‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 2)Chapitre 7 sur 9 · L£ SOIR D'AUTOMNE · texte numérisé non relu

L£ SOIR D'AUTOMNE

d'indulgence, jetait de sa voie menteuse, comme un os à ronger, celte phrase qui le crucifiait :

— Qu'est-ce que ça peut te faire, puisque je n'aime que toi ?

Il a brisé cette chaîne après plusieurs . années d'esclavage, au moment où la gloire lui souriait et où sa Valse des Nixes entraînait en même tempx, dans son rvthme tourbillonnant, les femmes en robes de cour sur le parquet ciré de Gompiègne et les grisettes en toilettes de deux sous surles plancher poussiéreuses deTÉlysée-Montmartre. Depui)^ lont, il est devenu le fameux Michel Paz; il a pumomn l'Europe en donnant des concerts et il a rapport^', pêle-mêle au fond de sa malle, de« bil)^t% doux dans toutes les langues et des or(\rt% de U;m»i W* pays. Mais, ayant sucé dans ^a yMu^x^K un Uti amer et fortifiant aux m^untll^*^ 4h U hous^K wnnrice Pauvreté, il e^t demeuré on Uouhuh um^A^ h sans sottise. Il ne j^jrit jîfsfi'^h wi i/t^/'U^HM^ *-<, quand il relit ses rïtXtk itVj^ 4'^tu'/t)f H ^^«/J revit par le souveLir V^ul^>, *>>?> li^Jh'^in <î uij jâu ou d'un jour daxt§ \thz\kt.i^ ^ t t m»**^ y'4 »»*, W m rappelle «jouvett- a**?'; ul i%"k\ ^y/u\ %» ^'^•-/''z '*' soirs dliiver oit, zirh' \t k»kk*ji%*,\* .^ j//>m m ii>i!/ siciea de iLi^*^t. i.' r^'iu**;'* ^ j// Vi/# '^^^w ,i„ #•«<

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«tu VINGT CONTES NOUVEAUX.

basse, près de rentrée des artistes, les pieds dans la boue, attendant cette femme qui, les trois quarts du temps, s'en allait au bras d'un autre homme, et qu'il avait aimée pourtant, aimée à en vouloir mourir.

— II n'y adebonheur que pour celui qui aime ! — se dit alors Michel, en proie au spleen cruel da libertin sentimental, et il sent monter à ses yeux la larme qui ne coule pas, la larme rare etdouloureuse des gens nerveux.

C*est dans cet étal d'âme que, l'an dernier»

chassé des bains de mer par le mauvais temps, Michel Paz se trouvait à Paris, dans le Paris désert du mois de septembre.

Un jour que, selon son habitude, il flAnait sans savoir où, en poursuivant une mélodie rebelle, il fut réveillé en sursaut par le martial accord d'un orchestre de cuivres, et il s'aperçut que le hasard de la promenade l'avait mené jusqu'au Luxembourg, près de la fontaine Médicis, où la musique militaire

LE SOIl D'irTOl^E. «IS

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212 VIXGT CONTES NOUVEAUX.

Elle devint pourpre de confusion et murmura, en baissant les yeux :

— Non, monsieur, vous ne me connaisseï pas... C'est moi qui vous connais.

II s'assit auprès d'elle; on causa. Elle l'avait vu, il y avait trois mois, une seule fois, au concert Colonne, le jour où il aviait conduit lui-même sa Suite éC orchestre. Et Michel, flatté, rapprochait sa chaise. Comment! elle ne l'avait vu qu'une seule fois et elle ne l'avait pas oublié. Qui donc était-elle? — Oh ! rien d'extraordinaire. Elle s'appelait Lucie; elle demeurait tout près, rue Gay-Lussac, avec sa sœur qui était veuve, sa sœur aînée qui avait toujours été une personne très sérieuse et à qui elle abandonnait l'éducation de son petit garçon. — Un enfant? elle était donc mariée? Nouvelle rougeur. Non, elle n'était pas mariée ; et les confidences devenaient plus intimes. Elle voyait toujours celui qu'elle appelait c le père de son petit garçon », mais plus rarement maintenant, en ami. Elle n'avait pas toujours été sage, mais c'était fini : elle allait avoir vingt-quatre ans, elle était une vieille femme, et elle aimait mieux vivre tranquille avec sa sœur, sur leurs petites rentes, et aussi en travaillant un peu, — toutes les deux avaient

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appris les modes, — et elle venait quelquefois au Luxembourg écouter la musique militaire, en attendant l'heure d'aller chercher son gamin, qui était dans un externat de la rue Royer* Collard.

Elle parlait ainsi, avec une naïve et presque enfantine confiance, d'une voix douce et sourde, les yeux baissés et en dessinant des ronds dans le sable du bout de son ombrelle. Michel l'écoutait, souriant, tout étonné de prendre un intérêt attendri à cette banale histoire, et il éprouvait un senti* ment triste en remarquant la légère flétrissure des tempes de la jeune femme, où l'été qui venait de finir avait mis, sur cette délicate peau de blonde, quelques taches de rousseur.

Comment un homme à bonnes fortunes tel que Michel Paz s'arrêta-t-il à celte aventure quelconque? Par l'inconséquence du prodigue qui vient de dissiper une fortune et qui se baisse pour ramasser une épingle. Mais le lendemain, le surlendemain, il revint au Luxembourg, il revit Lucie; elle lui avoua que, le jour où elle l'avait vu au concert Colonne, il lui avait plu — oh! mais plu! — et que, l'autre fois, quand il s'était accoudé tout près d'elle à la balustrade, elle l'avait regardé,

21i VINGT CONTES NOUVEAUX.

bien qu'elle fût perdue d'émotion, dans l'espérance qu'il lui parlerait.

Le roman, ainsi commencé, devait arriver bien vite à la page où se trouvent toujours trois lignes de points suspensifs et qui fait tomber en langueur les pensionnaires qui la lisent en cachette. Mais, où Michel le dédaigneux, le blasé, n'avait espéré d'abord qu'une insignifiante fantaisie, il goûta un plaisir qui le surprit.

C'était si bon, cet amour qu'il n'avait qu'à accepter, cet amour sans coquetterie, sans marchandage, cet amour-peuple, simple comme un instinct ! Michel demeurant avec sa mère, et Lucie avec sa sœur, leurs premières intimités eurent pour théâtre une affreuse chambre d'hôtel, attiîstée par l'acajou et le damas grenat, avec un lit à bateau et une gravure style troubadour représentant un chevalier armé de toutes pièces, en train d'écrire avec sa dague un nom de femme sur l'écorce d'un hêtre. Mais, dans ce vulgaire asile, Michel, malgré ses trente-cinq ans et ses nombreuses campagnes dans la galanterie, avait senti son cœur battre — oh ! comme il y avait longtemps que cela ne lui était arrivé! — en attendant l'heure de l'arrivée de Lucie, les yeux fixés sur la pendule où un Galilée

LE fOlls jrAlTOlINE. i»:.

en «ne bronzé roantrait du âoLjrl une mapy»eiDODde, Quels gentils d<^jeim^rs ils avaient faitf , asâs a côté Ton de Faotre fut le diran aiix ressorts énerves, el quelle dont-e niinnle lorsque — au dessert, les seniette^ jetées sur la iiaj»pe — Lucie se serrait, timide^ contre Tépaule de Micbel, et, prenant délicatement la main de Fartiste, qui lui paraissait un être suj^érieur, un deminiieu qu'on ne devait toucher qu'avec précaution, elle la portait à ses lèvres et la c^mi-ait de baisers rapides, légers, presque respectueux.

