LETTRE CCLIV
Wft lUmTIQUITS DB l'bISTOUIi BT OB GBBB qui l'oMT B€alTB.
Depuis que Ton aime la gloire, monsieur , ou loue ceux qui Tout cherchée , ou qui Font acquise par leurs vertus et par leurs actions, et Thistoire est aussi ancienne que la valeur et le mérité. 11 y eut des écrivains presque aussitôt que des conquérans^ et , dès qu'on eut appris Tart de remporter des victoires , on apprit Fart de les publier. Ceux qui s'étoient rendus illustres par leur courage cherchèrent une espèce d'immortalité , et, se voyant dans la nécessité de mourir, voulurent vivpe dans Tesprit des hommes; et ceux qui restoient après eux trouvèrent le moyen de conserver leur mémoire et de se consoler de leur perte. Les premiers historiens furent des peintres et des sculpteurs ; les premiers mémoires furent en portraits et en figures. On apprenoit la vie des héros en voyant leurs visages., où elle étoit comme peinte en raccourci ; et ces volumes de bronze et de marbre furent les anciennes histoires des premiers peuples. On trouva bientôt après Fart de dresser des arcs de triomphe , et d'élever des colonnes qu'on enrichit de quelques inscriptions qui furent comme des relations en abrégé et des commencémens d'histoires. Mous apprenons de Diodore que, dans l'un de ces magnifiques tombeaux que les rois d*Égypte avoient fait bâtir avec tant de soins et tant de dépenses , il y avoit
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un portique où leur guerre contre les Baclriens étoit représentée en belle «oul{A«re. Ces princes ayoient joint la pompe de leurs triomphes à celle de leurs fanëraiUes ; étj faisant des images de leurs victoires les omemens de leurs sépultures , ils avoient affecté de se rendre immoVtels dans le lieu même où ils ëtoient morts* £uhemère , qui, selon les auteurs profanes et ecclésiastiques , fut un homme sans religion , com-> posa son histoire d'uuQ entretissure de titres et d^insorîptions sacrées qu'il ayoit recueillis dans les anciens temples. Énée fut surpris de voir les combats et les héros de Troie en peinture dans le temple de Carthage -naissante. Il vit brûler encore une fois son pays en effigie y et il auroit été bien aiëe de voir qu'on avoit représenté ses malheurs passés , s'il n'eût été en état de ne penser qu'aux présens , et si ses égaremens et ^es fatigues de la mer lui eussent permis de se réjouir .^les actions qu'il avoit faites , et des dangers auxquels il avoit échappé dans un siège de plusieurs années. ValériusMessala donna le dessin d'un tableau , où il fit exprimer tous les événemens de la guerre qu'il avoit condaite contre Carthage et contre Hiéron, roi de Sicile. L. Scipion fit exposer dans le Capitole un tableau qui reprétentoit la victoire qu'il avoit remportée dans TAsie ^ et L. Hostilios Mancinus, qui fut le premier qui passa jusquli Carthage, fit représenter ta situation et le tour de cette ville fameuse -, et, montrant luimême au peuple tous les endroits par où l'on pouvoit l'attaquer, il étoit l'interprète de son histoire, et donnoit des mémoires publics de son expédition
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avec tant de grâce et tant de civilité qu'il gagna Taffectidn du peuple^ et obtint le consulat à la preipière assemblée. L'empereur Sévère, après avoir gagné la victoire sur les Parthes, plutôt par Iji lâcheté d*Arta-* ban que par sa propre valeur , envoya la relation de son combat et de sa .victoire au sénat par. ses lettres^ et la représentation au peuple par des tableaux qu'il en fit faire. EuGn les arcs de Constantin et de Septimius, et les colonnes de Trajan et d'Ântonin, n'ontiis pas fourni des mémoires aux curieux, et ces livres de marbre n'ont-ils pas servi à enrichir les histoires ? Mais je ne m arrête pas à cette manière d'histoire : je parle de celles qui décrivent les grandes actions , non pas de celles qui lés représentent ; de celles qui sont les ouvrages de Tesprit , non pas de celles qui sont les ouvrages de Part; de Fhistoire en livres, non pas de l'histoire en tableaux ; qui instruit l'esprit, et non pas qui frappe les yeux , «et qui donne une vie aux héros qui est à l'épreuve du temps et de la violence. Il est malaisé de trouver la source et l'origine de cet art agréable de raconter les grandes actions. Les peuples latins avoient eu si peu de soin de recueillir des mémoires qu'il ne reste aucun vestige de relation de leur temps, et qu'ils semblent ou n'avoir rien fait de mémorable, ou l'avoir voulu cacher à la postérité. Denys d'Haï icamasse en fait sa plainte dans le premier livre de ses Antiquités romaines* Il parut enfin une espèce d'histoire dont les pontifes avoient dressé le plan quelque temps après la fondation de Rome, comme remarque l'orateur romain.
