VINGT
Le jeune duc de Hardimonl se trouvait à Âix en Savoie, où il faisait prendre les eaux à sa fameuse jument Péricholey devenue poussive depuis le c chaud et froid :» qu'elle avait attrapé au Derby, et il finissait de déjeuner, lorsqu'ayant jeté un regard distrait sur le journal, il y lut la nouvelle du désastre de Reichsboffen.
Il vida son verre de chartreuse, posa sa serviette sur la table du restaurant, fit donner à son valet de chambre Tordre de boucler les malles, prit, deux heures après, l'express de Paris, et courut au
VIXGT CONTES XOCVEAUX.
bureau de recrutement s'engager dans un régiment de ligne.
On a beau avoir mené, de dix-neuf à vingt-cinq ans, l'existence énervante du petit crevé, — c'était le mot d'alors, — on a beau s'être abruti dans les écuries de courses et dans les boudoirs de chanteuses d'opérettes, il est des circonstances où l'on ne peut oublier qu'Enguerrand de Hardimont est mort de la peste à Tunis le même jour que saint LfOuis, que Jean de Hardimont a commandé les Grandes Compagnies sous Du Guesclin, et que François-Henri de Hardimont a été tué en chargeant à Fontenoi avec la Maison-Rouge. Si épuisé qu'il fût par ses scandaleuses et imbéciles amours avec Lucy Violette, la prima-donna du théâtre des Nudités-Parisiennes, le jeune duc, en apprenant qu'une bataille avait été perdue par des Français sur le territoire français, sentit le sang lui monter au visage et eut l'horrible impression d'un soufflet.
C'est pourquoi, dans les premiers jours de novembre 1870, rentré dans Paris avec son régiment qui faisait partie du corps de Yinoy, Henri de Hardimont, fusilier à c la troisième > du c second > et membre du Jockey, était de grand'garde, avec sa compagnie, devant la redoute des Hautes-Bruyères,
position fortifiée à la h&te que protégeait le canon du fort de Bicêtre.
L'endroit était sinistre : une route plantée de manches à balais et toute défoncée de boueuses ornières traversant les champs lépreux de la banlieue, et, sur le bord de cette route, un cabaret abandonné, un cabaret à tonnelles, où les soldats avaient établi leur poste. On s'était battu là peu de jours auparavant ; la mitraille avait cassé en deux quelques-uns des baliveaux de la route, et tous portaient sur leur écorce les blanches cicatrices des coups de feu. Quant à la maison, son aspect faisait frémir; le toit avait été crevé par un obus, et les murs lie de vin semblaient badigeonnés avec du sang. Les tonnelles éventrées sous leurs réseaux de brindilles noires, le jeu de tonneau renversé, la balançoire dont le vent humide faisait grincer les cordes mouillées, et les inscriptions auprès de la porte, égratignées par les balles : Cabinets de société
— Absinthe — Vermouth — Vin à 60 cent, le litre
— qui encadraient un lapin mort, peint au-dessus de deux queues de billard liées en croix par un ruban, tout rappelait, avec une ironie cruelle, la joie populaire des dimanches d'autrefois. Et, sur tout cela, un vilain ciel d'hiver où roulaient de
gros nuages couleur de mine de plomb, un ciel bas, colère, haineux.
A la porte du cabaret, le jeune duc se tenait immobile, son chassepot en bandoulière, son képi sur les yeux, ses mains gourdes dans les poches de son pantalon rouge et grelottant sous sa peau de mouton. Il s'abandonnait à sa sombre réverte, ce soldat de la défaite, et il regardait d un œil navré la ligne des coteaux perdus dans la brume, d'où s'échappait à chaque instant, avec une détonation, le flocon blanc de la fumée d'un canon Krupp.
Tout à coup, il sentit qu'il avait faim.
Il mit un genou en terre et tira de son sac, posé près de lui contre le mur, un gros morceau de pain de munition ; puis, comme il avait perdu son couteau, il mordit k même et mangea lentement.
Mais après quelques bouchées, il en eut asseï ; le pain était dur et avait un goût amer. Dire qu'on n'en aurait de frais qu'à la distribution du lendemain — si l'intendance le voulait bien, encore. Allons, c'était quelquefois bien rude, le métier; et ne voilà-t-il pas qu'il se souvenait à présent de ce qu'il appelait jadis ses déjeuners hygiéniques, lorsque, le lendemain d'un souper un peu trop échauffant, il s'asseyait contre une fenêtre du rei-
de-chaussée au Café-Anglais, qu'il se faisait servir — mon Dieu, la moindre des choses! — une côtelette, des œufs brouillés aux pointes d'asperges, et que le sommelier, connaissant ses habitudes, posait sur la nappe et débouchait avec précaution une fine bouteille de vieux léoville, doucement couchée dans un panier. Fichtre de fichtre 1 C'était le bon temps tout de même, et il ne s'habituerait jamais à ce pain de misère.
Et, dans un moment d'impatience, le jeune homme jeta le reste de son pain dans la boue.
if i€
Au même instant, un lignard sortait du cabaret; il se baissa, ramassa le morceau, s'éloigna de quelques pas, essuya le pain avec sa manche et se mit à le dévorer avidement.
Henri de Hardimont avait déjà honte de son action et considérait avec pitié le pauvre diable qui faisait preuve d'un si bon appétit. C'était un long et grand garçon, assez mal bâti, avec des yeux de fiévreux et une barbe d'hôpital, et d'une maigreur
8 VINGT COXTES NOUVEAUX.
telle que ses omoplates faisaient saillie sous le drap de sa capote usée.
— Tu as donc bien faim, camarade? — dit-il en s*approchant du soldat.
— Comme tu vois, — répondit celui-ci, la bouche pleine.
— Excuse-moi donc. Si j'avais su qu'il pût te faire plaisir, je n'aurais pas jeté mon pain.
— Il n'y a pas de mal, va ! — reprit le soldat. — Je ne suis pas si dégoûté.
— N'importe, — dit le gentilhomme, — ce que j'ai fait est mal et je me le reproche. Mais je ne veux pas que tu emportes une mauvaise opinion de moi, et comme j*ai du vieux cognac dans mon bidon... parbleu! nous allons boire la goutte ensemble.
L'homme avait fini de manger. Le duc et lui burent une gorgée d'eau-de-vie ; la connaissance était faite.
— Et tu t'appelles? — demanda le lignard.
— Hardiment, — répondit le duc, en supprimant son titre et sa particule. — Et toi?
— Jean-Victor... On vient seulement de me verser dans la compagnie... Je sors de l'ambulance... J'ai été blessé à Ch&tillon... Ah I l'on était bien, à l'ambulance, et l'infirmier vous y donnait
de bon bouillon de cheval... Mais je n'avais qu'une égratignure ; le major m'a signé ma sortie, et, tant pis ! on va recommencer à crever de faim... Car, tu me croiras si tu veux, camarade, mais, tel que tu me vois, j'ai eu faim toute ma vie.
Le mot était effrayant, dit à un voluptueux qui s'était surpris tout à l'heure à regretter la cuisine du Café-Anglais, et le duc de Hardimont regarda son compagnon avec un étonnement presque épouvanté. Le soldat eut un sourire douloureux qui laissa voir ses dents de loup, ses dents d'affamé, si blanches dans sa face terreuse, et comme s'il eût compris qu'on attendait de lui une confidence :
— Tenez, — dit-il, en cessant brusquement de tutoyer son camarade, devinant sans doute en lui un heureux et un riche, — tenez, promenons-nous un peu de long en large sur la route pour nous réchauffer les pieds, et je vous dirai des choses que vous n'avez sans doute jamais entendues... Je m'appelle Jean-Victor, Jean-Victortoutcourt, parce que je suis un enfant trouvé, et mon seul bon souvenir, c'est le temps de ma première enfance, à l'hospice. Les draps étaient blancs, à nos petits lits, dans le dortoir; on jouait dans un jardin, sous de grands arbres, et il y avait une bonne sœur, toute
jeune, pâle comme un cierge, — elle s'en allait de la poitrine, — dont j'étais le préféré et auprès de qui j'aimais mieux me promener que de jouer avec les autres enfants, parce qu'elle m'attirait contre sa jupe en posant sur mon front sa main maigre et chaude... Mais à douze ans, après la première communion, plus rien que de la misère ! L'administration m'avait mis en apprentissage chez un rempailleur de chaises du fauboui^ Saint-Jacques. Ce n'est pas un métier, vous savez ; impossible d'y gagner sa vie, à preuve que, la plupart du temps, le patron ne pouvait embaucher comme apprentis que les pauvres petits qui sortent des Jeunes- Aveugles. Aussi, c'est là que j'ai commencé à souffrir de la faim. Le patron et la patronne — deux vieux Limousins qui sont morts assassinés — étaient des avares terribles, et le pain, dont on vous coupait un petit morceau à chaque repas, restait sous clef le reste du temps. Et, le soir donc, au souper, il fallait voir la patronne, avec son bonnet noir, quand elle nous servait la soupe en poussant un soupir à chaque coup de louche dans la soupière... Les deux autres apprentis, les € Jeunes Aveugles » , étaient les moins malheureux ; on ne leur en donnait pas plus qu'à moi, mais i
ne voyaient pas du moins le regard de reproche de cette méchante femme quand elle me tendait mon assiette... Et voilà le malheur, j'avais déjà un gros appétit. Est-ce de ma faute, voyons?... J'ai fait là trois ans d'apprentissage, avec une fringale continuelle... Trois ans! On connaît le métier en un mois; mais l'administration ne peut pas tout savoir et ne se doute pas qu'on exploite les enfants... Âh ! vous vous étonniez de me voir prendre du pain dans la boue? Allez, j'ai l'habitude ; j'en ai assez ramassé des croûtes, dans les ordures, et quand elles étaient trop sèches, je les laissais tremper toute la nuit dans ma cuvette. •• Il y avait quelquefois des aubaines aussi, — il faut tout dire, — les morceaux de pain, grignotés d'un bout, que les gamins tirent de leurs paniers et jettent sur le trottoir en sortant de l'école. Je tâchais de rôder par là, en faisant les courses. •• Et puis, quand l'apprentissage a été fini, ce fut le métier, comme je vous le disais, qui ne nourrissait pas son homme. Ohl j'en ai fait d'autres ; j'avais du cœur à l'ouvrage, allez ! J'ai servi les maçons, j'ai été garçon de magasin, frotteur, est-ce que je sais? Bahl aujourd'hui, l'ouvrage manquait ; une autre fois, je perdais ma place... Bref, je ne mangeais jamais à ma suffi-
sance... Âhl tonnerre! j'en ai eu de ces rages en passant devant les boulangeries ! Heureusement pour moi, dans ces moments-là, je me suis toujours souvenu de ma bonne sœur de l'hospice qui me recommandait si souvent d'être honnête, et j'ai cru sentir sur mon fronl la chaleur de sa petite main... Enfin, à dix-huit ans, je me suis engagé... Vous le savez aussi bien que moi, le troupier en a tout juste assez... Maintenant — ce serait presque pour en rire — voilà le siège et la famine !... Vous voyez que je ne vous ai pas menti, tout à l'heure, quand je vous disais que j'avais toujours, toujours eu faim !
Le jeune duc avait bon cœur, et en écoutant cette plainte terrible, dite par un homme comme lui, par un soldat que l'uniforme faisait son égal, il se sentit profondément ému . Ce fut même heureux pour son flegme de dandy que le vent du soir séchât dans ses yeux deux larmes qui venaient de les obscurcir.
— Jean-Victor, — dit-il, en cessant à son tour.
par un instinct délicat, de tutoyer l'enfant trouvé,
— si nous survivons tous deux à cette affreuse guerre, nous nous reverrons et j'espère vous être utile. Mais pour le moment, comme il n'y a pas d'autre boulanger aux avant-postes que le caporal d'ordinaire et comme ma ration de pain est deux fois trop grosse pour mon mince appétit, c'est dit,
— n'est-ce pas? — nous partagerons en bons camarades.
Elle fut solide et chaude, la poignée de main que se donnèrent les deux hommes; puis, comme la nuit tombait et qu'ils étaient harassés par les veilles et les alertes, ils rentrèrent dans la salle du cabaret où une douzaine de soldats étaient couchés sur de la paille et, s'y jetant à côté l'un de l'autre, ils s'endormirent d'un profond sommeil.
Vers minuit, Jean-Victor s'éveilla seul, ayant faim probablement. Le vent avait balayé les nuages et un rayon de lune, pénétrant dans le cabaret par le trou du toit, éclairait la blonde et charmante tète du jeune duc, endormi comme un Endymion. Encore tout attendri de la bonté de son camarade, Jean-Victor le regardait avec une admiration naïve, quand le sergent du peloton ouvrit la porte et appela les cinq hommes qui devaient aller relever
les sentinelles avancées. Le duc était du nombre» mais il ne s'éveilla point à Fappel de son nom.
— Hardimont, debout! — répéta le sous-K)fficier.
— Si vous le voulez bien, mon sergent, — dit Jean-Victor en se levant, — je monterai sa faction... il dort si bien... et c'est mon camarade.
— Gomme tu voudras.
El, les cinq hommes partis, les ronflements recommencèrent.
Mais une demi-heure après, des coups de feu»
pressés et tout proches, éclatèrent dans la nuit. En un instant tout le monde fut sur pied ; les soldats sortirent du cabaret, marchant avec précaution, la main au tonnerre du fusil et regardant au loin sur la route, toute blanchie par la lune.
— Mais quelle heure est-il donc? — dit le duc. — J'étais de faction cette nuit.
Quelqu'un lui répondit :
— Jean-Victor y est allé à votre place.
En ce moment, on vit un soldat qui arrivait en courant sur la route.
— Eh bien? — lui demanda-l-on, quand il s'arrêta, tout essoufflé.
— Les Prussiens attaquent... Replions-nous sur la redoute.
— Et les camarades?
— Ils viennent... Il n'y a que ce pauvre Jean- Victor. . .
— Comment? — s'écria le duc.
— Tué raide d'une balle dans la tête. . . Il n'a pas dît : ouf !
Une nuit de l'hiver dernier, vers deux heures du matin, le duc de Hardiment sortait du cercle avec son voisin, le comte de Saulnes ; il venait de perdre quelques centaines de louis et sentait un peu de migraine.
— Si vous le voulez bien, André, — dit-il à son compagnon, — nous reviendrons à pied... J'ai besoin de prendre l'air.
— Comme il vous plaira, cher ami, quoique le pavé soit bien mauvais.
Ils renvoyèrent donc leurs coupés, relevèrent le collet de leurs pelisses et descendirent vers la Madeleine. Tout à coup, le duc fit rouler un objet qu'il avait frappé du bout de sa bottine ; c'était un gros croûton de pain tout souillé de boue.
if» VINGT CONTES NOUVEAUX.
Alors, à sa stupéfaction, M. de Saulnes vit le duc de Hardimoat ramasser le morceau de pain, l*essuyer soigneusement avec son mouchoir armorié et le poser sur un banc du boulevard, dans la lumière d'un bec de gaz, bien en évidence.
— Qu'esl-ce que vous faites donc làî — dit le comte en éclatant de rire. — Êtes-vous fou ?
— C'est en souvenir d'un pauvre homme qui est mort pour moi, — répondit le duc, dont la voix tremblait légèrement... — Ne riez pas, mon cher, vous me désobligeriez !
Sa Majesté la Reine de Bohême — il y aura toujours un royaume de Bohême pour les conteurs — voyage dans l'incognito le plus strict et le plus modeste, sous le nom de comtesse des Sept- Châteaux et seulement accompagnée de la vieiUe baronne de Georgenthal, sa dame lectrice, et du général Horschowitz, son chevalier d'honneur.
Malgré les bouillottes et les fourrures, il a fait continuellement froid dans le compartimentréservé, et quand la Reine, lasse de son roman anglais ou impatientée par le tricot du général — car le général tricote — voulait jeter un regard sur la campagne, blanche de neige, elle était forcée de frotter un moment avec son mouchoir la vitre du wagon, que la gelée couvrait d'étincelants micas et de déli-
cates fougères de glace. En vérité, c'est un caprice singulier et bien digne d'une tête de vingt ans qu'a eu Sa Majesté de partir pour Paris en plein hiver et d'aller y retrouver sa mère, la Reine de Moravie, qui devait la venir voir à Prague au printemps prochain. N'importe, il a fallu se mettre en route par dix degrés au-dessous de zéro. La baronne a dû secouer ses vieux rhumatismes; le général, au désespoir, a laissé là un magnifique couvre-pieds qu'il était en train de tricoter pour sa belle-fille, n'emportant, pour tromper les ennuis du chemin, que de quoi confectionner une modeste paire de bas de laine. Le voyage a été rude; toute l'Europe est couverte de neige et l'on vient d'en traverser la moitié, avec beaucoup de retard et de difficultés, sur des chemins de fer dont le service est désorganisé par la rigueur de la saison. Enfin, le but se rapproche; ce soir, à neuf heures, on a dîné au buffet de Mâcon, et bien que, cette nuit encore, les bouillottes soient à peine tièdes et qu'au dehors de gros flocons blancs voltigent dans les ténèbres, la baronne et le général, sommeillant sous les manteaux fourrés et les couvertures, rêvent, chacun dans leur coin, de l'arrivée et du séjour à Paris, où la bonne dame pourra satisfaire une petite dévotion
spéciale, et où le vieux brave se rendra sans retard dans un certain magasin de lainages de la rue Sainl- Honoré, le seul où il puisse rassortir convenablement ses écheveaux verts-
Quant à la Reine, elle ne dort pas.
Fiévreuse et frissonnante dans sa grande pelisse de renard bleu, le coude dans le capiton et la main crispée parmi le désordre des magnifiques cheveux couleur de paille qui s'échappent de son coquet talpack de voyage, elle songe, les yeux grands ouverts dans la pénombre, écoutant machinalement les vagues et lointaines musiques que les oreilles fatiguées des voyageurs croient entendre dans le galop de fer des express. Elle revit toute son existence par le souvenir, la pauvre jeune Reine, et elle songe qu'elle est bien malheureuse.