Michel Paz s'abandonnait à cet amour, qui le chatouillait jusque dans les coins les plus secrets de son cœor. Il lui arrivait de penser à Lucie très souvent, aux moments les plus inattendus. Il se rappelait tout à coup un vrai mot d'amoureuse qu'elle lui avait dit : c Donne-moi nos rendez-vous d'avance, pour que j'aie bien le temps d'y penser! » et, la bouche enlr'oaverte par un involontaire sourire de bonheur, il songeait au joli nez droit de sa maitresse, et surtout à sa manière ardente de senvr les dents quand, Fétreignant de toutes ses forces, elle lui disait, comme à un petit chat, de sa voix basse et passionnée : c Mon mini ! i

— Mon Dieu ! — s'écria-t-il un jour subitement.

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— est-ce que je Taimerais? est-ce que je Taîme?... Hélas! il ne voulut pas entendre en lui une voix secrète, une voix ironique qui protestait tout bas ; et, comme le ciel d'octobre était pur, — il y avait un mois, tout de même, qu'il connaissait Lucie — il résolut, rhomme à femmes, qui avait fait rêver des princesses, de donner à la pauvre fille une tèie d'amour et de passer avec elle une journée entière H la campagne.

Il fallait partir de bonne heure, si l'on voulait arriver pour le déjeuner dans ce village, sur la lisière d'un bois, au nord de Paris, qu'environnait un si beau pays de forêts et d'étangs. Mais il la trouva, arrivée la première à la gare, debout auprès du guichet, son sac de voyage à ses pieds, toujours avec son petit air si sage et si raisonnable. Us étaient seuls dans le wagon, — quel baiser! — seuls aussi dans Tomnibus de la correspondance du chemin de fer, qui les emporta au grand trot sur une route bordée de poiriers; et Lucie riait de joie, Parisienne grisée par Tair vif, et criait : c II fera beau ! »

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je t'aime !

il8 VIXliT CONTES XOIVEAI'X.

Houp ! en route pour la forêt. Il faut se dépêcher, car, en octobre, la nuit vient vite. Et les voilà partis par un chemin sous les arbres, humide et sombre, où Ton marche dans les feuilles pourries; mais, sur leurs tètes, les étincelles criblent les branches et, par les éclaircies, on voit de Tazur. Croua ! croua I puis un grand bruit d'ailes. C^est une bande de corbeaux qui s'envolent; et de temps en temps, loin, très loin, éclate le coup de fusil d'un chasseur. Ils vont, les Parisiens ! ils aspirent la senteur des bois. — € Vois donc ! des bruvères encore roses! » — Et Lucie s'agenouille pour glaner les dernières fleurettes, et Michel, le feutre en arrière, décapite avec sa canne les gros champignons, verts de poison, au pied des chênes.

Il s'attarde, parfois, pour voir la jeune femme aller, tout heureuse, devant lui. Qu'elle est fine et mignonne, dans sa robe brune ! Comme elle marche bien, et quelle taille de déesse du Primatice ! Mais voilà qu'elle s'arrête encore sur le bord du chemin; elle se retourne pour appeler son compagnon : c Ah ! des noisettes ! i et elle est si gracieuse en se penchant pour les cueillir qu'il accourt, qu'il l'enlace et qu'il la baise longuement sur la nuque, dans les frisons d'or.

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— Ah I mon minif tu m'as fait peur !

Ils courent ainsi tout le jour, descendant gaiement les chemins creux où l'écho répète leurs rires ; s' encourageant de la voix à grimper les sentiers de chèvres, dans les rochers, où le pied glisse sur les aiguilles de pin; devenant tout à coup silencieux sous la solennité des hautes futaies; et, quand il s'arrête devant un point de vue, elle s'appuie sur son bras, un peu lasse et comme ivre.

Enfin, le soir les surprend près du grand étang.

Lucie s'est assise sur un orme renversé, et Michel est à ses pieds, couché dans la mousse et la tète posée sur les genoux de son amie, qui a ôté l'un de ses gants et lui caresse les cheveux.

L'heure est exquise. Pas une brise, pas un nuage. Le calme soleil descend dans un ciel pareil à du lait qui serait bleu, et le paisible étang, comme un miroir d'acier, reflète les grands arbres immobiles.

Michel se sent envahir par un attendrissement sans limites; il lui semble que tout son passé n'existe plus et qu'il n'y a jamais eu dans sa vie que cette minute. Son cœur blasé qu'a rajeuni un instant la nature, son cœur, comme une rose tardive, fait un effort pour s'ouvrir. Il appuie sur le poignet de

Lucie un long, un tendre baiser, et, pour la première fois, il prononce le mot que, dans sa noble horreur du mensonge, il n'a pas dit depuis tant d'années :

— Je t'aime !

Mais, à ce moment précis, le soleil plonge de l'autre côté de l'étang, derrière la ligne noire des sapins. Tout, à la fois, — l'eau, le ciel, les arbres et le cœur de cet homme, hélas ! — tout, à la fois, se refroidit. Lucie, qui regarde son amant dans les yeux, y voit passer ce frisson, et, avec le besoin de vérité des simples et la calme résignation des humbles, elle lui répond de sa voix sourde et comme brisée :

— Non, mon mmi, vous ne m'aimez pas... C'est moi qui vous aime !

if

Lucie aime toujours Michel — qui se laisse aimer. Mais, si la reprise en mineur du motif de sa dernière valse exprime un sentiment de douleur désespérée, c'est que le musicien a traduit dans ces

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quelques notes les tristes mots prononcés par la jeune femme au bord de Fétang, après le soleil couché; et c'est aussi pourquoi cette valse, qu'on ne peut entendre sans que les larmes viennent aux yeux, est intitulée : Le Soir d^auto$nne.

A répoque où j^étais expéditionnaire dans lef$ bureaux du ministère de la j^erre, j'avais pour colIè}(ue et pour camarade de pièce un nommé Jean Vidal, ancien 50us-<^fficier, amputé du bras gauche pendant la campagne d'Italie, mais à qui restait encore sa main droite, sa c belle main > de fourrier, avec laquelle il exécutait des merveilles calligraphiques en ronde, en bâtarde, en gothique, et dessinait, d'un seul trait de plume, un [>etit oiseau dans le paraphe de sa signature.

Un digne homme, ce Vidal ! Le type du vieui soldat, probe et pur. Bien qu'il eût à peine quarante ans et que de rares poils gris ajiparussefjt dans sa barbiche blonde d'ancien zouave, déjà nous l'appelions tous, au bureau, le père Vidal;

iil VINGT CONTES NOrVEAlX.

mais avec moins de familiarité que de respect, car nous connaissions sa vie d'honneur et de dévouement, là-bas, dans son petit logement à bon marché, au fond de Grenelle, où il avait recueilli une sœur à lui, veuve avec une ribambelle d*eiH fants, et où il entretenait tout ce petit monde sur son maigre budget, c'est-à-dire l'argent de sa croix, de sa pension et de ses appointements. Trois mille francs pour cinq personnes ! N'importe, les redingotes du père Vidal — ces redingotes dont la manche gauche, la manche vide, s'attachait au troisième bouton — étaient toujours brossées comme pour la revue du général inspecteur, et le brave homme prenait tellement au sérieux son ruban rouge, toujours frais, qu'il le retirait de si boutonnière quand il portait un paquet dans la rue : quelque paire de bottes de chez Latour, nie Montorgueil, ou quelque pantalon de fatigue* acheté le matin à la Belle-Jardinière.

