‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 4)Chapitre 3 sur 8 · I-'OHOIK me I1\KIÎAK1K · texte numérisé non relu

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Que la musique est nostalgique ! Comme elle évoque douloureusement les vieux souvenirs ! Et combien lamentable, au fond du crépuscule de Novembre, le son pleurard de l'orgue de Barbarie qui joue une ancienne polka !

Un ancien air de polka qui faisait sauter tout Paris il y a quinze ans, quand vous en aviez dixhuità peine, madame! Oui! vous, la pauvre blonde flétrie, qui portez un chapeau de velours bleu bien fané pour ses brides neuves, et qui poussez la petite voiture où dort votre troisième bébé, sous les platanes sans feuilles du triste boulevard de banlieue.

Comme vous étiez jolie, du temps où Ton tapotait cette polka dans les sauteries bourgeoises à verres de sirop et à gâteaux secs ! Quelle matinée de printemps vous faisiez alors avec votre frais visage d'un ovale corrégien et ces admirables cheveux ondes, couleur de blé mûr, dont vous avez perdu la moitié, hélas ! à votre deuxième couche!

Sans dot!... Oui! vous n'aviez pas de dot. Pouvait-il en être autrement pour la fille d'un honnête sous-chef, n'obtenant régulièrement de ses supérieurs que cette note désespérante : « Bon et modeste serviteur, très utile dans son emploi y>y de ce pauvre bonhomme qui, dans les bals où il vous accompagnait, n'osait pas s'asseoir à la table de whist à dix sous la fiche, et tàtait constamment la poche de son gilet, pour s'assurer qu'il n'avait pas perdu les trois francs du fiacre de nuit ?

Sans dot!... Toutes les glaces du salon vous disaient que vous n'en aviez pas besoin, quand vous entriez au bras de votre père, radieuse dans un brouillard rose. Qui pouvait se douter que la maman, restée au logis pour cause de toilette, avait repassé votre jupon sur la table de la salle à manger et que vous-même aviez coupé et cousu votre robe? N'étiez-vous pas gantée jusqu'au

coude ? Gommeat aurait-on su que vous aviez des piqûres d'aiguiiie au bout des doigts ?

...Écoutez la vieille polka que joue l'orgue de Barbarie haletant, au fond du crépuscule de Novembre. Ne dirait-on pas le chant d'une folle, entrecoupé de sanglots?

Il vous invitait souvent à la danser avec lui, cette polka, le beau jeune homme brun, àla moustache militaire, si élégant dans son frac bien coupé, que, dans vos pensées, vous appeliez par son petit nom, Frédéric. Il vous invitait à la danser avec lui, cette polka, et la mazourke aussi, et la valse. Votre voix tremblait un peu, quand vous répondiez : «Oui, monsieur; ^ et votre main aussi tremblait, quand vous la mettiez dans la sienne. Car c'était un fils de famille, un assez mauvais sujet, disait-on, qui avait eu un duel, — quel prestige ! — et dont le père avait deux fois payé les dettes.

Comme il vous entraînait par la taille, d'une main ferme, et dans les minutes de repos où vous vous appuyiez sur son bras, loule souriante et respirant vite, comme il vous troublait en vous regardant tout à coup dans les yeux et en vous adressant, d'une voix basse et chaude, — sur un rien.

sur un détail de votre toilette, sur la fleur de vos cheveux, — un compliment très respectueux dans les termes, mais où vous deviniez on ne sait quel sous-entendu, qui vous faisait à la fois peur et plaisir !

Hélas! un jeune gaillard comme M. Frédéric n'était pas fait pour s'attarder dans les bals à verres d'orgeat. Il s'en alla vers d'autres fêles; et, sans vous l'avouer à vous-même, vous en fûtes triste, n'est-ce pas? Puis deux, trois, quatre, cinq années s'écoulèrent. Vous ne mettiez plus de robe rose, étant devenue un peu y.ùle, et, dans les sauteries bourgeoises où le répertoire musical ne change guère, on jouait toujours la vieille polka qui vous rappelait M. Frédéric.

