LA BROSSE AUX MIETTES
C'est la brosse aux miettes qui a fait tout le mal.
Vous savez bien... La brosse de crin blanc, à dos et à manche d'ivoire, en forme de faucille ou de sabre turc, avec laquelle, à la fin des dîners bourgeois, avant le dessert, la bonne, et quelquefois la € dame > ou la « demoiselle » de la maison, balaie les miettes de pain restées sur la 'nappe, auprès de chaque convive, en faisant le tour de la table.
Eh bien, c'est elle qui m'a perdu.
Je ne songeais nullement à me marier. A vingthuit ans, n'est-ce pas? j'avais bien le temps d'y penser. Mon chef de bureau — un excellent homme, qui imitait ma signature sur la feuille de
iU VINGT CONTES NOUVEAUX.
présence quand j'étais en retard — me l'avait dit bien des fois :
— A votre place, je ne me marierais pas ... Ce n'est pas parce que je suis séparé de ma femme depuis dix ans et que j'ai déjà eu trois procès en désaveu de paternité que je vous dis ça... mais, à votre place, je ne me marierais pas.
Et puis, j'avais déjà lu dans La Rochefoucauld cette pensée, dont je ne comprends qu'aujourd'hui toute la profondeur et que j'admirais déjà d'instinct : « Il est de bons mariages; il n'en est pas de
délicieux ».
D'ailleurs, j'étais parfaitement heureux et j'avais arrangé à merveille ma petite existence de célibataire.
J'étais à cette époque — comme je le suis encore à présent — employé dans une administration publique. Deux mille sept et la gratification, c'est très joli, à vingt-huit ans! Le bureau auquel j'étais attaché (bureau des Morgues et Amphithéâtres) et le « détail j> dontj'élais chargé, celui de la répartition des sujets dans les salles de dissection, n'étaient pas folâtres, si vous voulez, et j'avais toute la journée devant les yeux six cartons verts sur le dos desquels j'avais écrit en belle ronde, avec un