Gomme je demeurais alors, moi aussi, dans la banlieue du sud de Paris, je faisais route asseï souvent, pour m'en retourner chez moi, avec le père Vidal, et je m'amusais à lui faire raconter ses caniH pagnes, tout en .cheminant par ce quartier de l'École-Militaire où l'on rencontrait alors à chaque

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nelle, il s'arrêta brusquement devant la devanture d'un fripier militaire, comme il y en a beaucoup dans ce quartier-là. C'était une sale et sinistre boutique, montrant dans savitrine des pistolets rouilles, des sébiles pleines de boutons, des épaulettes d'or rougi, et devant laquelle étaient suspendues, parmi des haillons sordides, quelques vieilles tuniques d'officiers, pourries sous la pluie et rongées par le soleil, mais qui, conservant le pincement de la taille et la carrure des épaules, avaient encore onne sait quel aspect presque humain.

Vidal, me saisissant le bras de sa seule main et tournant vers moi ses regards un peu ivres, leva son moignon pour désigner une de ces défroques — une tunique d'officier d'Afrique, avec la jupe à cent plis et le triple galon d'or grimpant sur la manche et faisant un huit, à la houzarde.

— Tenez, — me dit-il, — voilà l'uniforme de mon ancien corps... une tunique de capitaine...

Et, s'étant approché pour examiner la loque de plus près, il lut le numéro gravé sur les boutons et reprit, enthousiasmé :

— C'est mon régiment!... C'est du premier zouaves !

Mais, tout à coup, la main du père Vidal, qui

LA TIEILLE TU^IorE. Î57

avait déjà saisi la jupe de la rieille tunique, resta immobile, son visage s'assombrit, ses lèvres tremblèrent et, baissant les veux, il murmura, avec un accent d'épouvante :

— Mon Dieu ! si c'était la sienne!

Puis, d'un geste brusque, il retourna la tunique et je pus voir, au milieu du dos, un petit trou rond dans le drap, un trou de balle, cerné d^une crasse noire qui était sans doute du vieux sang — et ce trou sinistre faisait horreur et pitié, comme une bless\ire.

— Oh ! oh ! — dis-je au père Vidal, qui avait tout de suite laissé retomber le vêtement et s'était remis en route, d'un pas pressé, la tête basse, — voilà une vilaine cicatrice !...

Et, pressentant une histoire, j'ajoutai, pour exciter mon compagnon à la raconter :

— Ordinairement, ce n'est pas par derrière que les capitaines de zouaves reçoivent les balles.

Mais il ne paraissait pas m'entendre ; il marmottait des mots en mordant sa moustache.

— Comment a-t-€/fe pu s'échouer là? il y a loin du champ de bataille de Melegnano au boulevard de Grenelle... Oui, je sais bien, les corbeaux qui suivent l'armée, les dépouilleurs de cadavres...

t88 VINGT CONTES NOUVEAUX.

pourquoi là, justement, à deux pas de TÉcole- Militaire, où son régiment est caserne ?... Et i7 a dû passer par ici, il a dû la reconnaître. . . Oh ! c'est comme un revenant !

— Voyons, père Vidal, — fis-je en lui prenant le bras et violemment intéressé, — vous n'allex pas continuer à parler par énigmes, et vous me direx bien quel souvenir vous rappelle cette tonique trouée.

Je crois bien que sans les deux absinthes je n'aurais rien su, car, à cette demande, le p^ Vidal me jeta un regard méfiant, presque craintif; mais soudain, comme prenant une grande résolution, il me dit d'une voix brève :

— Eh bien, oui, je vous conterai la chose...

Aussi bien vous êtes un jeune homme instruit et honnête, j'ai confiance en vous, et quand j'aurai fini, vous me direz — mais là, bien franchemenU la main sur la conscience, — si vous me trouTex excusable d'avoir agi comme j'ai agi... Voyons, par où commencer?... Ah ! d'abord, je ne peux pas vous dire son nom, à Vautre^ puisqu'il vit encore, mais je le désignerai par le sobriquet que nous lui donnions au régiment... La-5e»^ oui, nous l'appelions La-Soif, et il n'avait pas volé son surnom.

étant de ceux qui ne grouillent pas de la cantine et qui sifflent douze petits verres aux douze coups de midi... II était sergent à la quatrième du second, où j'étais fourrier, et il marchait à côté de moi, en serre-file... Bon soldat, très bon soldat... Ivrogne, chapardeur, aimant les batteries, toutes les mauvaises habitudes d'Afrique... Mais brave comme une baïonnette, avec des yeux bleus et froids comme l'acier, dans sa face tannée à barbe rouge, où l'on voyait bien tout de suite que le particulier n'était pas commode. Au moment où j'élais arrivé du dépôt aux bataillons de guerre, La-Soif venait de finir son congé; il se rengagea, toucha la prime et tira une bordée de trois jours, pendant lesquels il roula dans les bas quartiers d'Alger avec quatre ou cinq noceurs comme lui, empilés dans une calèche et portant un drapeau tricolore où on lisait ces mots : Ça ne durera pas toujours! On le rapporta à la caserne, la tète fèlée d'un coup de sabre : il s'était battu avec des tringlos, chez une Mauresque, qui avait reçu dans la bagarre un coup de pied dans le ventre, dont elle était morte. La-Soif guérit; on lui flanqua quinze jours de bloc et on lui retira ses galons. C'était la deuxième fois qu'il les perdait. Sans sa mauvaise conduite, La-Soif, qui était

d'une famille bourgeoise et avait reçu de Tinstruction, aurait été officier depuis longtemps... Donc^ après TafTaire de la Mauresque, on lui reprit ses galons, mais, dix-huit mois plus tard, comme je venais de passer sergent-fourrier, il les avait déjà rattrapés, grâce à l'indulgence du capitaine, vieil Africain qui l'avait vu faire le coup de feu en Kabylie.

Mais voilà que le vieux est promu chef de bataillon et qu'on nous envoie un capitaine de vingt-huit ans, un Corse, nommé Gentile, sorti de l'école, un garçon froid, ambitieux, plein de mérite, disait-on, mais très exigeant dans le service, dur pour les hommes et vous collant des huit jours de salle de police pour une tache de rouille sur le fusil ou un bouton de moins à la guêtre ; de plus, n'ayant pas encore servi en Algérie, et n'admettant pas du tout, mais pas du tout, l'indiscipline et la fantasia. Du premier coup, le capitaine Gentile prit La-Soif en grippe, et réciproquement. Ça ne pouvait pas manquer. La première fois que le sergent ne répondit pas à l'appel du soir, huit jours de bloc; la première fois qu'il se grisa, quinze jours. Quand le capitaine — un petit brun, raide comme un poil, avec des moustaches de chat effarouché

— lui jetait lapuoitioo à la face, en ajoutant d'un ton sec : c Je sais qui vous êtes, et je vous materai, mon cher 1 > La-Soif ne répondait rien el s'en allait d'un pas tranquille du côté de la salle de police; mais le capitaine se serait peut-ètreun peu radouci tout de même, s'il avait vu le coup de colère qui rougissait la figure du sergent, dès qu'il avait tourné la tête, et l'éclair de rage qui passait dans ses terribles yeux bleus.