Elle se revoit d'abord, petite princesse à mains rouges et à taille plate, auprès de sa sœur jumelle, celle qu'on a mariée tout là-bas, dans le Nord, de sa sœur qu'elle aimait tant et qui lui ressemblait à
âD VINGT CONTES NOUVEAUX,
tel point que, lorsqu'elles avaient le même costume, il fallait leur mettre dans les cheveux des nœuds de rubans de couleurs différentes pour ne pas les confondre. Cotait avant que Témeute eût renversé le trône de ses parents, et elle aimait l'atmosphère calme et assoupissante de la petite cour d'Olmutz^ où l'étiquette était tempérée parlabonhomie ; c'était le temps où son père, le bon roi Louis V, qui depuis lors est mort de chagrin en exil, l'emmenait à pied, à travers le parc, sans quitter son habit de cour et ses plaques, prendre avec sa sœur le café au lait^ à quatre heures de l'après-midi, dans un pavillon chinois envahi par les liserons et la vigne viei^e, d'où l'on vovait le cours de la rivière et le lointain amphitliéâtre des collines rougies par l'automne. Puis c'était son mariage et le grand bal de la présentation, en cette belle nuit de juillet où l'on entendait monter, par les fenêtres ouvertes, le murmure de la foule qui se pressait dans les jardins illuminés. Comme elle tremblait, quand on ^a^^it laissée seule un instant dans la serre avec le jeune Roi ! Elle l'aimait pourtant déjà, elle l'avait aimé dès le premier regard quand il s'était avancé, l'aigrette blanche au bonnet, si élégant et si souple dans son uniforme bleu tout endiamanté, et faisant
sonner à chaque pas les éperons d'or recourbés de ses petites bottes grises à mille plis. Après la pre* miëre valse, Oltokar lui avait pris le bras et, tout en caressant sa longue moustache noire, l'avait conduite dans la serre, l'avait fait asseoir sous un grand palmier, puis, se plaçant à côté d'elle et lui prenant la main avec la plus noble aisance, lui avait dit en laregarc[antdans lesyeux ; « Princesse, voulezvous me faire l'honneur de devenir ma femme? » Alors elle avait rougi, baissé le front et répondu en comprimant d'une main les battements fous de son cœur : c Oui, sire ! i» tandis que les violons enragés des Tziganes attaquaient tous ensemble la première note de la marche tchèque, ce chant sublime d'enthousiasme et de triomphe.
Hélas ! comme ce bonheur s'était vite envolé ! Six mois d'erreur et d'illusion, six mois à peine, et puis un jour, en pleine grossesse, un hasard brutal lui apprenait qu'elle était trompée, que le Roi ne l'aimait pas, ne l'avait jamais aimée, et que le lendemain même de son mariage, il avait soupe chez la Gazella, la première danseuse du théâtre de Prague, une fille. Et ce n'était pas tout ! Elle avait su alors ce qu'elle était seule à ignorer, la vieille liaison d'Otlokar avec la comtesse de Pzibrann dont
±i VIXGT COXTES NOUVEAUX,
il avait trois enfants, qu'il n'avait jamais quittée au milieu de cent fantaisies, et dont il avait eu Taudace de faire la première dame d'honneur de sa femme. L'amour de la Reine fut tué du coup, ce frêle et timide amour qu'elle n'avait jamais osé avouera son mari, et qu'elle compai^it maintenant à cet oiseau privé qu'étant petite tille, elle avait étouffé dans sa main, fermée brusquement en très* saillant au bruit d'une potiche, cassée par une lille de chambre.
Son fils ! Sans doute, elle avait un fils, et elle l'aimait ; mais, chose affreuse ! bien souvent, assise auprès du berceau doré et timbré de la couronne royale où dormait son petit Wladislas, la Reine avait senti passer dans son cœur comme un courant de glace en regardant cet enfant, engendré par un homme qui l'avait atrocement, cyuiquementoutragée. D'ailleurs, elle ne l'avait jamais à elle, h elle toute seule du moins. Ce n'était plus comme chez ses bons parents — que, nouvelle douleur, une révolution venait de chasser au loin — et tout s'accomplissait, dans cette antique et orgueilleuse Cour de Bohème, d'après les lois du plus éti*oit cérémonial. Tout un essaim de duègnes et de nourrices sèches, vieilles dames à grands airs et & bonnets
montés, s'agitaient autour du berceau royal, et, lorsque la Reine venait s'informer de son fils et l'embrasser, on lui disait avec solennité : <r Son Altesse a un peu toussé cette nuit... Son Altesse souffre des dents... » Et il lui semblait que les haleines glacées de ces femmes soufflaient sur son cœur de mère pour le glacer et pour l'éteindre.
Ah I vraiment, elle n'en pouvait plus, la pauvre Reine, et la vie était trop mauvaise. Aussi, parfois, succombant de chagrin et d'ennui, elle obtenait du Roi licence d'aller voir la Reine de Moravie, réfugiée en France ; elle se sauvait, elle s'évadait comme d'une prison — seule, car la tradition s'opposait à ce que le prince héritier voyageât sans son père — et elle courait pleurer toutes ses larmes, les deux bras jetés au cou de sa mère en cheveux gris.
Cette fois-ci, elle était partie subitement, sans demander la permission, et après un rapide baiser sur le front de Wladislas endormi; car elle était comme folle de dégoût et de honte. La débauche du Roi devenait chaque jour plus publique; il avait maintenant des ménages et des familles dans toutes les villes de la Bohême, dans tous ses rendez-vous de chasse. C'était partout une risée, et l'on chantait dans les rues de Prague des couplets satiriques
21 VINGT CONTES NOIYEAUX.
OÙ Ton se demandait ce que deviendrait cette race illégitime et si, comme jadis Auguste le Fort, Ottokar ne ferait pas de tous ses bâtards un escadron de gardes d'honneur. Pour subvenir aux frais d'un tel pullulement, le roi faisait argent de tout, épuisait et endettait l'ÉtaU Le commerce des décorations était particulièrement scandaleux, et Ton citait un tailleur de Vienne qui avait fait fortune, en vendant, pour cinq cents florins, aux amateurs de croix étrangères, des habits noirs dans la poche et à la boutonnière, desquels on trouvait le brevet et le ruban de Tordre le plus illustre de la Bohême, d'un ordre militaire qui date delà guerre de Trente ans.
Mais quoi donc? Depuis un moment, le train ralentit sa marche ; il s'arrête. Que signifie cette halte en rase campagne, en pleine nuit ? Le général et la baronne se sont éveillés, très inquiets, et le chevalierd'honneur,ayantbaissé la glace,se penche dans le noir hors de la portière ; et voilà que la lanterne du chef de train, qui courait dans la neige
le long des voitures, s'arrête, s'élève et éclaire tout à coup les moustaches blanches de chat en colère et le bonnet de loutre du général.
— Qu'y a-t-il? Pourquoi cet arrêt? — demande le vieil Horschowitz.
— Il y a, monsieur, que nous voilà en détresse pour une heure au moins... Deux pieds de neige ! Plus moyen d'avancer!... Les Parisiens se passeront demain de café au lait.
— Gomment? Une heure à rester ici, par ce temps !.•. Vous savez, les bouillottes sont froides...
— Que voulez-vous, monsieur?... On vient de télégraphier à Tonnerre pour avoir une équipe de balayeurs... Mais, je vous le répète, il y en a au moins pour une heure.
Et l'homme s'éloigne, avec sa lanterne, du côté de la locomotive.
— Mais c'est abominable ! mais Votre Majesté va prendre un rhume ! — glapit la baronne.
— En effet, j'ai froid ! — dit la Reine en frissonnant.
Le général comprend que c'est le moment d'être héroïque; il saute sur la voie, enfonce dans la neige jusqu'aux genoux et rattrape l'homme à la lanterne. Il lui parle à mi-voix.
tt VINGT CONTES NOCVEArX.
— Mais, quand ce serait le Grand-Mogol, je n'y pourrais rien ! — répond remployé. — Cependant, nous sommes devant une maison de cantonnier; il doit avoir du feu chez lui... et si cette dame veut descendre?... Eh! Sabatier?...
Une seconde lanterne s'approche.
— Allez donc voir si le cantonnier a du feu dans sa maison.
Fort heureusement, il en a. Le général est plus heureux que s'il avait gagné une bataille ou terminé la dernière bande de tricot de son fameux couvre-pieds. Il revient au compartiment de la Reine, fait part du résultat de ses démarches et, un instant après, les trois voyageurs, tapant des pieds pour faire tomber la neige accumulée sous leurs chaussures,sontdansIasallebassedela maisonnette où le cantonnier, qui vient de les introduire et qui a gardé sa peau de bique, s'agenouille devant la cheminée et jette du bois mort sur les landiers.
La Reine, assise devant la flamme joyeuse, a rejeté sa pelisse sur le dossier de sa chaise de paille;
elle a ôté ses longs gants de Suède pour se chauffer les mains, et elle regarde autour d'elle.
C'est une chambre de paysan. On marche sur Taire sèche et raboteuse; des bottes d'oignons pendent aux poutres enfumées ; il y a un vieux fusil de braconnier sur deux clous au-dessus de lâcheminée, et quelques assiettes à fleurs sur le buffet. Le général a fait la grimace tout à l'heure en apercevant, piquées au mur par des épingles, deux images d'Épinal : le portrait de M. Thiers orné du grand cordon de la Légion d'honneur, et celui de Garibaldi en chemise rouge. Mais ce qui attire l'attention de la jeune Reine, c'est, auprès du grand lit et demi caché par les rideaux de cotonnade rayée, un berceau d'osier d'où vient de sortir le geignement d'un enfant qui s'éveille.
Bien vite, le cantonnier a laissé son feu et est allé vers le berceau, et voilà qu'il le balance doucement.
— Fais dodo, ma cocotte, fais dodo ! c'est rien, c'est des amis à papa.
Il a l'air d'un bon père, l'homme à la peau de bique, avec son crâne chauve de saint Pierre, sa moustache rude d'ancien soldat et ses deux grandes rides tristes dans les joues.
28 VINGT CONTES NOUVEArX.
— C'est votre petite fille? — lui demande la Reine avec intérêt.
— Oui, madame, c'est ma Cécile... Elle aura trois ans le mois prochain.
— Mais... sa mère?... — interroge Sa Majesté avec hésitation, et, comme Fhomme secoue la tête : — Vous êtes veuf?
Mais il fait un nouveau signe de dénégation.
Alors la Reine, tout émue, se lève, s'approche du berceau et regarde Cécile, qui s'est rendormie en serrant tendrement sur son cœur un petit caniche de carton.
— Pauvre enfant ! — murmure-t-elle.
— N'est-ce pas, madame, — dit alors le cantonnier d'une voix sourde, — n'est-ce pas qu'il faut qu'une mère ait bien peu de cœur pour abandonner sa fille à cet âge-là? Qu'elle m'ait quitté, moi, après tout, c'est de ma faute... J'avais eu tort d'épouser une femme trop jeune pour moi, tort de la laisser aller à la ville, où elle a fait de mauvaises connaissances... Mais abandonner cet amour !... N'est-ce pas que c'est une infamie?... Enfin, il faudra bien que je l'élève à moi tout seul, le pauvre chiffon !... C'est difficile, allez, à cause du service... Le soir, je suis souvent forcé de la laisser là, criant
et pleurant, quand j'entends siffler le train... Mais dans la journée, par exemple, je l'emporte avec moi, et elle est déjà bien aguerrie, la mignonne, elle n'a plus peur du chemin de fer... Tenez, hier, je la tenais sur mon bras gauche tandis que de la main droite je présentais mon fanion. Eh bien, elle n'a pas seulement tressailli au passage du rapide... Ce qui m'embarrasse le plus, voyez-vous, c'est de lui coudre ses robes et ses bonnets. . . Heureusement qu'on a été caporal aux zouaves, dans le temps, et qu'on connaît un peu le fil et les aiguilles.
— Mais, mon pauvre homme, — reprend la Reine, — c'est une tâche bien difficile... Écoutez, je désire vous aider... Il doit y avoir un village aux environs, et, dans ce village, des braves gens qui se chargeront de garder votre petite fille... Si ce n'est qu'une question d'argent ?. ..
Mais le cantonnier hoche encore la tôle.
— Non, ma bonne dame, non.- Je ne suis pas fier et j'accepterai de bon cœur tout ce qu'on voudra bien faire pour Cécile... mais je ne m'en séparerai jamais... non, pas même une heure !
— Mais pourquoi ?
— Pourquoi? — répond l'homme d'une voix sombre. — Parce que je ne me fie qu'à moi pour
aO VIXGT CONTES NOUVEAUX.
faire de celte enfant ce que n'a pas été sa mère... une honnête femme! Mais, pardon, auriez-vous Tobligeance de bercer un peu Cécile?. . . On a besoin de moi sur la voie.
Saura-t-on jamais à quoi pensait la jeune Reine de Bohème, dans cette nuit d'hiver où elle a bercé pendant une heure l'enfant d'un pauvre cantonnier, tandis que le général et la baronne, dont elle avait refusé l'assistance, faisaient le gros dos devant le feu ? Quand le chef de train a ouvert la porte et a crié : < Allons, messieurs et dames, l'expi^ess va repartir... en voiture ! » la Reine a déposé sur le berceau de la petite Cécile son porte-monnaie gonflé d'or et le bouquet de violettes de sa ceinture, et elle est remontée en wagon.
Mais Sa Majesté n'a passé que deux jours à Paris ; elle est tout de suite revenue à Prague, d'où elle ne s'absente presque plus, et où elle se consacre tout entière à l'éducation de son fils. Les gouvernantes k trente quartiers qui jetaient sur l'enfance du
prince-héritier l'ombre de leurs bonnets funèbres, n'ont plus que des sinécures. S'il y a encore des rois en Europe quand le petit Wladislas aura grandi, il sera ce que n'a pas été son père, un bon roi. À cinq ans, il est déjà très populaire, et lorsqu'il voyage avec sa mère sur ces bons chemins de fer de Bohème qui vont comme des fiacres, et qu'il aperçoit par la portière du wagon-salon un cantonnier portant un bambin sur son bras et présentant de l'autre son petit drapeau, le royal enfant, à qui sa mère fait un signe, lui envoie toujours un baiser.
J'avais beaucoup connu le poète Louis Miraz, autrefois, au quartier Latin, où tous deux nous prenions nos repas dans une crémerie de la rue de Seine, tenue par une vieille Polonaise que nous avions surnommée la princesse Ghocolawska, à cause de l'énorme terrine de crème au chocolat qu'elle exposait quotidiennement dans la montre de sa boutique. À la rigueur, on pouvait dîner là pour dix sous, avec ^ deux de pain ]>, un c ordinaire à trente centimes > et un <c petit noir y>.
Les délicats dépensaient un sou de plus pour avoir une serviette.
Outre quelques jeunes gens qui se destinaient à avoir du génie, les hôtes ordinaires de la crémerie étaient de pauvres compatriotes de la patronne, qui
MOSB. — II.
U VINGT CONTES NOCVKACX.
tous aTaient plus ou moins commandé des années. Il y avait surtout un imposant et mélancolique vieillard à barbiche blanche, dont Tantique caban à olives, les bottes juteuses et le chapeau sur lequel semblaient avoir passé des limaces, offraient un poème de misère, et que les autres Polonais traitaient avec une déférence marquée ; car il avait été dictateur pendant trois jours.
Ce fut encore chez la princesse Ghocolawska que je connus un fou singulier, qui gagnait son pain à donner des leçons d'allemand et qui déclarait s'être converti à la religion bouddhiste. Sur la cheminée de la misérable chambre où il vivait conçubinairement avec une modiste du marché Saint- Germain, trônait un assez beau Bouddha de jade, fixant ses yeux hypnotisés sur son nombril et tenant ses orteilsdans ses mains. Le professeur d'allemand marquait à l'idole la plus profonde vénération; mais, à l'époque du terme, il était quelquefois forcé de la mettre au Mont-de-Piété. Alors il tombait dans un sombre chagrin et ne recouvrait sa sérénité que lorsqu'il avait pu réparer sou acte impie. Il ne manquait jamais d'ailleurs de renouveler sa reconnaissance en temps utile, et finalement de dégager son Dieu.
Quant à Louis Miraz, il avait les yeux cernés, le teint p&Ie et les longs cheveux en broussailles de tous les jeunes gens qui arrivent par les wagons de c troisièmes » pour conquérir la gloire, qui dépensent plus en huile à brûler qu'en biftecks, et qui, riches déjà de plusieurs manuscrits, ont lancé au grand Paris, du haut de quelque colline de la banlieue, le classique défi de Rastignac. Dans ce tempslà, ma chevelure suffisamment mérovingienne graissait le collet de ma redingote. Nous étions donc faits pour nous comprendre, et bientôt Louis Miraz me conduisit dans sa chambre haute de la rue des Quatre-Yents, où il me passa deux mille alexandrins au travers du corps.
Sérieusement, c'étaient de jeunes et charmants vers, d'une inspiration printanière, ayant le parfum des premiers lilas, et les Oiseaux libres — titre de ce recueil de poésies que Louis Miraz publia peu de temps après me l'avoir lu — garderont une place, parmi les volumes de chevet des fins lettrés, à côté des poètes d'un seul livre, du Daudet des Amoureuses j par exemple.
Car Miraz ne fit pas d'autres vers. Jeune aiglon épris des hauteurs, il alla poser son aire sur la batte Montmartre et, pendant assez longtemps.
36 VINGT CONTES NOCVEAUX.
nous nous perdîmes de vue. Puis je relrouTai sa signature dans les journaux et dans les revues, où il commençait à donner les brèves et exquises nouvelles qui ont fondé sa réputation. Cinq ans se passèrent; enfin je le rencontrai un jour, dans le bureau de rédaction d'un journal auquel je collaborais.
Nous eûmes autant de plaisir Tun que Fautre à nous revoir, et après les premiers : c Gomment, c^est vous?. . . C'est toi ? » nous restâmes face à face, nous secouant les mains et nous montrant, dans un rire de joie cordiale, nos dents qui avaient mordu jadis au même morceau de vache enragée. Il n'était pas changé ; il n'avait même pas sacrifié ses longs cheveux, qu'il rejetait toujours en arrière avec le joli mouvement de tète d'un cheval qui s'ébroue. Seulement, il avait le teint pur et les yeux calmes d'un homme heureux, et sa taille mince était serrée dans le veston le plus fashionable.
— On ne se quitte plus, n'est-ce pas? — me dit-il, en passant son bras sous le mien avec un
bon geste de camarade; et il m'entraîna sur le boulevard, où le soleil d'avril dorait les jeunes feuilles des platanes.
Ah î l'heureuse journée ! Nous épuisâmes les : T'en souviens-tu?... T'en souviens-tu, des œufs sur le plat qui sentaient la paille et des affreux riz au lait de la princesse Ghocolawska ? et de la mélancolie du vieux dictateur? et de l'Allemand qui mettait son bon Dieu au clou tous les trois mois ? Enfin, c'était fini, les mauvais jours. Il avait applaudi de loin à mes succès ; je connaissais les siens. Mais ce que je ne savais pas, c'était qu'il fût marié à une femme qu'il adorait et qu'il eût une petite fille, un amour!...
— Viens les voir, tu dineras à la maison.
Je me laissai faire et il m'entraîna là-bas, à l'Enclos desTernes, où il habitait un pavillon dans les arbres. Tout vous y faisait accueil, et l'on n'avait pas poussé plus tôt la porte du jardinet qu'un jeune chien vous sautait aux jambes.
— A bas. Gavroche !... Il va te salir.
Mais, au bruit de la sonnette, madame Miraz avait paru sur le perron, avecsapetitefille dans ses bras. Une grande et belle blonde, au riche corsage, moulée dans son peignoir bleu.
— Fais mettre un couvert de plus... c'est un yieux camarade.
