‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 2)Chapitre 4 sur 9 · LA BROSSE AUX MIETTES · texte numérisé non relu

LA BROSSE AUX MIETTES

roseaa : Emploi des cadavres. Hais je coiuiaissais à fond ma spécialité, j'expédiais ma besogne par* dessous la jambe, en une heure ou deux, et jetuai^ le reste de la séance sur les rébus du Monde illtoh (ré. rétais devenu très fort; j'envoyais la solution et j'avais la petite gloriole de lire mon nom danë le journal, entre c le Cercle militaire de Sarre^^uemines » et c les habitués du café deTEuj'opff, à Pithiviers j>.

D'ailleurs, le tempi* pas»^ au miijibt*Te,c'éttiJt W sacrifice fait au pain quotidien. Ma y^^nUxhW \'ït commençait a quati*e heu^e^, quand, apr»'^ lu^-lit lavé les mains et avoir acciocLé k la yà.\Mit m ou vieil alpaga de buieau, j*; m'en aaai>^, d'un p<J^ rythmé par le bruit de ma caniie- ven moi. VnuUiu quartier, en prenant le boulevard de> Jn*<;!io*'î »;t le boulevard Montpanutbbe.

Les boii> d éU: t-u*\i}\x' . k^'Jci' «:;.<imi --îi- \a ^eil oblique, ie h'j^^\. ^^k ^f Vu^u^k çk ! *t*.K* comme dirent j*^h ipkiu.^k . 'yrtxi i»;, 'i»:»// i-ru^i-.

136 TI5GT COUTES XOUTEACX.

ceux qu'on a coapés pendant cet horrible siège et remplacés par des bëtes de platanes, ayant au pied un rond de fonte qui a Tair d'un décrottoir. Les arbres d'alors étaient de bonsrieux ormes, deb(ms vieux tilleuls, de bons vieux marronniers, lentement poussés en pleine terre depuis Louis XTV, datant de Tancienne France où l'on était patient, où l'on aimait le solide, où Ton mettait le temps qu'il fallait pour planter un arbre ou une institution. Il faisait bon marcher sous leurs branches robustes, sous leur feuillage épais, que le soleil tombant criblait de chaudes étincelles.

Devant la gare de TOuest, halte ! Le garçon m'avait réservé ma table, près de la fenêtre, à l'entresol du petit restaurant, et jedinais lentement, m'amusant à regarder, dans les jets de foule vomis par les trains de Versailles, les deux artilleurs tout pareils, une flamme rouge au shako, alourdis par leurs pantalons de basane et soutenant de la main le fourreau de leur sabre; les couples d'amoureux, très las, rapportant de grosses bottes de fleurs des champs; et le vieux botaniste à barbe grise d'œgipan, en guêtres poussiéreuses et en chapeau de paille, avec sa boite verte qui lui bat dans le dos.

La ^U^v^e a'T f:E"T

devant an «^îitë : nus. .iT± t^iî niAi:? i;i f-mr;^- ♦rentrais chez moL

Qui peut bien / -labitt-r. nainit-nioii. .na riAmiir^ haute fie la nie if.LfcSàï/'^nr^iTTU^ .niîîiâii ■j-'U-tfn*. *jui aura •iéfiliomir^ .^5 aiiuTailtrr tn -• inuxiiii i^^. portraits J'iiomme^ iMiiiimur? *n •/ir'//i'r 3^ una tempSy citait une ^lamnr-^ Ut i.^itt^. T^rnit^i! mai» meublée i ma 4ui>**: a iiamur^ l' m -^lefntaire^ d"un * jitinii>îe ^. nu 4rira*iiL e -vnrvair d'une rêverie «huis •Maamf :l*fîir le -im inontr. Pavais iàma iuui. ma iin**. in jnri unif-. m 4mnit fauteuil a 'tll^5Sie^ r'invf^r^^, jjen ;rimrai)«le pour 5i)a:;eret pour'ir^t au mju ni hu: -ur ine iiandie.

les livres «me e sais lar 'riMir. jty. -j^'/îni Jninrf ^ans

teroi'itêy it)ntaiune H La Jniiaiiie. ^t. yww les heures d'at:u*nitn^fiement, .e !ni^ Lïrji.^'iJr: -it à droite et à ^utJie le la ^:are, ii»*s jfiilits top'^r^'^s du «< G}uclier de .a iLirée i ^î ttts ' ExisirL- iit^upeux de rE.4iiar^MiiMle >.

L'éti^, les rév'M:s ^.\^\iitx[t ^.riis; ]}t ftviu'baiii'uis lians la «îfaambre, en m;m«îiies de •iiiemi.si, t'imaat ma première pipe dmit !a famée V -^nvoî.ilu Lul^ iia fcioad ray'}a de i<ileiL et pîir la Li^nécre .zruide ouverte^ je voyais les m.iSî*es de v*H''Lii'4 dm

138 VINGT CONTES NOIVEAl X.

Luxembourg, les dômes du Panthéon et du Yalde-Grâce, du ciel — beaucoup de ciel; et les souples hirondelles passaient et repassaient continuellement, tout près de moi, en me jetant leur petit cuik^ qui avait l'air de me dire bonjour. Mais les soirées étaient encore plus suaves, les soirées d'étoiles, quand, après avoir lu deux ou trois bonnes pages et joué un peu de Mozart sur ma flûte, je m'accoudais devant les splendeurs du Zodiaque, écoutant les lambeaux des valses de Bullier que le vent de la nuit m'apportait par bouffées.

Oui, d'accord, ça manquait de femmes. Il n'y avait guère de jupons dans ma vie, c'est vrai, et j'en avais assez des petites modistes qu'on attend à la sortie du magasin, qu'on ramène en écoutant leurs histoires coupées de < pour sûr ! ]> et de « ah ! bien, vrai ! j» et qui reboutonnent leurs bottines avec une épingle à cheveux. Mais c'est cela justement que j'eus l'imprudence de confier à un collègue (j'aurais dû me méfierde ce gaillard-là, un homme pratique, qui avait appris la cordonnerie comme art d'agrément, par esprit d'économie, et qui se fabriquait lui-même ses souliers au bureau, dans ses moments perdus). Il me dit tout de suite :

— J'ai votre affaire... Trente mille francs et des

LA BROSSE ATX UlETTEs. ^,^o

e>pérai)ces.,. La mère a les lè^Tes viol elles; elle monm du ca^ur,..

Je n'étais pas décidé., je me récriais., • Rah î au bout de quinze jours, fêtais déjà compromis; f avais accepté une invitation àdînejdanslafamille de la jeune personne.

La brosse aux miettes de pain a fait le reslo. C'était au moment du dessert. Le repas avait été très gentil , très cordial. Bien qu'elle portâtia photi>- ^Taphie de son mari montée en broche, la maman avait l'air d'une excellente femme; et quoiqu'un peu solennel et ayant parlé, dè^ le potage, de la conduite que la France devait tenir envers la Russie, le père ne me déplaisait pas, avec sa calotte grecque et sa tète de modèle à barbe blanche qui pose les c Moïse > et les c Père éternel ». J'avais très bien, trop bien diné. Le rôti était évidemment fait au bois et il y avait un très joli bourgogne, qui sentait la violette. Je m'épanouissais au dessert, le dessert d'hiver chez les petilsbourgeois: un gâteau, des macaronSydespommesridées, des oranges etdes

marrons chauds sous une serviette. — Ce fut alors que la demoiselle, sur un geste de sa mère, prit une corbeille et la brosse en forme de yatagan pour faire, auprès de chaque couvert, la récolte des miettes de pain.

Vous n'êtes pas de marbre, n'est--ce pas? Ni moi non plus; et quand cette grande brune, aux joues de pomme d'api, se pencha près de moi pour brosser la nappe, effleurant mon épaule de la rondeur de son corsage et m'enivrant du fin parfum de ses bandeaux pommadés, je me dis (c'est aussi la faute au vin de Bourgogne), je me dis en moi-même : € Je ferai la demande ! »

Eh bien, je l'ai faite ; il y a dix ans que je l'ai faite; et elle a été bien accueillie; et je suis le plus malheureux des hommes.

