‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 3)Chapitre 87 sur 125 · A MADAME EUGÉNIE DOCHE · texte numérisé non relu

A MADAME EUGÉNIE DOCHE

Dès que son fiancé fut parti pour la guerre,

Sans larmes dans les yeux ni désespoir vulgaire^

Irène de Grandfief, la noble et pure enfant,

Revêtit les habits qu'elle avait au couvent,

La robe noire avec Tétroite pèlerine

Et la petite croix d'argent sur la poitrine.

Elle ôta ses bijoux, ferma son piano,

Et, gardant seulement à son doigt cet anneau.

Seul souTenir du soir de printemps où, ravie, Au vicomte Roger elle engagea sa vie, Aveugle à ce qu'on fait et sourde à ce qu'on dit^ Près du foyer, stoîque et pâle, elle attendit. Roger, quand il connut la première défaite, (lomme un heureux qu'on trouble au milieu d'une fête. Soupira, mais agit en homme brave et prompt.

Prenant congé d'Irène, et coupant sur son front Une boucle de fins cheveux, il l'avait mise Dans un médaillon d'or porté sous la chemise; Puis, sans qu'on le rethit ni qu'on le retardât. Il s'était engagé comme simple soldat.

On sait trop ce que fut cette guerre.

Impassible Et de l'absent aimé parlant le moins possible, Irène, tous les jours, à l'heure où le piéton Descendait, sac au dos, la route du canton.

Le regardait venir, assise à la fenêtre; Et lorsqu'il s'éloignait sans déposer la lettre, Elle étouffait un long sanglot; et c'était tout.

Le vicomte écrivait ; et, jusqu'au milieu d'août, Irène n'eut pas l'ùme encor trop alarmée.

Enfin il fut bloqué dans Metz avec Tarmée; Et, sachant seulement d'un fuyard de là-bas Qu'il n'avait point péri dans les premiers combats, Irène, devant tous domptant ses pleurs rebelles, Eut le courage alors de vivre sans nouvelles. On la vit devenir plus pieuse qu'avant; Elle passait sa vie à l'église; et souvent Elle allait visiter les pauvres du village.

Parlant plus longuement et donnant davantage  ceux dont les enfants par la guerre étaient pris.

C'était le temps affreux du siège de Paris ; Gagnant toute la France ainsi qu'une gangrène. L'invasion touchait presque au château d'Irène; Des uhlans fourrageaient dans le pays voisin. Le curé de l'endroit et le vieux médecin Avaient beau, chaque soir, au foyer de famille, Ne parler que de mort devant la jeune fille, Elle n'avait au cœur aucun pressentiment.

— Roger était à Metz avec son régiment; A sa dernière lettre il était sans blessure ; Il vivait, il devait vivre; elle en était sûre.

— Et, forte de l'espoir des fidèles amours,

Le chapelet aux doigts, elle attendait toujours.

Un matin, elle (ut en sursaut réveillée :

Là-bas, au bout du parc, sous l'épaisse feuillée, Des coups de feu pressés annonçaient Tennemi. La noble enfant rougit d'abord d'avoir frémi ; Elle voulait/ainsi que Roger, être brave.

Comme s'il ne se fût rien passé de plus grave, r^lme, elle s'habilla, puis, ayant achevé Sa prière du jour sans omettre un Av(% Descendit au salon, le sourire à la bouche.

Ce n'était presque rien, une simple escarmouche; Des soldats bavarois, venus en éclaireurs Et brusquement surpris par quelques francs-tireurs, S*enfuvaient. Tout, au loin, rentrait dans le silence.

« 11 faudrait établir, dit-elle, une ambulance, t

En effet, on avait justement ramassé Sur le lieu du combat un officier blessé, Vn Bavarois, le cou traversé d'une balle;

2a2 RÉCITS ÉPIQUES.

Elle était là, depuis une minute à peine.

Lorsque le Bavarois, se tournant vers Irène Et sur la jeune fille ouvrant l'œil à demi :

« Ce médecin, dit-il, me croyait endormi, Mais j'ai tout entendu. Merci, mademoiselle.

Merci du fond du cœur, moins pour moi que pour celle A qui vous me rendrez et qui m'attend là-bas ! >

Elle lui répondit :

« Ne vous agitez pas ; Dormez. C'est du repos que dépend votre vie.

— Non, reprit-il, il faut d'abord que je confie Le secret que j'ai là; car la mort peut venir. J'ai lait une promesse, et je veux la tenir.

— Parlez donc, dit Irène, et soulagez votre âme.

— La guerre... Non, la guerre est une chose infâme !

Celait le mois dernier, sous Metz... J'eus le malheur De tuer un Français... »

Pour cacher sa pâleur, Irène de la lampe abaissa la lumière.

Il reprit :

c Nous allions surprendre une chaumière Où les vôtres s'étaient fortifit'^s. Ce fut Comme font les chasseurs quand ils vont à ralTùt. L*arme prèle, muets, nous nous glissons en nombre, Vers le poste français, par une nuit très sombre. Le long de peupliers disposés en rideaux.

J'enfonce, le premier, mon sabre dans le dos Du soldat qui faisait sentinelle à la porte; Il tombe sans avoir même crié main-forte; Nous prenons la masure, et tout est massacré! »

Irène se cacha les yeux.

€ Tout effaré Du combat, je sortais de ce lieu de carnage, Quand la lune soudain déchirant un nuage Me fit voir, éclairé de son p&le reflet,

Un soldat se tordant par terre et qui râlait.

