LES PARIAS
S4)us le vieil Aureng-Zeb, & Bénares la Sainte, Daiis rimmoiide quartier construit hoi^ de Tenceinte Où pullulent, sans môme un dieu qui leur suit cher, Les parias impurs qui mangent de la chair, lK*ux enfants au visage innocent, au cœur chaste, Mais qui, marqués du type exécré de leur caste, Plus que les chiens lépreux par tous étaient chassés, S'aimaient de tout leur cœur et s'étaient fiancés. Oue le dernier coudra de ces foules sans nombre Se crût souillé d'avoir mis le pied dans leur ombre,
Qu'ils fassent les plus vils au-dessous des plus vils. Puisqu'ils pouvaient s'aimer, à peine y songeaient-ils. Pauvres et nus, cherchant à grand'peine leur vie. Ils ne connaissaient pas la colère et l'envie ; Et le guerrier mahratte au drapeau triomphant, Ni le riche nabab qui, sur son éléphant.
Fume à l'ombre d'un dais, les jambes accroupies. Et rêve au monceau d'or de ses lacks de roupies, Xi le brahmane altier, que fait riche et puissant Une idole aux vingt bras peinte en couleur de sanir, Et qui, dans le secret des pagodes fermées.
Voit se tordre à ses pieds les danseuses pâmées. Ni même l'orgueilleux descendant de Timour, Ne leur semblaient heureux, n'ayant pas leur amour.
Sangor, superbe Indou d'une force indomptée.
Était rameur à bord d'une barque pontée.
Car, comme un musulman en était le patron.
Des parias pouvaient y tirer l'aviron;
Et, descendant le Gange, elle faisait escale
Pour prendre ou déposer dans les ports du Bengale
Ses cargaisons d'ivoire et de bois précieux.
Lorsque son cher Sangor était loin de ses yeux,
L'amoureuse Djola, triste comme une veuve,
Descendait tous les jours sur la rive du fleuve;
LES PARIAS. 2i5
Pensive, elle jetait sur Tonde en soupirant Des branches de lotus qu'emportait le courant, Et vers le vovaseur loin de sa fiancée Elle laissait aller ses fleurs et sa pensée, Comme un gage naïf de sa fidélité.
La barque que montait Sangor ayant jeté L'ancre devant Patna, sur la droite du Gange, Où le patron du bord opérait un échange.
Les marins parias, sans être remarqués.
Se promenaient un jour, en oisifs, sur les quais. Noirs et nus, les reins ceints du langouli de toile. Ils voyaient les légers bateaux mettre à la voile. Et dans l'intense azur, sur la ville aux cent toure, Tournover lourdement un vol noir de vautours. Quand soudain, eflrayant la foule qu'il disperse, Vn chien plein de fureur, un lévrier de Perse, Se jette sur Sangor et veut mordre l'Indou.
Celui-ci, qui tenait k la main un bambou.
Lève instinctivement l'arme qui le protège.
Sans entendre venir un somptueux cortège Dans un bourdonnement de gong et de tambour.
C'était Surroo-Sahib, rajah de Dinapour, Qui, de son palanquin, voyait, pâle de rage, Un paria maudit lui faire cet outrage
216 RÉCITS EPIQUES.
De lever le bâton sur son chien favori.
Le despote imbécile et méchant jette un cri, Montre à ses cipahis l'imprudent qui Toffense; Et, sans avoir pu dire un mot pour sa défense, Le malheureux est pris, entraîné, garrotté ; Puis l'odieux rajah, dont la férocité S'exerçait tous les jours en cruautés pareilles. Fit couper à Sangor le nez et les oreilles.
Le paria guérit; mais, effroyable à voir.
Il fut pris d'un navrant et profond désespoir.
Il jura de ne plus montrer à son amie
Sa face, horrible objet de honte et d'infamie;
A Bénarès sans lui la barque retourna.
Et depuis lors, au seuil d'un temple de Krichna,
Où des fakirs, pareils aux singes dans les djongles,
Dansaient en déchirant leur chair avec leurs ongles,
Un être affreux, n'ayant presque plus rien d'humain,
Faisait peur aux passants en leur tendant la main.
Djola, quand elle apprit la terrible nouvelle. Eut le cœur déchiré d'une douleur mortelle.
D'abord, sans plus tarder, elle voulut partir Et porter son amour au pauvre et cher martyr. Mais bientôt devinant, s'exagérant peut-être.