D'abord, une fois marié et père de famille, il a fallu devenir un employé sérieux.

Adieu les rébus du Monde illustré. Maintenant je me plonge jusqu'au cou dans mes répugnantes paperasses; je creuse la question des Morgues, je c pioche > les Amphithéâtres. Cela m'écœure, cela me dégoûte ; mais j'ai déjà trois enfants et je ne suis encore que sous-chef à cinq mille francs. Pour me poser aux yeux de mes supérieurs comme un homme

LA BROSSE AUX MIETTES. Ut

très fort, un spécialiste, j'ai publié quelques opuscules dont les titres me font horreur : Les Morgues, ce qu^ elles ont été, ce qu* elles sont^ ce qu^ elles devraient être y 1 vol. in-18; ou bien : Du danger des inhumations précipitées, 1 brocb. in-8*; et je prépare en ce moment un volumineux rapport sur : Les cimetières suburbains et le transport des corps par les voies ferrées, tant au point de vue de la décence qu^à celui de F hygiène publique. Moi, un ancien flûtiste! Moi, qui ai jadis rimé des sonnets !

Ma pauvre flûte, j'y songe, ma belle flûte de grenadille ! Il y a longtemps qu'elle n'est plus sortie de son étui, non plus que ma bonne pipe d'écume, au fourneau étreint par une patte d'aigle. La musique et la rêverie, c'est bon pour les poètes et les célibataires !

Elles sontloin aussi, les douces flâneries après la séance au bureau. Maintenant, je prends bien vite le tramway pour rentrer dans l'affreux quartier où ma femme a voulu demeurer, pour être plus près de ses parents. J'habite là un désolant entresol, très bas de plafond, d'où je puis voir, quand je fais mabarbe, le matin, devant la fenêtre, un chantier de démolition, et plus loin, le profil d'une maison à six étages, tout peinturluré d'un gigantesque diable

m VIX(iT COXTES NOUVEAUX.

vert, qui secoue hors d'une corne d'abondance It* gilet, le pantalon et la veste d'un complet à dixsept francs.

Mon Dieu ! je n'ai pas à me plaindre de ma femme ; c'est une très bonne créature, sauf qu'elle aime ses enfants, non comme une mère, mais comme une poule, et qu'elle les gâte horriblement. Seulement, je ne m'habituerai jamais à son désordre (est-il supportable pour un homme nerveux, je vous le demande, de trouver, comme cela m'arrive tous h*< jours, des souliers d'enfant tout mouillés sur les chenets de la cheminée et un lange qui sèche sur It* garde-feu?) et je ne comprendrai jamais non plus pourquoi elle s'obstine à garder cette bonne qui a une tache de vin sur la figure et dont Faspect me coupe l'appétit.

Ma belle-mère aussi serait supportable. Cetli* malheureuse ilote, absolument terrorisée par le> gros sourcils noirs et la barbe blanche de son vieux fleuve d'époux, ne lui parle que de cette façon qui conciUe le respect et la tendresse :

— Monsieur Dubu, passe-moi le moutardier...

Monsieur Dubu, veux-tu encore un peu de potage?

Mais c'est lui, Dubu, lui, mon beau-père, qui a empoisonné mon existence. C'est un odieux bour-

LA ÎUJOSs.r ATX WirTTKN.

xre(û>,uiitTniiicloiTitsiiout*.llt'uii(K^rt*ehnvi(MïiiiMu. il abuse dt* sa physioiioniit- ausim' o.l vAntTjihli j^our donner à toutes se< paroles î'aulorilr amiTc iVuur leçon, el nj'infliire sestiiéories inibêrHossui lo îcik grès, l'art utiiitaii'e, les bieniaits de l'inslrui'lion, toutes les ren^raines des journaux. Sa \v\r de )•;>triarche, qui ressemble àun buste en savim.ni'irriir à un tel point, par son expression d'insupporlablc sottise, que lorsque mon iieau-père me parle di*s empiétements du cléricalisme, j'ai envie de ni 'enrôler dans un pèlerinage de Lourdes, et qne >M préconise les léfritimes conquêtes delabourgeoisi(\ qu'il De manque pas d'appeler raristocralie du travail, je me sens dispose à revêtir une ceinture roupie et un képi à dix galons et à me mettre à la tôte d'une bande de pétroleurs. Très serré et très dur eu affaires, il réclame la solution des questions sociales, déclare la charité dégradante pour le peuple, et refuse deux sous à un pauvre, sous le pr^Hexte que les mendiants se fontdes infirmités arli()oiellos et qu'il a été abordé un soir par une déguenillée qui s'était fabriqué un faux bébé avec un pa({uel do chiffons.

Comme j'ai eu l'imprudence^ eu me mettant eu ménage, de m'abandonner à ce terrible honnnt%

iU VINGT CONTES NOUVEAUX.

qui prétendait se procurer toutes choses à meilleur compte etde meilleure qualité que je n'aurais su le faire, j'habite dans l'infamie du velours rouge et de l'acajou, et la pendule de mon salon — ô mon gentil coucou de la forêt Noire, qui sonnait si gaiement les heures de liberté dans ma chambre de la rue d'Assas ! — la pendule de mon salon est un hideux bloc de marbre, couleur de fromage d'Italie. Il y a longtemps que mes galantes et aimables gravures d'après Baudouin et Fragonard ont été reléguées comme indécentes dans un corridor noir; et de funèbres images d'après Delaroche, don de mon beau-père — JaneGray devant le billot fatal, auprèsdu bourreau qui pleure, et lord Strafford passant sa main à travers les barreaux de sa prison, — attristent, dans des cadres tapageurs, les murs de mon appartement.

L'an dernier, à lafête de mafemme, j'ai dû m'emporter contre M. Dubu, qui menaçait d'orner mon logis d'une épouvantable scène de rinquisition, avec tribunal de moines, bouiTeaux à cagoules et patient tout nu qui se tord sur les charbons ardents. Mes nuits ne sont pas déjà si bonnes; quand j'ai mangé à diner quelque aliment réfractaire, Jane Gray et lord StrafTord me poursuivent dans mes eau-

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chemars et je rêve que je suis forcé de trancher la tète de ma femme ou que je m'agenouille devant un soupirail par lequel mon beau-père me tend sa Eiain à baiser.

Le misérable s'est d'ailleurs vengé cruellement de mon refus en suspendant dans la chambre de sa fille, dans notre chambre nuptiale, le grandissement de sa propre photographie, à lui, Dubu, revêtu de ses insignes de franc-maçon.

Voilà ma vie! Tout cela, parce que le sang m'a monté à la tête au moment où Adélaïde — ma femme s'appelle Adélaïde — a enlevé les miettes de pain restées sur la nappe; et, comme pour raviver sans cesse mes regrets, tous les dimanches soirs, après le diner chez les beaux-parents, quand on a servi le dessert et quand je songe, vaguement Éasciné par la barbe de modèle de mon beau-père, i l'ennui du retour dans la nuit pluvieuse, aux enfants trop lourds à porter, aux interminables attentes dans les bureaux d'omnibus, ma femme

HOSE. — II. 10

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fait comme jadis la toilette de la table et, croyant me rappeler un tendre souvenir, me montre en souriant la brosse aux miettes, dont la forme courbe me fait tristement songer au dernier croissant de notre lune de miel, depuis si longtemps disparu.

C'est une nuit de canicule, orageuse et noire, sans lune et sans étoiles. Sur le large boulevard , planté d'arbustes malingres, vont à pas lourds quelques passants attardés, et la double rangée de becs de gaz, qui flambent dans l'air étouffant, s'enfonce à perte de vue vers les solitudes de la banlieue.

Chassé de sa chambre par l'écrasante chaleur, par la fatigue, par la menaçante vibration des moustiques de la fin d'août autour de la lampe, Ludovic s'est levé de son fauteuil de travail, a jeté un regard navré sur la page de prose qu'il n'a pu finir — page écrite sans plaisir et sans verve, criblée de ratures, mauvaise, — puis, découragé, il a éteint sa lumière, descendu ses quatre étages.

traversé le boulevard désert, et s*est assis à une table extérieure de la petite brasserie située en face de sa maison.