Et rheureux père, gardant son chapeau sur la tète mais ayant pris sa petite fille, me faisait voir tout de suite son installation, la salle à manger égayée de claires faïences, le cabinet bondé de livres avec sa fenêtre ouverte sur la verdure, si bien qu'un coup de vent avait couvert de fleurs de marronnier rose les épreuves d'imprimerie éparses sur la table.
— Dame, tu sais, ce n'est qu'un commencement... Il n'y a pas si longtemps qu'on faisait de la copie à trois sous la ligne.
Et, tandis que je m'extasiais sur un arbre de Judée tout fleuri que je voyais dans le jardin, Miraz s'était mis à son aise,avait enfilé sa veste de travail, chaussé ses babouches, et, plongé dans son grand fauteuil, il enlevait sa petite Hélène à deux bras pour la faire sauter ! t Houp là ! Houp là ! »
Je ne crois pas avoir eu jamais une plus parfaite sensation du bonheur. On dîna gaiement, — deux bons plats, voilà tout, — un diner sans façon où Ton se servait soi-même du moulin à poivre. La belle madame Miraz le présidait avec son sourire lumineux, ayant auprès d'elle son enfant sur une chaise
haute. Elle parlait peu, mais son regard intelligent et doux suivait notre folle et paradoxale causerie de gens de lettres en bonne humeur; et, au dessert, elle prit une rose au bouquet qui ornait la table et la piqua dans ses cheveux, près de l'oreille, avec une grâce suprême. C'était bien la belle et silencieuse amie qu'il faut au rêveur.
On prit le café dans le cabinet — on devait bientôt meubler le salon avec le prix du roman qui allait paraître chez Lévy; — puis, comme la soirée était fraîche, on alluma une flambée de brindilles et de copeaux, et tandis que nous fumions, Miraz €t moi, en ressassant les vieux souvenirs, la maîtresse de la maison, tenant sur ses genoux sa petite Hélène en chemise, lui faisait répéter un « Notre Père 9 et un c Je vous salue, Marie > que l'enfant ânonnait en frottant voluptueusement ses petits pieds devant la flamme.
On se revit, — assez souvent d'abord, puis moins ; la vie, la vie difficile et compliquée du littérateur.
iO VINGT CONTES NOUVEAUX.
nous tirait chacun de notre côté. Des années s'écoulèrent encore. On se rencontrait, on se serrait la main : « Tout va bien ? > — « A merveille. > Et c'était tout. Puis, dans les derniers temps, je ne trouvai plus que rarement le nom de Louis Miraz dans les journaux et dans les périodiques, a L'heureux homme! il se repose >, me disais-je, en me souvenant qu'il passait pour avoir fait une petite fortune. Enfin, l'automne dernier, j'appris qu'il était gravement malade.
Je courus le voir. Il demeurait toujours dans l'Enclos des Ternes ; mais, par ce jour navré de la lin de novembre, la petite maison semblait avoir froid et était comme nue parmi des arbres dépouillés; elle me parut rapetissée, ratatinée, ainsi que tout ce que nous n'avons pas vu depuis longtemps. Le chien était mort, sans doute, car son aboiement ne répondit pas au bruit de la sonnette lorsque je poussai la petite barrière et que je pénétrai dans le jardin, tout jonché de feuilles mortes, où la gelée de la nuit avait brûlé les derniers chrysanthèmes.
Gène fut pas madameMiraz, — elle était absente, — ce fut Hélène, qui me reçut, Hélène, qui était devenue une grande fille de quatorze ans, à Tair sauvage. Elle m'ouvrit le cabinet de son père, en
UxNE MORT VOLONTAIRE. 41
levant brusquement le voile de ses grands cils noirs et en me jetant un regard inquiet et timide. Je trouvai Miraz accroupi sur une chaise basse au coin de son feu, en robe de chambre de vieillard, avec des coulées de mèches grises dans sa longue chevelure; et, à la main moite et froide qu'il me tendit, au regard blanc qu'il tourna vers moi, je devinai qu'il était perdu. Chose horrible ! je trouvais à mon malheureux camarade cet aspect de ruine foudroyée qui nous frappait autrefois chez les pauvres Polonais de la crémerie.
— Eh bien, mon vieux, ça ne va donc pas ?
— Fichu! mon cher, — me répondit-il avec un affreux sourire. — Je m'en vais bêtement de la poitrine, comme dans un cinquième acte... Tu sais, quand le vénérable docteur, avec une tête à la Béranger, tâte le pouls de la jeune première et lève les yeux au ciel en disant : c: l'agonie approche I » . . . Seulement, la différence, chez moi, c'est qu'elle se prolonge, c'est qu'elle n'en finit plus, l'agonie!... Fume donc, ça ne me gêne pas, — ajouta-t-il en me voyant jeter mon cigare, et il eut une toux qui ressemblait à un râle.
J'essayai de trouver des paroles encourageantes. Je lui parlais en lui tenant la main, en lui frappant
doucement sur Fépaule ; mais j'entendais sonner ma voix dans le vide comme lorsqu'on ment, et Miraz, en me regardant, semblait avoir pitié de mes efforts.
Je me tus.
— Tiens, — fit-il en montrant sa table, — vois mon établi... Voilà six mois que je ne peux plus écrire.
C'était vrai. Rien n'était sinistre comme cet encombrement de paperasses couvertes de poussière; et, dans un plat de vieux Rouen, il y avait un tas de plumes d'oie, encrassées d'encre et pareilles à ces trophées de fleurets rouilles qui pendent à la muraille des anciens bretteurs.
Je fis une nouvelle tentative pour le ranimer. Mourir! A son &ge! Allons donc! Bien sûr, il ne se soignait pas. Il devrait passer l'hiver dans le Midi, boire un bon coup de soleil. II le pouvait... N'avait-il pas de l'aisance ?
Mais il m'arrêta, en posant la main sur mon bras.
— Écoute, — me dit-il avec gravité, — nous ne nous voyons guère, mais tu es mon plus ancien, peut-être mon meilleur camarade... Tu me Tas prouvé, la plume à la main... Eh bien ! je veux te
faire une confidence que tu garderas pour toi, sauf à t'en servir, à l'occasion, pour décourager les jeunes galopins de lettres qui te soumettent des manuscrits, ce qui est toujours une louable action... Oui, j'ai eu du succès. Oui, Ton m'a payé un franc la ligne. Oui, j'ai gagné de l'argent, et il y a là, dans ce tiroir, un certain nombre de papiers jaunes, verts et rouges, dont on coupe un petit morceau tous les six mois et qui représentent trois ou quatre mille francs de rentes. . . C'est très rare, dans la profession ; et pour faire cette pauvre épargne, il m'a fallu, moi, poète, imiter les plus farouches vertus d'un bourgeois, savoir refuser un bijou à ma femme, une robe à ma fille... Enfin, j'ai cet argent... Et je me disais souvent: Si je meurs, c'est leur pain assuré, c'est une petite dot pour Hélène!... Et j'étais content, et j'étais fier! Car je les connais, le^ histoires de nos veuves et de nos orphelines... Les secours de quatre sous du ministère, les bureaux de tabac de six cents francs en province... et, si la fille est intelligente et jolie, comme la mienne, l'auteur dramatique, ancien ami du papa, qui lui conseille d'entrer au Conservatoire et qui en fait une... — Tonnerre de Dieu! voilai ce qui ne sera pas!... Mais, pour cela, mon
vieux, il ne faut pas que je traîne. Ça coûte cher, la maladie, et l'on a déjà dû vendre deux ou trois des papiers à coupons qui sont dans le tiroir... Pour aller au soleil, comme tu dis, pour faire le lézard à Cannes ou à Menton, il faudrait encore en lâcher un... et il n'y en aurait plus à la fin, si je m'attardais encore sept ou huit ans, maintenant que je ne peux plus faire de copie... Heureusement ce n'est pas à craindre... Mais, ce que j'ai souffert depuis que je suis incapable d'écrire et que je sens cette poignée d'or fondre et diminuer dans ma main comme la Peau de chagrin de Balzac, c'est épouvantable!... Maintenant tu m'as compris, n'estce pas? et tu ne me conseilleras plus de me soigner... Va, si tu sais encore prier le bon Dieu, dislui de m'envoyer promptement les croque-morts.
Quinze jours après, nous étions une trentaine derrière le corbillard qui emmenait Louis Miraz au cimetière Montmartre. Il avait neigé la veille, elle docteur Arnould, le vieux rouleur d'ateliers de peintres, l'ami et le médecin du défunt, m'avait
dit de sa voix de rapiD, en marchant auprès de moi :
— Bien banal, mais toujours terrible, le contraste... Un enterrement par un temps de neige... Noir sur blanc... C'est à ne plus oser blaguer le Convoi du pauvre, de feu Vigneron... Brrr!...
Enfin, on était arrivé au bord de lafosse. Le lieu et le moment étaient lugubres. Sous un ciel sale, les petits ifs secouaient au vent leurs grumelots de neige fondue. Les assistants avaient formé le cercle et regardaient les fossoyeurs qui faisaient glisser le cercueil sur des cordes. Auprès d'un porte-croix dont le surplis trop court laissait voir le bas du pantalon, le prêtre attendait, un doigt dans son livre; et, ayant assujetti le bord de son chapeau dans son bras gauche replié, l'orateur de la Société des Gens de Lettres tenait déjà dans sa main gantée de noir les feuillets de l'éloge funèbre, bâclé tout à l'heure, avec l'aide d'un camarade, devant deux petits verres, sur un coin de table de café.
Tout à coup, comme le prêtre commençait les prières latines, le docteur Arnould me saisit le bras et approcha sa bouche de mon oreille :
— Vous savez qu'il s'est tué ? — me dit-il à voix basse.
46 IIHQT CONTES NOUVEAUX.
Je le regardai, stupéfait. Mais il me montra du doigt le groupe noir formé par madame Miraz et sa fille, qui suffoquaient sous leurs longs voiles et s'embrassaient d'une étreinte tragique; et il ajouta :
— Pour elles!... Oui, depuis six mois, il jetait au feu tous les médicaments, commettait à dessein toutes les imprudences... Il me Ta avoué avant de mourir... Je n'y comprenais rien, moi, qui m'étais promis de le traîner au moins trois ans, avec la créosote... Enfin, l'autre nuit où il a gelé si fort, il a laissé sa fenêtre ouverte, comme par oubli, et il a pris une fluxion de poitrine... Oui, pour laisser du pain à ces deux femmes !. . . Le curé ne se doute pas qu'il bénit un suicidé. Mais, va, mon bonhomme, Miraz est dans le paradis des braves... Cette mort en détail, hein? C'est plus raide que de passer le pont d'Ârcole !
Les Vieux de la Vieille ! les soldats du grand Empereur ! .. . Ils sont si superbes, ces Diomèdes el ces Idoméoées de l'Iliade moderne, que tous ceux qui en oui parlé, qui les ont peints d'après nature, en ont reçu comme un coup de génie, comme un souHIe d'épopée. Voyez plutôt, dans le seul Balzac, toutes ces belles figures militaires : Hulol, devenu sourd à force d'entendre le canon; Ghabert le spectre, montrant la cicatrice de son crâne; et ce formidable truand de Philippe Bridau, avec son regard bleu d'acier « qui plombe les imbéciles *.
Eh bien, si jeune que je sois encore — mes quarante ans seraient l'adolescence pour un jeune^ premier ou pour un musicien prix de Rome — j'ai pu voir el connaître un de ces magnifiques sabreurs.
et c'est ce souvenir d'enfance que je voudrais fixer aujourd'hui.
Oh ! cela remonte loin, très loin, et voici que j'évoque une des premières impressions de ma mémoire. Je me revois bambin de cinq ans, ma main dans celle de mon père, devant le palais des Tuileries, un 1^' mai, jour de la Saint-Philippe. Il y a foule autour delà musique de la garde nationale qui joue la Parisienne. On chante :
Soldat da drapeau tricolore, D*0riéaiis, toi qui Tas porté !
et l'enthousiasme est au comble, et les voltigeurs mettent leurs shakos à pompon jaune au bout de leurs baïonnettes lorsque la famille royale parait au balcon : le Roi, en pantalon blanc, le grand cordon de la Légion d'honneur sous son habit bleubarbeau à boutons d'or, agitant son chapeau gris; la Reine avec ses vénérables c anglaises > ; et les Princes dans leurs uniformes de généraux d'Afrique. Mais mon père hausse les épaules en entendant crier: Vive le roi! et entraine vivement son gamin. Quel dommage! je trouvais cela magnifique. Car il est légitimiste, le pauvre cher homme! légitimiste bien désintéressé, lui, petit employé sans
fortune, humble de mœurs etde cœur. Son Roi, h lui, c'est le duc de Bordeaux, dont nous avons à )a maison un portrait gravé, dans un cadre d'acajou, un portrait à l'&ge de dîx-huîl ans, avec une jolie âgure poupine, les cheveux en coup de vent et, au bas, le fac-similé de la signature du Prince. Sois tranquille, cher et vénéré père, si sceptique en ces matières que soit devenu ton fils, ce portrait est toujours à sa place, dans la salle à manger, ce portrait sur lequel je t'ai vu lever tantde fois, pendant le repas, ton fidèle regard d'honnéle homme!
Ce jour-là, le jour où l'on avait crié : Vive le Roi! devant Louîs-Philippe, — dire que cela se passait en 1847! — ce jour-là, comme assez souvent d'ailleurs, mon père m'emmenait chez son vieil ami, le capitaine Blot. Car le capitaine était aussi benriquinquiste que mon père, bien qu'il eût été décoré de la main de l'Empereur à l'affaire du pont de Montereau.
Comment s'était opérée cette conversion? C'est tout une histoire.
Aux journées de juillet 1830, Blot était capitaine dans les dragons de la garde. Entre nous, il ne s'était guère soucié de politique jusqu'alors. Conscrit de la grande levée de 1813, maréchal des logis pendant la campagne de France, sous-lieutenant à Waterloo, il avait obéi à ses chefs, rondement et simplement comme une bonne pâte de héros qu'il était, et je ne voudrais pas jurer qu'il n'eût pas eu beaucoup de chagrin quand on lui avait deux fois changé sa cocarde tricolore en cocarde blanche. Mais, enfin, il était resté au service par goût autant que par esprit de discipline, parce qu'il aimait son régiment, ses camarades, son uniforme et son cheval. Aux € trois glorieuses », il commandait son escadron ; quand son tour était venu de charger, il avait chargé, et une mauvaise balle mâchée lui avait brisé le genou. On l'avait transporté au Yalde-Grâce ; Larrey — le vieux Larrey de Napoléon — lui avait coupé la jambe à moitié cuisse, et l'un des plus beaux officiers de l'armée, l'hercule qui faisait gémir sa jument en serrant les genoux, était sorti de l'hôpital, décrivant à chaque pas un demicercle avec sa jambe de bois et s'appuyant sur une canne à béquille.
Blessé dans ime émeute ! Amputé pour un mé-
chant coup de fusil tiré par un voyou ! C'était nide, pour le vieux dragon qui avait traversé sans une égratignure les paquets de mitraille et les feux de bataillon de Ghampaubert, de Montmirail et des <}uatre-Bras. Mais quoi ! il fallait se résigner. Le capitaine était un stoïque; il pouvait vivre à Taise avec sa pension de retraite et quelque bien qu'il avait; et quand il eut installé dans un petit appartement, rue du Bac, au fond d'une cour, son mobilier style empire, sa cfoix de Montereau sous un verre et ses panoplies de sabres et de pistolets, il songea qu'après tout l'âge du repos était venu et, bien vite, il n'eut même plus de mélancolie lorsque, se jetant dans un de ses fauteuils en velours <i'Utrecht jaune, à tête de sphinx, il voyait s'étendre, toute droite devant lui, sa jambe de bois dans son pantalon dont le gros drap bleu était serré près du bout, par une coulisse, comme une bourse.
Mais il reçut des visites d'anciens camarades, d'officiers de la garde démissionnaires, gens de qualité qui boudaient le nouveau régime. Tous témoignaient une sympathie attendrie, presque respectueuse, à la victime de la Révolution, à l'invalide de Juillet; ils le plaignaient,exaltaient sa belle conduite, son dévouement à la bonne cause, au
5S VINGT COXTES NOUVEAUX.
Roi légitime. Si modeste que fût l'excellent homme, ces compliments ne lui déplaisaient pas. Il se disait bien, quand il était tout seul, qu'il n'avait fait que son devoir de soldat. Son colonel avait commandé : c Par pelotons, rompez les escadrons.» Alors il avait enroulé deux fois autour de son poignet la dragonne de son sabre, pour taper plus fort, et il avait chargé d'aussi bon cœur qu'à Mont- Saint-Jean, sous Lefèvre-Desnouettes, mais sans se demander si Charles X' était oui ou non de droit divin. Néanmoins, quand un de ses anciens compagnons d*armes — un noble, un c monsieur de i, ainsi que le capitaine disait à la façon des gens du peuple — venait lui parler de sa fidélité, de sa loyauté, de ses principes, l'honnête Blot finissait par prendre au sérieux ces petites flatteries et par croire, comme on dit, que c'était arrivé.
Puis les femmes s'en mêlèrent, car plusieurs de ses camarades étaient mariés; et, passant par leurs bouches, les éloges touchaient bien plus vivement le vieux brave. Elles vinrent d'abord avec leurs maris, puis seules, liberté qu'autorisaient l'ftge déjà très respectable et l'infirmité du capitaine, et ce fut bientôt une mode, dans le faubourg Saint-Germain, d'aller chez celui qu'on appelait
maintenant c le pauvre martyr ]», de l'entourer de petits soins, de cftiineries, de lui faire de gracieux présents. On voit la confusion du bon capitaine lorsqu'une marquise, s'il vous plaît, lui apportait un tabouret dont elle avait fait la tapisserie de ses nobles mains, et il commençait à trouver que c'était de la part de la marquise une attention très délicate d'y avoir brodé quelques fleurs de lys.
Pardieu ! le capitaine ne reniait point son passé,
et malgré la grimace un peu dégoûtée qu'il surprenait parfois sur le visage de ses aristocratiques visiteuses, il n'avait pas décroché des murs de son salon les gravures qui représentaient le Petit Caporal buvant à la gourde d'un grenadier, ou couché sur deyx chaises et chauflant sa botte au bivouac d'Austerlitz. Mais, le jour où la femme de son ancien chef d'escadron — une petite vicomtesse blonde qui parfumait d'une odeur de verveine, en agitant son mouchoir, le logis du capitaine — lui fil hommage du portrait de Charles X, gravé d'après Lawrence, le dragon ne put pas moins faire que de donner au Bourbon une place entre deux Bonapartes ; si bien qu'au bout de quelque temps, les opinions et les meubles du capitaine présentèrent les mêmes inconséquences et les mêmes contradictions. Dans sa
petite bibliothèque, que sunnontaient, en se faisant pendant, les bustes du Premier Consul et de Marie- Antoinette, un Bonald — non coupé, j'en ai bien peur — était surpris d'avoisiner le Mémorial de Sainte-Hélène^ et les Victoires et Conquêtes des Français s'étonnaient d'être auprès des Mémoires de Ctéry ; de même que sur la muraille, au-dessous d'un trophée de vieux sabres d'ordonnance qui avaient jadis travaillé les côtes des Coalisés, un singulier tableau, encadré de velours noir, offrait l'image d'un saule pleureur dans le feuillage duquel se découpaient, par des blancs adroitement ménagés, les profils des augustes prisonniers du Temple.
