‹ Œuvres complètes de Fléchier, avec une notice du discours préliminaire sur la vie et les ouvrages de ce célèbre orateurChapitre 252 sur 292 · LETTRE CCLV · texte numérisé non relu

LETTRE CCLV

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C'est un emploi plus important qu'on ne peuse , monsieur, que celui d'écrire l'histoire, et ce n'est pas sans raison qu'on a dit que ceux qui donnent l'immortalité doivent la mériter eux*-mémes , et qu'il faut que celui qui décrit les grandes vertus soit aussi héros en sa manière que l'ont été ceux qui les ont pratiquées. Aussi toute l'antiquité n'a su résoudre à qui ce soin devoit appartenir. Denys de Thrace et Asdépiade étoient d'avis que l'histoire , étant une partie de la grammaire, étoit l'ouvrage propre des grammairiens. Catulus vouloit que cet emploi fût réservé à l'orateur , mais à l'orateur parfait , tel qu'il

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éloit dans Tidëe d'un de ses amis. Un galant homme chez Laden soutenoit que c'ëtoit à faire aux médecins , peut - être parce qu'étant fils d*Esculape ils avoient appris de lui Fart de faire revivre des morts, et de retirer du tombeau ceux que leurs vertus dévoient avoir rendus immortels*, ou parce qu'étant petit-fils d'Apollon ils dévoient savoir tous les secrets de l'éloquence. Mais un sage lui disputa ce droit cpi'il disoit appartenir aux philosophes, parce que Thistoire étant un ouvrage de grand discernement et de beaucoup de conduite, la sagesse devoit présider dans l'esprit de ceux qui la composoient , et que le même tempérament faisoit les historiens et les philosophes. Peut-être n'est-il pas moins véritable que les capitaines et les hommes d'État sont les historiens nés de leurs actions ou de celles de leurs semblables , puisqu'ils ont droit de pénétrer les desseins des autres ou de savoir les leurs, et qu'ils ont et la connoissance et l'usage de la politique. Faute de connoitre l'importance de cet exercice, il s'est fait de grandes entreprises sur l'histoire; des soldats et des politiques , des philosophes et des orateurs , des médecins et des grammairiens , des religieux et des dames même, se sont mêlés indifféremment d'écrire. Peut-être se sont-ils imaginé que c'étoit un art sans finesse 5 qu'il ne falloit que savoir penser et savoir dicter 5 que tout homme étoit assez raisonnable pour être historien , et que nous naissions tous assez éloquens pour faire des relations et des mémoires. Je sais bien qu'il n'est pas malaisé de

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tracer de ces histoires qui ae soat qn'un amas indigeste d*év^nemens , et qui , u'ayant ni l'ordre ni le discernement nëcessaires, ne font pas beaucoup dlion* neur ni à ceux qui les composent , ni à ceux qu'elles louent. Mais lorsqu'il s'agit d'entrer dans les secrets de la politique, déjuger des conseils, de faire des réflexions judicieuses sur la conduite des grands hommes, et d'écrire des histoires qui vivent plus long-temps que leurs auteurs, et qui soient une possession perpétuelle de gloire, selon les termes de Thucydide, je suis de l'avis de Lucien, qu'il n'est rien qui demande tant d'art, tant de soin et tant de prudence. Aussi les peuples les plus polis et les plus éclairés n'ont donné cet emploi qu'à ceux qu'une prudence reconnue avoit élevés dans les affaires, et qu'une dignité souveraine rendoit vénérables à leurs républiques.

Lorsque le peuple hébreu , que l'Écriture appelle le peuple aîné , le peuple favori , le peuple saint , étoit l'admiration ou la terreur des autres peuples , Dieu , qui répandoit sur lui ses faveurs, exigebit aussi sa reconnoissance *, il les faisoit vaincre , mais il vouloit être reconnu poitr l'auteur de leurs victoires, et ne leur accordoit ses bienfaits qu'à condition qu'ils en conservassent la mémoire* Il leur ordonna d'abord d'en faire une tradition perpétuelle dans leurs fa-* milles ^ il voulut que les premières instructions qu'on donneroit aux enfans fussent des révélations du secours de Dieu et de la valeur de leurs pères \ que les anciens racontassent à leurs neveux les merveilles de