L'écœurante soirée ! Le verre de bière que vient de lui servir un garçon en manches de chemise et traînant des savates, sent le buis à faire vomir; pas plus de fraîcheur qu'au logis, et quand un souffle de vent s'élève, il est chaud comme l'haleine d'un malade. Maintenant Ludovic songe qu'il aurait mieux fait de rester chez lui, de se mettre au lit peut-être. Pascal a bien raison, l'homme doit rester « en chambre i, et le proverbe arabe n'a pas tort non plus : il vaut mieux être couché qu'assis, mort que couché. — Mort? Ma foi, oui. Il en a assez de son âpre vie d'homme de lettres sans succès, — sans talent, qui sait? — N'est-elle pas aussi monotone que l'itinéraire de ce tramway qui, de dix minutes en dix minutes, roule devant lui sur la chaussée poussiéreuse, au trot pesant de ses percherons éreintés? Lui aussi, pour gagner sa litière et son picotin, il a dû faire le cheval d'omnibus, s'atteler dans le brancard d'un journal. Estil plus dur de tirer sur un licou que de tirer à la ligne? Quel métier que de vendre des verbes et des adjectifs! Et voici qu'il a trente-huit ans. Le matin,

LA FENÊTRE ÉCLAIRÉE. liO

en se faisant la barbe, il voit s'épanouir près de ses tempes les pâquerettes de cimetière. Une jeunesse perdue. Rien de vraiment doux et tendre dans ses souvenirs, pas de c coin vert 3», comme disent les Anglais, rien que les amours tristes ou honteuses du célibataire pauvre; et, s'il y a des noms de femmes dans son coeur, elles les ont écrits là comme sur une glace de restaurant. Et, s'attristant à en pleurer, il se rappelle une de ses nuits les plus sinistres, une nuit passée, la veille d'un duel, auprès d'une mal tresse de hasard, qu'il n'avait pas même voulu réveiller et embrasser au matin, avant d'aller se battre, tant il sentait que cette femme, couchée à ses côtés, lui était étrangère.

Tout en s'enfonçant dans sa rêverie lugubre, Ludovic regarde machinalement devant lui, et ayant levé la tête pour vider son verre de bière, il remarque tout à coup, au cinquième étage de sa maison, juste au-dessus de son logement, une fenêtre éclairée.

C'est la seule de la maison et même des maisons voisines, car on se couche de bonne heure dans la banlieue, et comme, par ce ciel sombre, à cette hauteur, le sommet des édifices se perd dans la nuit, celte fenêtre lumineuse brille au milieu des

150 VINGT CONTES HOUYEAUI.

ténèbres avec Téclat fixe et calme d'un phare. EUe est ouTerte, mais on a tiré le rideau blanc qui, lorsque passe une brise, frémit.

— Qui peut habiter là? — se demande Ludovic.

Et il se sent, dans ce moment-là, tellement triste, abandonné, solitaire, et la fenêtre éclairée rayonne si doucement, si paisiblement^ que, par un caprice ironique de son imagination, il évoque les existences heureuses — plus heureuses que la sienne, à coup sûr, — qui doivent être vécues dans cette chambre haute. Tous ceux que le dégoût ou le chagrin a souvent chassés du logis et qui onl maintes fois fatigué leur spleen dans des promenades nocturnes, connaissent bien cette impression. Lequel d'entre eux, en voyant briller une fenêtre dans la nuit, ne s'est pas dit : c Le bonheur doit habiter là ?» et ne l'a pas longtemps regardée, du fond de l'ombre, avec une sorte d'envie attendrie, — comme un désespéré, que tout a trahi sur la terre, trouve encore une consolation mélancolique à regarder un astre et à espérer qu'un jour il recommencera là une vie nouvelle.

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littéraire et de semer des bouts de cigares dans les crachoirs des cabinets de rédaction. II n'a pas vécu, sans doute, le noble enfant; mais à quoi sert la vie aux poètes, sinon à flétrir, à tuer leurs chimères, et il écrit en ce moment ses premiers vers, son divin poème de jeunesse, celui qu'on ne fait qu'une fois; il crée un paradis enchanté, un paradis impossible, où les oiseaux sont parfumés, où les fleurs ont des ailes, où toutes les femmes sont pures et douces comme des étoiles, où il n'y a que des sentiments et des rêves, et, plus tard, quand il donnera la volée à ses chansons, ceux qui se seront grisés à les chanter et à les lire resteront tristes comme au lendemain d'une débauche etsouflriront d'un regret amer, en songeant que la vie n'est pas si belle.

Mais, jusqu'à présent, son poème n'appartient qu'à lui, son poème inachevé et d'autant plus cher; car, à travers l'esquisse, il peut le voir encore tel qu'il serait dans l'idéal. Que peut-il faire à cette heure, le jeune poète? S'est-il déjà couché pour lire jusque bien avant dans la nuit, et a-t-il pris sur la planchette, auprès de son lit de sangle, un livre préféré, cent fois relu, et dans lequel, pour sa puissante et fraîche imagination, s'ouvrent entre

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loi VINGT COXTES NOUVEAUX.

idylle populaire a tout bonnement commencé au bout du faubourg, un soir que, placés par hasard l'un près de Fautre^ils regardaient tourner le cirque des chevaux de bois ; mais elle a vu tout de suite qu'il était blond, l'étudiant, blond avec des lèvres vermeilles; lui, il s'est donné en une minute à cette brune, aux yeux gais comme une chanson ; et, pour être heureux, ils n'ont demandé permission qu'à leurs vingt ans. Cela dure depuis le printemps, depuis le mois des bouquets de cerises et des fils de la Yiei^e ; mais ils ont l'âge où demain veut dire toujours, et ils ont transformé leur chambre sous les toits en une volière de baisers.

C'est extraordinaire qu'il y ait ce soir de la lumière chez eux; d'habitude — l'amour aime les nuits longues — l'on s'y couche tôt et l'on s'y lève tard. L'amoureux a dû sans doute s'absenter aujourd'hui, aller dîner chez de vieux parents; mais, au départ, elle lui a mis un de ses fidius autour du cou pour que, pendant la route, il sente son odeur et ne l'oublie pas. Tout à l'heure, en faisant la dinette sur un coin de table, elle était tout heureuse d'être seule pour mieux penser à lui; elle écrivait, rêveuse, sans le faire exprès, le nom de son amant sur la nappe avec la pointe de

son couteau; elle se rappelait, avec un sourire tendre, la jolie façon dont il marche, dont il agit, et elle sentait quelque chose de délicieux qui se répandait dans son cœur. Mais, à la longue, elle s'est déshabillée et mise au lit. Maintenant, elle dort auprès de la bougie allumée; son frais visage, noyé dans sa chevelure défaite, repose sur ses deux mains jointes; et la patte de sa fine chemise de mousseline, ayant glissé le long de son bras, dé* couvre son épaule ronde et pure. Quand il rentrera, bientôt, sans faire de bruit, il aura cette joie de la surprendre dans son sommeil de fleur; il s'assoira près du lit et la regardera longtemps. Alors, le devinant d'instinct dans son rêve, elle ouvrira les yeux — oh I les battements de paupières d'une fille de vingt ans qui s'éveille I oh! les premiers scintillements d'une étoile! — et lui, éperdu d'amour, la saisira, Tétreindra passionnément et se cachera le visage dans son sein parfumé.

— Qui peut donc bien demeurer là? — songe Ludovic, les yeux toujours fixés sur la haute feaétre qui rayonne dans la nuit.

