Es'.her, quand toutes les tribus des Sioux .■ ne seraient qu'à un mille d'ici, ce ne serait pas chose facile pour eux d'escalader ce roc, à la barbe de dix hommes de C(Cur. — Dites au moins douze, Ismaël, .s'écria la virago, car si vous comptez pour un homme votre ami l'attrapeur de mouches, je vous prie de me compter pour deux. Je ne le crains nia la carabine ni au fusil ; et pour eu qui est du courage, la génisse d'un an que ces félons de Tétons ont volée était ce qu'il y avait de plus poltron parmi nous, et après elle venait votre bavard de docteur. Ah! Ismaël, il est rare que vous fassiez un marché sans être dupe ; et cet homme, à mon sens, est la plus sotte emplette que vous ayez faite! Croiriez- vous que le drôle, pour une douleur de pied, m'a ordonné un emplâtre sur la bouche ? — C'est grand dommage, Esther, que vous n'ayez pas suivi son urj donnance, répondit froidement son mari ; je suis sûr que cela vous I eût fait beaucoup de bien. Mais, enfants, s'il est vrai, comme le I ci'oit Abiram, que les Indiens soient près a'ici, nous pourrions bien ; être exposés à escalader le rocher les mains vides et à perdre notre I sniiper. Commençons donc par mettre en sûreté notre gibier, et nous parlerons des preacriptioa» du docteur quand nous n'aurons i rien de mieux à faire.
LES VKILLÉRS LITTÉUAIIlliS ILLUSTUftKS.
Cot ordi'o fut ex(*diti', ft, au lunit do iiuolques miriulds, la fauiilU! écli.iiii;i'.i s.i siluatiiin iK'i'illinisp roiilre 1 abri plus sûr qui! lui (idVail la 1 ia!c-t'iiruu: du roehui'. Là, Eslher se mit à l'ouvrago, travaillant et £;rondant avec une égale ardeur, jusqu'à ce que le repas fût prépai't; ; et alors elle appela son mari d'une vulx aussi sonore que celle de l'Iman qui appelle les croyants à un plus important devoir. Quand cliacuii eut pris sa place aecoiiluméeaulourdi;s mets fumants, l'iuiiji'raiit donna l'exemple en tomliant sur une tranche délicieuse (le venaison, préparée de la même mawiere que la ijosse du liison, iiYUC un talent qui en augmentait encore la saveur naturelle. Un peintre eût saisi volontiers ce moment pour reproduire sur la loila cotte scène caractéristique. Le lecteur se rappillera ipie la citadelle ;l'lsniaël s'élevait isolée et presque inaccessilile. Un feu brillant, allumé au sommet et autour duquel tout le groupe all'amé était réuni, lui donnait l'apiiarcnce d'un grand phare construit pour guider le, aventuriers errants dans ces vastes solitudes. La tlanimo éclatante .se réflét.dt d'un visage à l'autre, faisant ressortir toutes les variétés d'expression, depuis la simplicité des enfants, mêlée à je ne sais quoi de sauvage qui caractérisait leur existence semi-barbare, iusqu'à la lourde et immobile apathie em|)reinte sur les tr;uts de i'éniigraut, lorsque aucune passion ne l'agitait. De temps en temps une bouffée de veut soufflait sur le feu, et, à la lueur delà flamme ranimée, on apercevait la petite tente solitaire suspendue en l'air au milieu dès ténèbres. Au-delà, tout était déjà plongé dans une ob.scunté impénétralile. — U est étrange qu'.\sa ne soit pas encore rentré à l'heure qu'il est, dit tout-à-coup Esther avec humeur. Qiiaïul le souper sera fini, et que tout sera rangé, nous le verrons arrivi;r, et demander son repas en grommelant, aussi affamé qu'un ours après son somme d'hiver. Son estomac est aussi réglé ([ue la meilleure pendule duKeiitucky, et il n'a pas besoin d'être remonié pour dire l'heure soit de jour soit de nuit. C'est un terrible mangeur qu'As* quand son apiiétit a été aiguisé par un peu d'ouvrage !