ledr naiion comme des hisèorienâ domestiques ^ et qu'il se fit pacmi les Israélites comme une histoire vivante , et un récit continué par tous les degrés des générations.... Après qu'il a voulu se communiquer au monde , et faire pafoltre au dehors les mirades de sa puissance et de sa sagesse , il a choisi Moise pour être l'écrivain de la création^ il a voulu qu'il fit connoître ai tous les siècles les premiers eflfels de sa providence visible dans la naissance de la nature. Pour le disposer à cet emj^oi y û permit qu*il fât élevé en prince , qu'il fût nourri dans la cour du roi , qu'il fut instruit dans son enfance de tons les arts et de toutes les disciplines d'Egypte j et choisit pour écrire l'histoire de sa puissance cdui qu'il avoit chobi pour être le législateur de son peuple , le dompteur des tyrans, et comme le maître de la nature. Josué, qui lui succéda pour le gouvernement , fut aussi son successeur en matière d'histoire -, et depuis ce soin fut donné à des conquérans , à des prophètes et à des pontifes ; et Josèpbe même , qui fut le dernier de leurs historiens du temps de Tite et de Vespasien , descendoit des prêtres et des princes d'Israël , et méritoit son emploi par sa qualité et par les dignités de ses ancêtres.

Les Égyptiens n'eurent pas moins de vénération pour ceux qui dévoient écrire les histoires de leur nation. Diodore nous apprend que la seconde dignité parmi eux étoit celle du sacerdoce , et que les prêtres avoient l'honneur après les rois , tant parce qu'ils étôient les ministres des dieux que parce qu'ils

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éloient les premiers conseillers du prkiee et les maîtres commons de tontes les sdences. Aussi ëtoîtce une religion et on usage saeré de diyrser en denx parties les revenus que le roi tiroit des entrées et àe$ impositions publiques, dont la première étoit réservée pour Tusage des sacrifices et pour Tentretien particulier des prêtres* L^autre entrôit dans l'épargne du prince, et ^toit destinée à servir aux nécessités de rÉtat. Ces hommes que leurs fonctions , leur dignité et leur âge rendoient vénérables ; qui , par une grande connoissance des astres, perçoient les voiles de Tavenir, et qui jugeoient, par leurs sacrifices, des bons et des mauvais succès des en*» treprises de leurs souverains ^ ces hommes , dis-je , a voient le soin de recueillir, de composer et de garder comme un dépôt sacré les mémoires publics , pour en tirer dans les occasions des avertissemens et des exemples pour la conduite de leurs princes* Ce fat ce qui obligea Hérodote à pftsser en Egypte , et à visiter les prêtres de Volcain et ceux dû soleil pour apprendre plusieurs secrets qu'il jugeoit nécessaires pour Tordre et la disposition de son histoire. Croyez-vous que les Perses aient eu moins de curiosité et moins de vénération pour lliistoire? Le livre d'Esther nous apprend que le roi Âssuérus , ne pouvant point dormir une nuit , se fit apporter les annales et les histoires des siècles passés , ou pour adoucir ses inquiétudes par une lecture agréable, ou pour occuper un temps qu'il avoit destiné au repos, et retirer quelque fruit de sa veille, comme le remarque

Josèphe. Lorsque ce prince eut découvert la conjuration des eunuques , et qu*il eut pourvu et à la vengeance de leurs crimes et à la sûreté de sa personne, il n'eut point de repos qu'il n'eût fait insérer cette entreprise dans les histoires-, il en fit dresser le mémoire en sa présence, et voulut l'écrire lui-même dans son journal , employant ainsi à écrire les actes publics cette même main qui portoit le sceptre et qui remportoit des victoires.

Les Grecs ont été barbares sur les sujets de l'histoire, et Tatien leur reprocha la négligence qu'ils ont eue à recueillir les mémoires de leur nation. D'où vient que ceux qui se sont avisés depuis de nous exposer leurs actions et leurs coutumes , ne trouvant aucun fondement de vérité, ont rempli leurs livres de fables et de mensonges , et ont suivi leur imagination et leur caprice , n'ayant aucune autorité ni aucun témoignage à suivre. Les Romains ont été mieux policés. Us ont connu que les grandes actions sont des exemples pour tous les siècles ^ que les descendans doivent s'instruire par les vertus de leurs ancêtres, et qu'il est important pour la prospérité des États de conserver une tradition publique des choses mémorables qui s'y passent. Aussi donnèrent-ils la charge d'écrire les annales à leurs pontifes, qui les exposoient en public ; et, par la fidélité qu'ils observoient dans leurs relations, et par la vénération qu^on avoit pour leur dignité souveraine, ces mémoires avoient presque la même autorité que celle qu'on donnoit aux choses sacrées. Beaucoup de personnes

de qualité tro4vèreKt cette occupalion digne d'eux, et Cornelkis Nepos te plaint dans son livre des illus- 1res rhéteurs quun affcaiichi de Pompée ^ut osé prendre de lui-même un empio^ qui n'étoil dû qu'aux ]llus grands et aux plus honnêtes cito||ens de Rome.