En 1847, c'est-à-dire après avoir été traité de martyr pendant dix-sept ans, le capitaine Blot était donc devenu plus légitimiste qu'un voltigeur de Gand ; et c'est pourquoi mon excellent père, ce jour de Saint-Philippe où il était tellement irrité d'avoir entendu saluer par le cri de : Vive le Roi! l'apparition, au balcon des Tuileries, du toupet et des favoris gris de l'usurpateur, m'emmenait chez son
UN TIEUI DE LA TIEILLE. 55
vieil ami afin de s'y soulager par une conTersation séditieuse.
Moi, j'aimais beaucoup à aller chex le capitaine, car il adorait les enfants ; et dès que son ancien brosséur, devenu son valet de chambre, nous avait introduits, mon père et moi, le brave homme — un Kléber en cheveux blancs — me faisait asseoir sur sa moitié de cuisse, me couvrait de caresses et envoyait chercher une assiette de gâteaux. Puis, se levant et marchant agilement par la chambre, malgré sa jambe de bois, il m'installait, près de la fenêtre d'où l'on voyait des jardins, devant une petite table, ouvrait sous mes yeux son c Norvins illustré » et me disait :
— Tiens, conscrit... regarde les images.
Et tandis que, tout en mangeant des pâtisseries et en écoutant chanter les fauvettes dans le feuillage vert,je voyais déCler devant mes regards enfantins les gloires de la République et de l'Empire, ressuscilées par le crayon de RafTet, les deux amis tenaient les discours les plus factieux contre le gouvernement du pauvre Louis-Philippe, et leurs deux colères retombaient toujours sur M. Guizot, comme les marteaux alternés de deux forgerons battant le fer rouge sur l'enclume.
56 ?1!(GT COUTES !(OUTEACX.
Parfois cependant, dans le feu de la conYersation, le capitaine se levait et se promenait de long en lai^e, en faisant craquer son pilon. Machinalement il regardait par-dessus mon épaule Teslampe du c Nonrins 9 ouvert devant moi, et si, par hasard, elle représentait un de ses vieux combats, il plantait là sa diatribe sur les mariages espagnols ou sur l'indemnité Pritchard, et, tout de suite, en avant les grands souvenirs !
— Oui, oui, c'est bien cela ! — disait-il en posant sondoigtsurlelivreàlapagede la bataille de Montereau. — II était là, en haut du coteau de Surville, braquant sa lunette sur le pont où les grenadiers de Mortier attaquaient les Wurtembergeois à la baïonnette, et le vent, un vent très aigre de février, éparpillait la crinière de son cheval et soulevait les pans de sa capote grise ; et nous autres, les dragons, nous étions là, sous sa main... C'est alors qu'il s'est passé une chose terrible... Un général, l'uniforme tout noirci, sans chapeau, arrive devant notre colonel et lui crie, avec un geste impérieux : c A votre tour! 1 Mais le colonel, un vieux malin, regarde le pont, voit que les bonnets à poils ne l'ont pas encore forcé, que nous allons charger les camarades, et répond carrément : c Non, mon général...
Pas encore... > L*autre devient cramoisi, cherche d'instinct un pistolet dans ses fontes... et, de fait, notre chef jouait un jeu à se faire brûler la cervelle en face de ses escadrons... Mais TEmpereur — il était à quinze pas de là — avait tout vu, tout entendu. Il étendit la main, sa petite main de femme, et fit un geste qui voulait dire: c La paix!... ]» Hein ! quel homme ! donner raison à un subalterne ! compromettre d'un coup la discipline ! . . . Mais il ne pensait plus qu'à une chose, gagner sa bataille, et notre colonel avait raison : il n'était pas encore temps de charger... Un instant après, le pont était libre; et, cette fois. Napoléon ne fit pas même un geste, mais il lança au colonel un regard qui lui traversa le cœur... Alors, le vieux se tourna vers nous, tout debout sur ses étriers, le bras et le sabre en l'air, effrayant à voir; il nous lâcha un <;: N... de D..., dragons! ]» que nous connaissions bien, et tout le régiment partit au galop, en criant comme un seul homme : Vive l'Empereur !
Mais, soudain, le narrateur s'arrêta court, et, en me retournant, surpris, je voyais mon père qui souriait et qui montrait du doigt au capitaine le portrait de Charles X.
— Que voulez-vous ! que voulez-vous ! — disait
alors le brave homme, rougissant et balbutiant, c'est le jour où il m'a décoré.
J'avais oublié le capitaine Blot, qui fut si bon pour moi dans mon enfance ; mais son souvenir m'est revenu un jour de l'été dernier, dans un petit port de la Manche où je me promenais sur un quai brûlé de soleil. Je regardais un canon hors d'usage, qu'on avait planté en terre par la culasse pour amarrer les navires, et qui devait être à cette place depuis bien longtemps, car le vent l'avait rempli de terre et de sable jusqu'à la gueule, si bien qu'une touffe de chardons de mer avait poussé là.
Cette petite fleur bleue dans la vieille pièce de bronze m'a rappelé la bonté du vieux soldat.
Je poussai la porte rembourrée et j'entrai dans l'église, à l'heure de la grand'messe.
Une bouffée d'air chaud, où se combinaient les odeurs des cierges allumés, de l'encens et du calorifère, me frappa le visage, et — en même temps que le bruit des gros sous, secoués dans la vieille bourse de velours par la dame quêteuse, — m'arriva, plein, gras, corsé, l'unisson des chantres, venant de là-bas, tout au fond, dans le chœur :
— Et cum Spiritu tuo.
Hais je fis demi-tour à gauche, je passai sous une petite porte ogivale et, brusquement, je n'entendis plus rien, je respirai l'atmosphère moisie des caves et je reçus une douche glacée sur les épaules. Je me trouvais au bas de l'escalier en tire-bouchon qui conduitdansl'intérieurdel' orgue.
OÙ j'allais voir, ce dimanche-là, mon ami Hermann. Avez-vous remarqué la ressemblance qu'il y a entre les escaliers qui mènent aux logettes d'organistes et ceux des entresols de marchands de vin? C'est sans doute pour cela que mon ami Hermann aime tant les déjeuners au chablis et aux escargots, et qu'il a toujours des taches de gloria sur son inamovible cravate blanche; ce qui ne l'empêche pas d'être un contre-pointisle profond et un merveilleux improvisateur. Je n'oublierai jamais les variations qu'un certain jour de Pâques, au canon de la messe, il improvisa devant moi sur ce motif mélancolique, si populaire dans les rues de Paris :
Chiffons à vendre !
Voilà la marchande de chiffons!
C'était aussi beau que du Bach, et je suis persuadé qu'au sein du Paradis, les Anges, Archanges, Séraphins, Chérubins, Puissances, Vertus, Trônes et Dominations en ont pleuré de joie mystique.
Dans mon état normal, je supporte la musique; quand je suis triste, je l'aime — surtout la musique d'église. Voilà pourquoi j'allais voir Hermann.
Car j'étais triste, ce jour-là, oh ! triste comme
un mois de pluie dans un <l bain de mer ». Pourquoi? Je ne m'en souviens plus. Peut-être à cause du brouillard qui sentait la suie comme le a: fog y> anglais; peut-être tout simplement par spleen, parce que la vie est courte et que les journées sont longues. Était-ce une lâcheté d'ami, une trahison de femme qui m'avait fait au cœur ce pli douloureux? Qu'importe. Mais j'avais l'esprit crispé; des papillons noirs voltigeaient dans mon cerveau et j'accusais la destinée qui ne nous donne du bonheur qu'à dose homéopathique.
L'orgue d'Hermann — Noël et Chapsal nous obligent à écrire cette phrase barbare — est un des plus grandes de Paris. Vu de la nef, il a une très magnifique tournure, cet édifice du style rococo, avec ses hautes tourelles, ses énormes tuyaux de montre, qui font songer aux cartouchières d'un Circassien géant, et ses grands diables d'anges en chêne sculpté, drapés avec pompe et se gonflant hideusement les joues pour souffler dans leurs trompettes d'or. Aussi vaut-elle un bon troisième, la vis aux marches raides et usées, mal éclairée par des meurtrières, qui mène dans le buffet d'Hermann, et je la gravissais en soupirant, moins de fatigue pourtant que de vague chagrin.
eî YINGT CONTES NOUVEAUX.
Je trouvai mon ami assis sur son tabouret, les bras croisés, devant ses claviers; et, juste à cette minute, dominant le bruit des piétinements qui montaient jusqu'à nous des bas-c6tés de l'église, la Toix du diacre nasilla, lointaine :
— Sequentia sancti Evangelii secundnm Mat^ thœum.
Aussitôt, les deux crabes à cinq pattes qui servent de mains à Hermann — de vraies mains de pianiste — s'abattirent sur les touches, et un harmonieux roulement de tonnerre, qui me fit passer un frisson dans le cœur, éclata, si puissant, si nourri, si sonore, que j'entendis à peine le chœur des fidèles, qui se mêlait au chant de l'orgue pour répondre au diacre :
— Gloria tibiy Domine.
C*était cette griserie musicale que j'étais venu chercher.
Mais l'instrument devait rester muet jusqu'à la fin de l'Évangile, et, en attendant, après avoir serré le crabe qu'Hermann me tendit cordialement, j'allai
m'accouder au balcon de l'orgue, à côté d'un des anges sonneurs de trompettes, qui était vraiment monstrueux à voir de près, avec ses grosses joues de triton des eaux de Versailles.
Mais, de là, le coup d'œil est admirable. Le regard enfile toute l'église jusqu'au fond de l'abside; et, pour mon compte, je ne les dédaigne pas, ces églises jésuites du dix-huitième siècle où les fumées bleues de Tencens montent dans de larges bandes de soleil, que laissent pénétrer les grandes fenêtres sans vitraux. Ces colonnades corinthiennes, ces statues mouvementées et emphatiques dans le goût du Bemin, ces chaires à colonnes torses, ces baldaquins à panaches, ces autels étincelants, avec leurs nuages de marbre et leurs rayons de soleil en bois doré, tout cela est d'un mauvais goût très noble et très somptueux; c'est de l'art déclamatoire, soit; cela donne l'idée d'une pièce écrite par un rhéteur, d'accord ; c'est de la décadence toute pure, tant que vous voudrez; — mais j'aime encore mieux Saint-Roch ou Saint-Sulpice que nos églises modernes, copies de basiliques byzantines ou de cathédrales du quinzième siècle, ratées par des prix de Rome.
Cependant, ce jour-là, je vous le répète, j'étais
triste à pleurer; rien ne pouvait me distraire; et tandis que le nez du diacre chantait, sur une monotone mélopée, le mauvais latin dans lequel on a traduit le Synoptique, je restais accoudé dans une pose pleine d'abandon auprès du colosse joufflu, et je laissais tomber mon regard juste au-dessous de moi, comme un fil à plomb.
Très grotesque, l'humanité, vue dans un pareil raccourci. À chaque instant, des fidèles entraient et sortaienjt, et les coups sourds de la porte rembourrée qui retombait derrière eux scandaient irrégulièrement la lointaine psalmodie du diacre. Et je voyais un gros homme dont le ventre cachait les pieds et qui semblait rouler sur sa bedaine ; un fantassin, son shako sous le bras, qui ne montrait que la rondeur blonde de sa tête rasée, l'ourlet supériem- de ses oreilles et sa paire d'épaulettes rouges; un couple de cornettes blanches dissimulant deux sœurs de charité, et battant des ailes avec l'air de deux grands papillons maladroits. Les calvities surtout étaient curieuses à observer de là-haut; leur nudité, parfois creusée d'un sillon, étincelait, et je m'expliquais Terreur de l'aigle qui, ayant enlevé une tortue dans l'espace, prit le crâne d'Eschyle pour une pierre sur laquelle il pourrait
briser la carapace de sa tortue et tua raide le tragique grec.
Tous ces passants ne reprenaient figure humaine qu'après avoir fait une cinquantaine de pas dans la nef ou dans les bas-côtés, et ils me rappelaient un ancien dessin du Magasin pittoresque^ un dessin du bizarre et compliqué Granville, où se trouve fixé ce singulier effet de perspective. Et tous mes bonheurs de petit gargon me revenaient dans un effluve de souvenirs. Oh! les heures délicieuses où Ton ouvre sa boite d'aquarelles et où l'on mouille son pinceau avec sa langue pour enluminer les gravures sur bois d'un vieux bouquin ! Quiconque n'a pas ainsi gâté un exemplaire des premières années du ilfa^asin pittoresque^ avant sa première communion, n'a pas eu d'enfance. Comme c'était loin, ce bon tempslà! Et je me sentais plus triste, plus malheureux que jamais.
Cependant, l'Évangile était fini, les Dominus vobiscum recommençaient; on avait dit le Credo et l'on arrivait à l'Offertoire.
A ce moment de la messe, l'orgue joue seul, comme on sait. Ayant vivement tiré et repoussé quelques registres, Hermann, ses doigts osseux griffés sur le clavier, ses jambes écartées sur les
raosE. — II. 5
m VINGT CONTES NOUVEAUX.
pédales y faisait jaillir du magnifique instrument un sublime chant de prière, et là-bas, dans le sanctuaire où se balançaient les encensoirs rythmiques, on venait d'apporter le pain bénit.
Le splendide gâteau! la triomphante brioche!
Elle trônait, sur une nappe immaculée, et Ton devinait, même à l'admirer de si loin, qu'elle devait sentir bien bon et être toute chaude.
Après les oraisons, deux grandes corbeilles circulèrent, pleines de morceaux de pain bénit, petits et grands ; elles étaieilt portées par quatre enfants de chœur que précédait, en faisant sonner sa hallebarde, un superbe suisse à graines d'épinards, doué d'une paire de mollets qui aurait rendu Catherine II rêveuse, si elle en avait vu de pareils à un grenadier de sa garde. Quant à la royale brioche, elle avait bien vite disparu , étant sans doute réservée à Monsieur le Curé.
Le pain bénit fut d'abord présenté aux marguilliers, assis au banc d'œuvre.
C'étaient de lourds bourgeois chaudement vêtus
pour l'hiver, coiffés de bonnets de velours, assis dans leurs stalles de chêne avec l'attitude assurée et confortable des riches. Ils prirent sans scrupule les plus grosses parts entre leurs doigts couverts de gants fourrés, puis, ayant ébauché un signe de croix, ils mangèrent avec lenteuA^ Quelques-uns même — de vieux fabriciens qui ne se gênaient pas, des amis de la maison, — choisissaient un second morceau, quelquefois un troisième, et, tirant un journal de leur poche, enveloppaient le gâteau avec soin pour le rapporter dans leur famille.
Quand les corbeilles arrivèrent devant les premiers rangs des fidèles, près de la table de communion, elles étaient déjà for t entamées ; mais ceux à qui on les présentait étaient encore des gens privilégiés : dévots connus, dames pieuses et aumônières, pénitentes de M. l'abbé tel ou tel, tous paroissiens notables, ayant leurs noms ou leurs initiales gravés sur une plaque de cuivre au dossier de leur prie-Dieu.
Ceux-là encore prirent largement du pain bénit et firent aussi leur petite provision. Â la dixième ou douzième rangée, il n'y avait plus que de très médiocres morceaux ; puis, malgré la présence de la sœur, les petites orphelines à béguin noir et à
pèlerine bleue ne furent point discrètes, de sorte que les gens du bas de la nef fouillèrent en vain au fond des corbeilles; ils n'eurent que des miettes insignifiantes.
Quant au groupe de pauvres que j'avais aperçus, en entrant, sous le buffet de Torgue : bonnes femmes à chapelet, vieux hommes debout ou à genoux sur leur casquette, servantes en bonnet de paysanne, — ma foi ! tant pis pour ceux qui ne peuvent pas donner un sou à la loueuse de chaises, — ils virent passer devant leur nez les corbeilles vides, que les enfants de chœur remportaient à la sacristie en les balançant avec des gestes de gamins.
Dans la fâcheuse humeur où j'étais, cette injustice m'off^ensa, Hermann avait beau ouvrir et fermer les registres, choisir ses flûtes les plus douces, ses hautbois les plus suaves, lâcher les c voix célestes 3 et emplir la vaste église d'une hymne d'apaisement et de sérénité, j'avais le cœur plein de révolte ; et c'est alors que je pris cette note que je viens de retrouver sur un vieux carnet :
€ Le bonheur est pareil au pain bénit de la € grand'messe; onn'ena qu'un tout petit morceau, c le dimanche seulement, et tous les fidèles n'en € ont pas. lù
'N-NKIH l-:ST fAlK
Il y a une trentaine d'années, toutes les personnes composant le minuscule faubourg Saint* Germain et la haute bourgeoisie de Vannes étaient d'accord pour déclarer que M"* de Saint-Avé était la plus belle jeune fille de c la société]». Tous vantaient aussi sa grande piété, ses manières pleines de noblesse, ses habitudes charitables et le dévouement avec lequel elle prenait soin de la vieillesse de son grand-père, le seul parent qui lui restât, car sa mère était morte en couches, et son père, un des Chouans de la dernière heure, avait reçu une balle dans la poitrine, le 6 juin 1832, au combat du Chêne, et avait rendu le dernier soupir en baisant la main de la duchesse de Berry, qui pansait sa blessure.
fO VINGT CONTES NOUVEAUX.
Orpheline à quatre ans, Blanche avait été élevée par son aïeul, le baron de Saint-Âvé, ancien émigré, qui, en 1842, au moment où sa petite-fille coiffait sainte Catherine, venait d'atteindre sa quatre-vingtdeuxième année.
Le vieux gentilhomme et la belle demoiselle faisaient donc l'orgueil de la petite cité bretonne. Lorsqu'un Yannetais montrait les curiosités de la ville à un étranger, il ne manquait pas de le mener dans la rue des Orfèvres et de lui faire admirer l'antique logis des Saint-Avé — une maison du quinzième siècle bâtie sur piliers, à haut toit pointu, aux trois étages surplombant les uns sur les autres, avec des figures grotesques sculptées aux angles extérieurs des pignons; — puis le provincial ajoutait toujours, orgueilleusement :
— C'est ici que loge M""" de Saint-Avé, la plus noble et la plus belle personne de la ville,
La plus noble? C'était exact, car la famille de Saint-Avé datait du combat des Trente. La plus belle? C'était vrai aussi. Etquand, àlagrand'messe de la cathédrale, arrivait, au bras de son aïeul, qui (Hait un magnifique vieillard, cette grande et orgueilleuse fille aux cheveux d'or, svelle comme une Diane de Jean Goujon, un frémissement et un
murmure couraient dans l'assemblée des fidèles. Seulement, comme la noble demoiselle était pauvre, elle n'avait pas encore trouvé d'épouseur à vingt-cinq ans, et ceux qui l'auraient vue, quand elle était seule et qu'elle pensait à cela, mordre sa lèvre rouge, auraient été effrayés de la passion qui brûlait dans ses yeux noirs.