Ismaëljeta un coup d'œiî sévère sur lé cercle de .ses (ils silencieux, comme pour voir si l'un d'entre eux aurait l'audace de dire quelque chose en faveur de l'absent. Mais, en ce moment, comme, aucune cause excitante ne réveillait ces caractères somnolents, il semblait que ce fût pour eux un trop grand effort que de prendre la défense de leur frère insubordonné. Toutefois, Abiram qui. depuis leraccommodernent, prenait ou affectait de prendre un intérêt plus généreux à son ci-devant adversaire, jugea convenable d'exprimer une sollicitude à laquelle les autres étaient étrangers.— Il sera fort heureux s'il échappe aux Tétons! dit-il à demi- voix. Je serais fâché qu'Asa, qui est le plus vaillent de nous tous, et par le cœur et par le bras, tombât au pouvoir de ces diables rouges. —Songez à vous-même, Abiram, et retenez votre langue si vous ne .savez en faire usage que pour effrayer Esther et ses filles. Voilà déjà Hélène Wade aussi paie que si elle avait vu aujourd'hui même les Indiens dont vous parlez. Et eu effet, peut-être étaient-ce les Indiens ((u'elle contemplait si attentivement, lorsque j'ai été forcé de m'adresser à elle par l'interiiiédiaire de ma carabine, parce que ma voix ne iiouvait parvenir jusque !à. Comment cela s'est-il fait, Hélène? Vous ne m'avez pas encore (ait connaître d'où venait votre surdité.
Les couleurs du visage d'Hélène changèrent aussi promptement qu'avait brillé la flamme de la carabine de l'émigrafit dans l'occasion qu'il rappelait ; un brûlant incarnat se répandit sur tous ses traits, et cette belle teinte de santé alla couvrir jusqu'à son cou. Elle baissa la tète d'un air confus, mais elle ne sembla [las croire qu'il fût nécessaire de répondre. Israaël, trop apathique pour insister, ou peut-être satisfait de la sortie qu'il venait de faire, se leva de son siège; puis étendant sa lourde masse comme un bœuf gras et bien nourri, il annonça son intention de dormir. Au milieu d'uue famille dont tous les mouvements avaient pour but principal la salisfaction des besoins iiaUirels, cette déclaration ne pouvait manquer de trouver des imitateurs sympathiques. Tous disparurent les uns après les autres; chacun alla demander le repos à sa couche grossière; une seule sentinelle fut placée à l'entrée du sentier, et au 'loiit de quelques minuies, Esther, après avoir endormi en gronlaiit tous ses iiiarmiits, se trouva seule en possession du rocher, {unique l'habitude d'une vie errante n'eût pu produire sur cet être ans éducation que de bien tristes effets, le grand principe placé par ;i nature dans le cœur de la femme avait en elle de trop profondes racines pour pouvoir jamais être entièrement extirpé. Douée d'un «araclère impétueux, ses passions étaient violent(!s et difficiles à calmer. Mais son affection pour ses enfants, bien qu'elle .sommeillât souvent, ne pouvait jamais s'éteindre. L'absence prolongée d'Asa l'inquiétait. Trop intrépide pour hésiter un instant à traverser le noir abîme dans leipiel plongeaient vainement ses regards, elle se mit pourtant, dans son imagination mati'rnelle, à évoquer tous les [icrils qui pouvaient menacer son lils. Peut-être, comme Abirani 'avait ilonni: à entendre, était-il devenu captif de (juclqu'une des tribus i|ij| chassaient le buffle dans les environs, ou peut-être un destin plus terrible avait-il clé son partage. Ainsi rêvait celle mère ; ei )e silence et les ténèbres ajoutaient encore aux secrètes terreurs inspirées par ta nature.