Là-dessus, voilà que l'Empereur déclare la guerre aux Autrichiens et qu'on nous embarque pour l'Italie... Mais il ne s'agit pas ici de la campagne, j'arrive au fait... La veille du combat de Uelegnano — où j'ai laissé mon bras, vous savez, — notre bataillon campait au milieu d'un petit village, et avant de rompre les rangs, le capitaine nous avaitfait un petit discours —il avait raison, le capitaine, — pour nous rappeler que nous étions en pays ami, qu'il était de notre honneur de nous y bien conduire et que celui qui ferait la moindre

peine à Thabitant serait puni d'une façon exemplaire. Pendant qu'il parlait, La-Soif, qui chancelait un peu en s'appuyant sur son flingot, à côté de moi, — il avait vidé, depuis le matin, la moitié du bidon de la cantinière, — haussa légèrement les épaules; mais, par bonheur, le capitaine ne s'en aperçut pas.

Au milieu de la nuit, je suis réveillé en sursaut. Je saute de la botte de paille sur laquelle je dormais dans une cour de ferme, et je vois, auclairde la lune, un groupe de camarades et de paysans qui arrachaient des bras deLa-Soif, furieux comme un lion, une belle fille, toute dépoitraillée et déchevelée, en train d'invoquer la Madone et tous les saints du paradis. J'accours pour prêter main-forte, mais le capitaine Gentile arrive avant moi. D'un coup d'œil — il avait un vrai regard de maître, le petit Corse, — ilfaitreculer le sergent terrifié : puis après avoir rassuré la Lombarde par quelques mots qu'il lui dit en italien, il revient se camper devant le coupable et, lui mettant sous tenez un doigt qui tremblait :

— On devrait brûler la cervelle à des misérables comme vous, — lui dit-il. — Dès que je pourraivoir le colonel, vous perdrez encore vos galons, et ce

sera pour de bon, cette fois... On se bat demain, tâchez de tous faire tuer.

On se recoucha, mais le capitaine avait dit vrai, et, dès le point du jour, ce fut la canonnade qui nous éveilla. On courut aux armes, on forma la colonne, et La-Soif — jamais ses sacrés yeux bleus ne m'avaient paru plus méchants — vint se placer auprès de moi. Le bataillon se mit en marche. Il s'agissait de déloger les habits blancs, qui s'étaient fortifiés avec du canon dans le village de Mêlegnano. En avant, marche ! Nous n'avions pas fait deux kilomètres que, v'ian ! la mitraille des Autrichiens nous prend par le travers et jette par terre une quinzaine d'hommes de la compagnie. Alors, nos officiers, qui attendaient l'ordre de charger, nous font coucher dans le maïs, en tirailleurs ; mais euxrestent debout, naturellement, et je vous assure que ce n'était pas notre capitaine qui se tenait le moins droit. Nous, à genoux dans les épis, nous continuions à tirer sur la batterie qui était à portée . Tout à coup, je me sens pousser le coude, je me retourne et je vois La-Soif qui me regardait, le coin de la lèvre relevé d'un air de blague, et qui armait son fusil.

— Tu vois bien le capitaine ? — me dit-il en le désignant d'un geste de tête.

— Oui... eh bien? — lui répondis-je avec ud regard sur rofficier, qui était debout à vingt pas de nous.

— Eli bien, il a eu tort de me parler comme il a fait cette nuit.

Puis, d'un geste précis et rapide, en deux temps,^ il épaula son arme, fit feu... et je vis le capitaine,, le torse brusquement cambré, la tête jetée en arrière, battre une seconde l'air des deux mains, laisser choir son épée et tomber lourdement sur le dos.

— Assassin! m'écriai-je, en saisissant le bras du sergent.

Mais il me fit rouler à trois pas de lui, d'un coup de crosse dans la poitrine.

— Imbécile I Prouve que c'est moi qui l'ai tué.

Je me relevai, en fureur; mais tous les tirailleurs se relevaient aussi. Notre colonel, tète nue, sur son cheval fumant, était là, nous montrant do sabre la batterie autrichienne, et hurlant de tous ses poumons :

— En avant, les zouaves... Â la baïonnette!

Qu'est-ce que je pouvais faire, n'est-ce pas?

Charger comme les autres... Et ça a été fameux, allez ! la charge des zouaves à Melegnano. Avez-vous

YU quelquefois la grosse mer battre un écueil ? Oui. Eh bien, c'était tout à fait la même chose. Chaque compagnie grimpait là-haut comme la lame sur le rocher. Trois fois la batterie se couvrit de vestes bleues et de culottes rouges, et trois fois nous vîmes reparaître le terrassement, avec ses gueules de canons impassibles, comme Técueil après le coup de mer.

Mais la quatrième compagnie, la nôtre, devait emporter le morceau. Moi, en vingt bonds, j'arrivai jusqu'à la redoute ; m'aidant de la crosse de mon fusil, je franchis le talus; mais je n'eus que le temps d'apercevoir une paire de moustaches blondes, une casquette bleue et un canon de carabine qui me touchait presque. Je reçus près de l'épaule gauche un coup tel que je crus que mon bras s'envolait; je lâchai mon arme, j'eus un étourdissement, j'allai tomber sur le flanc, près d'une roue de caisson, et je perdis connaissance.

Quand je rouvris les yeux, on n'entendait plus qu'un bruit de mousqueterie lointaine. Les zouaves

étaient là, formant le (femi-cercle, mais en désordre; ils criaient : c Vive l'emperem'! » et brandis* saient leurs fusils en Tair, à bout de bras.

Un vieux général, suivi de son état-major, arrivait au galop. II arrêta son cheval, ôta son képi doré, l'agita joyeusement et s'écria :

— Bravo, les zouaves... Vous êtes les premiers soldats du monde !

J'étais assis près de ma roue de caisson, soutenant piteusement de la main droite ma pauvre patte cassée, et je me rappelais alors le crime affreux de La-Soif, tuant son officier par derrière, en pleine bataille.

Tout à coup, il sortit des rangs et s'avança vers le général... Oui, lui-même, La-Soif, l'assassin du capitaine ! Dans le combat, il avait perdu son fez, et son crâne rasé apparaissait, traversé par une balafre d'où un filet de sang lui coulait sur le front et sur la joue. D'une main, il s'appuyait sur son fusil; de l'autre, il présentait un drapeau autrichien, tout déchiqueté, avec de larges taches rouges — un drapeau qu'il avait pris.

Le général semblait le regarder avec admiration, le trouver superbe.

— Hein, Bricourt, — dit-il en se tournant vers

un de ses officiers d'ordonnance, — regardez-moi ça... Quels hommes !

Alors La-Soif, de sa voix gouailleuse :

— C'est vrai, mon général... Mais vous savez, le premier zouaves I ... Il n'y en a plus que pour une fois.«

— Je t'embrasserais pour ce mot-là, — s'écria le général... — Tu auras la croix, tu sais...