Autrefois, lorsque le baron de Saint-Avé portail le sac et le fusil du volontaire à l'armée des princes, il avait auprès de lui comme valet, ou plutôt comme espèce d'écuyer, un tout jeune homme du pays nommé Loïc Huelgoat, qui ne l'avait jamais quitté depuis cette époque et qui avait étonné les bourgeois de Hambourg, où le baron vécut pendant l'émigration, par son grand chapeau et ses larges bragau-bras. Vieilli avec son maître, ce serviteur, dont la fidélité était aussi solide qu'un des dolmens de Carnac, composait, avecdeux servantes à coiffes de paysannes, tout le personnel domestique de la maison.
Âh ! l'existence était austère et monotone dans l'ancienne demeure. Le grand-père et la petite-fille y vivaient chichement du maigre revenu de quelques terres, payé en sacs par les fermiers. Peu ou point de visites, sinon celles de quelques vieilles dames à c ridicule ]» et de deux ou trois prêtres à parapluie. Quand il faisait beau, on se permettait un tour de promenade sous les vieux arbres qui longent le port, où le baron saluait gravement quelques figures de connaissance et où W^ de Saint-Âvé jetait des sous aux mousses déguenillés qui sortaient à son approche des bateaux échoués dans la vase et couraient à côté d'elle, pieds nus sur les dalles. Mais quand il pleuvait — il pleut deux jours sur trois dans le Morbihan — on gardait le logis, et tandis que l'aïeul, au coin du feu, allumé, hiver comme été, dans le salon humide, s'endormait sur la Gazette de France, M"* Blanche — assise près de la croisée h. petits carreaux, d'où l'on apercevait un carrefour mélancolique et, audessus des toits, la tour de Saint-Pierre — faisait voltiger sous ses belles mains blanches à mitaines les fuseaux de son métier à dentelle.
Et la journée s'écoulait ainsi sans un événement; et les heures de plomb tombaient, lugubrement
comptées par la grosse horloge de la cathédrale ; et le silence écrasant pesait sur la ville morte, seulement coupé, de temps à autre, par le clapotement d'une paire de sabots sur le pavé.
Loïc Huelgoat, le vieux domestique, était veuf et avait un fils que le baron et Blanche avaient tenu naguère sur les fonts et qui, maintenant âgé de dix-huit ans, venait de sortir du petit séminaire. Jeune garçon, Sulpice accompagnait M^^'' de Saint- Âvé dans ses visites aux pauvres gens, comme une sorte de page campagnard, ayant sous le bras le panier de provisions; et à présent, nul ne s'étonnait, les dimanches où le baron était souffrant, de voir sa fille aller aux offices ayant à côté d'elle cet adolescent fort beau, mais gauche et mal habillé, qui portait les deux paroissiens.
— C'est le fils du père Loïc, — disaient les dévotes entre elles ; — vous savez, celui qui étudie pour être prêtre.
Le gentilhomme avait voulu reconnaître ainsi les longues années de dévouement de son vieux serviteur. Au Moyen Age, il eût fait mettre Loïc à genoux, lui eût frappé l'épaule du plat de l'épée et l'eût armé chevalier en l'embrassant. Mais, les mœurs ayant changé, il tenait du moins à récompenser
Loïc en faisant de son fils unique ce qui était le plus près d'un noble dans Tanoîenne hiérarchie, un prêtre. Sulpice avait donc fait d'excellentes études aux frais du baron ; mais, lorsqu'il s'agit pour lui d'être tonsuré et de prendre la soutane, le jeune homme déclara qu'il ne se sentait aucune vocation pour € le ministère ]». Ce fut une grande déception « un vrai chagrin pour M. de Saint-Avé et pour le père Loïc. Le bonhomme fit comparaître solennellement son fils devant le baron, qui le chapitra deux heures durant du fond de son grand fauteuil ; mais Sulpice, tout en protestant de sa reconnaissance et de son respect pour son bienfaiteur, fut inébranlable. Il faUut se rendre au désir du jeune homme, qui prouvait, en somme, une âme scrupuleuse, et on le plaça comme clerc chez un notaire de la ville.
Tous les dimanches, il venait dinerdans le vieux logis de la rue des Orfèvres, à cette table où son père s'asseyait aussi ce jour-là, par faveur exceptionnelle, et, le soir, il faisait la lecture au baron et à sa fille. Le vieillard ne tardait pas à s'endormir et le clerc, accoudé dans le rayonnement de la lampe, continuait à lire à voix assez haute pour dominer le cliquetis des fuseaux de dentellière que
M"^ Blanche, assise de l'autre côlé de la table, ne cessait de remuer entre ses doigts agiles. Enfin, la noble fille lui disait de sa voix grave :
— C'est assez, Sulpice... Vous devez être fatigué.
Et il restait là, sans rien dire, tout troublé de se trouver dans cette solitude, dans cette ombre et dans ce silence, devant sa belle marraine, admirant son riche et pur corsage, ses cheveux d'orcrespelés où la lumière de la lampe piquait des milliers d'étincelles, ses mains pâles qui frémissaient continuellement sur la pelote criblée d'épingles; et il sentait battre son cœur à gros flocons dans sa poitrine, et il baissait les yeux quand elle levait les siens.
Car il la désirait de toute l'ardeur de ses dix-huit ans, ce Sulpice qui avait lu tant de romans en cachette, quand il était au séminaire, et qui, dans la mansarde où il couchait, chez son patron, venait de passer deux nuits à dévorer le redoutable livre de Stendhal, le Rouge et le Noir. Il osait songer à cela, lui, l'enfant élevé par charité, lui, le fils d'un domestique ! il avait formé ce souhait impossible, fait ce rêve monstrueux ! et il vivait constamment avec celte pensée entre les deux sourcils, avec cette obsession qui lui faisait écrire par mégarde le
nom de Blanche au milieu d'un acte, sur le papier timbré de Tétude ; et c'était un affreux désir sans tendresse, qui s'irritait et s'exaltait chaque jour davantage dans les sens et dans l'imagination de Sulpice, et il avait des heures de rage où il pensait à sa marraine comme à un crime.
Un soir de printemps où, comme d'habitude, le baron dormait profondément dans son vaste fau* teuil à oreilles et où M"* de Saint-Avé avait ordonné à Sulpice de cesser sa lecture, lejeune homme, qui n'avait jamais autant souffert de son désir, ne baissa pas les paupières quand Blanche, oubliant un instant de remuer ses petits fuseaux, leva soudain les yeux sur lui. Mais elle, à son tour, ne baissa pas les yeux, et Sulpice devint pâle comme un spectre en sentant les regards de Blanche se fixer ardemment sur les siens.
Ce fut pour lui une émotion à en mourir. En un éclair, il devina ce que l'ennui du célibat et de la province avait fait de ravages chez cette femme si
fière, et il comprit que, s'il avait Taudace d'un Julien Sorel, elle était à lui.
Brusquement, il se leva, s'avança vers elle et, avant que Blanche eût pu dire : (n Sulpice, que faites-vous?... y> il la saisit dans une étreinte furieuse et, à deux pas de son père endormi, il lui ferma la bouche par un baiser !
Ce furent de honteuses, d'horribles amours que celles de Sulpice et de M"*deSaint-Avé. Il venait la nuit, marchantcommeun voleur du côté del'ombre, quand il y avait de la lune; se jetant dans l'angle obscur des portes cochères lorsqu'il entendait sonner le pas de quelque attardé ; et il redoublait de précautions en approchant du vieux logis.
Il avait une clef, toujours soigneusement huilée, et il pénétrait dans les ténèbres, tâtant d'une main le mur et portant ses souliers de l'autre ; car c'était une antique maison aux boiseries sèches, qui craquaient à la moindre secousse. Il montait très lentement Tescalier, se faisant aussi léger qu'il pouvait, retenant son souffle, s'arrêtant à chaque marche; mais, dès les premières, l'oreille tendue au silence, il entendait bien, là-haut, sur le palier, une autre respiration qu'on voulait étouffer aussi, mais à qui l'émotion trop forte arrachait pourtant,
VINGT CONTES NODVEAl-X.
de trois secondes en trois secondes, un sourd, un profond soupir. Puis une main rencontrait la sienne, l'entraînait tout doucement, et puis... Et puis, c'était une heure de volupté dans l'angoisse, de baisers glacés par la terreur, de caresses interrompues par le moindre bruit, par le toc-toc d'une ( horloge de la mort > sous la tenture, par la chute d'une goutte d'eau tombant du robinet de la fontaine dans le cabinet voisin. Et ces misérables amants étaient pris d'épouvante en sentant les battements fous de leurs deux cœurs, quand ils se tenaient embrassés, et, par un châtiment singulier, ils ne pouvaient pas se faire illusion sur leur ignominie en se disant, même à voix très basse, de menteuses paroles d'amour!
Car ils ne s'aimaient pas : ils n'avaient cédé qu'à leurs sens; et ils continuaient par lâcheté, par honte de s'avouer si vils, chacun d'eux supposant une passion sincère chez son complice. Ellorsqu'ils étaient séparés, lorsqu'ilssongeaient, lui, qu'il déshonorait son bienfaiteur, elle, qu'elle souillait la maison paternelle, ils étaient pris d'une horreur d'eux-mêmes qui leur navrait le cœur.
— Si nous étions surpris! — lui murmura-t-ellc un jour dans l'oreille, tout en frissonnant.
— J'y ai bien pensé, — lui répondit-il de même, — et, soyez tranquille, j'ai un moyen de tout sauver... Mais si cela arrive, ce sera terrible!
Et, avec insistance, il lui recommanda d'accoutumer les gens de la maison à voir un couteau sur sa table de nuit, en prenant l'habitude, par exemple, de couper les pages de son livre du soir avec un poignard persan qui traînait dans le salon. Elle crut que son amant voulait qu'ils se tuassent tous les deux, en cas de surprise, et, pleine de dégoût de la vie, elle obéit et feignit d'oublier l'arme dans sa chambre.
Ce qui devait arriver, arriva.
Une nuit, en pénétrant dans la chambre de sa maîtresse, Sulpice fit un faux pas et tomba, en entraînant une chaise dans sa chute, avec un grand fracas.
— Nous sommes perdus, — dit Blanche d'une voix étranglée.
En effet, la maison s'emplissait déjà d'une rumeur.
m YIXGT COTES SOUTKArX.
M^^ de Saint-ATé fil rouler sur la tringle le rideau de la fenêtre ; le clair de lune inonda la chambre et elle Tit Sulpiee saisir le poignard persan.
— Nous nous tuouSy n'est-ce pas ? — cria-t-elle, presque avec joie, comme délivrée.
— Non, — répondit-il à voix haute, — il faut que je meure seul.
Mais, en ce moment, elle entendit son père, déjà sorti de sa chambre, — elle lotzeait au-dessus de lui, — qui appelait dans Tesealier :
— Loïc, Loïc... A moi!... J'entends une voix d'homme chez ma fille... A moi Loïc, et prends ton fusil... Il y a un malheur ou une infamie dans ma maison.
Alors, Sulpice saisit Blanche par le bras et lui parlant dans le visage :
— Je suis un grand coupable, mais du moins je puis encore sauver votre honneur et celui de votre père. Quand le baron entrera ici, je serai mort... Dites que j'étais venu pour vous faire violence... et que vous m'avez tué, en vous défendant.
Et Sulpice, se plongeant le couteau dans le cœur, tomba lourdement à la renverse.
Il était temps. Le vieux baron ouvrait la porte
L^HONXECR EST SAl F.
r: 2 jonit sur le seuil, en longue rùbdd^:tj^:ct^ sfîs chereux blancs ébouriffes, un BAr-i:t*^ii -i Liif TLsàn, un pistolet de Faulre, arw C3t jlt :«f ;'u^ ù :ier, terrible. •
Liîc était derrière lui.
Vais, en voyant Sulpice etesii- =::c^inr> u::»^. i::) couteau dans la poitrine, le ^^':cl TiMil^t i m jas, stupéfait, sans compnec'iie.
Blanche, qui était tomt«è< à i-t-^iL n'jr^ ui :li*îL •ie son lit, se souvint aloi^ iîft> i^:iJtJL'**< m." M*i? l»* Sulpice, et, au regard iitl-arr'prtiiz :*- -^a i^v:-*^ •-lie rép^^ndit, en lui motnlrtLi it 'juix-^rK c' uimt Toii brisée :
— Oui... il avait r-êLèîr^ii&ri'jii :»;iu: u «a-
trager... Je me suis défri? v:/^ T /.i *!
Le vieux jrenlilfcoîEuirfr ;» Orsu to. irJ it* »uh tout tremblanL, î! d-j»:t^4i ^;u: xz. ili*^ijii* ^^m inin et son flambeau. CMiTial k îitii'iit tc ^u -*^?^ ^ur >a poitrine, où eJ-e s** nAiiih jt tIsi^»*: i"»5i ii'i»^ reur.
— Vous êtes UD* Traie Stiii-li ^ . — jiu li'-l — Merci, ma Lût !
En ce momecL, èiltla ctihi ib 'jiuuu;!:* lu ;^^^ <^lot si doulouTMix qat Llauiiiiî rti.^iî ii^ vîv». *»• elle vit alors le pêrc Lcûc. a i'tai'.iuî îr'*.^ 1 1 •;iit:i».v *
VINGT COMKS NOUVEAUX.
de son fils, qui tendait vers elle des mains suppliantes et qui lui dit, quand elle le regarda :
— Pardon, mademoiselle !
L*honneur était sauf.
Loïc Huelgoat mourut de chagrin, quinie jour> après, et le baron ne tarda pas à le suivre, mais après avoir assisté au triomphe de sa fille qui passa, pour la forme, devant les assises et dont Tacquittemeat fut salué par des hurrahs d*enthousiasme.
M"* de Saint-Avé est restée vieille fille, et Ton montre encore aux étrangers la maison de la rac des Or(e>Tes.
— C'est là que demeure — leur dit-on aujourd'hui — la fameuse M""* de Saint-Avé, qui a êlô. dans son temps, la plus belle personne de la ville, et qui a tué d'un coup de couteau le fils d'un domestique de son père qui voulait la prendre de force... Elle souffre d'une maladie de cœur depuis réveni^ ment... ce qui se comprend bien, la pauvre demoiselle! On dit qu'elle ne passera pas l'hiver-.. CV-: dommage, n'est-ce pas?... Une maîtresse fenmu^!
Le lieutenaDt de vaisseau Julien de Rhé était revenu dans un triste élat de sa station en Cochinchine; et lorsqu'après trois longs mois de maladie dans la maison familiale, en Touraine, il entra en convalescence et put faire les cent pas sur la terrasse, au bord de la Loire, entre sa mère et sa sœur, — avec quel amour elles l'avaient soigné, les chères femmes! — le jeune homme éprouvait souvent encore, au souffle déjà froid de Tautomne, des frissons assez inquiétants.
— Allez passer le gros de l'hiver à Pau, — conseilla le médecin. — Climat doux, pas trop chaud, calmant et sédatif par excellence... C'est ce qui vous convient... et vous reviendrez dans trois mois chez madame votre mère, tout à fait grand garçon.
C'est pourquoi, vers la mi-novembre, accoudé à sa fenêtre ensoleillée de Thôlel Gardères, Julien de Rhé contemplait le sublime panorama des Pvrénées et fumait les délicieuses cigarettes du convalescent, si âpres au goût renouvelé, qui lui rappelaient celles qu'il avait jadis grillées en ca> chette, dans l'entre-pont du Borda ^ et qui lui rendaient les sensations de la seizième année.
— Tiens, tiens, tiens!... ce Pau... mais c'est plein de jolies femmes, — remarqua le jeune homme, la première fois qu'il alla écouter la musique militaire sur la place Royale et flâner au soleil devant la statue, en style troubadour, du bon roi Henri; et, bien qu'il ne fût ni un libertin, ni un fat, le marin, repris d'un bel appétit de la vie, mit sa casquette d'uniforme n* 1 et sa redingote aux trois galons d'or neufs, où brillait cette rosette de la Légion d'honneur que sa mère lui avait posée sur son lit quand il était si malade, et qu'il avait bien cru ne porter qu'une fois, sur le drap noir de son cercueil.
Comme il avait bien fait de venir à Pau, tout de même ! C'était exquis, ce doux soleil qui chauffe sans brûler, ce bel azur, ce vaste paysage, ce lointain amphithéâtre de collines, et, tout là-bas, ces
cimes de neige dans le ciel! C'était amusant comme tout de circuler dans la foule cosmopolite, parmi les belles étrangères, et d'entendre leurs voix parler toutes les langues de l'Europe et se confondre comme les divers chants des oiseaux dans une volière. Sans doute, il y avait bien quelques rencontres affligeantes, comme celle de ce jeune Anglais, phtisique au dernier degré, qu'un domestique poussait dans une petite voiture, enseveli sous les plaids et sous les cache-nez, avec des yeux de poisson cuit et un respiratoire de taffetas noir sur la bouche. Âh ! cela donnait froid dans les os ; mais, après le premier mouvement de pitié, — l'homme est si égoïste ! — Julien songeait que lui aussi faisait peur à voir, quand il avait débarqué à Toulon, maigre comme un squelette, deux ronds de chocolat sous les yeux; et qu'il était bien guéri, maintenant, et qu'il revenait de loin.
Et, respirant Tair tiède à pleins poumons, frémissant de bien-être, la caresse du soleil dans le dos, en toilette soignée, rasé de frais, fier de sa rosette neuve, Julien de Rhé se sentait heureux d'être au monde, donnait des pièces blanches aux oaendiants, attardait son regard sur celui des jolies femmes croisées au passage, et s'arrêtait tout at-
tendri devant les robustes petites filles américaines — bas et gants noirs et robes blanches envolées — qui dansaient en rond autour d'un arbre de la place Royale, au rythme du pas redoublé joué par la musique du régiment.
Quelles bonnes dispositions pour devenir amoureux, n'est-ce pas ? Aussi Theureux convalescent reçut-il le coup de foudre, le jour où il vit M"*" Olga Babarine, la plus belle fille de la colonie russe, descendre de cheval devant Fhôtel Gassion, où elle demeurait avec sa mère.
Il était cinq heures du soir environ et elle revenait de la chasse au renard. Les cinq ou six adorateurs en habits rouges qui l'accompagnaient avaient mis bien vite pied à terre et s'étaient bousculés à qui lui tiendrait l'étrier. Elle s'était laissée glisser dans les bras du premier arrivé, et tout de suite, frappant du pommeau de sa cravache sur une table de la vérandah, elle avait demandé une tasse de lait, l'avait bue d'une seule lampée, et
tout debout, son svelte corps de déesse du Primatice moulé par Tamazone noire, ses folles torsades de cheveux couleur de cuivre s'échappant du chapeau d'homme et répandues sur ses épaules, elle riait, tenant à deux mains sa tasse vide, satisfaite et comme grisée par la boisson fraîche, avec deux moustaches de crème aux coins de la bouche ; et le soleil couchantdans sa chevelure allumait autour de son visage une sorte de halo d*or.
