‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 2)Chapitre 5 sur 9 · SCENARIO · texte numérisé non relu

SCENARIO

ses parents? Aux yeux de l'ancien compagnon d'armes de La Fayette, du gentilhomme libéral, les frères de Louis XVI font une guerre impie à la France en la combattant avec les étrangers; si l'enfant leur était remis, ils le nourriraient certainement des préjugés de l'Ancien Régime, et, s'il devait un jour monter sur le trône, il serait un mauvais roi. Alors le rêveur, l'idéologue, conçoit un dessein étrangement hardi : — garder l'enfant, s'enfuir avec lui en Amérique, profiter de sa folie momentanée pour lui faire croire, quand son intelligence se réveillera, qu'il est le fils d'un noble colon, lui donner la saine et vigoureuse éducation du travail et de la pauvreté, et plus tard, lorsque les circonstances l'exigeront et le permettront, lui révéler le secret de sa naissance et lui dire :

— Tu croyais être simple citoyen dans un pays libre? Eh bien, tu es le Roi de France! Va régner sur ton peuple et donne-lui la liberté !

Il est bien entendu — on ne fait pas de mélodrame sans une ficelle, sans une « croix de ma mère > quelconque — qu'il existe une preuve matérielle, indéniable, de l'identité du Dauphin; et, puisque nous nous lançons dans la fantaisie, que diriez-vous de trois fleurs de lys tatouées sur

!ÎW VINliT CONTES NOIVEAIX.

son bras par le comte de^*, qui serait parrenu à porter ce fait à la connaissaoce de Madame Royale, la sœur et la compagne de captivité de Louis XVII?

Le comte de*** mène à bien sa singulière entreprise. Après avoir prévenu les Princes de Tévasion et du nouveau sort de leur neveu, il parvient à s'embarquer à Nantes avec l'enfant malade, passe en Amérique et s'établit à la Louisiane, où il achèu une petite plantation avec les derniers rouleaux de louis qui restent dans sa ceinture de fugitif. Là, Ir* jeune prince, après une très longue convalescence, se rétablit; et, comme pour aider le comte dansse^ projets, des lacunes subsistent dans la mémoire dt l'enfant, qui ne garde de son passé qu'un terrible, mais très confus souvenir.

Les années s'écoulent, et, tandis que là-bas, sur le vieux continent. Napoléon bouleverse et rebouleverse la carte d'Europe, le fils de Louis XTI devient un beau, fier, intelligent et courageux jeune homme; et son soi-disant père, le gentilhomme planteur, qui veille chaque soir, dans $« maison de planches, sur V Emile de Rousseau, soumet son élève au régime d'une éducation libérale et philosophique.

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La ooaTelIe des désastres de i* Gr^iài> AniiAr en Russie, celle de la batailie de Lelj'rî^. m?iireiit au comte de*** de grarts réflexions. T prrT.>it qce l'Empire Ta s'écrouler et il seDl apr-r^iLer rbeore où il devra iirrer an Daurbiû îe î^^zrel de ^ t**^'cI^ origine. Une maladie le surj.reiid iiîoi^, uLe uj^î^^h die mortelle; il rédige p^or s-:'D aDcien ami — p -ut le comte de ProTeoce dexenu Lcuis XVIII — une missive solennelle qn'il sipie et tiiLbre de ?^ armes, et, sentant veDir ragoiîie, il f^;l des a^eTJX complets an jeune homme sîa;:-éLé, lui rerr:'rt la lettre et meurt.

Hein? Quelle scène! Et le ^j••rJ^i]o^^Je aaprés du cadavre! Tous les devinez, et rien ne s"op^i<f^e, n'est-ce pas? à ce que Fauteur r^i^^iAt ici de^ torrents d'éloquence. Mais je ne trace qn'un scénario sommaire, qu^un plan écrit au C'Ouratntd^ la plume, et je suis forcé de précipiter les é'i^nements.

Débarqué au Havre dans les derniers jours du mois de mars i8l4, le jeune prince arrive à Pari* en même temps que les Alliés, et c'est à la barrif'r^ Clichy, derrière la queue et les ailes de pigeon du vieux Moncey, que nous le retrouvons, un fusil à la main. Car au bruit du canon, qu'il croit entendre

an) VINGT COTES NOUVEAUX.

pour la première fois, — il n'était qu'an petit enfant au Dix Août, — il obéit à son instinct de patriote, et Tun des derniers coups de feu qui défendent TEmpereur est tiré par le chef de la maison de France !