Et répétant toujours : c Quels hommes ! quels hommes ! » il dit encore à son aide de camp une phrase que je n'ai pas comprise — vous savez, moi, je suis un ignorant — mais que je me rappelle bien tout de même :

— N'est-ce pas, Bricourt? C'est du Plutarque! Mais, en ce moment, mon bras me faisait trop

de mal ; j'eus une nouvelle syncope, et je ne vis et n'entendis plus rien.

Vous connaissez le reste. Je vous ai souvent raconté comment on m'a charcuté l'épaule et comment j'ai traîné pendant deux mois dans les ambulances, avec le délire et la fièvre. Aux heures d'insomnie, je me demandais ce que je devais faire, rapport à La-Soif. Le dénoncer ? Oui, c'était mon devoir, mais quoi ? je n'aurais pas pu fournir de preuves. Et puis, je me disais: — C'est un gredin,

oui, mais c'est un brave ; il a tué le capitaine Gentile, mais il a pris un drapeau à Tennemi I — Et je ne savais que résoudre. Enfin, quand je fus en convalescence, j'appris qu'en récompense de son action d'éclat, La-Soif avait passé avec son grade aux zouaves de la garde et qu'on l'avait décoré. Ah! cela me dégoûta d'abord de ma croix, que notre colonel était venu m'attacher sur ma capote d'hôpital .Pourtant, La-Soif méritait aussi la sienne, après tout ; mais sa Légion d'honneur aurait dû servir de cible au peleton chargé de le fusiller... Enfin, tout cela est loin aujourd'hui ; je n'ai jamais revu le sergent, qui est toujours au service, et je suis rentré dans le civil... Mais, tout à l'heure, en voyant cette tunique avec son trou de balle — Dieu sait comment elle est venue là ; — pendue chez ce fripier, à deux pas de la caserne où est l'assassin, j'ai songé au crime impuni et il m'a semblé que le capitaine demandait justice.

Je calmai de mon mieux le père Yidal, que son récit avait mis dans une grande exaltation; je

rassurai qu'il avait agi pour le mieux et que l'héroïsme du sergent de zouaves balançait son crime. Mais, quelques jours après, en arrivant au bureau, je trouvai Vidal qui me tendit un journal plié de façon à ne laisser lire qu'un fait-divers, et qui murmura gravement :

— Qu'estrce que je disais ?

Je pris le journal et je lus ceci :

€ Encore une victime de l'intempérance.

€ Hier, dans l'après-midi, sur le boulevard de € Grenelle, le nommé Mallet, dit La-Soif, sergent € aux zouaves de la garde impériale, qui avait fait € en compagnie de deux camarades de nombreuses € libations dans les cabarets du voisinage, a été € pris d'un accès de délire alcoolique au moment c où il regardait de vieux uniformes, exposés à la € devanture d'un marchand d'habits.

€ Devenu tout à fait furieux, ce sous-officier € avait tiré son sabre-baïonnette et courait eu € répandant l'épouvante sur son passage. Les deux € militaires qui l'accompagnaient ont eu toutes les < peines du monde à se rendre maîtres du forcené, € qui ne cessait de hurler dans sa rage : — Je ne € suis pas un assassin!... J'ai pris un drapeau € autrichien à Melegnano !

<c On nous assure, en effet, que Mallet a été c décoré pour ce fait d'armes, et que ses habitudes ft d'ivrognerie invétérées l'ont seules empêché de * devenir officier.

€ Mallet a été conduit à l'hôpital militaire du a Gros-Caillou, d'où il sera prochainement transa féré à Gharenton, car il est douteux que cet <i infortuné recouvre jamais la raison. »

Et comme je rendais le journal au père Vidal, il me jeta un regard profond et conclut :

— Le capitaine Gentile était Gorse... Il s'est

vengé !

LE

iNAUFRAGE DE L' c( INFLEXIBLE »

V Inflexible était une frégate de soixante canons qui prit part, en 1830, au bombardement d'Alger.

Il n'en reste plus rien aujourd'hui, très probablement; c'est tout au plus si la vieille carcasse démâtée et laissant voir par ses sabords vides le désert de ses batteries, pourrit encore dans un coin de l'arsenal de Brest, transformée en magasin flottant. Et pourtant je connais V Inflexible comme si j'avais fait le tour du monde avec elle.

Je la connais par son modèle, antique chefd'œuvre fait par le père Clodion, du temps qu'il était à l'École des Novices, — modèle de cinquante centimètres de hauteur, du fond de la cale à la pointe du grand mât, et qui reproduit exactement la frégate, toutes voiles dehors, sans qu'il y manque

riosB. — II. 16

un grelin ou un cartahu. Je Tai assez souvent admiré, ce modèle de V Inflexible, aux heures de ma jeunesse, dans l'atelier du paysagiste Jules Clodion, surnommé Clodion-des-Bouleaux.

C'est chez Bauer que j'avais fait la connaissance de Clodion, et à ce seul nom de Bauer, voilà qu'elles ressuscitent, les lointaines années de temps perdu et de vache enragée.

La brasserie Bauer faisait l'angle d'une rue et d'un boulevard, tout là-bas, du côté de l'Observatoire, et servait alors de lieu de réunion à un groupe d'amis auquel j'étais très fier d'appartenir. Vous voyez d'ici le décor : Jardin et bosquets, comme disait l'enseigne. Des tonnelles sous de la vigne vierge, des massifs de lilas défleuris et poussiéreux, un gazon où les bouts de cigarettes remplaçaient les fleurs, deux ou trois acacias — l'arbre des guinguettes — et, dans un coin, le bouquet obligé de grands tournesols. On arrivait là vers cinq heures — plus tôt, par la chaleur, l'endroit n'eût pas été tenable — et l'on trouvait toujours une discussion d'esthétique entamée autour des verres d'absinthe, une femme en cheveux s'envolant sur la balançoire, et, devant le jeu de tonneau, Clodion-des-Bouleaux lui-même, en pantoufles et en vareuse rouge,

LE NAUFRAGE DE L' c INFLEXIBLE. » UZ

lançant, d'une main infaillible, tous les palets dans la gueule de lion.

Tout ce monde, dont Glodion était le chef, — hélas ! ceux qui survivent sont à présent dans les environs de la quarantaine, — apercé ou s'est dispersé. Harivel,le chimiste, vient d'entrer à l'Institut, et Lemétreur, le philosophe chauve, — qu'à cause de ses airs de pontife nous appelions le c Pape en exil », — après avoir été, successivement, gérant d'un journal à mois de prison, je ne sais plus quoi sous la Commune, homme-affiche à Londres et comptable à bord d'un paquebot du Havre à Hambourg, a fini par faire son trou dans les Pompes- Funèbres. Quels contrastes entre les destinées de ces jeunes gens que le hasard sème à poignées sur le pavé de Paris ! J'ai rencontré, l'autre jour, dans Yaugirard, donnant le bras à une femme mise comme une marchande de chansons, ce pauvre Pierre Avril, le Corot de la poésie moderne, le charmant descripteur des chemins sous bois et des coudes de rivières ; il était coiffé d'un gibus roux, portait un vieil habit noir sous son paletot défraîchi et fumait en pleine rue sa pipe en terre. Avec cela, toujours son attitude de grand d'Espagne. II cherche vainement un éditeur pour son dernier

Ui V15GT COUTES KOITEAIX.

volume, tandis que cet imbécile de Tissai, le peintre de genre, qui se fait prêter, pomr les copier dans ses tableaox^des robes par les grandes cootnriëres, entretient une baronne déclassée et galope tous les soirs, dans l'allée des Acacias, sur on baicerise de trois mille écus.