Pourquoi pas un bon ménage, avec des enfants? Un automne avec de beaux fruits? Gela existe pourtant, des cœurs humbles et résignés, heureux dans le devoir et par le devoir, comme les deux époux que Ludovic rencontre quelquefois le dimanche, dans cette banlieue aux mœurs patriarcales : la maman, blonde fatiguée, avec une c confection » à bon marché, poussant son dernier-né dans une petite voiture, et le père — une tête grise de souschef qui attend la croix — tout fier de donner la main à son lycéen. Ce sont eux peut-être qui logent là-haut, et, comme on n'a qu'un traitement de quatre cents et quelques francs à grignoter par mois, — songez donc, avec deux enfants ! — on déjeune souvent d'un reste de veau froid de la veille, et le collégien couche dans la salle à manger, sur un lit-canapé qu'on déploie tous les soirs. Ah ! le petit dernier — qu'on n'attendait pas, le pauvre chéri, mais qui a tout de même été le bienvenu — avait déséquilibré le budget. Heureusement que le papa a trouvé dans une maison de droguerie une tenue de livres de six cents francs par an, qui le force à partir à huit heures du matin, voilà tout, en emportant son déjeuner dans sa serviette de chagrin noir. Eh bien, on ne se plaint pas; tout le

monde est en bonne santé. Léon, leur aîné, qui fait sa cinquième, a eu trois prix l'année dernière, et c'est attendrissant, le regard affectueux que le mari tourne vers sa femme quand il la voit se fatiguer les yeux à coudre le soir et qu'il lui dit : < Allons, maman^ va te coucher... En voilà assez pour aujourd'hui I i> Mais pourquoi n'en fait-il pas autant, lui, le père, qui doit se lever demain de si bon matin et mettre au courant le grand-livre de son droguiste? Pourquoi s'attarde-t-il auprès de la lampe à pétrole? Ah! c'est qu'il s'est aperçu que, dans la suite de ses études, Léon ne pourrait point se passer d'un répétiteur, et voilà qu'il tâche de rattraper son vieux grec, le pauvre bonhomme, et qu'il se remet à piocher son Burnouf,et qu'il s'embrouille dans les esprits rudes, les duels et les aoristes...

Bah 1 malgré toutes leurs misères, Ludovic les envie quand même, ces honnêtes gens, car ils possèdent ce qu'il ne pourrait payer de tout le sang de ses veines, un grand sentiment, et ils mangent leur maigre bouilli avec de la vertu autour!

Soudain de grosses gouttes de pluie viennent s'écraser sur le trottoir et sur la table de brasserie où Ludovic est accoudé. C'est Torage, il faut rentrer.

Malgré l'heure tardive, il trouve sa conciei^e éveillée et ravaudant un bas de laine dans sa bergère. Parbleu! il saura qui veillait derrière ce rideau lumineux devant lequel il a si douloureusement rêvé ce soir de tous les bonheurs, de ceux du moins qui sont à la portée des pauvres : le travail, l'amour, la famille.

— Qui donc demeure au-dessus de moi ? — demande-t-il à la vieille femme. — Oui, dans la chambre juste au-dessus de la mienne?... C'est la seule fenêtre qui soit encore éclairée dans la maison.

— Hélas ! monsieur, — lui répond la concierge, — il n'y demeure plus personne... Il y avait là un bonhomme qui devait deux termes... Le popiétaire ne les lui réclamait pas, par charité... car le pauvre vieux allait avoir soixanle^lix ans et entrer à

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Mais q^ sait « latt*»r l'iroir ^!:mnn»^nt. f^i^:-^» :< gloire? Ast**! r^oynnuîaU in ^mon,»'» -(•» ki^^i i»

rédigeant un acte de mariage, n'a-t-il pas demandé à Yictor Hugo, Tun des témoins : c Votre nom s'écrit-il avec un t ? >

Saint-Armand — c'était un sage — se contentait d'être ridole de son quartier et ne s'affligeait pas d'être obscur au delà des Invalides. D'ailleurs, tenir l'emploi de premier-rêle assoluto^ jouer sans conteste tous les Dressants et tous les Hélingues, et parler d'un air protecteur à la duègne et au comique-habillé, cela peut suffire à l'amour-propre — toujours formidable pourtant — d'un comédien. Pour lui, l'essentiel est d'avoir la première place, et même, à bien des égards, doit-il aimer mieux l'occuper dans un modeste théâtre de banlieue, où l'applaudit bruyamment l'enthousiaste public des faubourgs, si passionné pour le spectacle que, dans ce petit monde, la conscience d'un homme intègre et la vertu d'une femme austère se sentent fléchir devant l'offire d'un billet de faveur.

Le grand-premier-rôle en tous genres du théâtre de Grenelle méritait-il sa popularité ? Presque.

Déjà mûr — il avait longtemps couru la province — et tout près d'aborder la quarantaine, Saint- Armand était un gars superbement bâti, fait pour le maillot. Un peu de ventre, déjà? Allons donc!

Non, du gilet, de l'estomac, un air de force enfin, qui ne lui faisait aucun tort dans le séduisant et le servait dans le pathétique; et, sur un cou de taureau, un large visage, aux traits un peu gros, excellent pour l'optique de la scène, et de cette pâleur olivâtre qui blanchit aux lumières. L'œil très noir et encore brillant, bien que frisé par la patte d'oie, le cheveu rare, mais redevenant fougueux sous le fer du coiffeur, de courtes moustaches, qui ne tombaient même pas dans les rôles à poudre, et un reste indompté d'accent toulousain, tout en lui était d'accord avec une espèce de talent chaleureux et commun, le talent du cabotin qui joue des pectoraux pour exprimer Témotion et tape du pied à la fin des tirades.

Aussi, quel prestige! Le « Tout-Grenelle des premières :» — ouvriers aux faces charbonnées des usines d'alentour, c riz-pain-sel » aux épaulettes blanches, cigarières aux doigts jaunis de la Manufacture des Tabacs — n'aurait pas souffert un autre d'Ârtagnan, un autre Lagardère; et quand Saint- Armand reprenait un de ces grands rôles de cape et d'épée, on faisait, tout le long de la semaine, le maximum des samedis de paye.

De tels triomphes avaient inspiré à Saint-Armand

I6i TI5GT COUTES ÎJOrVEArï,

— aTouoQS sa faiblesse — une excusable vanité. € A la ville >, il parlait trop volontiers pent-^tre de sa personne et de ses succès. Il s'abandonnait notamment à ce travers dans le petit café de la nie Fondary, où il arrivait ponctuellement, chaque soir, à cinq heures, toujours très bien tenu, la redingote serrée à la taille, un soupçon de teinture à ses tempes grisonnantes et coiffé d'un chapeau de haute forme, luisant comme un sabre. (Tétait alors que tout en dînant — bonhomme et sans fierté — avec le limonadier et sa femme, il exposait quelques théories d'art et souvent établissait, au fromage, des comparaisons entre lui-même et les principaux acteurs des théâtres du Boulevard.

— Oui, — disait-il à ses hôtes, béants d'admiration devant Fartiste, — je suis modeste et je ne m'en fais pas accroire. Certainement, Dumaine peut être mieux que moi dans Pétrir^ Taillade mieux que moi dans les Deux OrpkelUieSy Lacressonnière mieux que moi dans le double rôle du Courrier de Ljftm... Tout ce que vous voudrez... Mais je ne crains personne dans Lazare le Pâtre.

Est-il nécessaire de dire qu'un pareil homme avait de tout temps remporté sur le sexe enchanteur d'innombrables et très flatteuses victoires?

Jadis, en province, d'après la légende, il avait été redoutable; et le souvenir d'une trop sensible préfète était lié, paralt-il, à l'épingle surmontée d'une perle noire dont se parait Saint-Armand, resté fidèle aux cravates longues. Aussi, en matière de galanterie, avait-il les opinions exclusives, les idées arrêtées du pacha qui n'a qu'à jeter le mouchoir, de l'homme qui peut choisir parmi les hommages. Esprit hiérarchique et tenant à conserver dans les coulisses son rang de grand-premier-rôle, il dédaignait les comédiennes et, pareil à l'éléphant, cachait ses amours; ce qui faisait dire cyniquement à Anatole, le premier-comique de l'endroit : c Saint- Armand porte en ville :».