A la fin, il a fallu voir les choses comme elles étaient, prendre un parti, et vous avez épousé le timide garçon qui faisait danser les demoiselles osseuses et frisant la trentaine. Jadis, vous aviez plus d'une fois oublié son tour de quadrille, bien qu'il fût inscrit sur votre petit carnet d'ivoire. Alors il vous faisait un peu pitié, convenez-en, ce bon M. Jules, avec ses cravates blanches trop empesées et ses gants nettoyés à la gomme élastique. Vous l'avez épousé, pourtant, et c'est, après tout, un tra-

vailleury un brave père de famille. Il est mainlenant sous-chef, comme feu monsieur votre père, et il obtient la même noie décourageante : « Modeste et utile serviteur ; à maintenir dans son ser* vice. > Quand vous lui avez donné son deuxième {garçon, il est venu un peu d'ambition au pauvre homme, et, pour avoir de l'avancement, il a publié deux petites brochures spéciales ; mais on s'est acquitté envers lui en le décorant des palmes académiques.

Trois enfants, — deux fils d'abord, et une gamine, venue bien plus tard, — c'est lourd! Heureusement que l'alné est au collège, pourvu d'une demi-bourse. Avec beaucoup d'économie, on joint les deux bouts. Mais quelle vie médiocre et triviale! Le père, lui, part dès le matin, en emportant son déjeuner — un pain fourré et une fiole d'eau rougie — dans les poches de son pardessus; car, avant de s'installer sur son rond de cuir ministériel, il va faire un cours de géographie dans les pensionnats déjeunes filles. Vous, madame, vous n'avez pas le temps de vous ennuyer, et la journée est courte pour qui a tant à faire. Cependant, jamais un plaisir! Depuis un an, vous n'êtes allée qu'une (ois au spectacle, en Septembre dernier.

raosi. ^ ui.

34 eONTES RAPIDES.

voir le Domino noir, avec des billets de faveur.

Vous êtes résignée, vaincue, sans doute. Mais ce vieil air de polka que joue toujours l'orgue obstiné vous fait souvenir que, Tautre soir, poussant comme aujourd'hui devant vous la petite voiture où dort votre enfant, et traversant ce même boulevard, vous avez failli être écrasée par une fringante Victoria, et que vous avez reconnu, bien installé sous les couvertures, le beau M. Frédéric en personne, resté le même, ayant l'air toujours jeune des gens heureux, qui vous a jeté un regard dur en criant : a: Maladroit ! i^ à son cocher.

N'est-ce pas, que cet orgue est insupportable?. . . Il se tait, heureusement. Et voici que la nuit monte. Là-bas, au bout du triste boulevard de banlieue, sur la fumée rouge qui succède au coucher du soleil, le gaz qu'on allume fait éclore ses étoiles blêmes. Rentrez à la maison, madame Jules. Votre second fils doit être déjà revenu de l'école, et, quand vous n'êtes pas là, il n'apprend jamais sa leçon du lendemain avant le dîner. Rentrez à la maison, madame Jules. Votre mari va bientôt revenir de son bureau, plein de fatigue et de faim, et vous savez bien que, sans vous, la petite bonne à vingt-cinq francs par mois serait incapable de c raccommo-

der 1 avec des pommes de terre et des oignons le reste du bœuf d'hier soir.

Que la musique est nostalgique ! Gomme elle 45voque douloureusement les vieux souvenirs ! Et combien lamentable, au fond du crépuscule de Novembre, le son pleurard de Torgue de Barbarie qui joue un vieil air de galop !

A quoi songez-vous en l'écoutant, madame la comtesse, et pourquoi restez-vous debout et comme pétrifiée par la rêverie, près de la haule fenêtre de votre boudoir? Que peut vous rappeler, à vous, femme heureuse et dans la pleine beauté de vos trente ans, l'ancien air de galop joué làbas, sur le triste boulevard, au delà des tilleuls dépouillés de votre jai^din, par l'orgue de Barbarie gémissant etévocaleur?