Agitée par ces réllaiions qui écartaieot le fwmiucil, Estber restait
à son poste, et, avec cette oreille exercée qu'on nomme instino dans les animaux placés à plusieurs degrés plus bas dans l'écheUe de i'intidligciice, elle écouta si quelque bruit ne lui anuuiiceruit pas l'approche de .son fils. Enfin ses vœux parurent se réaliser, caç un bruit de pas, que son im|iaticnce apiiclait depuis si longtemps, sç fit distindement entendre, et bientôt elle distingua dans l'obsciirilé un homme au pied du rochor. — Au nom du ciel! As^, vous mériteriez bien de n'avoir maintenant d'autre lit que la terre! s'écria aussitôt Esther, ses sentiments ayant éprouve une révuUion qui ne surprendra point ceux qui ont étudie la nature contradictoire du creiir humain. Et j'ai idée que la nuit ne sera pas belle. Eh bien. Aimer, Abner ; est-ce que vous dormez, vous, Abiier? Gardez-vous de laisser passer quelqu'un avant que je sois descendue, .le veux savoir qui ose; troubler une famille paisible et honnête, à une pareille heure de la nuit. — Femme! s'écria une voix que l'interlocuteur essayait de grossir, malgré la crainte manil'esle qui la faisait trembler ; femme, je vous détends de par la loi de lancer aucun de vos projectiles maudits. Je suis citoyen, propriétaire, gradué dans deux universités, et je suis ici dans mon (iroit. Gardez-vous de tout acte de malveillance prémédité et de tniit huniicide. C'est moi... votre amious, votre ami et votre hôte ; moi, le docteur Obed Hatlius.
— Qui? demanda Esther d'une voix qui put à peine arriver aux oreilles de l'inquiet docteur. Ne dites-vous pas que ce n'est point Asa? — Non, je ne suis ni Asa ni Absalon , ni aucun des princes hébreux, mais Obed, la racine et la souche de tous ces gens-là. Femme, ne vous l'ai-je pas dit? vous faites attendre un iiomme qui a droi! à une paisible et honorable admission ! Me prenez-vous pour un animal de la classe am|)hibie, et croyez-vous que je puisse faire jouer mes poumons comme un forgeron son soufflet?
Le naturaliste ne s'en serait pas tiré néanmoins à si boa marché s'il n'avait eu qu'Esther pour auditeur. Contrariée et de |dus en plus triste, elle s'était jetée sur sa couche avec une sorte d'upatliie [iroduite par le désespoir. Cependant le bruit avait éveillé Abner, placé en sentinelle ; et, ayant repris l'usage de ses sens, assez du moins pour reconnaître la voix du médecin, il ne fit point difficulté de le laisser entrer. Le docteur Battius se pressa de franchir l'étroit passage avec un air singulièrement impatient ; et déjà il commençait à gravir le rocher, lorsque, ses regards venant à tomber sur le factionnaire, il s'arrêta pour lui dire d'un ton qu'il tâcha de rendre très imposant. —Abner, je remarque chez loi de dangereux symptômes de somnolence; ils se manifestent trop clairement dans l'extension involontaire de tes muscles mastoïdes. Or cette somnolence peut produire des résultats funestes, non-seulement pour toi, mais pour toute la famille de ton père. — Vous n'avez jamais commis une erreur plus grande, docteur, répondit le jeune homme en bâillant comme un lion au repos; je n'ai pas sur toute ma personne un seul symptôme, comme vous dites ; et, quant à mon pore et aux enfants, la petite vérole et la rougeole ont visité la (aniiUe depuis longtemps.
Le naturaliste, satisfait de cette courte remontrance, avait déjà gravi la moitié de la hauteur, lorsque Abner termina sa justification. Au sommet, Obed s'attendait à rencontrer Esther ; il avait fait souvent une funeste expérience de la loquacité de la dame, qui lui inspirait une crainte salutaire; mais il fut agréablement déçu dans son attente. S'avançant sur la pointe des pieds et jetant un regard timide par-dessus son épaule, comme s'il eût appréhendé une décharge plus formidable que des paroles, le docteur se rendit à l'endroit qui lui avait été assigné pour chambre à coucher. Au lieu de dormir, le digne naturaliste resta longtemps assis, s'occupant à rclléchir à tout ce qu'il avait vu et entendu ce jour-là ; bientôt, ilans la cabane voisine, qui était celle d'Esther, il entendit marcher et grommeler; il en conclut que l'épouse d'ismaël ne dormait pas. (Comprenant c|i:'il importait de desarmer ce cerbère femelle, avant d'exécuter .son projet, le docteur, malgré sa répugnance naturelle, se vit obligé d'entamer avec elle une communication verbale. — Il paraît que vous ne dormez pas, ma bonne et digne misiriss Husli, dit-il, re.solu de commencer par l'application d'un emplâtre qui, sous sa main habile, avait toujours adhéré, vous paraissez inquiète, mon excellente hôtesse ; piiis-je vous préparer quelque chose? — Que me donneriez-vous? murmura Esther; sans doute un vésicatoire pour me faire dormir?
