‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 1 sur 292 · PREMIER DISCOURS · texte numérisé non relu

PREMIER DISCOURS

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D^UR PABf AIT OBATBUB.

.ESSIEURS,

Je ne vois d'abord aucune difficulté dans votre problème , et je me sens beaucoup soulagé d'être hors de la peine du choix. On compare un illustre orateur avec un illustre auteur, et je suis déjà persuadé qu'on ne sauroit bien parler sans bien écrire. Tous ces beaux discours, qu'on a ouïs avec tant d'approbation en public, ont été conçus en particulier. On ne les a prononcés sur les tribunes ou dans les chaires qu^après les avoir travaillés dans les cabinets, et je crois qu'il n'ont eo ces grands succès, que nous lisons dans l'histoire, que parce qu'ils ont été les sujets de la médi-lation et de la composition de leurs auteurs. Si donc il y a de la dépendance de l'un à l'auti'e , et s'il faut être écrivain pour être harangueur , je ne trouve aucune peine à me résoudre, et à dire qu'il vaut mieux bien écrire que bien parler. Mais parce que là question est plus importante qu'elle ne paroit, et qu'elle regarde l'utilité publique, je passe à des raisonnemens pins solides.

a DISCOURS ACADÉMIQUES

Il me semble qtie j ai la dans Platon qa'il y a deux sortes d'éloquence : une flatteuse , fleurie , fardée , et tout-à-fait de mailvais bruit parmi les gens de bien , qui ne sert qu'à débaucher les passions et tromper les peuples ; mais qu'A y en a une autre sage et philosophique, une prudente et utile, qui ne s'amuse point à des bagatelles , qui ne prêche que les bonnes mœurs , et qui va droit aux plaisirs solides de l'esprit, ou à la réformation du cœur humain. C'est à peu près la différence des orateurs et des sophistes , ou , pour mieux dire , de ceux qui haranguent et de ceux qui écrivent. Qu'y a-t-il de plus trompeur et de plus dangereux que ces harangueurs qui se servent de la force d'un discours animé, et des grâces de la vive voix , pour pervertir les esprits plus souvent que pour les instruire ? Ils peuvent expliquer les vérités , mais ils peuvent les déguiser. Ils ont des douceurs plus sensibles à l'oreille, mais plus à craindre pour le coeur. Us remuent toutes les passions. En flattant les sens ils séduisent l'âme ; et, la promptitude de l'action et du discours surpassant la promptitude de l'esprit et de l'intelligence, ils entraînent ceux qui les écoutent , et font de leurs auditeurs comme de ces jeunes arbres qui , après quelque résistance, ne pouvant plus supporter la violence d'un torrent qui les presse et qui les secoue , se laissent enfin entraîner à ses eaux , et flottent au gré de ses ondes précipitées. Aussi tous les plus judicieux censeurs nous apprennent qu'il faut se défier de ces beaux diseurs , et qu'on ne sauroit être assez prémunis contre leurs

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surprises, puisqu^on n'a ni le loisir déjuger sur leurs raisons , ni celui de comprendre leurs artifices.

Mzis les auteurs ne sont pas sujets à ces dusses persuasions. Leurs paroles et leurs sens ne se près* sent point; et, donnanttout le loisir qu*on veut aux réflexions, ils attendent notre jugement, notre raison, et ne sauroient jamais surprendre. On a le temps de sonder toutes les maximes d'un livre , de sentir si dans les fleurs il n'y auroit point de poison caché , d'examiner tous les points , et de ne se rendre qu'à la force du raisonnement et de la pensée-, de sorte qu'ordinairement on parle pour les sens, et l'on écrit pour l'esprit. Un écrivain gagne ma raison : un causeur attaque mon imagination , et me prend par adresse et par artifice ; au lieu qu'un auteur ne sauroit agir avec moi qu'avec candeur et de bonne foi. De là vous pouvez juger , messieurs , qu'il y a du danger à se fier à un beau diseur plus qu'à un écrivain ; que la rapidité d'un discours prononcé est plus * à craindre que la maturité de la composition , et par conséquent qu'il est plus avantageux à la république d'avoir de bons auteurs que de bons orateurs. Je veux pourtant qu'un orateur soit aussi prudent et aussi sage qu'un faiseur de livres , qu'ils soient également attadiés à la vérité et à la philosophie ; ce qui supposé , je ne pense pas qu'on voulût refuser l'avantage à ceux qui écrivent.

