‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 128 sur 292 · LETTRE LXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE LXXIX

f ABLATION DBS MOVVBMBRB BT DBS CRUAVTBS DES PASATIQIJBS.

Il faut enfin , monsieur, vous faire part de nos tribcdations et du malheureux état où nous sommes tlans nos diocèses. Je devrois TavcHr déjà faît^ soit

Dfi FLÉCHIER. Iiy

pour me soulager et me donner à moî^iuéaie cette consolation , sachant la bonté que vous avez de vous ifitéresser à ce qui me regarde, soit pour vous. de» mander le secours de vos prières dans une affaire qui doit toucher tous les gens de bien, et surtout ceux qui comme vous ont du zèle pour la religion et pour la tranquillité publique. Je sais qu'on vous a donné des nouvelles de ce pays depuis le commencement de nos désordres , les unes vraies , les autres fausses et sans aucun fondement , comme étoit celle que j'avois été insulté par les fanatiques^ m^is il n*y a rien qui ne soit possible ou croyable de tout ce qu'on impute à ces gens- là qui ont abandonné Dieu y et que Dieu a lui-même abandonnés.

Ces fanatiques , monsieur , sont présentement tous les huguenots d'autrefois qui sont ces nouveaux convertis de la campagne séduits par des gens qui se disent prophètes, qui prêchent la délivrance d^Israël, qui soufflent le Saint-Esprit aux garçons et aux filles , et leur apprennent un jargon et des contorsions extraordinaires , et qui se croient inspirés de tuer les prêtres et les catholiques , et de faire la guerre anroi jusqu'à ce qu'il leur laisse rebâtir leurs temples et pratiquer librement leur religion. D'abord ils égorgèrent quelques missionnaires. Comme ils étoient ea petit nombre , on les dissipa et on les négligea -, ils 56 rassemblèrent, leur troupe se mit en campagne, grossît, brûla, massacra , jeta la frayeur partout par les horribles cruautés qu'elle exerçoit, enleva les armes des. maisons, des châteaux > des compagnies

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même de bourgeoisie qu'on avoit levées tnttiQltaairement , et parvint à armer de fusils deux ou troiift cents hommes. Les autres suivoient avec des hacha et des faux. Les munitions ne leur manquoient pas; ehaqué village leur portoit des vivres ; ils ne paroissoient que dans les bots ou dans les montagnes , et né marchoient que la nuit y brûlant les églises , mass»' crant hommes , femmes , enfans y et se trouvant le matin à six lieues de là. M. le comte de B... se donna beaucoup de mouvement ; il n^avoit pour toutes troupes que des milices nouvellement letëes , ou des bourgeoisies dont il ne pouvoit se fier. La cour ne craignit pas assez les commencemens de celte révolte. Les régimens que nous demandions étoient néce^ saires ailleurs ; toiites les guerres d*aojourd*bui se font loin de nous^ on délibérait long-temps sur les secours ; ces secours étant éloignés ne pouvoient venir que tard \ ceux qu^on tiroit de la province ne suffisoient pas^ quelque soin que prit Tintendant. GepeiH dant toute la campagne se soulevoit , les prophètes et les prophétesses faisoient partout des assemblées, dans lesquelles on enrôloit tous les jeunes gens. U s'en est formé plusieurs troupes , à qui la foiblesse ties nAtres donnoit du courage. La rage dont ils sont possédés leur fait supporter des fatigues extraordinaires et commettre mille crimes inouïs. I^rès de cent églises brûlées ^ plus de trente prêtres massacrés, près de deux mille tatholiques égorgés, et l'exercice de la religion caihdlique presque aboli dans trois diocèses, et cela avec des iidiumanités qui font

DE FLiCllIER. IIQ

borieuF. Voilà ce qui s'est passé ici dépuis bail mpis. Le roi enfin a eu piété de lions , et nous a envoyé 4es troupea réglées .et un maréchal de France pour les commander, et nous espérons que Dieu bénira ses arme6 et ndus rendra notre première tranquillité. • • Nous atoiks été ici dans quelques dangers et mémo pressans. Les paysans devenus bandits et courant jouit et n«it dans la plaine , nous n'oserions sortir de la ville sans péril ou sans escorte. Dès que M. le mare* chai de M... fut arnié, il assembla la noblesse, h caressa, et tâcha de lui relever le cœur par ses dis^ cours vifs et gracieux. U rassura autant qu'il put les catholiques effirayés avec taison. U trouva peu de troupes , beaucoup d'etmemb , toutes les Cévennes en feu , notre plaine habitée par des nouveaux conrertis entièrement révoltés, et commença bientôt à sentir le poids d'une afiaiire dont il est difficile de coDiA^itré de loin toute l'étéhdue. Les fanatiques nç furent pas étonnés de son arrivée j peu de jours après ils vinrent au nombre de trois ou quatre cents à une lieue de cette ville, comme pour le braver. Il marcha à e«x aVec une partie de la noblesse du pays , un détachement des vaisseaux et le régiment de dragons de Fimarcon , et les battit sans beaucoup de peine. 11 en resta près de cent tués ou blessés ; le reste se aaava à la /aveur de la nuit et des montagnes. Quelque temps après s'étant avancé vers les Cévennes , il en battit encore une troupe d'environ neuf cents. U en demeura trois ou quatre cents sur la place. Mais ces pertes sont bientôt réparées; et les esprits étant