L'Église qui , étant inspirée du Saint-Esprit, a conservé dès sa naissance une sainte politique , a fourni d'abord des hi^tori^a^ d« l^ vie dç Jésus-Christ, a fait décrire les actions et les miracles de ses apôtres, a nommé dans la suite des temps des écrivains pour recueillir les exemples de fidélité et de constance que ses martyrs avoieut donnés dans les persécutions des tyrans. Ces mémoires éto.ient gardés avec tant de religion que saint Anthère aima mieux mourh* que de les exposer aux infidèles, et fut martyr pour conserver les actes dés martyrs. Les églises partieulièpes imitèrent legUse de Rome, où les notaires ^ qui étoient les historiens ecclésiastiques , ottt même précédé les ëvêques* jusqu'au temps de Pie U. Le pape Léon X réduisit leur collège au nombre de douze de dix-sept qu'ils étoient, leur accorda de grands privilèges , et leur donna Je rang qu'ils tiennent aujourd'hui dans la cour romaine , où , renouvelant en quelque façon leur ancjea ministère , ils assistent aux congrégations de la pro{>agation de la foi , et tâchent de l'établir dans les pays infidèles , et de la remettre dans les royaumes hérétiques.

Voilà, monsieur, la considération qu'on a toujours faite de ceux qui ont écrit l'histoire. Si l'on avoit aujourd'hui le même s^in, nous ne verrions

pas tadit de livresiiMiiîIes , tant il'hi^oii:es mories , et de mémoires qui , comme des corps sans âme , nMnspii:ent aucun sentiment généreux , et ne valent guère mieux que ces gazettes froides et ces nouvelles ennuyeuses, qui sont des persécutions qui se font toutes les semaines. Je suis , etc.

LETTRE CCLVl.

COllPLIHBRT A H. DV rCRSTBIlBVftG, BVBQOB DB PàDBBBOBH. OR T LOCB QVBLQUBS TBB8 1>B CB PBBLAt.

lUustrissimo atque pxcetttntissimo prineipi Furstembergio ,

episcopo Paderbornensi , coadjutori monasteriensi ,

spiritus FUeheriuM S. P, D.

QuiBUS ego verbis , illustrissime atque exceUentissime princeps , meara in scribendo tarditatem excusem , toties à te beneficiis et honorificâ meî recor* datione iacessitusPPoemata tua elegantissima summâ cum admiratione perlegeram. Quaftlam etiam è meb coUegeram hùc et illùc sparsa , ut sin minus parem, saltem aliquam pro mei tenuitate vicem rependerem. Gravibus tune negotiis avQcaJxis , curâm omnem litterariam intermisi. Urgebat me quidem praelermissi officii consciencia , atque ubi primùm mihi sum redditus et musisy ad te epistolam pietatis in te meae testem destinaveram ^- cùm ecce percrebuit rumor, Caesarianos a nostris coërcitos adPaderbornam divertisse, omnemque in te nihil taie meritum belli molem recidere. Dolebam equidem lœsam à tuis dignitatem tuam. Dolebam. ea monumenta non tàm vêtus-

DE FLiCHIER. SSq

tatesaft.quàm polillssimis tais veimbqs cpipmendata barbari militis furoribns ease pervia. Jïooc , quia oq|ni curi solutus metuqae otio tuo fraeris , id mihi concédas velim, priocep» excellentis^hne , ut tibi gratias quas debeo quàm amplissimas referam, 0t me tuorum earminum admiratorem profitear. Quiiii natWus ia iis niior.! Quàm molles apUque ubique liumeri! Quàm ingenua et liberaUs amœnitas! Quanta orationis integritas morumque ! Quanta ingenii félicitas! Quanta vis! Ego, dum ea legerem unà cum illustrissimo duce MoQtauserîo (nosti quam peritus ille sit earuin rarum et judas et arâf ex), milita nos subîit admiratio. In tuas identidem landes erupimus ; tota plausibus nostris insonuit serenissimi delphini'domus. • . .

Caetera DEsiDsaAKTxra.

/, Kal. januai\ anno saluU» M, DC. LXXII. Datum in fano Saneîi Germani.

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