‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 3)Chapitre 63 sur 125 · L*ARAIGNÉE DU PROPHÈTE · texte numérisé non relu

L*ARAIGNÉE DU PROPHÈTE

Or, à l'heure toiride où le soleil accable Les chameaux et les fait se coucher dans le sable. Accroupis et brisés sur leurs rugueux genoux, Mohammed, en sueur sous le poids du burnous, Vit, près de lui, s'ouvrir une caverne sombre; Et, tenté par le calme et la fraîcheur de Tombre, Celui qui fut plus tard le Prophète et TÉmir Dans ce trou de lion se coucha pour dormir; Et, lorsqu'ayant posé sous sa tête une pierre, Il allait sommeiller et fermait la paupière.

Une énorme araignée, au ventre froid et gras, (f lissa de son long ûl et courut sur son bras. Brusquement mis sur pieds d'un bond involontaire, Mohammed rejeta l'insecte immonde à terre.

Et, frissonnant, sans lui laisser le temps de fuir, Leva pour l'écraser sa sandale de cuir.

Mais soudain il songea que, puisque Dieu la crée, La béte la plus laide est utile et sacrée, Et que l'homme, déjà trop plein de cruauté, Ne doit la mettre à mort que par nécessité; Et, clément, il laissa partir l'horrible bête.

Dt'puis lors, bien du temps a passé.

Le Prophète

202 RÉCITS ËPIQUES.

Aux ordres de la loi musulmane a soumis Sa femme, ses enfants, ses parents, ses amis. Chaque jour, à sa voix, l'Islam s'accroît du triple. Aux plus lointains pays du désert maint disciple S'en est allé, portant, cachés sous ses habits, Les saints versets écrits sur des os de brebis; Et vingt tribus au seul Allah rendent hommages. Pourtant les vieux Mekkains, adorateurs d'images. Dont la grande mosquée accueillait à la fois Trois cent soixante dieux d'or, d'argile et de bois. Et ceux à qui les djinns font peur, et les sectaires D'Hobal, et le bas peuple, avide de mystères. Qui prit pour une idole et qui divinisa La vierge byzantine avec l'enfant Issa, Et tous ceux qui tuaient leurs filles en bas âge, Ont pris en sainte horreur l'homme pieux et sage Qui leur parle d'un Dieu qu'ils ne comprennent pas ; Ils souillent de crachats la trace de ses pas; Et la calme douceur qu'il garde sous l'outrage Augmente leur colère et redouble leur rage.

On brandit le candjiar, en lui montrant le poing. Et le Prophète va périr, s'il ne fuit point.

Une nuit donc, il part, seul avec Abou-Beckre.

I/ARAIGXÉE DU PROPHÈTE, 303

Or, songeant que parfois le proscrit qu'on exècre Revient en conquérant terrible et meurtrier Et courbe tous les fronts jusqu'à son étrier, Lesvieuxcheicks,quijoignaientIaprudenceàlahaine^ Envoyèrent après Mohammed, par la plaine, Des cavaliers ayant Tordre de l'égorger.

Mais le Prophète alors se souvint du berger.

Par des sentiers gravis jadis avec ses chèvres Entraînant Abou-Beckre, et le doigt sur les lèvres, Il put gagner sa grotte ancienne, il s'y cacha, Et, pendant tout un jour, en vain on le chercha. Ils étaient là, muets, dans l'ombre qui consterne. Lorsque les assassins, à l'huis de la caverne. Parurent, l'œil au guet et l'arc déjà tendu.

Le Prophète frémit, en se croyant perdu ; Mais, par protection du Très-Haut, l'araignée. Du sage Mohammed autrefois épargnée.

Avait filé sa toile au seuil de ces rochers Où les deux fugitifs étaient alors cachés ; Et cette aérienne et fragile barrière Suffit pour arrêter la bande meurtrière, Qui revint sur ses pas, pensant qu'un corps humain N'aurait pu se glisser dans cet étroit chemin Sans détruire en passant l'araignée et ses toiles.

20i RÉCITS ÉPIQUES.

La nuit vint, et, marchant sous le ciel plein d'étoiles. Le Prophète, sans crainte et libre, s'en alla.

Allah ! Allah ! il n'est pas d'autre Dieu qu'Allah !

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