gâtés comme ils sont, il leur vient des recrues dé tous côtés plus qu'ils n'en veulent* Leur insolence ëtoit parvenue jusqu'à ce point, que dans Nismes même ils publioient que le temps de la délivrance étoit venu , que notre règne étoit passé , et que le jour approchoit qu'ils aur oient le {Jaisir de tremper leurs mains dans le sang des catholiques. Ils osèrent même, le dimanche des Rameaux, tenir une assemhlée dans un moulin sans aucune précaution à la porte de la ville -, et , dans le jtemps que nous chantions vêpres , chanter leurs psaumes et faire leur prêche, M. le maréchal sortit de sa maison , assembla quelques troupes , fit passer au fil de l'épée hommes et femmes qui composoient cette assemblée au nombre de plus de cinquante personnes, et réduire en cendres la maison où elle;se tenoit. Cet exemple étoit nécessaire pour arrêter l'orgueil de ce peuple. Mais, monsieur, le cœur d'un évêque est bien touché et ses entrailles bien émues , quand il voit d!un côté verser le sang des catholiques , et de l'autre celui des méchans qui , tout méchans qu'ils soQt , font une partie de son troupeau. Ou a fait depuis des enlèvemens dans tous les villages de tout ce qu'il y a de gens séditieux j on a rendu tous les principaux habitans cautions de sommes d'argent assez fortes, et responsables de tout ce qui pourroit y arriver de jnal , c'està-dire , de meurtres et d'incendies. Après quoi toutes les troupes que' le roi envoie , qui font un corps d'en* viron huit mille hommes , étaqt arrivées, M. lemajnéchal de M... est à Alais pour les mettre en mouveipent

coDtre ces rebelles, qae M. Julien, marëchal de camp) et M. Paratte -Brigadier doivent attaquer de leurs côtés. Celte guerre n'est pas comme les antres^ ces fanatiques ne sont, à la vérité, que des paysans ramassés et partagés en diverses troupes Bombreuses ; mais ils ne laissent pas d'être disciplinés à leur manière. Leur férocité leur sert de courage , et ils ne craignent pas la mort, parce qu'ils savent bien qu'ils l'ont méritée. Endurcis au travail et à la fatigue, ils marchent presque toujours, tout le pays étant pour eux , et recevant partout où ils passent des vivres pour leur subsistance et des avis pour leur sûreté. Us ravagent impunément la campagne, vont chercher des retraites dans les montagnes ou dans les bois, et sont plus difficiles ^ trouver qu'à battre. Leurs chefs sont des gens de rien , prévenus de crimes, cruels et désespérés. Les autres sont abusés par des passages de l'Écriture mal appliqués, par des prophéties ridicules , par des espérances de secours étrangers et des miracles prétendus faits ou à faire par l'Étemel en leur faveur.

Voilà, monsieur, l'état véritable de la révolte des Cévennes et de nos diocèses qui en sont voisins, et qui s'y trouvent liés par le commerce et par la religion. A mon égard, je suis assuré que vous aurez la bonté de me plaindre aussi bien que mes confrères qoi sont dans le même cas. Nous voyons tout le fruit de nos travaux de dix-*septans^ perdus, nous n'entendons parler que de meurtre et de carnage. Nous sommes les témoins de la désolation des peuples que

laa LETTRE»

Dieu avoit commis à nos soins , réduits à Toir périr beaucoup d'innocens sans ressource et beaucoup de pécheurs sans conversion, à pleurer les maux qui nous accablent, et à craindre même les remèdes qui ne peuvent être que violens. Je joins à cette felation une copie de la lettre pastorale que j'adressai à tous les fidèles de mon diocèse dans les dernières semaines du carême. Prieft le Seigneur, monsieur, qu'il dissipe cette cruelle tempête , «t croyez qu'on ne peut être avec un attachement plus sincère et plus respectueux quejelesuis^ monsieur, votre, etc.

- A Niâmes y oe qS atril 1703*

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