‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 2 sur 292 · SECOND DISCOURS · texte numérisé non relu

SECOND DISCOURS

L ■lOQOBZfCK BB LA CHAIKB B8T PLUS DIPVICII.B qVM CBLM

DO BABBBAV.

M.ESSIBI7RS,

Ceux qui n'ont qu'une foible idée de l'éloquence eeclésias tique , et qui se laissent éblouir à je ne sais quel éelat de l'éloquence séculière, se persuadent qu'il n'est rien de plus glorieux que d'avoir des biais et des couleurs pour toutes les causes ; d'émouvoir ou de suspendre les esprits dans les délibérations publiques ; d'élever les vertus communes pour faire des béros en idée, et d'être enfin les dispensateurs de la gloire des hommes , les chefs du conseil des républiques , et les arbitres de la fortune des innocens et des coupables. Ils estiment cette rhétorique flatteuse et fleurie, qui sait débaucher les passions, déguiser la justice devant ses juges , et faire une agréable violence à ceux qui l'écoutent -, et, comme ils savent qu'elle a besoin de mille artifices, aussi la considèrent* ris comme une science de grand travail et d'une acquisition difficile. Au lieu que la rhétorique de l'Église, qui ne prêche que les bonnes mœurs, qui n'a que des vérités à découvrir, et qui

DE FLÉGHIER. 7

Ta droit à la réfonnation de Fespiît et du cœur, ne leur semble qu'une étude de quelques jours.

Mais j'espère , messieurs , qu'après leur avoir montré Fimportance de ce qu'elle traite , les devoirs de. ceux qui la prêchent , et la répugnance de ceux qui l'écoatent, ils avoueront que l'éloquence de la chaire est plus difficile que celle du palais.

Quelques-uns ont cru que l'éloquence n*a point de matière déterminée, et que tout doit être soumis à ses lois sans restriction et sans réserve. Us lui donnoient la même étendue qu'à l'esprit ; et, comme l'un stable n'avœr point de bornes dans l'habitude de connottre et de penser , ils se persuadoient queTautre n*en avoit point dans Tusage de parler et d'expliquer les connoissances* Ainsi établissant un sujet universel de l'art oratoire , ils faisoient de leur orateur un savant universel , et un homme à triompher sur toutes matières.

Quoique les sages n'aient pas approuvé cette opinioii présomptueuse , et qu'ils ai^it reconnu la foiblesse de nos pensées et de nos discours , je veux bien croire, messieurs, que Téloquence du palais est en quelque façon infinie dans sa matière. La diversité des inlëréts qu'on poursuit, des lois qu'on défend , des crimes qu'on accuse, demande une présence d'esprit et une activité de grande étendue. Elle examine les actions des hommes vivant devant des juges; elle blâme et loue les actions des morts dans les assemblées ; elle prévoit dans les conseils les événemens et les suites des aflaires , et se rend en quelque

façon maîtresse du présent , du passé et de Tavenin L*éloquence de la chaire n'a-t-elle pas la même étendue ? N'a-t-elle pas les intérêts des hommes et de Dieu même à soutenir? N'entreprendrdle pas de main-^ tenir les lois divines et humaines ? N'a-t-elle pas des crimes à condamner devant des criminels même»?

C'est à Torateur ecclésiastique à donner des conseils salutaires et des précautions pour Favenir , à louer les héros des siècles passés, à découvrir les fausses maximes , et à corriger les vices du présent. Mais le temps ne le borne point ^ il faut qu'il passe jusqu'au séjour de l'éternité, qu'il pénètre jusque dans les lumières de la Divinité, qu'il persuade aux hommes des mystères inconnus et qui sont devant tous les siècles. Ce n'est pas assez pour lui de considérer la morale politique , il faut qu'il explique la morale chrétienne; et que, sans s'arrêter à ce que font les hommes , il étudie, et il enseigne ce que fait Dieu même en lui-même.

Ceux qui s'intéressent pour le palais, et qui tiennent le parti de la rhétorique contentieuse , ne manquent pas de nous alléguer que l'Église n'a point l'usage de l'état judiciaire, qui fournit les plus grands et les plus beaux ornemens de l'art de bien dire. Il est vrai qu'elle n'a point ce terrible appareil de justice qui rend les tribunaux du siècle formidables; elle n'appelle les criminels qu'au tribunal de leur conscience, et ne leur donne que Dieu pour juge. Bien loin de souffrir ce bruit tumultueux et ces accusations mutuelles qui rompent la paix dans le

DE FLI^GIHEK, 9

sein de la paix dés lois , elle veut que ses orateurs reprennent sans ai^eur, et menacent avec charité ceux qui s'égarent. Elle laisse enfin le jugement et la condamnation décisive des pécheurs à celui qui les corrige ou qui les châtie souverainement.