Puis, soudain redevenue sérieuse, elle posa la tasse sur la table, fit un léger salut du front, plein de dédain, au groupe d'habits rouges, et rentra dans rhôtel d'un pas impérial, en fouettant sa jupe avec sa cravache.
Trois jours après, Julien de Rhé, qui avait passé son temps à dire à ses connaissances : « Qui est-ce ? J'en suis fou, je l'adore, etc. ï>, était présenté — ce qui n'était pas très difficile — chez ces dames Babarinc, et faisait partie du peloton d'amoureux de la belle Russe.
Était-elle Russe, après tout, cette capiteuse créature, qui, depuis le commencement de la saison, galopait toute la journée et valsait toute la nuit? Oui, par son père putatif, par le premier mari de sa mère, le comte Babarine. Mais tout le monde
88 VINGT CONTES NOCVEArX.
saTait fort bien que la mère aTait précisémenl Torcé au moment de la naissance de sa fille et que M** Babarine, qui d'ailleurs avait pour père un banquier de New-York, nommé Jacobson, avait entretenu de tout temps une liaison presque publique avec un prince royal du Nord, — un Christian ou un Oscar quelconque, — liaison dont Olga était probablement née. Avait-elle une nationalité, cette enfant qui avait été élevée à bâtons rompus dans un nursery d'Ecosse, dans un couvent de Naples, dans un pensionnat mômier de Genève ; qui avait dormi le tiers de ses nuits sur les coussins des express, et qui ne voyait passer dans ses souvenirs, comme dans un stéréoscope, que les villes d'eaux, bains de mer, stations hivernales et autres lieux de rendezvous élégants, où sa mère — une beUe personne encore, malgré la couperose — promenait depuis quinze ans son ennui de coquette sur le retour, son samowar et ses ouistitis ? Hélas ! elle n'avait pas de patrie, l'étrange fille qui, à côté de pudeurs de vierge, avait des hardiesses de garçon et qui disait, en se moquant d'elle-même :
— Moi, je ne suis ni de Londres, ni de Paris, ni devienne, ni de Saint-Pétersbourg... Je suis de table d'hôte.
Avait-elle une famille? Pas davantage. Son véritable père — TOscar ou le Christian auquel M- Babarine ne cessait de faire allusion — était mort depuis plusieurs années, et quant au comte russe, son père selon la loi, il ne s'occupait jamais d'elle. Ruiné de fond en comble, il n'avait d'autre moyen d'existence que son coup de fusil infaillible, et il vivait en gagnant tous les prix des tirs aux pigeons, comme une sorte de Bas-de-Cuir civilisé. Quant à la comtesse, malgré de périodiques attendrissements maternels qui donnaient sur les nerfs à tout le monde tant ils sonnaient faux, elle était douée d'un de ces égoïsmes parfaits, absolus, sphériques, qu'on ne trouve jamais en défaut, et, pendant une fièvre typhoïde dont Olga avait failli mourir à huit ans. M- Babarine n'avait pas oublié une seule fois — tout en veillant sa petite fille, par respect humain, — de mettre ses gants gras pour la nuit, qui lui conservaient les mains si blanches.
Julien de Rhé apprit toutes ces choses lorsqu'il se fut enrôlé dans l'escadron volant de Sigisbées qui manœuvrait sans cesse autour de M"* Olga Babarine, et il se mit à aimer éperdument la singulière et troublante fille, qui se laissait regarder dans les yeux et qui, le jour où un ami commun lui pré-
scnta le lieutenant de vaisseau, lui dit, en allumant une cigarette de phéresli :
— Ah! c'est vous qui êtes si amoureux de moi?... Bonjour, monsieur.
Puis elle lui donna une solide poignée de main, comme un homme.
Il se mit à Taimer, Thonnète et brave marin, à Taimer d'autant plus qu'il ne tarda pas à la comprendre et h la plaindre. Car il ne s'y trompa pas ; Olga était fantasque, mal élevée, mais sans coquetterie, et son &me était fière et franche. Qui sait? Feut-^lre sentait-elle toute la vanité de sa vio d'agitations et de plaisirs? Le certain, c'est qu'elle jugeait, et sévèrement, ces jeunes gens qui caracolaient auprès d'elle à la chasse au renard et qui se faisaient inscrire chaque soir sur son carnet de bal. Tous la désiraient, aucun ne l'estimait; car nul d'entre eux ne s'était encore décidé h la demander en mariage. Aussi les traitait-elle durement et les rappelait-elle au respect — d'un rude coup do caveçon, la belle écuyèrel — s'ils s'avisaient de lui parler de trop près dans le cou, pendant le tourbillon d'une valse, ou de presser trop longtemps la main qu'elle leur tendait en camarade.
Julien, à qui la délicatesse de son cœur donnait
de ]a pénétration d'esprit — allez, ce sont souvent les naïfs qui voient le plus juste ! — découvrit le secret trésor de loyauté qu'il y avait dans cette fille de race, au fond si malheureuse. Sans doute, il l'aimait pour sa beauté, et la tête lui tournait quand , dans une halte de danse, il la sentait s'appuyer sur son bras, dans sa splendeur de rousse aux yeux noirs, au teint de rose après l'orage, lui parlant avec abandon et l'enivrant de ses yeux d'étoile et de son haleine de violette. Mais il l'aimait aussi, il l'aimait surtout pour ses peines si orgueilleusement cachées ; et il avait un cruel serrement de cœur en surprenant le regard sombre, le regard douloureux d'Olga sur sa mère, quand M"* Babarine, à son thé de quatre à six, — assise à contrejour pour dissimuler ses points noirs aux ailes du nez, vainement combattus par l'anti-bolbos, — évoquait, à mots aussi peu couverts que possible, ses royales conquêtes dans les cours du Nord.
L'épouser ! oui, l'enlever de ce milieu plein de périls, l'emporter chez sa mère, à lui, qui était une sainte femme, lui faire respirer la fortifiante et pure atmosphère d'une vraie famille, la sauver, en un mot! Il y songeait, il ne songeait plus qu'à cela! Il croyait même parfois qu'Olga avait deviné
son désir, et, lorsqu'à ces € quatre à six > de M'"'' Babarine, où Olga traitait tous ses adorateurs avec sa franchise garçonnière, elle présentait au marin le verre de thé à la russe, il vovait au fond des yeux de la jeune fille comme une douce et lointaine lumière, qui semblait répondre à sa pitié généreuse et à sa tendresse infinie.
— Oui, mademoiselle, mon congé de convalescence expire dans huit joui's. Je quitterai Pau demain, j'irai passer quelques jours en Touraine auprès de ma sœur, puis, de là, je repartirai pour Brest, comme aide de camp du préfet maritime, et dans un an, dix-huit mois, je reprendrai la mer.
Ils étaient seuls, dans un coin du salon de lecture de l'hôtel, debout près d'une fenêtre ouverte, devant le ciel de la nuit, où palpitaient des milliers d'étoiles.
— Adieu donc et bon voyage, — répondit Olga de sa voix franche et ferme. — Mais j'ai quelque chose à vous demander, monsieur de Rhé... Oui...
LA GEÎFFE II L:.3u
celte griffe de lion montée si
que Yous portez en br^rî^r^e... ti ii-r. fr:: aï
envie... Cela vient d'un ii jn craev. ;i5 sre-r i:it iâns
une chasse, autrefois, en Afrique, i:'r>î-<e i-as ?... Je suis une espèce de fauve, moi... <> i:i»i:I .•i4k me convient... Donnez-le-moi; je le ^-a:^ie^ai en souvenir de vous.
Julien détacha la petite breloque et la mit dans la main de la jeune fille; mais, soudain, il prit cette main entre les siennes, et tout bas, ardemment :
— Je vous aime! — lui dit-il. Voulez-vous devenir ma femme ?
Olga dégagea doucement sa main, en gardant la griffe de lion; puis, croisant ses bras sur sa poitrine, elle regarda pendant un long moment M. de Rhé bien en face, sans émotion apparente.
— Non, — dit-elle enfin, — non !... Et pourtant vous êtes le premier qui m'aimez et qui me le dites de cette façon-là. Mais c'est pour cela que je refuse...
— Olga ! — s'écria Julien d'une voix altérée.
— Écoutez-moi, — reprit-elle en l'interrompant d'un geste, — et comprenez bien pourquoi je vous dis non... C'est que je ne me sens pas digne
94 VINGT COXTES NOUVEAUX.
de vous et que je vous rendrais malheureux... Vous savez bien, cette lettre de votre sœur que vous vous plaigniez d'avoir perdue... Eh bien, c'est ici que vous l'avez laissé tomber, et je l'ai ramassée, et je l'ai lue... Votre sœur répondait à la confidence que vous lui aviez faite de vos sentiments pour moi... sentiments que j'ai devinés depuis longtemps... Elle s'en réjouissait en simple et vertueuse enfant qu'elle est, mais dans des termes qui m'ont fait comprendre quelle profonde, quelle effrayante différence existe entre une véritable jeune fille et moi!... En lisant cette lettre, pleine de détails intimes et touchants, j'ai vu aussi ce qu'était votre famille, vieille maison d'honnêtes gens, où vous ne devez faire entrer qu'une honnête femme... Bénissez Dieu, monsieur de Rhé, d'avoir une mère en cheveux gris à qui vous ne pouvez penser sans sentir quelque chose de délicieusemenl doux qui se fond dans votre cœur... Moi aussi, j'ai une mère, moi aussi!... mais j'ai été forcée de la juger... Vous n'avez vu que ses ridicules, mousieur, mais je la connais mieux... Si vous lui demandiez ma main, elle vous la refuserait, parce que vous êtes de petite noblesse et que votre forlune est médiocre... Ma mère a décidé que je ne
ferais qu'un grand mariage» ou sinon.*, sinon, elle me trouvera autre chose... Hein? j'ai de Tcxpérience, pour une fille de dix-neuf ans!... C'est hoirible, n'est-ce pas? Mais c'est ainsi... Voilà pourquoi nous étions l'hiver dernier à Nice, l'été dernier à Skéweningue, et pourquoi nous sommes maintenant à Pau ! Voilà pourquoi nous roulons comme des colis d'un bout à l'autre de l'Europe, pourquoi nous ne couchons que dans les lits d'auberge et ne mangeons qu'à la table d'hôte. Ma mère a été presque princesse royale, vous comprenez, et elle m'a fait entendre dès l'âge de quinze ans que j'étais destinée à être au moins archiduchesse, fût-ce de la main gauche... Un mariage avec un petit gentilhomme, presque un bourgeois!... A ses yeux, je dérogerais. Ah ! je dois vous inspirer le dégoût, et je me fais honte à moi-même ! Ne protestez pas... Non, vous ne voudriez pas amener devant votre mère, comme votre fiancée, comme votre femme, celle à qui l'on a mis tant de boue dans le cœur... Et puis, je ne suis qu'un objet de luxe, coûteux et inutile, dont vous n avez pasbesoin, qui ne vous donnerait pas de bonheur... D*ailleurs, je ne vous aime point, je n'aime personne... L'amour, c'est dans les choses qu'on m'a
défendues... Adieu, monsieur de Rhé, lerei-vous et alIez-Tous-en sans me dire un mot» je tous en conjure... Seulement, vous me laisseï votre griffe de lion, n'est-ce pas? Elle me rappellera un honnête garçon envers qui j*ai agi en honnête fille... Ne me dites plus rien et quittons-nous pour toujours... Adieu.
Trois ans après, le transport à vapeur le Dm CoHëdiCy revenant du Sénégal, venait de faire escale aux Canaries pour prendre le courrier et continuait son chemin, par une nuit de gros temps, lorsque le vaguemestre entra dans le carré des officiers et déposa sur la table un paquet de journaux.
Julien de Rhé déploya une feuille d'informations venant de Paris, et vieille de près de trois semaines^ et il y lut, sous la rubrique : Déplacements et rUI^ giatureSy les lignes suivantes :
€ S. M. le roi de Souabe, qui voyage, comme € on le sait, dans le plus strict incognito, sous le € nom du comte d*Augsbourg, est depuis hier soir € dans nos murs.
LA r.RIFFE DE LION- 97
« Un fâcheux incident s'est produit à la gare, au € moment de Tarrivée du roi. La baronne de Hall « qui, seulement accompagnée de sa mère, la corn- « tesse Babarine» avait fait le voyage avec Sa Mac jesté, a perdu un bijou de peu de valeur, mais <c auquel M'"'' de Hall attache, paralt-il, le plus € grand prix. C'est une simple griffe de lion, mon- «r tée sur un petit cercle d'or.
€ M°^ de Hall a promis deux mille francs de « récompense à la personne qui lui rapporterait « cet objet. >
— Julien, prenez garde... Vous allez oublier rheure de votre quart, mon cher ami.
— Merci, — dit Julien de Rhé en jetant le journal et comme sortant d'un rêve.
Cette nuit-là, le timonier, qui était seul sur la passerelle avec l'officier de quart, vit celui-ci porter son mouchoir à son visage à plusieurs reprises, et pourtant, quoiqu'il y eût beaucoup de vent et de houle, l'embrun n'arrivait pas jusque-là.
PAOSI. ^ II.
Assise dans son bureau vitré, au fond du magasin, la belle M"® Bayard, en robe noire, en bandeaux bien sages, écrivait posément sur un énorme registre à coins de cuivre, lorsque son mari, revenant de ses courses matinales, s'arrêta sur le seuil pour gourmander ses hommes de peine qui n'en finissaient pas de décharger un baquet du chemin de fer du Nord, arrêté le long du trottoir, et apportant au gros droguiste de la rue Yieille-du-Temple une douzaine de fûts de glucose.
— J'ai une mauvaise nouvelle à t'apprendre, — dit H"* Bayard, en essuyant sa plume dans un petit godet de grenaille de plomb, quand son mari fut entré dans la cage de verre. — Cette pauvre Voisin est morte.
iïO'o
lOU VINGT COMES NOUVEAUX.
— La Dourrice de Léon?... Ah! ]a pauvre femme!... Et sa petite fille?
— C*est ce qu'il y a de plus triste, mon ami... Une parente de cette pauvre Voisin m'écrit qu'ils sont trop pauvres pour se charger de l'enfant et qu'on sera forcé de l'envoyer à l'hospice... Oh ! ces paysans !
Le droguiste resta un moment silencieux, en grattant sa forte barbe de gros homme blond ; puis, tout à coup, regardant sa femme avec de bons yeux :
— Dis donc, Mimi... c'est la sœur de lait de Léon... Si nous nous en chargions?
— J'y pensais, — répondit simplement la belle commerçante.
— A la bonne heure! — s'écria le gros Bayard qui, se souciant peu d'être vu par ses commis et ses garçons de magasin, se pencha vers sa femme et la baisa sur le front, — à la bonne heure ! Tu es une brave femme, Mimi ; nous prendrons la petite Norine chez nous et on l'élèvera avec Léon... Cane nous ruinera pas, va. . . Et puis je viens de faire un bon coup dans les quinquinas... Nous irons dîmanche chercher l'enfant à Argenteuil, n'est-ce pas? Ce sera un but de promenade.
Des braves gens, ces Bayard ! L'honneur de la droguerie ! Leur mariage avait fondu deux maisons longtemps rivales; car Bayard était le € fils i> du Pilon d" Argent j fondé par son trisaïeul en 1756 dans la rue Yieille-du-TempIe, et avait épousé la c demoiselle » de V Offrande à Esculape^ de la rue des Lombards, établissement qui datait du premier Empire, ainsi que l'indiquait son enseigne, copie du célèbre tableau de Guérin. Des braves gens ! des très braves gens! et il y en a encore beaucoup comme ceux-là, quoi qu'on en dise, dans le vieux commerce parisien — conservateurs des anciennes traditions, rendant le pain bénit à leur paroisse, allant en seconde loge, le dimanche, à l'Opéra- Comique, et ignorant les secrets de la vente à faux poids. — C'était le curé des Blancs-Manteaux qui avait ménagé ce mariage avec son confrère de Saint-Merry. Le premier avait administré le père Bayard à son lit de mort et s'effrayait de voir un jeune homme devingt-cinq ans, tout seul, dans une maison aussi lourde que le Pilon d'Argent^ la plus
ion VINGT CONTES NOrVEAl X.
fameuse pour les ipécacuanas ; et le second tenait beaucoup à établir iP^ Simonin, à qui il avait fait faire sa première communion et qui avait pour père un de ses plus importants paroissiens, le vieux Simonin, de YOffrande à Esculape, une célébrité dans les camphres. Les négociations réussirent; les camphres et les ipécas — deux spécialités excellentes — furent unis par les saints nœuds du mariage: il V eut dîner et bal au Grand Yéfour: et depuis dix ans déjà, travaillant tranquillement tous les jours, hiver comme été, dans sa cage de verre, M*^ Bavard, avec sa pAleur de belle brune et ses honnêtes bandeaux plats, faisait rêver d'amour tous les jeunes commis du quartier Sainte-Croix de la Bretonnerie.
Cependant il y avait eu longtemps un chagrin dans ce bon ménage, un nuage dans ce ciel pur : un héritier s'était fait attendre, et ce ne fut qu'au bout de cinq ans que le petit Léon vint au monde. On devine avec quelle joie il fut accueilli. Ainsi on pourrait écrire un jour, au-dessous du Pilon d* Argent j ces mots prestigieux : « Bavard et fils i. Seulement, comme l'enfant arrivait au moment du coup de feu des colles de poisson. M"* Bavard, dont la présence au magasin était indispensable.
ne put pas songer à nourrir; elle renonça même à prendre une nourrice sur lieu, craignant pour le nouveau-né l'air peu salubre de ce coin du vieux Paris, et elle se contenta de faire tous les dimanches avec son mari le petit voyage d'Argenteuil, pour aller voir son fils chez sa e: nounou :», la mère Voisin, qui fut accablée, comme on pense, de café, sucre, savon et autres douceurs. Au bout de dixhuit mois, la mère Voisin rendit le bébé dans un état magnifique, et, depuis deux ans, une bonne d'enfant, choisie avec soin, menait l'enfant prendre Tair dans le square de la Tour Saint-Jacques et faisait admirer à se» compagnes les bonnes joues à grosses couleurs et le derrière à fossettes du futur droguiste.
Donc, ces honnêtes Bayard, en apprenant la mort de la mère Voisin, ne supportèrent pas l'idée que la petite fille qui avait été nourrie du même lait que leur fils fût abandonnée à la charité publique, et ils allèrent chercher Norine à Argenteuil.