Mais la vérité, qu'il dissimulait soigneusement, c'est que, depuis son séjour dans la banlieue, il avait vu décroître le nombre de ses bonnes fortunes. Quelques maîtresses d'officiers, quelques femmes de petits employés, dépravées par le désœuvrement des après-midi; et c'était tout. Il fallait s'y résoudre. Grenelle était un mauvais terrain, où ne s'épanouissait pas la fleur du caprice. Pourtant bien des cœurs battaient sur son passage; vers onze heures, quand il se rendait à la répétition, les chansons s'éteignaient dans les boutiques de blan-

chisseuses, et les ouvrières des fabriques, qui vont par groupes sur le trottoir en mangeant des c frites > dans un cornet de papier, le suivaient des yeux avec émotion . Sans ridicules préjugés de caste , Saint-Armand eût volontiers souri à quelques-unes de ces idylles faubouriennes; mais il était accoutumé à ce qu'on lui fit des avances, il les attendait, et les fillettes, éblouies par Tauréole de l'artiste, n'osaient pas élever jusqu'à lui leurs désirs et leurs espérances.

C'est pourquoi, en plein succès, au beau milieu de l'hiver, et comme il venait de reprendre le Vam-pire — un rôle à bottes à glands, à collant gris et à redingote à pèlerine, un rôle irrésistible, — Saint- Armand, si invraisemblable que fût le fait, Saint- Armand n'avait pas de maltresse.

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Un matin, tout en se faisant la barbe, dans sa chambre modeste, mais confortable, — il avait quelques économies, — le comédien songeait mélancoliquement à cet état de choses et, se rappelant

UNE IDYLLE MANQUÉE. i67

son temps de Conservatoire, il murmurait le vers fameux :

Mon innocence enfin commence à me peser,

lorsque son concierge lui apporta une le*ttre — une lettre de femme !

Enfin I

Orthographe douteuse! Écriture de nourrice!

Évidemment, il ne s'agissait pas, comme dans la Tour de Nesle, de « très grandes dames >. Qu'importe! On l'admirait, on l'aimait! La lettre était émue et respectueuse, et le suppliait de se trouver le soir même, à cinq heures, devant le grand mur de la rue Lecourbe.

Tout de suite, il résolut d'y aller, et — faiblesse singulière chez ce bourreau des cœurs — jusqu'au soir, il fut impatient, nerveux. Enfin, l'heure du berger sonna, et il était presque troublé en arrivant au rendez-vous.

La nuit était tombée tout à fait, il faisait un froid sec, et le gaz flambait clair dans la longue rue déserte. Du côté des maisons, quelques rares passants filaient vite, et de l'autre côté, au-dessus du long mur de l'usine k gaz, les énormes cylindres

des réservoirs se découpaient sur l'azur nocturne , déjà constellé.

Saînt-Ârmand allumait une cigarette pour charmer les ennuis de Tattente, quand une voix jeune, qui tremblait un peu, murmura tout près de lui :

— Me voilà.

Il retourna vivement la tête et, à la lueur d'un bec de gaz tout proche, il considéra sa victime.

C'était une enfant du peuple, la gamine vite déniaisée à l'école et en apprentissage, qui, l'an passé, jouait peut-être encore avec les galopins, dans l'escalier de la maison à cinq étages, pleine de familles d'ouvriers, et qui, tout à coup, était devenue une grande fille, portant avec on ne sait quelle grâce parisienne sa c confection > au rabais et sa toque de fausse loutre. Mais quoi ! dix-sept ou dixhuit ans, la beauté du diable, le déjeuner de soleil, des cheveux blonds fous, des lèvres rouges, des dents saines — malgré le teint pâle de la chlorose — et, au fond de ses grands yeux un peu canailles, un regard naïf malgré tout, qui faisait songer à une branche de lilas dans un verre, au mois d'avril, sur la fenêtre d'une prostituée.

Saint-Armand, grisé déjà par la bouffée de jeu-

nesse qui émanait de la fillette, lui avait donné le bras et pris la main — une main grasse et chaude, avec les bouts de doigts rugueux de l'ouvrière.

— Et d'abord... vous vous appelez?

— Agathe.

Soudain intimidée, les yeux obstinément baissés sur l'asphalte du trottoir, mais pressée par les questions du comédien, elle lui confiait son petit roman. Elle allait au théâtre de Grenelle tous les vendredis — le jour chic! — et elle l'avait admiré dans tous ses rôles ; elle savait par cœur des phrases, des tirades; elle les déclamait en l'imitant : i4/;2^/tV, il y a seize ans qu'un crime te fit mon épouse!... Hein? comme ça, n'est-ce pas?... A son atelier — elle était coloriste, dans la rue Bonaparte, pour les images de sainteté — elle ne parlait plus que de lui, et ses camarades lui avaient dit : € Il ne voudrait pas de toi, ton artiste ! > et l'avaient mise au défi de lui écrire. Alors elle avait fait sa lettre — elle s'excusait pour l'écriture — et elle l'avait gardée deux jours dans sa poche, hésitant beaucoup, et elle s'était tiré les cartes avant de la mettre dans la boite, et tout à l'heure, elle avait labouche sèche et le cœur tout barbouillé en allant au rendez-vous. Mais il était venu, il était bien gentil d'être venu...

Et elle se serrait contre lui, le regardait en dessous, s'offrait, se donnait, la misérable enfant, avec un mélange d'effronterie et de honte.

Eh bien, qu'est-ce qui lui prenait donc, au cabotin? Il n'était pas scrupuleux pourtant dans ses aventures d'amour. Mais depuis qu'Agathe parlait, il lui serrait la main moins fort, et il se sentait tout démonté. Il devinait un mystère, quelque chose d'obscur et d'inconnu, dans le langage de la jeune fille, et il était comme épouvanté par ce cynisme qui s'ignorait.

— Et quand vous venez au théâtre, le vendredi,

— demanda-t-il à Agathe pour dire quelque chose,

— c'est sans doute avec un bon ami ?

Mais, celte fois, elle le regarda franchement dans les yeux, en éclatant de rire.

— Un bon ami? Ah ! bien oui... Mais je n'en ai pas, de bon ami, et je n'en ai jamais eu; et pour nous voir, si vous voulez que nous nous voyions quelquefois, ce sera difficile... Ils ne sont pas

commodes, allez, papa et maman ; ils m'ont toujours surveillée, ah! mais, ah! mais. . • J'en ai attrapé, étant petite, de ces paires de calottes, quand je revenais trop tard de la € mutuelle :» ... Papa, lui, ne peut pas trop s'occuper de moi, il travaille toute la journée à l'usine Gail... mais maman, oh ! elle est terrible... C'est seulement depuis que je suis dans l'atelier de la rue Bonaparte qu'elle me laisse aller et revenir toute seule, parce que c'est trop loin pour m'accompagner... Un bon ami? Les petites camarades m'ont assez blaguée parce que je n'en avais pas!...

Elle continua ainsi longtemps, riant toujours, avec un accent d'horrible sincérité. Il n'y avait pas à en douter, personne n'avait encore cueilli cette rose du ruisseau. Ses parents, disait-elle, voulaient la marier avec un petittailleur de la rue Groix-Nivert, qui faisait des raccommodages; un vilain rouge, ayant les jambes en pieds de banc de guinguette, à force de rester accroupi sur son établi, et qu'elle ne pouvait pas souffrir.

Mais, encore une fois, qu'a-t-il donc, le premier-rôle adoré des femmes, le Lovelace de province, le Yalmont départemental, qui a obtenu jadis les faveurs d'une préfète? Voilà qu'il est navré,

Ht VINGT CONTES NOUVEAUX.

maintenant, par le bavardage de cette vierge sans innocence, et que son cœur — il en a un, et pas mauvais, après tout — s'emplit peu à peu d'un sentiment où le dégoût est vaincu par la pitié.

Voilà qu'il songe que, malgré les teintures et les cosmétiques, il a quarante ans tout de même et que, s'il s'était marié autrefois, à Montauban, avec € l'ingénuité », il pourrait avoir une fille de Tftge d'Agathe, et qu'élevée dans les coulisses — un joli monde encore! — elle serait peut-être devenue comme celle-ci...