— Dites plutôt un cata|dasme. Mais vous souffrez ; voici quelques gcuittes de cordial qui, prises d.ms un verre de ma bonne eau-devie de Cognac, vous soulageront et vous permettront de reposer, si je me connais quelipie peu en matière im-dicale.
Le naturaliste avait pris Esther par son faible, et, ne doutant |)as que sa prescrifition ne fût acceptée, il se mit sur-le-cliamp à la préparer. Quand il la présenta, on la reçut en faisant la moue, mais on l'avala avec une facilité remarquable. Esther marin. itta ses reinercieiiients, et le docteur se rassit en silence, atteiiilant que la dose eût lait son effet. En moins d'une demi-heure, la respiration d'Esther devint si forte, ou, pour employer l'expression du docteur, si intense, qu«, s'il in'it oublie l'opium dont il avait assaisonné l'eau-devie, il eût fil concevoir quelipie inquiétude sur son ordonnance. L'agitation d'Ksthcr étant ainsi maiUisee par le sommeil, le silence devint profo "d et générai. Alors le docteur Uatlius quitta «ou siège
LA PRAIRIE
avec toute la circonspection silencieuse d'un voleur de nuit, il sortit alots lie la cabane, ou plutôt du chenil, car l'habitation d'iamaël na méritait guère un nom plus relevé, et s'achemina vers les dortoirs adjacents. Là, il s'assura par lui-même que tous ses voisins étaient plongés dans un profond sommeil. Une fois en possession de ce fait important, il u'hésita plus : il se mit à gravir le passage qui conduisait à la pointe la plus élevée du rocher. Sa marche, bien que circonspecte, faisait néanmoins quelque bruit; mais, au moment où, se félicitant de la réussite de son projet, il mettait le pied sur le sommet du roc, une main se posa sur le pan de son habit, et urrèta sa marche aussi efficacement que l'eût pu faire Ismaël iui-mènie. — Y a-l-il des malades dans la tente, murmura près de lui une voix douce, que le docteur Battius vient y faire sa visite à pareille heure?
Aussitôt que le cœur du naturaliste fut un peu rerais de cette commotion soudaine, il trouva la force de répondre, en prenant néanmoins la précaution d'adoucir sa voix. — Ma digne Hélène ! je me réjouis grandement de voir que c'est toi. Silence ! mon enfant, silence! Si mes desseins étaient connus d'ismaël, il n'hésiterait pas à nous précipiter tous deux de ce rocher dans la plaine.