Que sont-ils devenus, les autres camarades de chez Bauer? Lépicier, le sculpteur, tué à Champigny. Gamisel, mort. Favrot, mort. Pages, Fexterne de la Pitié, c'est encore plus triste : marié, avec une tiaulée d'enfants et, pour leur gagner do pain, médecin chez une somnambule. Et Piock, le caricaturiste à la belle tète frisée de Caracalla? hémiplégique du côté droit et photographe dan^ une baraque en planches, au Point-du-Jour, où ii fait le portrait du marié tenant sa femme, en fleurs d'oranger, assise sur ses genoux.

Ce n'est pas gai, tous ces souvenirs de jeunesse!

if

Jules Clodion — un roux à moustaches de yercingétorix, un Gaulois de Luminais, dont le physique était complété par le nom mérovingien — avait

[^ T.-iîF^iivi.n lYl \- .rN-\;:;:.:i:Lj. i^;î

»îtait [Dur* ai naniHîii m. ^niJiK.uiJiTsni Hîv.muùu

•ii5 ^iiL iHC^ -Tuiiilii liln rïîïUfM lav.siami., (ai iu^'hti: a^idir'MlitmesiL .a litriiiti OL^funii Riimani.. u ij^iiUKï. «auniiiH !:'*^iiîtr;ull:ti i uiv.k* tîiiLssf '.''icuiiiii i;* ir';N»i..

Inl»1li:ll*^f lu^iiîiLiiiiBiarji — h:c::*}Cd îïx«;Ci.:«/r :/i*»;»^ viaiîûil lit; aiuvl'i^h*^ «:â :i»f !K.L-T';^'x.ii».'i:Vj: .x '»;</^'4.«/'^ viiH- ;i»itirT)i!hi^t* a.aat m'iarî' par ^iiux cL^jus^ «i. l.^''>

te^ foL'î^aiix <!•>> îles ifiiiî?ij.u'ê> <<^a^ «.a ^LÎvtVv ^^

/texièl^, csêcatiê J3(ii5 par le fvw ClvHi.ruut; ;*U^rs s^u^^v noiici^aa coa hàlé, il cri>juiît U j>t;imlli^vto:^s{>.u>t> nas sur les haubans du v;ii$so;iUHiVoU\ ^t^u^ U rade de Brest.

Quand je connus Clodion, il y At^il W^u lit^ni^w qu'ils avaient été dépensés, les donùi^rs Umi^ du

bas de laine — bons vieux Louis XTIII à la queue, durement gagnés par le capitaine, sur la côte du Gabon, à vendre des fusils de camelote aux rois nègres et peut-être à faire un peu la traite. Dans son atelier de misère, au fond de la cour d'un nourrisseur, rue Campagne-Première, il ne restait au peintre, de tout son passé de famille, que le modèle de V Inflexible et que sa tante Modeste, en coiffé de Bayeusaine, ahurie comme un pioupiou dans un musée, au milieu de cette bohème où le peintre laissait aller sa vie.

Et il y avait bien là de quoi Tétonner, la pauvre vieille paysanne. D'abord, pourquoi tout le monde appelait-il son neveu Clodion-des-Bouleaux? Elle ignorait la légende, si célèbre à Marlotte. Tout comme un autre, à Theure de Teffet, Jules s'en allait, son sac sur le dos et son pantalon dans ses bottes, du côté de la M are-aux-Fées, et à la nuit tombée, quand tous les rapins rentraient à l'auberge et y faisaient une poule à la casserole, en attendant le diner, il revenait un des derniers et rapportait aussi son étude. Mais c'était toujours la même: rochers, bruyères et bouleaux, et l'on savait bien comment il l'avait faite. Une fois seul dans la forêt, l'incorrigible fainéant s'était couché, pour fumer

LE NAUFRAGE DE L' c INFLEXIBLE. > Ul

sa pip6y auprès de son attirail de peintre, le dos dans la mousse ; puis, au dernier moment, il avait couvert sa toile sans regarder même le paysage, bâclant les étemels bouleaux, qui lui avaient valu son surnom, par un procédé de lui bien connu, avec le torchon et le couteau à palette. Car Glodion avait réalisé ce problème : peindre de € chic i> d'après nature.

Elle ne pouvait pas savoircela, la tante Modeste, ni comprendre quel formidable raté était son neveu ; mais je n'oublierai jamais son air de stupéfaction épouvantée, les soirs où tout le personnel de la brasserie Bauer déboulait dans l'atelier. Quelles soirées ! À la lueur de quelques bougies plantées dans dés goulots de bouteille, on s'installait, quatre sur le vieux canapé, six sur le lit en se tassant, les autres où ils pouvaient, et la demi-obscurité donnait un aspect féroce à tous ces visages creusés d'ombre^ àces chevelures fougueuses, à ces calvities debilles de billard, même à la tète ineffablement bète de Touvrier-poète, à barbe d'apôtre, qui nous chantait des couplets de sa façon, genre Béranger, sur le Christ républicain et la fraternité des peuples. El les discussions commençaient bruyantes, interminables. Lemétreur, le philosophe, développait sa

♦« TI5CT C05TES SOrTEAUX.

théorie da c zotisme ». AthI déclamait ses to^ Plock, le dessinatear, prétoidaîl n*aToir plus que trois caricatures a faire pour reoTerser TEmpire. Gamisel, le farceur, jouait surleclarecin en ruiner la marche funèbre du général nègre, en s*asseyant lourdement, de temps à autre, sur le clarier; et c'était une fureur de confusion et de tapage dans un nuage de tabac.

Sourent, alors, je regardais la tante Modeste. Personne ne pensait à elle ; on Tarait oubliée dans son coin, les pieds sur sa chaufferette, les mains jointes sur son ventre, abandonnant dans le creux de son tablier son œuf de buis et un bas de laine i moitié tricoté. Elle n'entendait rien, elle itèTaiL. les yeux fixés sur Vin flexible y dont on apercerait dans Tombre, sur une commode, la coque élégante et la svelte mâture.

Sans doute, la petite finégate ne rappelait à la bonne femme — avec quel regret, mon Dieu ! — que l'heureux temps où elle tenait la maison de son frère, à Sainte-Adresse, pendant ses voyages, et que les jours de calme où son Jules était encore un petit garçon très doux et très obéissant Mats, moi, je voulais croire qu'il s'établissait alors, dans la pensée obscure de la paysanne, on ne sait quelle

LE NAIFI;A*.£ III' **-vi: . L # 3^

douloureuse comr.aml-'jL -fi:r*: z-:^ *:'r'j-^-^'^ iy*a, torchées de Qoij »ii-c-:ï-I> 'i..-:iv:. •;.; v iir-Vr^i/, les murailles, eî c^: •:•:•;-• :--r;.* < :-^* '.<^, :-^/Vvît et témoignage d'iir ztv-lL. ',,:,- x-^z.'.^-t'n. < u:,^. patiente indu-i^k.