En ce moment, la lune s'est levée ; elle met une pâle bande de lumière sur les gros réservoirs cylindriques du gazomètre et découpe nettement, sur le mur, l'ombre du groupe formé par Saint-Armand et Agathe. C'est singulier, regardez donc ! Il ne donne plus le bras à la fillette, le comédien ; il se tient devant elle et lui prend les deux mains, mais d'un air tout paternel ; et il branle la tête comme un homme qui parle longuement, qui donne des conseils. Mais c'est la silhouette d'Agathe qui est curieuse à voir sur la muraille ! Elle baisse le nez à présent, dans l'attitude de la confusion, et Saint- Armand agite devant elle un doigt sévère, un doigt qui fait de la morale. Mais vraiment, est-ce possî-

ble? Elle i ir^ -^a aù!i^!i^ - -- i -• jLr> ^.piear*! Ail- â ■.'."rr.^ u. ^ ^- .i. — t - -.r=-L-

mamâ*H.ë5 !r»ir>e5t^ ^ ij -^.-i: "E-i-i -; — .— -

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chant T'y ^ir- < k, 'u- ..--- — - - Z. —

— Hein? qu'est-ce qui m'aurait dit que, ce soir, je jouerais les pères nobles?... N'importe, j'ai bien fait. . Je crois que je l'ai c empoignée », la petite, et qu'elle fera ce que veut sa mère, et qu^elle épousera le tailleur. . . Et puis, si elle tourne mal quand même, tant pis ! Je ne serai pour rien, du moins, dans cette saleté-là... C'est égal, Saint-Armand, mon bonhomme, les camarades se ficheraient joliment de toi s'ils savaient que tu as respecté cette poulette... Espèce de prix Hontyon, va !

Saini-Médard, la vieille église de la rue MoufTetard, qu'ont jadis rendue si célèbre le diacre Paris elles Gonvulsionnaires, est une très pauvre paroisse. Le € Faubourg Marceau », comme on dit par là, n'a pas beaucoup de religion, et le conseil de fabrique doit avoir assez de peine à joindre les deux bouts. Le dimanche, aux heures des offices, il y a bien peu de monde, et rien que des femmes, ou presque : une vingtaine de bourgeoises du quartier et des servantes en bonnet rond. Gomme hommes, on n'y rencontre guère quetroisou quatre vieillards, à vestes de paysans, qui s'agenouillent à cru sur la pierre, auprès d'un pilier, leur casquette sous le bras, et roulent un gros chapelet entre leurs doigts,

en remuant les lèvres et en levant les yeux vers les ogives, avec des physionomies de donataires de vitrail. Mais en semaine, plus personne. Les jeudis d'hiver, les bas-côtés résonnent un instant d'un clapotis de galoches quand arrivent et s'en vont les élèves du catéchisme; quelquefois encore, une pauvresse à madras, traînant après elle un ou deui enfants et portant un nourrisson sur les bras, vient faire brûler un petit cierge sur Tif de la chapelle de la Vierge; ou bien c'est, du côté des fonts baptismaux, des hurlements de nouveau-né qu'on baptise; ou plus souvent, l'enterrement d'un misérable : une bière en sapin, recouverte d'un drap noir et posée sur deux tréteaux, qu'un prêtre bénit à la hâte, devant un très petit groupe de femmes, les hommes étant libres-penseurs et attendant la fin de la cérémonie devant le comptoir d'en face, où ils jouent des litres au tourniquet.

Aussi le vieil abbé Faber, l'un des vicaires de la paroisse, est-il sûr de ne pas trouver de pénitents, deux fois sur trois, auprès de son confessionnal, et n'a, la plupart du temps, à entendre que les aveux peu intéressants de quelques bonnes femmes. Mais c'est un homme de devoir, et les mardis, jeudis et samedis, à sept heures précises, il se rend régulière-

IS 1CCIIIE5T. 177

ment à la chapelle SaiiilrJeaii, saiof a faire wihfj'Qi de prière et a s'en rfAoum^ t'il uV a j«r*ig;:uite.

Un soir de riiirar ûtîruwr, Jir-^miî çuut:-^ une bourrasque avec ëc^u juira;»iuie :a"*arLr*iin#^ Jt.;**^ remontahjiémitiamaLilarue M;iufi*j:,a"t inm? i.*i*3* à la paroisse, et, jinAçue «^îsrUiii* G*: M: u^.^'ixvy,^ înotilemeinl, il refrénait, à imrî .ia'^ > A/in- î^^v çu'il renaît de giu:J« cm* sm j»>;;i: iuii»îtii*îir>C4* k rue IJbomoiid *c k Bullaiidi.jie ii*-*iuîn tu'J if'<it laisse omerl sur iu taui^ *îi pu.yiiii: c*5Nîu, ,5* j/m-» delunetlef. Hait c tîuti: ui bHiii*iU *»vr lnu' »ii **vieilles Teuv*fE. gui iruaiuieir. i^u*-? ipîit^- -.•;ii^; dauf le*" peiiBiuiiv iiuu'^'*niKV5: t* a**ntniii' -ï/'tuwou queJgoefoih îdieff-dier J ai>iuiuli«ii i/uu* ^«/fiiiiitiii**,le leiidaBaii^ Le iiran ir*fr* u» j/uttv^j (.H/* ^

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L'abbé Faber était d'autant plus fâché de sortir, que ce samedi-là était un samedi de paye et qu'ordinairement alors la rue Houffetard grouillait de monde, et d'un monde assez mal disposé pour sa soutane. On a beau être un saint homme, il est peu agréable d'être forcé de baisser les yeux devant les regards malveillants et de se boucher les oreilles aux paroles injurieuses saisies au passage. Il y avait une certaine boutique de liquoriste que l'abbé redoutait particulièrement, une boutique toute flambante de gaz et lançant une odeur alcoolique par sa porte ouverte, d'où l'on pouvait voir une perspective de tonneaux ornés d'étiquettes: Absinthe, Bitter, Madère, Yermout, etc. Là, debout devant le c zinc », se tenait toujours une bande de gaillards à longue blouse et à haute casquette, qui saluaient le pauvre abbé, filant vite sur le trottoir, d'un € croual croua! » tout à fait offensant.

Pourtant, ce soir-là, le mauvais temps faisant le désert dans la rue, l'abbé Faber arriva sans encombre à son église. II mouilla son index au bénitier, se signa, fit une brève révérence au maitre-autel et se dirigea vers son confessionnal . Du moins, il n'était pas venu pour rien et un pénitent l'attendait.

Ua pénitent mftie ! C'était chose rare et exceptionnelle à Saint-Médard : mais, en distinguant, à la lueur rouge de la lampe pendue à l'ogive de la chapelle, le court bourgeron blanc et les semelles à gros clous de l'homme agenouillé, l'abbé Faber songea que c'était quelque ouvrier ayant gardé sa foi de paysan et de bonnes habitudes de pratique religieuse. Sans doute la confession qu'il allait entendre serait aussi banale que celle de cette cuisinière de la rue Monge qui, après s'être accusée d'avoir fait danser l'anse du panier, se récriait toujours au seul mot de restitution. Le prêtre souriait même, en se souvenant de la formule sommaire employée par un faubourien qui venait lui demander un billet de confession pour se marier : c Je n'ai ni tué, ni volé. Fouillez dans le reste. » Aussi le vicaire entra-t-il très tranquillement dans son confessionnal et, après s'être accordé une copieuse prise de tabac, ouvrit-il sans aucune émotion le petit rideau de serge verte qui fermait le guichet.

— Monsieur le curé... — balbutia une voix rude qui s'efforçait de parler bas.

180 VINGT COXTES NOUVEAUX.

— Je ne suis pas curé, mon ami... Dites votre Con/Ueor et sy)pelez-moi : mon père.