11 est vrai qu'il y a des occasions bien pressantes et bien soudaines , où il fau t de la chaleur dans la persaasiou, et une action vigoureuse pour émouvoir et

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pour engager les peuples à des dëlibërations hardies dans les përils de la république. Alors j'avoue qu'un orateur peut être plus utile qu'un écrivain. Il ne seroit pas à propos de porter des livres à une multitude , et de lire froidement en public un discours composé dans le cabinet et à la chandelle. Périclès n'avoit que faire, pour animer ses concitoyens, d'écrire des douceurs et des fleurettes, ou des raisonnemens étudiés. On avoit plus besoin des foudres et du feu de son action que 'de ses ornemens et de ses études. Cicéron étoit plus utile à sa république, quand il haranguoit contre les desseins de Catilina et contre les désordres d'Antoine , que s'il eût écrit des Tusculanes ou des questions académiques , parce qu'il s'agissoit d'émouvoir un peuple à la défense de son pays , et qu'il falloit de l'action et de la fermeté , les harangues étant alors plus nécessaires que les livres.

Mais je pourrois dire que les orateurs se servent de ces occasions aussi bien pour faire révolter les peuples que pour les contenir dans leur devoir ; que Catilina se servit de la harangue pour débaucher ses concitoyens , comme Cicéron s'en servoit pour les animer à la défense du salut public ; et que les Gracques n'employèrent pour leurs séditions que cette éloquence active et parleuse. Mais je laisse ce point; et, comme je ne prétends pas décrier les orateurs , je me contente de dire qu'il y a de l'utilité et de l'avantage à écrire.

Haranguer dans une belle assemblée , et emporter par les raisonnemens et les sages adresses de l'esprit

un grand nombre d'auditeurs, les ravir par la délicatesse de ses expressions , par la force de ses pensées 5 leur persuader les vërités , même avec efficace , et voir son éloquence triompher dans un auditoire , c'est à mon gré une occupation admirable et bien utile à la république. Mais , comme le principal de cette persuasion consiste dans le mouvement et dans Tinstruction d'un discours qui passe avec la voix et les paroles, il n'est utile que pour peu de temps. L'imagination se relâche , le souvenir se perd , les raisonnemens se confondent, le feu s'éteint, et le temps , qui emporte même Tesprit et la mémoire , en efface toutes les idées : de sorte qu'ils sont utile» pour quelques heures, puisqu'ils persuadent pour quelques momens. Les fleurs de leur éloquence sont comme celles de nos jardins ^ elles ont un peu d'éclat et de vivacité ,. mais ellas se flétrissent vite. Le feu de leui action est violent, msiis il est aussi bientôt éteint ; et, comme les paroles ne[sont.qu'un peu d'air, elles se dissipeqt, et i^e sont que pour quelque temps.

Mais les auteurs ont cet avantage , qu'ils sont utiles en tout temps , et peuvent servir à tous les siècles. Pendant qu'il y ai^ra des yeux et des esprits, ils persuaderont dans le monde. Les fleurs qu'ils étalent n ont pas tant d'éclat , mais elles ont plus de durée.

Us travaillent pour l'éternité, leur feu est comme celui des Vestales , iV ne meurt jaixtais. Ce sont des orateurs perpétuels, d^s docteurs qui ont trouvé 1 art de ne mourir point, d'instruire tous les siècles ,

et de parler continuellement par leurs livres. Ainsi je conclus que la gloire d'un auteur célèbre est plus grande que celle d'un grand orateur.

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