Mais elle ne laisse pas , toute paisible qu'elle est , d'avoir une manière dejugementdans ses instructions* Prononce-t*on aucun discours dans la chaire, où l'on ne fasse le procès à quelque vice ? Ne menace- 1- on pas les pécheurs de condamnation et de mort P Ne tire-t-on pas des lois sacrées de quoi convaincre les criminels ? et n'y donne-t-on pas des arrêts évangélîqnes?Il n'y a que cette différence que , dans le barreau et dans les jugemens du siècle, les fonctions sont partagées -, l'orateur défend , la partie accuse , le juge prononce^ au lieu que,''dans l'art de prêcher, le prédicateur est bien souvent obligé d'instruire, de corriger, d'accuser et de juger tout ensemble , selon qu'il convient pour le salut de ses auditeurs.

Si j'examine les devoirs d'un orateur évangélique , je suis surpris de la grandeur et de la dillicidté de son emploi , qui l'engage à instruire , à plaire et à toucher non pas un petit nombre de juges, mais une multitude d'auditeurs. H faut qu'il ménage tant de cœurs , et qu'il ait]^autant de sortes d'adresses qu'il y a de différens génies qui l'écoutent. 11 a besoin de pénétration pour gagner les subtils , de naïveté pour attirer les foibles, de douceur pour encourager les lâches , de générosité pour vaincre les obstinés , et il doit se faire tout à tous , à l'imitation de l'Apôtre.

Mais je trouve que son emploi oblige de parler avec beaucoup de solidité et avec beaucoup d^artifîce tout ensemble , et de joindre les préceptes de Tart et les grâces du discours aux avantages de la grâce et de la nature. Qu'importe qu'un beau diseur, dans une tribune aux harangues , emploie toutes les fleurs de Féloquence, et fasse le déclamateur et le sophiste! On lui permet de se parer comme un homme de cour, et d'être somptueux en paroles. Mais la chaire ne soufire point ces ornemens indécens et ce luxe pro* fane. Elle demande pourtant des soins et des agrémens solides pour gagner la créance des auditeurs , pour faire aimer la vertu de la croix et pour recommander les vertus chrétiennes. Mais il iaut trouver le sage tempérament de ne se servir que d'embelli^semens qui soient sans fard, et qui, ne faisant aucun tort à Tautorité de la parole , fassent connoitre qu^il y a dans les discours , aussi bien que dans les mœurs des chrétiens , une modestie qui leur est propre. Qui ne voit donc que cet emploi est d'autant phis difficile qu'il est important de savoir le ménager ?

Les admirateurs de la rhétorique du barreau prendront avantage de ce principe , et diront sans doute que la simplicité de l'Évangile ne souffrant pas des fleurs tjop éclatantes , ni une politesse trop étendue , ceux qui l'annoncent sont déchargés du plus grand soin de Tart oratoire , et que la solitude , l'oraison et le crucifix ont été les écoles, les bibliothèques et les oracles de plusieurs prédicateurs'de rÉvangile« Mais

DB FLÉGHIEfi. II

ils M prennent pas garde que TÉglise a eu ses Cicëron el ses Dëmostliène , et que les grands hommes ont cru que tous les dons venant de Dieu dévoient aussi servir à Dieu ^ et que , sans être usurpateurs ni téméraires , ils pourroient se servir de tout ce qu il y a de plu6 riche 9 de plus prëdeux, de plus élégant et de plos poli dans le royaume de Téloquence séculière , sans qu'on s'en choque. On ne s'étonne pas de voir de Foret des perles dans les temples , et on pare tous les jours les autels de fleurs , sans qu'on s'en offense.

Mais je tire la plus grande difficulté du discours ecdésiastique de la répugnance qu'on trouve ordi* nairement en ceux qui Técoutent ; car les maximes d^ FEvangile étant toutes contraires aux inclinations de la nature , il faut une force et une adresse particulières à les imprimer dans l'esprit. L'avocat n'a qu'à persuader la justice à ses juges. Il se trouve en eux un fond de compassion et d'équité qui les porte na-* torelleraent à secourir les ionocens affligés et à punir les coupables insolent. Les droits de la société el de la sûreté publique les incitent à réprimer les dér^emens. Mais le prédicateur trouve des indinadons tout^ contraires à ses desseins : un fond de délicatesse qui résiste à l'autorité de la loi , une présomption naturelle qui l'empédie de capliver son entendement, et un attachement à ses senç qui r^ugne à loi de son esprit. Quelle peine, messieurs, et quelle difficulté > quand il faut éloigner tant de dispositions opposées ( Lorsqu'un avocat parle à ses juges , ils n'ont dans la cause qoe l'kitârét du devoir et de la justice ^ les

13 DISCOUBS ACADÉMIQUES

arréls qu'ils prononcent ne les touchent point \ mais le prédicatear entreprend de persuader les auditeurs contre eux-mêmes , et de leur mettre la justice en main pour se punir. C'est à eux et contre eux qu'il parle. Tous ceux qui Tentendent sont criminels. Quelle hardiesse ! quelle entreprise ! Après cela, mes* sieurs, ne conclurez -vous pas avec moi que l'éloquence de la chaire est plus difficile que celle du barreau ?

Page 1