Pauvre petite! depuis quinze jours que sa mère reposait au cimetière, elle avait été recueillie par un cousin tenant un cabaret à billard, et, bien qu'elle n'eût pas encore cinq ans, on l'utilisait déjà à rincer les bocks.
lai VINGT CONTES NOUVEAUX.
M. et M"* Bayard la trouvèrent charmante, avec ses grands yeux couleur de ciel en été et ses grosses mèches blondes qui s'échappaient de son méchant bonnet de deuil. Léon, qu'on avait amené avec sa bonne, embrassa sa sœur de lait, et le cousin, qui, le matin même, avait donné une paire de soufflets à l'orpheline, coupable de négligence à balayer la salle, s'attendrit devant les Parisiens comme si le départ de Norine lui eût déchiré le cœur.
La commande d'un copieux déjeuner lui rendit sa sérénité.
C'était un beau dimanche de juin, on était à la campagne et il fallaiten profiter, déclara M. Bayard, pour prendre un peu l'air, — pas vrai, Mimi? — Et tandis que la belle M"*" Bayard, ayantrelevésa jupe avec des épingles, s'en allait, en compagnie des enfants et de la bonne, cueillir un bouquet de fleurs des champs dans une prairie voisine, le droguiste, qui n'était pas fier, ofl^rait un vermout au cousin cabaretier et s'attablait auprès du billard, couvert de cadavres de mouches.
On déjeuna sous une tonnelle chauve, quel'ardeur du soleil de midi criblait de rayons. Mais, bah! on s'était mis à son aise et on était bien tout de même. M"* Bayard avait attaché son chapeau, par les
un-* r^irtif if laujc^ ^r. x»ie ,3-:>* i:r .^^.uu uv t\
de CAir^ZiLn^f- :f 2i»-ii4iu?i t>^ :-nn:n»-r uiiif^ vu
b->ul «:^» ii^If 1 ]*i r'iil i'i î :•::%-.
Ouï, il \ *-: :li x»:z:.fii: — :*:-z:z:-i :ii r^'^r^i ;
la sérieuse M** Bi^iri. i :i.: !•» rf cJci r.::\:usi : >3^ garçons dro^niile?, chiuita TaIt vvruu c V;r> ^>< rives de France >, ryihmê par le Ir,;:; v::< tav,,;^ que maniait son mari en bras de ohen^iMV On dUtA sous la tonnelle où Ton avait dôJeui;o; uuùs oo second repas fut plus Irisle ; les phal^nos nooUirues, qui venaient se brûler aux boujxies^ faisaiout pour aux enfants, et M"* Bavard, ivi^ de nuijîuo, ne pai^ venait même pas à deviner le naïf n^bus do sou assiette à dessert.
N'importe I Ce fut une bonne jounuV^ ot au
im VINGT CONTES NOUVEAUX.
retour, dans le wagon de première classe — ah ! Ton ne s'était rien refusé — M"' Bavard, la tête sur l'épaule de son mari et regardant Léon et Nonne écroulés de sommeil sur les genoux de la bonne, endormie elle-même, disait d'une voix heureuse : — Vois-tu, Ferdinand, nous faisons une bonne action en recueillant cette pauvre petite... Et puis, ce sera une camarade pour Léon... Ils seront comme frère et sœur.
if
En effet, ils grandirent ainsi.
C'étaient décidément de très bonnes gens que ces Bayard. Ils ne firent aucune différence entre l'humble orpheline et leur fils bien-aimé — qui devait un jour, sous la raison sociale € Bayard et fils >, monopoliser les rhubarbes et accaparer le castoréum, — et ils se mirent à l'aimer comme si elle eût été vraiment leur fille, cette petite Norine, qui était aussi intelligente que gentille, aussi fine d'esprit que mignonne de corps.
La bonne conduisait maintenant deux enfants au
square de la Tour Saint-Jacques quand il faisait beau, et le soir, h la table de famille, il y avait deux chaises hautes, à côté l'une de Tautrc, pour le frère et la sœur de lait.
D*ailleurs, M. et M"^ Bayard ne tardèrent pas à s'apercevoir que Norine avait la meilleure influence sur Léon. Plus vive, plus nerveuse, plus facilement éducableque ce gai^çon lymphatique, un peu c empoté », d'après le mot du père, elle semblait lui communiquer quelque chose de sa légèreté et de sa flamme.
— Elle le secoue, — disait M""' Bayard.
Et depuis qu'il vivait en commun avec sa sœur de lait, Léon s'animait et se dégourdissait à vue d'œil.
Quand ils furent en âge d'apprendre à lire, Léon, qui n'en finissait plus et s'attardait sur un de ces alphabets à images où la lettre E est à côté d'un éléphant et la lettre Z à côté d'un zouave, désespérait sa mère; mais dès que Norine, qui sut épeler et syllaber en très peu de temps, vint en aide au petit bonhomme, il fit tout de suite de très grands progrès.
Les choses se passèrent de même, quand on les envoya tous deux à l'école pour les jeunes enfants,
î<n^ VIXGT COXTES XOrVEiri.
tenue par une vieille demoiselle Merlin, dai^ la rue de rilomme-Anne. Selon la fallacieux r^claaie que IP* Merlin euToyait aux oommertants du quartier, il y axait € un jardin > — c^est-à-dire quatre manches à balai dans une cour saMêe — et c'est là que le premier jour, à llieure de la rêcf>êation, rinnocent Léon éclata en cris de terreur quand il vit la maltresse» forcée par quelque accident dlnterrompre son tricoU enfoncer une de ses aiguilles dans ses appas capitonnes. Une c grande >« qui était au piquet avec le bonnet d^àne^ eut beau donner à Léon et à Xorine Texplicâtion de ce phénomène, le gros jnu\x^n n>n conseira pas moinx en présence de M'^ Merlin, une impression de superstitieuse lerreur*
Elle eût paralysé ses facultés enfantines et Teùt empêché, en classe, de suivre la baguette de M^ Merlin, nasillant son boniment devant la carte d*Europe ou le tableau des Poids et Mesures, si Norine n^avait pas été là pour le ras$urw et Feucourager. Elle fut tout de suite la meilleure éle^ deFécole, et devint pour le paresseux et tardif Léon une sorte de fraternelle conseillère et d*affecttteuse sous-maitresse. Vers quatre heures. M** Bayard voyait les deux enfants, que la bonne avait ramenés
^i^ iiA^^kv
"^ - . - ,.. V* if .ar:-- ru. i ^
110 VINGT CONTES XOUVEAUIL
maintenant qui écrit sur le gros registre à coins de cuivre, tandis que sa mère adoptive tire l'aiguille sur quelque broderie.
Sept heures. Ces messieurs devraient être revenus, et il va falloir fermer le magasin où le vent de novembre tord et travaille la flamme des becs de gaz.
Enfin, les voilà ! Bavard porte maintenant un gros ventre à breloques, et Léon, reçu depuis un mois pharmacien de première classe, est devenu, ma foi, un très beau garçon.
— Bonjour, Mimi, bonjour, Norine... Montons vite diner. Je vous ferai part de la grande nouvelle en mangeant le potage, — dit le droguiste.
On monte à la salle à manger et, pendant que M^ Bayard, assise sous le baromètre en forme de lyre, sert la soupe grasse, le père Bayard, tout en fourrant sa serviette dans son gilet, regarde sa femme d'un air malin et dit :
— Tu sais, Mimi... ça y est !
— Les Forget consentent ?
— Parfaitement... et Léon épousera Hortense dans six mois... et notre bru viendra habiter avec nous... Oui, Norine, tu n'en savais encore rien, parce qu'on ne parle pas de ces choses-là devant les
demoiselles ; mais voilà plus d'un an que Léon est amoureux d'Horlense Forget et qu'il nous tourmente pour la lui donner... Parbleu, ce n'était pas malin, et il n'y avait qu'un mot à dire... Léon est un assez beau parti... La seule difficulté, c'est que nous tenions à garder notre fils chez nous... Enfin tout est arrangé, et ton frère de lait aura la femme qu'il veut... J'espère que tu es contente.
— Très contente ! — répond Norine.
Oh ! les sourds ! Oh ! les aveugles ! Ils n'ont pas entendu la voix de Norine, quand elle leur a répondu, cette voix sombre, douloureuse, qui est Técho d'un cœur brisé! Ils n'ont pas vu que Norine a pâli et que sa tête, soudain ti*op lourde, a roulé de droite à gauche comme si Norine allait s'évanouir. Ils n'ont rien deviné, rien compris, et voilà longtemps qu'ils ne devinent et ne comprennent rien. Ils l'aiment bien tous pourtant, celte Norine, qui est la grâce et le charme de la maison ; ils songent même, les bonnes gens, à la marier un de ces jours à leur premier commis, un veuf qui a des économies et c tout ce qu'il faut pour rendre une femme heureuse » ; Léon l'aime aussi, et de tout son cœur, mais comme une sœur douce et bonne, et il ne se doute pas, ce gros garçon gâté,
que la pauvre Nonne est amoureuse de lui et qu'elle souflre à en mourir. Non, même ce soir, où ils viennent de lui infliger inconsciemment la pire des tortures, ils ne soupçonneront pas la vérité, et ils s'endormiront tous paisiblement en catressant de beaux rêves d'avenir, à l'heure où, s'enfermant dans sa chambre, — sa chambre qu'une cloison si mince sépare de celle de ses parents d'adoption, — Norine tombera sur son lit, pâmée de douleur, et mordra son oreiller pour étouffer ses sanglots !
Le bal est fini, et, dans les salons qui se vident, les bougies brûlées jusqu'au bout ont fait éclater quelques bobèches dont les débris jonchent le parquet ciré.
Les Bayard ont tenu à ce que la noce eût lieu chez eux; mais, à force de fleurs, — on est en plein été — ils ont donné un air de fête à l'appartement de la rue Yieille-du-Temple, où ils installaient triomphalement leur belle-fille.
Enfin, c'est fini, les jeunes mariés se sont
retirés dans la chambre nuptiale, où M"*"" Bayard est entrée un instant avec eux; en sortant, elle a encore trouvé Norine dans le petit salon, aidant les domestiques à éteindre les lumières; elle a embrassé tendrement la jeune fille, en lui disant :
— Va te coucher, mon enfant... Tu dois être fatiguée.
Elle a ajouté avec un sourire :
— Hein? ce sera bientôt ton tour.
Et Norine est enfin restée seule, dans cette pièce à présent sombre et seulement éclairée par son bougeoir, posé sur le piano.
Mon Dieu! comme ces fleui^ sentent fort et comme elle a mal à la tête !
L'horrible journée ! et quel supplice elle a enduré depuis le moment où elle s'agenouillait, empressée comme une femme de chambre, avec des épingles dans les lèvres, aux piedis de cette Hortense, de sa rivale, et qu'elle lui arrangeait sa trame de satin blanc, jusqu'à tout à l'heure, quand Léon, tenant sa femme par la taille, l'a attirée vers lui, elle, Norine, et que les deux jeunes époux ont [presque confondu leur baiser sur son front !
Ah ! l'odeur de ces fleurs est. insupportable et elle se sent tout étourdie.
nose. — II. 8
Ili VINGT CONTES NOUVEAUX,
Elle se laisse tomber dans un fauteuil, brisée par une atroce migraine et la tète renversée, étreignant son front dans ses deux mains ; elle ne ferme pas les yeux pourtant, et regarde toujours cette porte, la porte de la chambre où sont enfermés les jeunes mariés, et derrière laquelle s'accomplit un mystère qui lui navre le cœur! Et voila qu^elle est prise d*une sorte de délire — oh ! que le parfum de ces fleurs lui fait mal ! — et que mille souvenirs l'assaillent à la fois. Elle se revoit toute petite, dans le cabaret d* Argenteuil ; et ces Parisiens si bien mis arrivent et la caressent, et elle est embrassée par ce beau petit garçon, qui a une plume blanche sur son chapeau... Puis, des tableaux rapides traversent sa pensée. C*est la pension de la rue de THomme-Armé, et W^ Merlin, son épingle à tricot dans la poitrine, montrant du bout de la baguette le tableau des Poids et Mesures; c'est le magasin de drogueries tout noir, le dimanche, lorsque les volets étaient fermés et qu'elle jouait i cache-cache avec Léon derrière les sacs et les tonneaux.
Ah î mon Dieu I estnre qu elle perd la tète? Voilà
qu'elle ne peut plus s'empêcher de fredonner cet air de valse, pendant laquelle Léon l'a tenue tout a
LA SŒl'R DE LAIT. MS
l'heure dans ses bras... Mais elle ét>ïiffe... oh ! ces fleurs!... Il faut qu'elle s'en aîUe, qu'elJe ouvre la fenêtre au moins... Mais elle ne j^ut p]uè §e lever, elle n'en a pas la force... Est-c-e qu'elle va mourir ainsi? Ses deux tempes sont serrées comme par deux doigts de fer... Oh! ces roses! ces fleur* d'oranger! ces fleurs d'orarjg»:'r, surl/^ut!.., En/in elle fait un grand effort, elle se lève, droite et pâle, si pâle dans sa robe blanche... Mais UjuI à coup elle défaille, et tombant d'abord sur les genoux, puis heurtant le parquet de la \AUi et de Tépaule, la pauvre Norine s'étend sur le sol à la p^>rUî de la chambre nuptiale, tuée par le cha^^rin d'amour et par les fleurs.
lu VINGT CONTES NOUVEAUX.
Elle se laisse tomber dans un fauteuil, brisée par une atroce migraine et la tête renversée, êtreignant son front dans ses deux mains ; elle ne ferme pas les yeux pourtant, et regarde toujours cette porte, la porte de la chambre où sont enfermés les jeunes mariés, et derrière laquelle s'accomplit un mystère qui lui navre le cœur! Et voilà qu'elle est prise d'une sorte de délire — oh ! que le parfum de ces fleurs lui fait mal ! — et que mille souvenirs l'assaillent à la fois. Elle se revoit toute petite, dans le cabaret d'Argenteuil; et ces Parisiens si bien mis arrivent et la caressent, et elle est embrassée par ce beau petit garçon, qui a une plume blanche sur son chapeau... Puis, des tableaux rapides traversent sa pensée. C'est la pension de la rue de l'Homme-Armé, et M"* Merlin, son épingle à tricot dans la poitrine, montrant du bout de la baguette le tableau des Poids et Mesures; c'est le magasin de drogueries tout noir, le dimanche, lorsque les volets étaient fermés et qu'elle jouait à cache-cache avec Léon derrière les sacs et les tonneaux.
Ah ! mon Dieu ! est-ce qu'elle perd la tête? Voilà
qu'elle ne peut plus s'empêcher de fredonner cet air de valse, pendant laquelle Léon l'a tenue tout à
LA Sœi'R DE LAIT. 1|5
l'heure dans ses bras... Mais eUeélouffc... oh I ces fleurs!... Il faut qu'elle s'en aille, qu'elle ouvre la feaêtre au moins... Mais elle ae peut plus se lever, elle n'en a pas la force... Est-ce qu'elle va mourir ainsi? Ses deux tempes sont serrées comme par deux doigts de fer... Ohl ces roses! ces fleurs d'oranger! ces fleurs d'oranger, surtout!... Enfin elle fait un grand effort, elle se lève, droite et pâle, si pâle dans sa robe blanche... Mais tout à coup elle défaille, et tombant d'abord sur les genoux, puis heurtant le parquet de la tête et de l'épaule, la pauvre Norine s'étend sur le sol à la porte de la chambre nuptiale, tuée par le chagrin d'amour et par les fleurs.
iU VINGT CONTES NOUVEAUX.
Elle se laisse tomber dans un fauteuil, brisée par une atroce migraine et la tête renversée, étreignant son front dans ses deux mains ; elle ne ferme pas les yeux pourtant, et regarde toujours cette porte, la porte de la chambre où sont enfermés les jeunes mariés, et derrière laquelle s'accomplit un mystère qui lui navre le cœur! Et voilà qu'elle est prise d'une sorte de délire — oh ! que le parfum de ces fleurs lui fait mal ! — et que mille souvenirs l'assaillent à la fois. Elle se revoit toute petite, dans le cabaret d'Argenteuil ; et ces Parisiens si bien mis arrivent et la caressent, et elle est embrassée par ce beau petit garçon, qui a une plume blanche sur son chapeau... Puis, des tableaux rapides traversent sa pensée. C'est la pension de la rue de l'Homme-Armé, et M^ Merlin, son épingle à tricot dans la poitrine, montrant du bout de la baguette le tableau des Poids et Mesures; c'est le magasin de drogueries tout noir, le dimanche, lorsque les volets étaient fermés et qu'elle jouait à cache-cache avec Léon derrière les sacs et les tonneaux.
Ah ! mon Dieu I est-ce qu'elle perd la tète? Voilà
qu'elle ne peut plus s'empêcher de fredonner cet air de valse, pendant laquelle Léon Ta tenue tout à
l'heure dans ses bras... Mais elle étouffe... oh ! ces fleurs!... Il faut qu'elle s'en aille, qu'elle ouvre la fenêtre au moins... Mais elle ne peut plus se lever, elle n'en a pas la force... Est-ce qu'elle va mourir ainsi? Ses deux tempes sont serrées comme par deux doigts de fer... Oh! ces roses! ces fleurs d'oranger! ces fleurs d'oranger, surtout!... Enfin elle fait un grand efibrt, elle se lève, droite et p&le, si pâle dans sa robe blanche... Mais tout à coup elle défaille, et tombant d'abord sur les genoux, puis heurtant le parquet de la tête et de l'épaule, la pauvre Norine s'étend sur le sol à la porte de la chambre nuptiale, tuée par le chagrin d'amour et par les fleurs.
lU VINGT CONTES NOUVEAUX.
Elle se laisse tomber dans un fauteuil, brisée par une atroce migraine et la tête renversée, étreignant son front dans ses deux mains ; elle ne ferme pas les yeux pourtant, et regarde toujours cette porte, la porte de la chambre où sont enfermés les jeunes mariés, et demère laquelle s'accomplit un mystère qui lui navre le cœur! Et voilà qu'elle est prise d'une sorte de délire — oh ! que le parfum de ces fleurs lui fait mal ! — et que mille souvenirs l'assaillent à la fois. Elle se revoit toute petite, dans le cabaret d'Argenteuil ; et ces Parisiens si bien mis arrivent et la caressent, et elle est embrassée par ce beau petit garçon, qui a une plume blanche sur son chapeau... Puis, des tableaux rapides traversent sa pensée. C'est la pension de la rue de l'Homme-Armé, et M"* Merlin, son épingle à tricot dans la poitrine, montrant du bout de la baguette le tableau des Poids et Mesures; c'est le magasin de drogueries tout noir, le dimanche, lorsque les volets étaient fermés et qu'elle jouait à cache-cache avec Léon derrière les sacs et les tonneaux.