Je perdis dr r-^^ ^* ;.<; .<^-. >, ; r <.. -/^r- v^

c'était un bon eifti^. 5::^--^ v.». . .- *• r '/-.-.î; î ^ik lui de temps tzi t*fr-> *c ^ v;'*^'-*-- *"'>/. ;.> ^i? que rien urri^li '/r-ii^^ '<.v* v.a *rî. v-'x%> /i*; paresse, de hl^^^^ *l :^ t^-vr';^.

— Et la t^-itr: M^:^-/: -,: v. ,/,*.r^ %-î>a ;.i,? — demandai-j'^ ni.]\\r â ^r. V4rr;,%r%.-> v.rr.rr,'^;;*.

— Toujours, la ^.-kvrr^ t;>,,.>, ei t,\>. luV^ d^ son mieux cofitr» I* ^^ -!*;* Ct I* rr,;iii'/rj. Ah ! ^Ah est héroïque! O'^ar.i *..> a r^i^-j à rarna-v^r quelque argent, elle prer,- r*;.e de» re/:onnai->arjccs du Monl-de-Piéti>.., C>11on le^ fourre toujours dans la léte de mort, comme autrefow,,. et elle lui dégage une chose indL-pen-nable, un paletot d'hiyer, du linge... Ce qui e>l stupide, c'e^t que cet animal* là continae à lui amener tous les soirs un tas de

flâneurs el de noctambules... et il faut que la tante invente une pièce de quarante sous pour le cognac et le sucre des grogs... Cela fait pitié, quand on va chez Clodion le matin et qu'on trouve la pauvre femme en train de balayer la crotte et les bouts de cigares de la veille.

— Ei Y Inflexible?

— La petite frégate? Elle est encore chez eux... Mais c'est le plus navrant de l'histoire... Tu comprends bien qu'avec la vie qu'il mène, Qodiondes-Bouleaux est souvent en délicatesse avec ses propriétaires... Â chaque terme, nouvel orage, et le congé par huissier, et l'expulsion, et la saisie... Voilà trois fois que le mobilier est vendu et qu'où le descend sur le trottoir, tu sais, à côté des brocanteurs juifs qui étalent leurs douzaines de petites cuillers et leurs paires de flambeaux en métal anglais... Parbleu! la tante Modeste sauve bien quelques épaves, mais, à la longue, presque tout y a passé; la lunette d'approche, le bahut normand, les cartes marines... Seulement, jusqu'à présent, elle a toujours pu racheter la frégate... Elle y tient comme à un fétiche, la brave femme; et Clodiou lui-même est devenu superstitieux, et s'imagine que tant que V Inflexible sera, comme il dit, sur ses

L£ NAUFRAGE DE L* € INFLEXIBLE. > i5l

ancres, il se tirera d'affaire quand même. Et figuretoi que le hasard lui donne raison et que, si gêné qu'il soit, il a plus de chance encore qu'il ne mérite. Oui, quand il est tout à fait au bout de son rouleau, il trouve toujours quelque aubaine, quelque bricole : une affaire dec bondieuserie t onde papiers peints. Tiens, en jaurier dernier... Oh ! une misère noire..* Il était forcé de sortir en chapeau de paille et en veste d'alpaga par dix degrés de froid... Eh bien, il airendu un petit tableau — son éternelle Mare aux fées — à un marchand américain... Il attribue cela à la frégate... Après tout, ce n'est pas un mauvais sentiment.

Tout ceci était bien loin, bien oublié; mais hier, sur le boulevard Montparnasse, m'arrêtant par hasard devant un de ces misérables bric-à-brac, —- où l'on vend des vieux lils de fer, d'affreux ^redons rouges et ces anciennes aquatintes napoléoniennes dans lesquelles l'Empereur monte la faction du soldat endormi ou tend la main aux

pestiférés d'Egypte, — hier, parmi ces hideux débris, j'ai reconnu V Inflexible.

Ah ! le petit navire avait subi bien des avaries. La moitié de ses sabords tout au plus avaient conservé leurs mignons canons de cuivre; le clin«foc manquait et plusieurs vergues étaient brisées.

Alors je me suis rappelé qu'il y avait bien longtemps que je n'apercevais plus, aux vitrines de la rue Laffitte, les croûtes de GIodion-des-Bouleaux; j'ai revu par le souvenir le pauvre raté qui, en somme, avait eu vingt ans en même temps que moi, et la tante Modeste, cette courageuse campagnarde si tristement tombée dans la bohème, — et je suis encore tout affligé en pensant qu'ils ontdù tous deux périr corps et biens dans le naufrage de Ylnflexihlc.

ce lui rau'ji^L ouiii':ai!ij»^'. XL. iiamu^^aiii:. Jt m»i! où, ajirè*^ iui avub Kîjrv! j*r tl^i^^*r^. sc» t**îr\'aiiif Caroline. Jet veu: pudiuu*îui^u: i>ais>é^ ei jiiiauî

le bftt de hou laiiiitîi 'Hiiuiii*: jkiuî ^ lairt ul ourlf l aimanca au oéiiîjaiaûe au tiiit aliaii mt maî-it!! av^ît le petit feerruriei eu iiuutuiue clt- ia rut eu l'aî— ciela-Mule.

Rien n'est d^^sap-éable coiuuie uu ciian^ement de doine+^tique, buiIuuI jiour un Lomme à Lal»itude§, poui" un vieux gai'con de ciiiquante-cinq ans. Retiré de la quiDoallJerie avec quinre mille livres de rentes. M- Matoussaint était satisfait de la façon dont il arail arrangé sa vie — dejfuis dix-huit an?, déjà! — dans son petit logement, si gai et si clair.

r>4 VI5GT COMITES 50lVEArX-

du bonlerard Beaumarchais. Caroline éUil entrée chez lui le jour même de son installation et TaTait toujours senri arec lèle et fidélité. De plus, fine cuisinière — M. Matoussaint était un peu sur sa bouche — et ne craignant personne dans Tart de confectionner le soufflé au firomage. Enfin, une perle!

— Eh bien, ma fille, tous faites une bêtise, — s'écria brutalement M. Matoussaint en jetant sa senrielte. — Je le connais de rue, Totre serrurier.. . Un homme plus jeune que tous. . . Un iTrogne, peutêtre, qui TOUS battra... Les femmes sont toutes folles... Et puis, qu'est-ce qu'il peut faire dans ce quartier-ci? Des poses de sonnettes, des ouT^tures de portes pour des gens qui ont oublié leur clef ?... La misère, quoi!... Mais mademoiselle Teutde- Tenir bourgeoise, faire la femme établie... Si tous étiez restée ici, Caroline, je tous aurais couchée sur mon testament... Enfin, ça tous regarde, ma pauTre enfant... Mais, je tous le répète, tous faites une bêtise.