L'homme, dont Tabbé Faber ne pouvait pas voir le visage baigné (l*ombre, ànonna lentement la prière qu'il semblait se rappeler avec difficulté, puis il reprit sourdement :

— Monsieur le curé... non... mon père... EnGn, excusez-moi si je ne parle pas comme il faut, mais je ne me suis pas confessé depuis vingt-cinq ans... oui, depuis que j'ai quitté le pays... Vous savez ce que c'est... un homme, à Paris... Et puis je n'étais pas plus mauvais qu'un autre et je me disais : Le bon Dieu doit être un bon enfant... Mais aujourd'hui, ce que j'ai sur la conscience est trop lourd à porter toutseul, et il faut que vous m'écoutiez, monsieur le curé... J'ai tué un homme !

L'abbé sauta sur son banc. Un meurtrier! Il ne s'agissait plus ici des distractions à l'office, des mauvais propos contre le prochain et autres bavaidages de vieilles femmes qu'il écoutait d'une oreille distraite et qu'il absolvait de confiance. Un meurtrier ! Ce front qui était si près du sien avait conçu et porté la pensée d'un crime ; ces mains jointes sur son confessionnal étaient peut-être encore souillées de sang! Dans son trouble, où il y avait

un peu de terreur, l'abbé Faber ne trouva que des paroles machinales :

— Confessez-vous, mon fils... La miséricorde de Dieu est infinie.

— Ecoutez donc toute l'histoire — dit l'homme avec un accent où vibrait une profonde douleur. — Je suis ouvrier maçon et je suis venu à Paris, il y a plus de vingt ans, avec un € pays >, un camarade d'enfance... Nous avions déniché des nids et appris à lire à l'école ensemble... Quasiment un frère, quoi!... Il s'appelait Philippe... moi, je m'appelle Jacques... C'était un grand et beau garçon; j'ai toujours été lourd et mal bâli... Pas de meilleur ouvrier que lui, tandis que je ne suis qu'un c sabot »... et bon, et brave, et le cœur sur la main... J'élais fier d'être son ami, de marcher à côté de lui, fier qu'il me tapât dans le dos en m'appelant grosse bête... Je l'aimais parce que je l'admirais, enfin! Une fois ici, quelle chance! on nous embauche tous les deux chez le même patron. . . mais le soir, il me laissait seul, les trois quarts du temps; il allait s'amuser avec les camarades... Celait bien naturel, à son âge... il aimait le plaisir, il était libre, il n'avait pas de charges, au lieu que moi, je ne pouvais pas... J'étais forcé d'épargner.

car j'avais encore ma mère infirme au pays, à cette époque-là, et je lui envoyais mes économies... Pour lors, je prends mes habitudes chez une fruitière de la maison où je demeurais et qui mettait le pot-aufeu pour les maçons... Philippe ne dînait pas là, il s'était arrangé ailleurs, et, pour dire le vrai, la cuisine n'était pas fameuse... Hais la fruitière était une veuve, point heureuse, à qui je voyais que ma pratique rendait service; et puis, il faut être franc, j'étais tout de suite tombé amoureux de sa filloi.. Pauvre Catherine! Vous saurez tout à l'heure, monsieur le curé, ce qu'il en est advenu... Je suis resté trois ans sans pouvoir lui avouer que j'avais de l'amitié pour elle; je vous l'ai dit, je ne suis qu'un médiocre ouvrier, et le peu que je gagnais était à peine suffisant pour moi et pour ce que j'envoyais à la maman; pas moyen de songer à s'établir... Enfin, ma brave femme de mère s'en alla au ciel, je fus un peu moins gêné, je mis quelque argent de côté et, quand il me sembla qu'il y en avait assez pour me mettre en ménage, je parlai à Catherine de mon sentiment... Elle ne dit d'abord ni oui ni non. Parbleu! je savais bien qu'on ne me sauterait pas au cou; je n'avais rien d'un séducteur... Pourtant Catherine consulta sa mère, qui m'esti-

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dan^ rani^irîr-iMiuu^ire -r -iL- '-c-ii z- r-- -^r^ ma sc^upe. Jt lirai n;* îi. i.- i- ii.t i . r:.-. ;- Tris el)C lui niitur-iL Jt i,ij lU. i-- «rt.. -1.- I z .. -; larmes.

— Pardonnez-moi, Jacques, — me dit-elle, — et gardez cela pour celle que vous épouserez... Moi, je ne peux plus devenir votre femme. J'en aime un autre... J'aime Philippe !

Certes, j'ai eu du chagrin alors, monsieur le curé, j'en ai eu tout mon soûl. Mais que pouvais-je faire, puisque je les aimais tous les deux? ce que je croyais être leur bonheur, pardi! les marier ensemble ; et comme Philippe avait toujours fait un peu la fête et qu'il était près de ses pièces, je lui ai prêté mon magot pour s'acheter des meubles.

Donc ils se marièrent et tout alla bien dans les premiers temps, et ils eurent un petit garçon, dont je fus le parrain et que je nommai Camille, en souvenir de ma mère. C'est peu après sa naissance que Philippe commença à se déranger. Je m'étais trompé sur son compte; il n'était pas fait pour le mariage, il aimait trop le plaisir et la rigolade. Vous vivez dans un quartier de pauvres gens, monsieur le curé, vous devez connaître par cœur cette triste histoire-là... l'ouvrier qui glisse peu à peu

T"^ ^.'.11 i^>'^. lîC

dans la pares=^ -it ians rivmmierie, <pii dre «les bordées de deux *t toîs ^ours. «Tiii ne rapportt^ pins sa semaine et rû le r^întn^ :hi lo?^. tout vanné oar la noce, «jne p«:îir Siir^ les ^ct^nes ^ pour battre sa femme. Eh hi*m^ tia moins ie deux ims, Philippe était derenu m ie ces inaihenr»ix4à. Dans iet^ commeneements^. j*.il essay»* de lui fairf^ «ie la morale et qa^ipieiois^ ^^l^^s5aBlt de sa •'ondiiite. il a tlcfaé de 5e corrioar. Mais «!a ae durait la^ .onu;— temps... et puis mes remontrances ont lîni par Tagacer, rt lonqoe j'allais chez lui et iiu 'i ^^irprenait mon regard triste .^ur la chambre -iémfrîîibléeparleMont-de-Piété et sur la psaivre «Catherine, tout amaigrie et pâlie par Le ehainin* il ievenait furieux... Un jour^ il eut Taudace de me iliir?. i propos de » femme, ♦pii est hiinnète :o mme la BcHme Tîerge^ une icène de jaioiisiey me nr r-.ic: <pie j^afais été amoureux d>tle autr^rVi.-. 3: i»> cnsant de Tétre encore, — de:^ béd:?e5 *f- i --^ r.:V mies, quoi! que f aurais honte ie rrr:*^--^ -- Li ce joor-lâ, nouâ avons £aii..l 3j'x<Lr t-i-i-'.^ « ;k go^e!... Je fis ce <pie je ie^itit -^Lj-; Vr r-r.., ..-^ ^ Toir Catherine et mon i..eîil^ *c r iacc « >'u. . v- .-

ne le rencontrai pris i le jar o^tr/*:*^ . î ^^ -' :. . .avions da trarail jur le: x^ti^^ triA.i:.*'^

Seulement, vous comprenez bien, j'avais trop d'affection pour Catherine et pour le petit Camille, je ne pouvais pas les perdre de vue tout à fait. Le samedi soir, quand je savais que Philippe était parti avec des camarades pour boire sa paye, je rôdais dans le quartier, je rencontrais Tenfant, je le faisais causer et, s'il y avait trop de misère à la maison, il ne revenait pas les mains vides, vous sentez. Je crois que ce misérable Philippe savait que je venais en aide à sa femme, et qu'il fermait les yeux, et qu'il trouvait cela commode... Enfin, j'abrège, car c'est trop afQigeant. Des années ont passé, Philippe s'enfonçant toujours dans son vice; mais Catherine, que j'ai secondée autant que j'ai pu, a élevé son fils, et c'est maintenant un beau gars de vingt ans, bon et courageux comme elle... Il n'est pas ouvrier, lui; il s'est instruit, il a appris à dessiner dans les écoles du soir, et il est maintenant chez un architecte, où il gagne d'assez bons gages. Aussi, quoique Tinté* rieur soit toujours bien attristé par la présence de l'ivrogne, ça va déjà mieux, car Camille est excellent pour sa mère ; et, depuis un an ou deux, quand je rencontrais Catherine — elle est bien changée, la pauvre femme ! — au bras de son

garçon habillé en monsieur, cela me réchauffait le cœur.