Les Grecs, qui avoient si bonne opinion de leur nation qu'ils prenoient tous les étrangers pour des barbares, et qui joignoient à Tusage des sciences cet orgueil qui les accompagne ordinairement , se sont doimë toute sorte de prëfërence dans la connoissance des arts Hbc^raux. Ils ont voulu passer nonseulement pour les maîtres, mais encore pour les inventeurs de tous les ouvrages de Fesprit; et, non contens d'avoir quelque ordre d'excellence aa-dessus des autres , ils se sont encore attribué quelque ordre de temps, et se sont persuadés que ce n'étoît pas assez d'être les plus célèbies , s'ils n'étoient aussi les plus anciens dans l'intelligence des disciplines ha-: maines. Les. auteurs hébreux, soutenus par quelques auteurs ecclésiastiques, veulent que Moïse soit le premier historieu , et que les relations qu'il a écrites de la création du monde soient les premières écritures et par l'ancienneté de leur sujet et par celle de leur auteur. Ils reprochent aux Grecs ce que leur reprochoit autrefois le vieillard d'Egypte en la personne de Solon , que les Grecs étoient encore dans leur enfance; qu'ils savoient à peine ce qu'ils voy oient, et qu'ils n'étoient point instruits des mystères des choses passées. Ils disent avec Tacite que les Égyptiens ont introduit l'usage des hiéroglyphes , et gravé sur les marbres ces symboles mystérieux qui étoient comme des mémoires figurés des actions passées; que les Phéniciens ont imité cette façon d'écrire l'histoire, et qu'ils l'ont enseignée aux Grecs dans la
grande liberté qu'ils avoient d'entretenir avec eux toute sorte de commerce.
Quoi qu'il en soit , il y a quelque apparence que Moïse les a deyaucéa dans la composition de Thistoire ; mais il n'est pas certain qu'il en ait ëtë l'inyenteur. Énoc , qui fut le septième descendant d'Adam , avoit écrit devant lui, s'il en faut croire l^s pères de l'Église après saint Jude , .qui se sert de l'autorité des paroles qu'il en a tirées dans son épUre catholique. Je sais bien que ce litre n'est reçu ni dans le canon des Hébreux , ni dans celui des chrétiens , et que l'Église et la synagogue le rejettent également : les uns, parce qu'il contenoit des choses touchant le Messie qui ne leur éloient pas favorables , selon la remarque de Tertullien ] lés autres , parce que l'ancienneté du livre faisoit douter de la vérité de l'auteur, comme rapporte saint Augustin, ou parce que les hérétiques l'a voient dépravé au sentiment de Clément , évéque de Rome. Il est certain qu'il avoit donné sujet à tous les premiers pères de l'Église de croire que les anges avoient des corps ] qu'ils avôient eu commerce aved les filles des hommes , et qu'ils avoient produit les géans. Mais, bien qu'il ne fût pas canonique, il ne laissoit pas d'être Utile , et ne pa^oit pas pour condamné parce qu'il n'étoit pas reçu. Il est à croire que Moïse, ayant été élevé dans la cour du roi d'Egypte comme s'il eut été prince , avoit appris toute la sagesse des Égyptiens , comme saint Etienne le dit dans les Actes des apôtres. Clément Alexandrin , qui étoit natif d'Egypte, et Diodore, qui avoit eu de
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grandes coonnanications awc les prêtres de celle région, nous apprennent qu^on éleyoît les eufans premièrement à écrire une lettre a¥ec netteté et avec jélégance 9 qu'on leur donnoit ensuite le soin d'écrire rhistoire,.et qu'on les appeloit scdbœ sacromm; et que le dernier d^^ étoit d'être admis dans les mystères de la science hiéroglyphique , et dans l'interprétation de leurs sacrées cérémonies^ qu'enfin leur fonction principale , lorsqu'ils éloi^t élevés à la dignité du sacerdoce , étoit de lire au r(n , pour son instruction, les ancieus mémoires qui contenoieiit les actions et les entreprises des grands hommes* Ce qui peut couTaincre qu'il y ayoit des histoires écrites du temps de Moïse , comme saint Augustin a cru dans aes livres de la Ci té. de Dieu et dans ses Questions sur la Genèse. Mais je n'en veux croire qu'à Moïse même. Ne cite-*t-ii pas, dans le livre des Nombres, l'histoire des guerres du Seigneur, qui furent celles du temps d'Abraham, selon Hugues de Saint -Victor? Je sais bien que les Hébreux donnent à ce passage un sens prophétique, et qu'ils veulent que Moise ait cité des livres qu'il prédisoit et des guerres qu'il avoit prévues. Mais cette interprétation n^'est pas fort sûre. Josèphe nous veut faire croire que les enfans de Seth, ayant appris par tradition de leurs ancêtres qu'Adam avoit prédit deux désolations du monde. Tune par l'incendie , l'autre par le déluge , avoient fait dresser deux colonnes, l'une de (xerie vive, l'autre de terre cuite, où il» avoient imprimé les mémoires et les traditions de ïeurs pères , qui dévoient
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se conserver en <dëpit des eaux et des feux ; mais je crains jqoe ces colonnes de Josèphe ne soient aussi fabuleuses qi\0 exiles d'Hercule. Qaant h la vanité des Égyptiens 9 tjui se vantoient de savoir Tastrologie depuis plus de cent miUe ans , elle n'est fondée que sur rimpumté de mentir et sur Terreur qu'ils avoient de Tétemîté du monde. Pour les Chinois, il est presque vérifié qu'ils ont des histoires plus anciennes de plus de cinq cents ans que celle de Moïse, écrites du temps d'Abraham* Voilà, monsieur, bien de l'antiquaille. Groyex-^en ce qu'il vous plaira, pourvu
que vous croyiez que je suis, etc.