Et, ce soir-là, au petit café d'habitués où il aTait sa pipe au râtelier, M. Matoussaint fut d'une humeur massacrante, et à propos d'un coup douteux au billard — M. Rerillod, l'emballeur de la

11 ?xJ.l.i

son aiiv'^raiir» — la lammït juirit ^': z^rt tt famill-^. ♦iofn •!:.aiJiit m içnttau. — rut Li.:Lt tri

pour 54~ja «rc-u/ir^. I l'-uc ^^i mit riK!'i:.it^ i r>t!i-tare*: un 5<jrLr-:c'îi:Litr l»t :.i;î.;ri-^ t'. ri .1 ^ t*'>t.r: rafraichi d'ici «ir.ag î^ ra^ir*. tî: ri. -L i*t iu^i^: :^-»^

Pourtant. M- yi,ji:rt>ijic ait :*ji''i.' ;'i^ ^-riirpécher sa tjCJi»* «i^t 4»t x.tj-jtr^ tr :,-/. v^- ^^.t bonhomm'» an f:oL iit^i ri i-i :»r-. -r^.'..^-^, »^

même de tn-L? v v^^v r*.'^ t:::-

Dix mois apr^. ui* e^*:!:. \^k M, Mat/iU-^sainl, en robe de chambre, ruli rn L'<«!;j A^. tapoU^r hon baromètre pour saToir s'il plrruvrail, Euphrasie, na nouvelle bonne, dont il ^tait enchanti'-, entre parenthèses (ma foi: s'il avait su qu'il pourrait «i facilement remplacer Caroline, il ne se serait pas fait tant de mauvais sang;, Euphrasie donc entra et lui

ÎSîi YIXGT CONTES NOUVEAUX.

dit que son ancienne cuisinière élail là, avec son nouveau-né sur les bras, et demandait à lui parler. M. Matoussaint était de bonne humeur — le baromètre avait monté — et il accueillit gaiement Caroline.

— Le voilà donc, ce bébé !... J'espère que vous n'avez pas perdu de temps.

Caroline a mis sa robe des dimanches, sa belle robe bleue. II y a de quoi gagner une ophtalmie à regarder ce bleu-là. Avec le geste délicat et prudent des mères et des nourrices, elle écarte le voile et la capeline qui cachent son enfant et, toute fière, le montre à M. Matoussaint.

— Il s'appelle Vincent, — dit-elle. — N'est-ce pas qu'il est beau ?

Vincent est affreux, rouge comme cuivre; sa bouche édentée se ferme dans une moue de vieillard et son bonnet lui descend jusque sur les yeux. A peine sa mère a-t-elle exposé son visage à la lumière, que ses paupières dépourvues de cils s'entr'ouvrent; et le nouveau-né fixe sur le vieux garçon le regard vaguement sévère de ses yeux faïence.

— Monsieur, — reprend Caroline, — si vous vouliez bien nous faire un grand honneur, à Cous-

LE PARRALX. 257

tant et à moi...Consta]it,c'est]nonmari...ehbien, ce serait... ce serait d'être le parrain de notre petit garçon.

Franchement, M. Matoussaint s'attendait un peu à cette requête; il s'était même dit d'avance : < Je ne peux pas refuser cela... Ce sera l'affaire d'une centaine de francs, i Mais, pour le moment, il ne pense pas au baptême; il considère, avec un étonnement mêlé d'épouvante, le nouveau-né qui vient de faire une grimace horrible et de baver sur sa collerette, et il se demande comment on peut aimer un monstre pareil.

— Très volontiers, Caroline. Et quel jour, la cérémonie?

— Dimanche prochain, monsieur, à une heure, entre messe et vêpres, à Saint-Paul.

— Et ma commère ?

— C'est la mère de mon mari... Dame, faudra l'excuser, monsieur... Vous savez... une femme de la campagne.

M. Matoussaint a bien fait les choses. Il a repassé son Credo et l'a récité fort convenablement, tandis

PBOSE. — 11. 17

que le prèh^e versait l'eau baptismale sur la tète de Vincent, ronde et chauve comme une pomme d'escalier. Ensuite il a offert une belle boite bleue au curé, donné son bras à la maman en bonnet de paysanne, jeté tout pêle-mêle des dragées, des sous et des haricots aux gamins groupés au seuil de l'église, qui le saluaient du cri traditionnel : c A la crasse ! à la crasse ! » Puis il a ramené les gens du baptême manger un morceau chez lui.

C'est un € lunch j; il y a des gâteaux, des sandwichs et. Dieu me pardonne, une bouteille de vin de Champagne. Le serrurier leboitàpetites goi^ées, en clignant de l'œil d'un air de connaisseur; mais, au fond, il se demande si l'ancien patron de sa femme le croit malade, pour lui donner de la tisane. Quant à la vieille maman, ayant pris dans sa main, avec respect, sa serviette à thé, elle l'examine curieusement, comme un objet singulier et d'un usage inconnu dans le monde civilisé.

Mais M. Matoussaint regarde son filleul, que Caroline tient sur ses genoux, tout démailloté, et qui lève en l'air ses petites jambes arquées, en frottant ses pieds avec force. C'est étrange! M. Matoussaint ne le trouve pas si laid que l'autre fois. Comme c'est mignon tout de même, ce corps si

LE r\i^%U%. 259

tendre, si frais des p^tJu eijf^iiîU. Et roilk qu'il songe, à présent, qu*il a <!ù être cofume c^U, lui aussi, et qu'il a eu un^ el^, uxi^ l»iiiie riifrre, qui devait le tenir ainsi sur hf^ u^uoux ^ lui Hmhnib^r les cuisses à pleine bouche, are^: uxi râle de plaisir, comme fait Caroline à ^on bél^é. Et lori^que la loi* lette de l'enfant est finie et que la femme du ^er* rurier le remet sur ses hras, le vieux r^élihataire présente son gros doigt au tout petit, qui le saisit dans sa menotte, et il ébauche un sourire attendri dans sa barbe grise.

Ce soir-là^ à son café, Tancieu quincaillier fit preuve d'une patience inaccoutumée; et Temballeur de la rue Amelot eut beau faire une série de raccrocs et annoncer, d'une voix ironique : c Seize àquinze...Dix-septàquinze...Dix-huitàquinze...9 M. Matoussaint le regarda caramboler, tranquillement, la pipe aux lèvres, en mettant du blanc à son procédé.

— Comment va mon filleul? — demande M. Matoussaint, en entrant dans la forge, quand il

ttO VI5GT CO!(TE$ !(OUVEA€X.

passe me da Pas-de^a-M oie, et il y passe exprès, depuis bien longtemps.

Mais, un jour, le semirier laisse tomber sur renclume son marteau et sa barre de fer roogie, il s'essuie la main après sa cotte pour la tendre au bourgeois et répond, à sa demande babitnelle :

— Mais, pas trop bien, malbeureusement, monsieur Matoussaint... Eh! Zidore, laisse là le soufflet et monte là-haut dire à ma femme qu>lle descende.

— Qu'est-ce qu'il a ? qu'est-ce qu'il a ? — interroge vivement le quincaillier.

— Est-ce qu'on sait jamais, avec ces mioches?... Il tousse, il tousse... et puis, il est trop rouge, je n'aime pas ça. Ah ! tenez, monsieur Matoussaint, vous êtes bien heureux de ne pas vous être marié et de n'avoir pas d'enfants... C'est un tintoin de tous les diables... Enfin, le médecin doit encore revenir cet après-midi.

Mais voilà Caroline, toute dépeignée, en camisole, qui revient avec l'apprenti. Quels veux battus! Elle a passé la nuit, bien sûr.

- Eh bien, comment va-t-il? — demande le père.

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