Ah ! mon Dieu ! est-ce qu'elle perd la tête? Voilà
qu'elle ne peut plus s'empêcher de fredonner cet air de valse, pendant laquelle Léon l'a tenue tout à
l'heure dans ses bras... Mais elle étouffe... oh ! ces fleurs!... Il faut qu'elle s'en aille, qu'elle ouvre la fenêtre au moins... Mais elle ne peut plus se lever, elle n'en a pas la force... Est-ce qu'elle va mourir ainsi? Ses deux tempes sont serrées comme par deux doigts de fer... Oh! ces roses! ces fleurs d'oranger! ces fleurs d'oranger, surtout!... Enfin elle fait un grand effort, elle se lève, droite et pâle, si pâle dans sa robe blanche... Mais tout à coup elle défaille, et tombant d'abord sur les genoux, puis heurtant le parquet de la tête et de l'épaule, la pauvre Norine s'étend sur le sol à la porte de la chambre nuptiale, tuée par le chagrin d'amour et par les fleurs.
lii VINGT CONTES NOUVEAUX.
Elle se laisse tomber dans un fauteuil, brisée par une atroce migraine et la tête renversée, étreignant son front dans ses deux mains ; elle ne ferme pas les yeux pourtant, et regarde toujours cette porte, la porte de la chambre où sont enfermés les jeunes mariés, et den^ëre laquelle s'accomplit un mystère qui lui navre le cœur! Et voilà qu'elle est prise d'une sorte de délire — oh ! que le parfum de ces fleurs lui fait mal ! — et que mille souvenirs l'assaillent à la fois. Elle se revoit toute petite, dans le cabaret d'Argenteuil; et ces Parisiens si bien mis arrivent et la caressent, et elle est embrassée par ce beau petit garçon, qui a une plume blanche sur son chapeau... Puis, des tableaux rapides traversent sa pensée. C'est la pension de la rue de l'Homme-Ârmé, et M"^ Merlin, son épin^e à tricot dans la poitrine, montrant du bout de la baguette le tableau des Poids et Mesures; c'est le magasin de drogueries tout noir, le dimanche, lorsque les volets étaient fermés et qu'elle jouait à cache-cache avec Léon derrière les sacs et les tonneaux.
Ah ! mon Dieu ! est-ce qu'elle perd la tête? Voilà
qu'elle ne peut plus s'empêcher de fredonner cet air de valse, pendant laquelle Léon l'a tenue tout à
rheure dans ses bras... Mais elle étouffe... oh ! ces fleurs!... Il faut qu'elle s'en aille, qu'elle ouvre la fenêtre au moins... Mais elle ne peut plus se lever, elle n'en a pas la force... Est-ce qu'elle va mourir ainsi? Ses deux tempes sont serrées comme par deux doigts de fer... Oh! ces roses! ces fleurs d'oranger! ces fleurs d'oranger, surtout!... Enfin elle fait un grand effort, elle se lève, droite et pâle, si pâle dans sa robe blanche... Mais tout à coup elle défaille, et tombant d'abord sur les genoux, puis heurtant le parquet de la tête et de l'épaule, la pauvre Norine s'étend sur le sol à la porte de la chambre nuptiale, tuée par le chagrin d'amour el par les fleurs.
L'EXFAXT-BIBELOT
Lorsque le monde de la haute firmucc^ nppril que la jolie M"*"" Tichler était c dans une posiliDii intéressante >, le premier mouvement lut cicî la surprise.
D'abord, on n'aurait pas cru capable d'une li^llc prouesse ce gros sac d'écus de Tichler, qui avail épousé une toute jeune femme, h cinquante ann passés. Au fait, pourquoi s'était-il marié, puiH(|u'il venait précisément de faire bâtir, rue Prony, un petit hôtel pour sa protégée, Louise Cavalier, de son vrai nom Élisa Navet, — la spicndide commère de la Revue de fin d'année dont le titre suave : Ai-tu finij bouffi? rayonnait alors sur U)utes les
colonnes Morris? Mais Tichler était un malin et savait ce qu'il faisait en devenant le gendre d'un des agents de change les plus honorablement connus sur la place de Paris, d'un agent de change presque pauvre, qui ne donnait que deux cent mille francs de dot à sa fille. Oui, Tichler faisait une excellente affaire en mêlant un peu d'argent bien acquis à ses millions mal famés ; et, maintenant qu'il voyait s'asseoir à ses diners, présidés par sa jeune femme, des notaires honoraires et des régents de la Banque, il riait dans ses favoris gris et laissait s'épanouir son ventre plein de truffes, en se rappelant l'époque où, fripier juif récemment arrivé de Francfort, il criait : c Ghand d'habits ! » dans les ruelles montueuses du Pays-Latin, ayant sur son épaule deux ou trois pantalons et une vieille trompe à la Dampierre.
Sans doute, elle lui coûtait cher, très cher, la jolie femme de luxe qu'il avait prise, et la note du couturier ou de l'orfèvre lui faisait faire quelquefois la grimace ; mais il se souvenait tout de suite d'une bonne opération que ses nouvelles relations lui avaient permis de lancer, avec un superbe conseil d'administration, plein d'anciens préfets et de noms suivis de ce signe :0^; et, songeant à sa
liquidation de fîn de mois, qui s'annonçait fructueuse, il disait, en riant de son gros, rire pâteux : c C'est tout bénéfice. >
Aussi n'y eut-il rien d'équivoque dans son bonheur quand sa femme lui annonça qu'il allait être père, et, la grossesse une fois déclarée, il reçut très correctement, avec la nuance de fierté qui sied dans celte circonstance à un quinquagénaire, les félicitations des jeunes coulissiers à cols de loutre qui vinrent le saluer du titre d'heureux gaillard, sous le péristyle de la Bourse.
N'importe ! La personne de cette charmante folle de M"^Tichler s'accordait mal avec l'idée de maternité. Gomment? Elle allait avoir un bébé, cette fine Parisienne aux yeux bleus et au teint citron, qui avait inventé, pour ses toilettes de diner, un déeolletage si provocant, en as de pique ; elle allait être mère, cette reine des cotillons qui, dans une vente de charité, avait vendu vingt-cinq louis au plus folâtre des financiers le droit de poser les lèvres sur la peau brune de son bras rond, tout en haut du long gant de Suède ! La vieille M'"'' Bader, la plus mauvaise langue du faubourg Saint-IIonoré, qui, le jour de la signature du contrat de M"** Tichler, avait dit ce mot mémorable : € Cette femme-là sera
liÔ VINGT CONTES NOUVEAIX.
horrible à cinquante ans ! t^ la vieille M"""" Bader déclarait à qui voulait l'entendre qu'une pareille c toquée >, pour ne pas dire plus, était incapable de remplir ses devoirs de mère de famille.
Eh bien y pas du tout. Cette fée Garabosse se trompa dans sa prédiction ou, du moins, eut tout d'abord l'air de se tromper. M™"" Tichler accoucha — d'un gros garçon, s'il vous plaît! — et la naissance d'un Dauphin de France, ayant le cordon bleu sur son berceau, n'aurait pas été mieux accueillie que celle du petit Gustave. Sans doute, lorsque le < prince de la science >, après avoir fait laver et emmailloter le nouveau-né par les matrones, le présenta à l'accouchée — chauve, sans dents, aveugle, la peau rouge et ridée comme une pomme de conseiTC, — la jeune femme s'écria d'abord : € Dieu ! qu'il est laid ! » Mais l'instinct maternel reprit bien vite le dessus, et ce fut sans aucune répugnance que la malade, d'une pâleur si intéressante sur l'oreiller, embrassa cet être âgé de cinq
L'ENFANT-BIBELOT. lil
minutes, qui avait pour le moment la figure d'un vieux membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
Quant au père, il fut parfait dans cette affaire, témoigna la tendresse la plus convenable, et. Dieu me pardonne, arriva en retard d'un quart d'heure au pilier de la Bourse, où il avait ce jour-là un rendez-vous important avec le coulissier Sedelmayer, le beau Sémite à la barbe frisée, qui ressemble à s'y méprendre au roi Àssur-Banipal, tel qu'on peut le voir, au Louvre, 'dans les monuments du Musée Assyrien.
— La nourrice... Où est la nourrice? — s'écria l'accouchée, dès que le jeune académicien poussa ses premiers vagissements.
La nourrice était là, choisie d'avance par le € prince de la science >. C'était une Picarde aux hanches énormes, à la gorge monstrueuse, au teint d'abricot crotté, avec un bonnet de servante d'hôpital et une robe de cotonnade à fleurs qui faisait horreur à voir.
— Vous êtes affreuse, ma chère... Mais on vous arrangera.
On y songea tout de suite. Justement la femme de chambre, qui avait € fait > les plages bretonnes
m VINGT COXTES NOUVEAIX.
avec Madame, se souvenait du costume des femmes de Concarneau.
— Madame se rappelle... Le gilet et la veste bleue sans manches, un peu comme les zouaves, avec un galon jaune qui dessine les épaules.
— Vous avez raison, Fanny... Et puis le bonnet est superbe.
Quinze jours après — c'était une admirable fin d'avril, où les marronniers des jardins publics avaient leurs grappes de fleurs blanches et roses, — la nourrice du fils de M"* Tichler faisait sensation au parc Monceau. Avec la coiffe des sardinières — un peintre, ami de la maison, avait fait un petit croquis — la Picarde ressemblait à une frégate de quatre-vingts canons, marchant vent arrière et ayant mis dehors tous ses focs et toutes ses bonnettes. La belle M"* Cerf, qui venait d'avoir une petite fille, essaya de lutter et habilla sa nourrice en Frisonne, avec un casque d'or. Mais toutes les mamans tombèrent d'accord pour trouver que le costume breton avait bien plus de c genre >. Ce fut un t four > pour M"* Cerf.
Cependant le bébé, enfoui sous les dentelles, perdait chaque jour un peu de sa physionomie d'archivisterpaléographe, vieilli à déchiffrer les cartulaires du douzième siècle. Il commençait à saisir dans sa petite main de singe, avec une singulière énergie, le gros doi^t rugueux de sa nourrice ; sa bouche ébauchait le sourire si bonhomme des tout petits, et ses yeux, grands ouverts maintenant, étaient de ce bleu adorable qui nous prouve bien que les enfants viennent du ciel.
Pour le coup, sa mère se mit presque à l'aimer. Après tout, elle n'avait jamais eu de plus belle poupée, quand elle était petite, et c'était bien plus gentil que les bébés à tête d'émail à qui l'on presse le ventre pour leur faire dire : Papa, maman. On redoubla de coquetterie et il n'y eut jamais de nourrisson mieux paré. Le baptême eut lieu — tous ces Juifs sont convertis, ou à peu près, — et ce fut une mitraille de dragées. Sedelmayer, le parrain, était bien un peu embarrassé pour le Credoj mais la cérémonie se passa dans une église élégante — Saint-Augustin ou la Trinité — et le prêtre, bon Parisien sceptique, arrangea les choses en disant tout d'une haleine :
— Voulez-vous être chrétien ? Dites : Je le veux.
iU VINGT CONTES NOUVEAUX.
Renoncez-TOQS aux pompes de Satan? Dites : J\ renonce. Récitez a?ec moi le Credo. Credo fit unmm Deum, bla, bla, bla, bla, bla, et ritam œlem^m. Aiiîefi,
. M**^ Tichler avait, ce jour-là, un charmant chapeau et tout se passa à merveille.
En vérité, la vieille M"* Rader, que tous ces messieurs détestent pour son habitude de tricher au whist, était une bien méchante femme. Elle avaitcalomnié M"* Tichler. — Cette pauvre petite femme î Elle adore son bébé, n'est-ce pas, ma chère ?
Oui, elle Taimait, mais comme un bibelot, rien de plus, comme un bibelot, pas davantage. Car* vous n'en doutez pas, une personne aussi élégante, aussi c moderne > — mon Dieu, comme on abuse de ce mot-là ! — une personne qui était si bien c dans le mouvement » était folle de bric-à-brac. C'est la manie du jour, qui n'a aucun rapport avec le sentiment de l'art, mais qui permet à la plupart des gens riches de faire croire à leurs amis et de se persuader à eux-mêmes qu'ils ont le goût du rare et du délicat, et de remplir ainsi le vide effroyable de leur esprit et de leur cœur.
Vous devinez donc que les bibelots encombraient boudoirs et salons chez M** Tichler; c'était même
fort li-^naat, -î, riaii.^ .i ~ ----: • - n » :^ Rouen â.I«L !\;ne. -^^iii- ■ rr. "rr nr — =• -ir-i-r
comme d-^ jl^-'-tihi-z.:^ i-^
sévissait auséi iaa> ^ tt:«l^ -: i* ZL.jl^^t itl même inÎL'^ riel n^^ :r*i -=• a t. cz ijiiriz-^ ara « clois:-!::!^ i. ^ J a *:• a-* x:z :: ii' -jr t^il : trer Tancî'^a c -hdz.: l'^.i^ti^ • i /i -.. I»' •: disputant à -i-s r>rE!c vi :'—i i — ^ :i -r— . in d^albams ou «i-r zir :r=' î- -.L:r--
Donc le p«?tît G'iitaT- i^-in: t^ 1:1 -. ,:. i- :. -j^ beau bibelot de la coll^.tl:- i-, li ; It '(*" T i'-r* Dès qu'il sut mar-h^r, ^a mr* i .iz\ r^i. l.:,r> cours à son génie de cost.nrr.:rr-,^: *-- 1. l*^:.*^ T ^t rr...* comme un danseur de l-ill^i-. S ir y^^, cLap-ra^x, les oiseaux des îles d'^ploy^r-^i**. I-ars all-r- dld: r4»^'5 ; sur les boucles de ses s^julier:?, le^ «jaîll'jut du Fihia étincelèrent ; il eut dea collerettes en deritcll^-s de
prix, des robes en velours mordoré eien satin vieil or, et & dix-huit mois il porta des gants. Seulement, comme il avait de fort beaux mollets et qu'il fallait qu'on les admirât, il allait jambes nues, quoique temps qu'il fit, et il gelait comme l'enfant d'un misérable.
Ce n'était qu'une clameur d'éloges. Comme ou s'était trompé sur le compte de cette charmante M^^Tichler! Il n'y avait pas de meilleure mi^n*; son enfant était superbe... — C'est qu'il grandit, vous savez?... L'avez-vous vu, chère madame, dans son costume d'Incroyable, au bal d'enfants, riiez les Pereira? Ëtait-il amusant avec sa loupe à deux branches et sa canne en spirale ?
Car il était maintenant de toutes les fêtes, l'enfant-bibelot. Songez donc, les bals costumés! Quelles occasions de toilettes ! On l'avait déjà admiré en mignon Henri III, en abbé Louis XV, en magyar, en paysan des Abruzzes. C'était un magnifique petit garçon, il n'y avait pas à dire, avec son fouillis de cheveux bruns et ses yeux profonds comme un lac. Aussi, il devenait célèbre, on disait : c Beau comme le fils de M"'' Tichler >, et, quand il eut cinq ans, sa mère n'y tint plus : elle fit faire son portrait.
î-:!M»ir'- :; -i.:.
•;^ *•• '-**-« ti
* ■ Ya^ -■ M>
T-«rV
;..-fc,
-ji'i^riT *•''- *-!-: f :--.! .». --<. ' .-- '' ' -'1
]\\ 1 .^f'I .. li» 1- ►•
. -ni-Li: i'.t*:i-
Et elle renconlrail des connaissances :
— Ah! ma chère amie, quel succès!... On s'élouffe devant le tableau... C'est une merveille! Et toutes embrassaient le petit modèle qui, piétinant depuis deux heures, avait l'estomac dans les talons et bâillait de fatigue.
A partir de ce moment, l'enfant-bibelot, dont la gloire était à son apogée, accompagna partout sa mère dans le tourbillon de plaisirs qui l'emportait; il fit partie du Tout-Paris. Les jours de courses, aveuglé de poussière, soûlé de grand air et ahuri de tapage, il se desséchait d'ennui sur la banquette du landau; et aux premières représentations, sa ligure pâlotte et ensommeillée se détachait sur le velours rouge de l'avant-scène. Il était fameux maintenant dans tous les rendez-vous élégants, à Nice, dans les villes d'eaux, dans les bains de mer à la mode; et quand les aubergistes de Luchon le voyaient passer, vêtu en guide pyrénéen et monté sur un âne de louage, ou quand les hôteliers de
Trouville Tapercevaient, dans un coquet uniforme de marin, regardant une partie de lawntennis, ils se frottaient les mains en disant :
— Voici le petit Gustave Tichler... La saison sera bonne.
Cependant les années s'écoulaient, les irréparables années ! Le petit Gustave avait grandi tout à coup, Téternel carnaval dans lequel il avait vécu jusqu'alors touchait à sa fin, et il fallait pourtant songer à transformer l'élégant c chienlit d en garçonnet habillé à peu près comme les autres.
M"* Tichler — elle se fanait un peu depuis quelque temps, la jolie M"* Tichler, — trouva bien un expédient pour faire encore du « chic j» avec la toilette de son fils; elle adopta pour lui la veste et le pantalon noirs, le large col blanc rabattu et le chapeau tuyau de poêle, que Ton peut voir portés, le dimanche, dans le quartier de l'Arc-de-Triomphe, par des 6oy^ joufflus qui se rendent à quelque (/tz^m service, célébré dans une maison bourgeoise, sur la porte de laquelle une plaque de cuivre porte ces mots gravés : € Le culte est au troisième ».
Mais, décidément, cette vieille vipère deM"*Bader, — à propos, elle doit avoir un âge efl^rayant;
FftOSK. ^ 11. 9
on dit qu'elle a eu des bontés pour Casimir Périer! — mais cette langue maudite avait raison, quand elle prétendait que l'amour maternel de M"* Tich- 1er n'était pas solide. Une fois déguisé en bay, l'enfant-bibelot a singulièrement ressemblé à un jeune homme, et les bonnes amies n'ont pas manqué d'en faire l'observation.
— Ah ! ma chère, quel grand garçon vous avez là!... Comme cela nous vieillit!
Si bien qu'on a fourré Gustave au collège et qu'en octobre dernier — comme le temps passe! — il a commencé sa seconde.
C'est maintenant un grand « potache », d'une quinzaine d'années au moins. Abruti par l'internat, il est un détestable élève, qui se cache dans les coins pour fumer des cordons de soulier et qui est constamment privé de sortie. Mais sa mère ne se plaint pas trop de ce détail ; elle aime autant ne pas montrer ce collégien en pantalon trop court. Lorsque, par hasard, il n'est pas en retenue, le dimanche, et qu'il arrive à la maison — il n'a pas de chance ! — ses parents dînent en ville. On lui met son couvert au bout de la grande table, dans l'immense salle à manger. Puis il attend, au milieu du salon vide, mal éclairé d'une seule lampe, que
L'ESFA^T-BIBELOT. lîl
le valet de chambre vienne ie prendre pour le reconduire au lycée, et, Toyant luire Tapement dao.-* l'ombre la grande toile de ÏEhfant blanc qui lui rappelle le temps où sa mère paraissait l'aimer, il pleure, ce grand garçon à qui il pousse dt^ji d';^ moustaches!
Pauvre enfant-bibelot, qui a ces^ de plaire!