C'est c un effet >, comme on dit en argot de théâtre, ou je ne m'y connais pas.

Grièvement blessé à Tafiaire de Clichy, le jeune homme est recueilli et soigné dans une famille parisienne, et la fille de la maison... Mais il suffit; vous voyez poindre l'intrigue d'amour. Quand il est remis sur pied, tout est dit : la Restauration est faite, Louis XVIII sur le trône et TÂncien Régime rétabli, ou à peu près. Mon Bourbon libéral ne souffrira pas cela; il se fera reconnaître de son oncle, réclamera ses droits et ouvrira pour son peuple une ère d'indépendance et de prospérité.

Je vous préviens que je vais déshonorer Louis XVIII et lui distribuer un c troisième rôle j», un rôle de traître; mais les auteurs dramatiques sont sans pitié et sacrifieraient père et mère à une situation.

Nous voici arrivés à la scène entre Louis XVII et Louis XVIII, à la scène capitale, à la c scène à faire >, comme dit notre ami Sarcey.

SCENARIO. âOl

Le Roi ne peut pas douter de la bonne foi du jeune homme qui est devant lui. Il a jadis été prévenu par le comte de*** de l'évasion du Dauphin et, dans la lettre qu'on lui présente, il reconnaît bien, non seulement l'écriture, mais les idées de son ancien ami. Donc, le plan du comte a réussi; il rend à la France un prince qui a pardonné à la Révolution, qui en a accepté, qui en appliquera les principes. Tout en frémissant à cette pensée, Louis XYIII a d'abord un mouvement vraiment royal. Il veut obéir à la loi essentielle de la monarchie héréditaire, et celte couronne qu'il a si longtemps désirée, attendue, il la déposera aux pieds du chef de la dynastie. Si cruel que soit le sacrifice, il l'accomplit; il ouvre les bras à son neveu, et, après une longue étreinte, il le traite avec le plus profond respect, lui dit c Sire ]» et a: Votre Majesté 9, et, se tenant debout sur ses jambes de podagi*e, il l'oblige à s'asseoir devant lui dans son fauteuil royal.

Mais ce n'est qu'un éclair d'attendrissement et de générosité. L'ambitieux, le rusé politique ne tarde pas à reparaître. S'autorisant de son âge et de sa parenté, il interroge le jeune homme, lui offre des conseils, lui demande quels sont ses projets. En

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quelques mots, Louis XYII expose sa politique; il donnera toutes les libertés, accomplira toutes les réformes. Alors le vieux Bourbon, sincèrement convaincu d'ailleurs qu'il perdra la France en la livrant à ce révolutionnaire, conçoit une pensée coupable :

— Ainsi, — dit-il au jeune prince, car la discussion s'est échauffée, — votre idéal est celui des assassins de votre famille et du Roi-Martyr qui fut votre père ?

— Je me souviens seulement, — répond le Dauphin, — de la parole qu'il a prononcée sur l'échafaud et que les roulements des tambours de Santerre n'ont pu étouffer : Je pardonne à mes en-

nemis!

C'en est trop ! Le vieux Roi jette au feu la lettre du comte de***, seule preuve de l'identité de son neveu, et lui adresse ces horribles mots :

— Le Dauphin est mort prisonnier au Temple... Je ne vous connais pas... Vous êtes un faussaire ou un aliéné... Sortez, ou je vous fais mettre dehors par les laquais !

Indigné d'un déni de justice aussi audacieux, aussi criminel, le prince veut lutter. Impossible! Enfin, après les Cent Jours, et ayant eu à sur-

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Tel est le c très horrifique » mélodrame qae m'inspira, vers Tâ^e de nngt ans, la vue du pauvre Tieux manchot qui mangeait si piteusement ses œufs brouillés à la table d'hôte de la rue du Dragon. Je trouvais jadis ce plan superbe ; aujourd'hui j'ai moins de confiance.

Je croyais alors un peu, comme on a pu voir, aux idées révolutionnaires et aux œuvres d'imagination pure. Depuis lors, j'ai bien changé. Je considère les choses de la politique avec un indulgent scepticisme, et — rare exception parmi mes contemporains — je n'ai dans ma poche aucune Constitution destinée à assurer le bonheur du peuple français. Quant aux inventions arbitraires et compliquées des romans-feuilletons et des pièces du Boulevard du Crime, je les vénère, sans doute, mais je les donnerais toutes bien volontiers pour une seule page écrite en bonne et solide prose, ou — ce qui vaut mieux — pour quelques beaux vers.

De plus, la légende des Dauphins s'est efTon-

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