‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 3)Chapitre 74 sur 125 · LES PARIAS · texte numérisé non relu

LES PARIAS

Ouel spectacle effrayant lui devait apparaître,

Elle se demanda tout bas avec terreur

Si sa pitié pourrait surmonter son horreur,

— Enfln elle était femme et manquait de courage,— Ouand le ciel s'obscurcit brusquement sous l'orage,

— (-ar on était alors au temps de la mousson; — Et 11' premier éclair lui donna le frisson.

L'esprit illuminé par un présage étrange,

La jeune lilie alors courut au bord du Gange, Et, tombant à genoux dans ces lieux découverts, t^lme, elle regarda fixement les éclairs.

La, de sa lâcheté refusant de s'absoudre, l^ans un élan du cœur elle adjura la foudre be châtier ses yeux qui, pendant un moment.

Avaient pu redouter l'aspect de son amant.

Et, pour que de bravoure elle fût mieux pourvue. Elle pria l'éclair de lui ravir la vue.

La feu du ciel lui fut clément : il l'aveugla.

Alors, se relevant a la hâte, Djola, Malgré ses yeux voilés d'une nuit éternelle, N>ntit se réveiller son énergie en elle; Vers le pieux devoir qui là-bas l'appelait Elle partit, au bruit du fleuve qui coulait.

L'aveugle entreprenait cette grande aventure Au milieu d'une hostile et farouche nature.

Souvent elle tomba, lasse, sur les genoux.

Et souvent se perdit, mais les nombreux Indous Qui se purifiaient près de Tonde sacrée Remettaient en chemin la plaintive égarée.

Quand son pied rencontrait quelque arbuste rampant, Elle croyait fouler le dos mou d'un serpent; La nuit, elle entendait rouler jusqu'aux rivages Les durs barrissements des éléphants sauvages Et le rauque sanglot du grand tigre affamé; Mais, parmi les périls, vers son cher bien-aimé Elle marchait toujours, presque nue et sans armes, Cetteenfantqui n'avait plus d'yeuxquepourleslarmes.

Elle parvint, mourante et brisée, à Patna.

Un pèlerin venu pour adorer Krichna

Et qui la rencontra s'accrochant aux murailles.

Sentit pour ce malheur s'émouvoir ses entrailles

Et la mena devant la pagode où Sangor

Traînait sa triste vie et mendiait encor.

A l'aspect de Djola, l'homme au visage horrible

Se voila de ses mains avec un cri terrible ;

Mais elle, retrouvant la vie et la vigueur,

LES PARIAS. 2lî>

Se jeta tendrement dans ses bras, sur son cœur :

• Mon bien-aimé, dit-elle en parlant la première,

Rassure-loi. Le ciel m'a ravi la lumière.

Tu seras toujours beau pour moi, qui ne vois pas.

Je t'entendrai parler; tu {guideras mes pas;

Kt nul bonheur, ami, n'est comparable au nôtre,

(lar nous ne pouvons plus nous passer l'un de l'autre. >

Sanjror, ivre d'amour, élreipiit sa Djola; Ils pleurèrent ensemble; et, depuis ce jour-là, Oux qui venaient prier l'idole sur son trône He«;ardaient au passa^re, en jetant une aumône, Le groupe lamentable et pourtant consolé De cette pauvre aveugle et de ce mutilé.

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