Le soldat que mon sabre avait percé, le même!

Me sentant pris pour lui d'une pitié suprême,

Je me mis à genoux, voulant le secourir;

Mais il me dit : € Il est trop tard... Je vais mourir...

Vous êtes officier... gentilhomme, peut-être!...

— Oui. Que puis-je pour vous? — Seulement me promettre

De renvoyer ceci, dit-il en saisissant

Un médaillon caché dans sa poitrine en sang,

Â... 3> Mais son dernier souffle emporta sa pensée;

Le nom de son amante ou de sa fiancée

Par le pauvre Français ne fut pas achevé.

En voyant un blason sur le bijou gravé,

Je l'emportai, gardant pour plus tard l'espérance

De découvrir parmi la noblesse de France

La femme à qui revient ce legs du soldat mort.

Le voici, gardez-le; mais jurez-moi d'abord,

Si la mort ne doit pas ici me faire grâce,

Que vous accomplirez ce devoir à ma place. ^

Et sur le médaillon off'ert par l'étranger

Irène reconnut le blason de Roger.

Alors, le cœur tordu d'une douleur mortelle :

« Je le jure, monsieur. Dormez en paix! > dit-elle»

Le blessé, soulagé d'avoir fait cet aveu, S*est assoupi. Le sein palpitant, Tœil en feu, Irène près de lui reste debout, sans larmes.

Oui, son amant est mort. Ce sont bien là ses armes, Cest bien là son blason, aussi fameux qu'ancien, Et le sang qui noircit ce bijou, c'est le sien! Ce n'est pas d'une mort héroïque et guerrière Qu'a succombé Roger, mais frappé par derrière. Sans pouvoir appeler ses amis, sans crier; Et cet homme qui dort là, c'est son meurtrier! C'est bien son meurtrier : il s'est vanté de l'être. D'avoir frappé Roger dans le dos, comme un traître ; Et maintenant il dort son lourd sommeil épais, Et c'est à lui qu'Irène a dit : < Donnez en paix! > Et, comme une suprême et cruelle ironie.

Elle doit de ce front écarter l'agonie, Restera ce chevet jusqu'au soleil levant, Comme une bonne mère auprès de son enfant ; Elle doit lui verser de quart d'heure en quart d'heure

Le remède prescrit pour empêcher qu'il meure ; Cet homme y compte bien; il repose, abrité Sous le toit protecteur de l'hospitalité ; Le flacon qui contient sa vie est sur la table ; Il attend!... N'est-ce pas que c'est épouvantable?

Quoi! lorsqu'elle se sent lentement envahir

Par tout ce que contient d'affreux le mot haïr ;

Lorsque gronde en son sein la colère terrible

Qui dirige le bras de Jahel, dans la Bible,

Quand elle cloue au sol le front de Sisarali,

Cet Allemand maudit, elle le sauvera!

Allons donc ! On n'est pas à ce point généreuse !

Quand elle cède presque à la pensée affreuse,

A l'atroce désir de tirer du fourreau

Le sabre avec lequel a frappé ce bourreau

Et dont brille en un coin le lourd pommeau de cuivre.

Pour obéir aux vains préjugés et pour suivre

On ne sait quel devoir et quel respect humain,

Elle-même mettra dans cette horrible main

Par qui toute sa joie ici-bas fut ravie,

Le repos, le sommeil, la guérison, la vie!

Jamais ! Cette fiole, elle va la briser.

Mais non, c'est inutile. Elle n'a qu'à laisser

S'accomplir le destin; pour servir sa vengeance.

Il semble qu'avec elle il soit d'intelligence : Ce malade, elle n'a qu'à le laisser mourir... Oui, le remède est là qui pourrait le guérir; Mais ne peut-elle pas s'être, une heure, endormie?

Puis elle fond en pleurs et s'écrie : c Infamie! »

Et la lutte durait encor, quand l'Allemand, Tiré de son sommeil par un gémissement, S'agita dans un rêve, et, fiévreux, dit : c A boire ! »

Irène alors leva vers le vieux Christ d'ivoire Suspendu sur le mur, à la tête du lit.

Un sublime regard de martyre, et pâlit.

Puis, l'œil toujours fixé sur le Dieu du Calvaire, Versa le contenu du flacon dans un verre.

Et délicatement fit boire le blessé.

Seigneur, vous avez vu, seul, ce qui s'est passé Au chevet de ce lit, dans ces heures funèbres. Lorsque l'Esprit du mal parla dans ces ténèbres, Vous qui fûtes conduit au désert par Satan Et n'avez qu'à la fin pu lui dire : € Va-t'en! » Vous pardonniez, Seigneur, à cette Ame tentée. Lorsque l'épreuve enfin fut par elle acceptée.

:288 ' RÉCITS ËPIQUES.

Vous seul étiez témoin et vous seul approuviez 1 Vous souvenant alors du Mont des Oliviers, Où, frémissant devant l'approche du supplice. Vous disiez : c mon père, éloignez ce calice! > Vous avez eu pitié de ce cœur trop puni, Seigneur, et je suis sûr que vous avez béni 1

Mais quand le médecin, qui revint vers l'aurore, La vit près du blessé, le faisant boire encore Et soutenant le verre avec ses doigts tremblants. Il s'aperçut qu'Irène avait les cheveux blancs.

D« douce* fleurs... mouilléet de* larmes do sincère amour.

SBAKBtriAKI. — HamUt.

De mes grands charrias je fais dt* petites chansons.

H EN m Himt. — /Ar^rmesso.

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