Pendant que le docteur parlait ainsi, il continuait à monter, et au moment où il eut terminé , sa compagne et lui avaient alteiui le plateau. — Maintenant, docteur Battius, demanda gravement la jeune filie, puis-je savoir par quelle raison vous vous clés exposé à voler sans ailes du haut de ce rocher, au risque de vous casser le cou ? — Je ne vous cacherai rien, ma digne Helenç ; mais êtes- vous certaine qu'Ismaël ne s'éveillera pas'? — Ne craignez rien ; il dormira jusqu'à ce que le soleil lui biùle les paupières; c'est du côté de se femme qu'est le danger. — Esther dort! répondit le docteur d'un ton solennel. Hélène, vous avez donc fait sentinelle aujourd'hui du haut de ce rocher? — J'en avais reçu l'ordre. — Et vous avez vu , comme d'habitude, le bison eî l'antilope, le loup et le daim , animaux qui appartiennent aux ordres 'pi'cora^ belluœ et ferœ? — J'ai vu les animaux que vous avez nommés en anglais, mais je n'entends rien aux langues indiennes. — H y a encore un ordre dont je n'ai point parlé et dont vous avez vu également quelque spécimen, l'ordre des primates, n'est-ce pas? — Je ne puis dire. Je ne connais point d'animal de ce nom. — Songez, Hélène, que vous parlez à un ami. C'est le genre homo queje veux dire, mon enfant. — Quelque objet que je puisse avoir vu, je n'ai point aperçu le vespertilio horribi... — Chuti Hélène. Ta vivacité nous trahirait. Dis-moi, ma fille, n'as-tu pas vu certain bipède appelé homme errer dans la Prairie? — Certainement. Dans l'après-midi, mon oncle et ses fils ont chassé le burile. — Je vois ([u'il faut, pour être compris, ra'expliqner en langue usuelle. Hélène, je veux parler de l'espèce Kentucky.
Les joues d'Hélène se revêtirent de l'incarnat de la rose, mais les ténèbres dérobaient sa rougeur. Elle hésita un instant, puis elle s'arma de résolution pour répondre : — Docteur Battius, si vous voulez parler en paraboles, clierchez un autre auditeur que moi. Adressez-moi franchement vos questions en anglais; et j'y répondrai catégoriquement dans la même langue. — J'ai voyagé dans ce désert, comme tu sais , Hélène, en quête d'animaux qui jusqu'à ce jour ont été cachés aux yeux de la science. Entre autres, j'ai découvert un être di: la classe primates, goure homo, espèce Kentucky, que j'appelle Paul... — Silence, au nom du ciel! parlez plus bas, docteur, ou l'on vous entendra. — Paul Hover, de son état collecteur d'abeilles ou apes (en latin abeilles, en anglais singes). Est-ce que je parle la langue usuelle maintenant? snis-je compris'? — Parfaitrment, parfaitement, répondit la jeune fille agitée, et à peine en état de respirer. Mais en quoi est-il question de lui ? Vous a-t-il dit de gravir ce rocher?... Paul Hover ignore tout, car le serment que j'ai (ail à mon oncle m'a fermé la bouche. — Oui ; mais il y a quelqu'un qui n'a point prêté de serment et qui a tout révèle. Plût à Dieu que le voile jeté sur les mystères delà nature, ce voile qui nous cache tant de trésors, fût aussi efficacement écarté ! Hélène ! Hélène ! l'homme avec lequel j'ai imprudemment fait un pacte, oublie étrangement les devoirs de l'honnêteté! Ton oncle, mon enfant.... — Voua voulez parler d'ismaël Bush^ qui épousa la veuve du frère de mon père, répondit un peu fièrement la jeune fille oITensée. Certes, il est bien cruel de me reprocher une parenté que le hasard a formée, et que je voudrais voir à jamais brisée.
Hélène humiliée n'en put dire davantage; et s'appuyant sur une projection du rocher, elle se mit à sangloter de manière à rendre la situation des deux interlocuteurs doublement critique. Le docteur marmotta quelques paroles en manière d'apologie; mais avant qu'il eût le temps de terminer, Hélène se leva, et dit avec beaucoup de fermeté : — Je ne suis pas venue ici pour verser d'inutiles larfties, ni vous pour les essuyer. Quel motif vous amène? — 11 faut que je voie l'habitant de cette tente. — Vous savez ce qu'elle contient? — Je crois le savoir; et je suis porteur d'une lettre que je dois remettre en main propre. Si l'animal est un quadrupède, Ismaël a dit vai ; si c'est un bipède, avec ou sans plumes, il a menti , et notre pacte est rompu.
Hélène fit signe au docteur de rester où il était et de gardw le silence. Elle se glissa dans la tente, où elle resta plusieurt minute?
qui parurent fort longues pour celui qui l'attendait en dehors; mais bientôt elle parut, le prit par le bras, et ils pénétrèrent ensemble sous les plis de la toile mystérieuse.