Mais, hier soir, en sortant de ma gargote, je rencontre Camille et, en lui donnant une poignée de main, — oh ! il n'est pas fier et il ne rougit pas de ma blouse tachée de plâtre, — je lui trouve l'air tout chose.

— Voyons, qu'est-ce qu'il y a?

— Il y a qu'hier j'ai tiré au sort, me répondil, que j'ai amené le numéro 10, un de ceux qui vous envoient crever de la fièvre aux colonies avec les soldats de marine; que, dans tous les cas, m'en voilà pour cinq ans, qu'il va falloir laisser maman seule, sans ressources, avec le père, — et qu'il n'a jamais tant bu, qu'il n'a jamais été plus méchant, et qu'elle en mourra, mon parrain, et que les pauvres gens sont maudits !

Àh ! j'ai passé une horrible nuit! Songez donc, monsieur le curé, les vingt ans d'efforts de cette pauvre femme détruits en une minute, par la bêtise du hasard, parce qu'un enfant a fouillé dans un sac et y a pris un mauvais dé de loto I Aussi, ce matin, j'étais voûté comme un vieux par ma nuit blanche en me rendant à la maison que nous sommes en train de construire sur le boulevard

Àrago. On a beau avoir du chagrin, il faut travailler tout de même, n'est-ce pas ? Donc, je grimpe tout là-haut, sur l'échafaudage — nous avons déjà monté la maison jusqu'au quatrième — et je commence à poser mes moellons. Tout à coup, je me sens frapper sur l'épaule. C'était Philippe !... Il ne travaillait plus maintenant que par caprice, et il venait faire une journée pour gagner de quoi boire, apparemment. Mais le patron, ayant un dédit à payer s'il ne finissait pas la bâtisse à une date fixe, acceptait le premier venu.

Je n'avais pas vu Philippe depuis assez longtemps et j'eus peine à le reconnaître. Brûlé et séché par l'eau-de-vie, la barbe toute grise, les mains tremblantes, ce n'était plus qu'un vieillard, une ruine.

— Eh bien, — lui dis-je — l'enfant a donc tiré un mauvais numéro ?

— Après? — me répondit-il d'une voix rauque, avec un méchant regard. — Est-ce que tu vas aussi m'embèter avec ça, toi, comme Catherine et Camille?... Le garçon fera comme les autres, il

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montants de Téchelle à laquelle Philippe s'accrochait en criant : c A moi ! > et, d'un seul effort, je le fis basculer dans le vide!...

Il a été tué raide et Ton a cru à un accident, mais, maintenant, Camille est fils de veuTe et il ne partira pas!...

Voilà ce que j'ai fait, monsieur le curé, et ce que j'avais besoin de dire à vous et au bon Dieul Je m'en repens et j'en demande pardon, c'est clair... mais il ne me faudrait pas voir passer Catherine, dans sa robe noire, tout heureuse au bras de son fils; je serais capable de ne plus regretter mon crime... Pour éviter ça, j'émigrerai, je m'embaucherai pour TAmérique. Quant à la pénitence... tenez, monsieur le curé, voici la jeannette d'or que Catherine m'a refusée quand elle m'a avoué qu'elle était amoureuse de Philippe; je l'avais toujours gardée, en souvenir des seuls bons jours que j'aie eus dans ma vie. . . Prenez-la et vendez-la. . . l'argent sera pour les pauvres.

Jacques se releva-t-il absous par l'abbé Faber? Ce qui est certain, c'est que le vieux prêtre n'a pas

Tenda la jeannette d'or. Api^ -^n avoir "rrr-r: ,^ prix ou à peu près dans le troa»: le /é^':.'*^. -i ^ suspendu le bijou, comme un ez-^jio. -*ir /^lUd Ik la chapelle de laTîerge. où ii -a -/iW-sA ',r.iT w \r le pauTre maçon*

i94 VINGT CONTES NOUYEAIX,

facile, m'a-t-on dit alors, de lui faire raconter ses infortunes de Dauphin méconnu en lui offrant une demi-tasse Je n'eus jamais cette curiosité, et aucun des jeunes gens qui prenaient leurs repas à la table d'hôte de la rue du Dragon ne céda au cruel caprice de s'amuser du pauvre vieux. Ils le traitaient avec tous les égards dus à son âge et, par cet instinct naturel qui fait que les Orientaux considèi*ent les fous comme sacrés, ils n'excitaient jamais, et respectaient, au conti^aire, sa démence. Ayant imité leur réserve, j'ai donc vu seulement, et non connu, ce soi-disant Roi très chrétien, ce prétendu Fils aine de l'Église, qui tant de fois, en ma présence, a chipoté ses œufs brouillés au fromage et trempe dans le dernier verre de bordeaux de sa demibouteille un biscuit à la poussière.

Mais le seul aspect de ce vieillard qui se donnait pour l'auguste martyr du Temple, devait forcément faire rêver un jeune poète, attiré déjà par les décevantes aventures du théâtre, et ce faux Dauphin, que le hasard mettait sur ma route, me lit concevoir, à cette époque, un sujet de drame dont, selon toutes probabilités, je ne tirerai jamais parti, mais que j'ai le caprice d'esquisser à grands traits aujourd'hui.

SCENARIO. Iî>5

Un «îenlilhomme, ami personnel du comte de Provence, le comte de***, a fait la campagne d'Amcrique et adopté les idées libérales que rarmée de La Fayette rapporta dans les plis de son drapeau. La Révolution éclate, il s'y jette d'abord à corps perdu; mais bientôt les excès le dégoûtent et répouvantent, il se retire, et le Feuillant ne devient pas un Jacobin. Pourtant, tout en ayant horreur des violences du parti populaire, il déplore la politique incertaine ou perfide de la Cour; la fuite à Yarennes Tindigne, et, au Dix Août, il n'est pas, l'épée à la main, sur l'escalier des Tuileries.

Hais la captivité, le jugement, la mort du Roi, celle de la Reine surtout, emplissent de remords cette âme scrupuleuse ; il se reproche — lui, noble, resté dans le fond de son cœur fidèle à la cause royale — ses doutes et ses hésitations, et, pour expier son inaction passée, il forme le projet, il se donne la mission de délivrer l'enfant royal, retenu prisonnier au Temple.

Il y réussit. Les moyens romanesques employés

im VINGT CONTES NOUVEAUX.

pour l'évasion importent peu. On en trouvera plusieurs — et Ton n'aura que l'embarras du choix — dans les chimériques récits deMathurinBruneau, d'Hervagaulty du baron de Richemont, de Naundorff, etc. Le comte de*** parviendra-t-il à enlever le Dauphin dans un cheval de carton, artifice renouvelé des Grecs et de la prise de Troie?

Substituera-t-on au roi Louis XYII un enfant idiol, sourd et muet, qu'on laissera dans son cachot? Toutes ces folies ont été racontées, comme des événements vraisemblables, par de graves historiens, par M. Louis Blanc lui-même, si je ne me trompe. Le dramaturge a bien le droit de les admettre et d'en faire son profit.

Donc, voilà l'enfant délivré, mais dans quel état lamentable ! Les barbares traitements auxquels il a été soumis par ses bourreaux l'ont amené au dernier degré de l'état que les hommes de science appellent la misère physiologique. Tout son corps n'est qu'une plaie ; il ne parle plus, et — détail essentiel — sa raison est égarée et il a perdu la mémoire.

Son sauveur, après avoir mis le Dauphin en lion sûr et l'avoir entouré de soins dévoués, se demande ce qu'il doit faire. Rendra-t-il le jeune prince i

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