Il vous rappelle le vaste amphithéâtre du € Johnson's american Gircus ]», bondé de visages attentifs, tel qu'il était à l'époque de vos succès

équestres. Les deux virtuoses nègres ont terminé leur concert comique en se cassant leurs violons sur la tête, et le palefrenier vient d'amener sur la piste votre cheval de voltige, — vous savez bien, rénorme et paisible cheval blanc, tacheté de noir, qui faisait songer à une dinde crue, gonflée de trufies? Vous faites votre entrée alors, donnant la main au superbe maître de manège en habit écarlate et coifl'é à la Capoul, dont vous avez été un peu amoureuse, avouez-lc, comme toutes les écuyères de la troupe. Vous saluez le public d'un entrechat, et, tout de suite, d'un seul bond, hop! vous voilà debout sur la selle en plate-forme. Un fouet claque, l'orchestre lâche ses cuivres furieux, le cheval truffée prend son petit galop mécanique, et, hop ! hop ! vous voilà partie !

Quelle olympienne créature vous étiez alors, comtesse ! Dix-sept ans, et les jambes de la Vénus du Capitole. La force et la grâce! Une de ces beautés parfaites, comme il ne s'en obtient plus guère qu'avec les croisements de sang et les amalgames de races du Nouveau-Monde. Un murmure circulait : « C'est la belle Adah ! l'Américaine ! » Et, grisée par ce vent du triomphe, vous redoubliez vos audacieuses pirouettes.

La première partie de € l'exercice » finissait toujours dans un long crépitement de bravos.

Tandis que les écuyers montaient sur des tabourets avec les banderoles et les cerceaux, et que le clown, pour amuser la galerie, jetait d'un soufflet son camarade à plat ventre et le relevait délicatement par le fond de la culotte, vous faisiez un tour de piste au pas, posée sur le bord de la selle avec une légèreté de papillon. ^C'était la meilleure minute pour vos admirateurs. Vous teniez votre tète de déesse droite sous son casque de cheveux noirs enguirlandés de fleurs, et, de la jupe de gaze bouflant autour de vous, vos sublimes jambes en maillot rose émergeaient comme d'un nuage.

Ce fut dans un de ces moments de repos que vous remarquâtes pour la première fois le comte, aujourd'hui votre époux, alors un des plus violents viveurs de Paris. II se tenait debout dans le couloir des écuries, grand, mince et correct dans sa redingote boutonnée, un brin de lilas k la boutonnière, en chapeau gris, et tapotant ses lèvres avec la pomme d'or de sa badine. Il revint le lendemain, le surlendemain, tous les jours ; et vous baissiez les paupières, confuse, quand votre regard

rencontrait ses yeux éperdus, ses yeux pâles d'homme qui a perdu la tête.

Il l'avait perdue, en effet ; mais vous étiez une honnête fille, tout simplement. A cinq ans, vous deveniez orpheline, votre père, THomme à la Perche, s'étant tué net en tombant sur la nuque. Les gens du cirque avaient adopté l'enfant de la balle. Le vieux clown parisien Mistigris vous avait appris le français, puis un peu à lire et à écrire. Après avoir été l'enfant gâtée — et respectée, malgré tout, — de ces braves saltimbanques, vous étiez devenue une des gloires de leur entreprise. Vous gagniez votre vie, honnêtement, à montrer vos jambes, mais vous étiez sage pour de bon ; et, — rappelez-vous, — le soir où le comte vous offrit cette parure de turquoises, assez brutalement, il faut bien le dire, vous faillites le cravacher en pleine écurie, devant le box de l'éléphant.

C'était fait pour déchaîner un homme à passions. Le € Johnson's american Gircus > faisait son tour de France. Le comte vous suivit à Orléans, à Tours, à Saumur, à Angers; — et enfin, îi Nantes, il fît la folie complète, comme un Russe, et, n'ayant plus ni père ni mère, il vous enleva pour vous épouser.

... Oh! comme l'orgue de Barbarie pleure lamentablement le vieil air de galop dans le crépuscule!

Que faire, après les premières semaines de la brûlante lune de miel, passées dans un village perdu au bord de la mer? On poufTait de rire, làbas, au Jockey; et les femmes du monde suffoquaient d'indignation derrière les éventails. Le comte prit le bon parti ; il s'expatria pendant plusieurs années. Ah ! pauvre comtesse, que vous vous êtes ennuyée à Florence, dans ce noir palais où votre mari vous a fait élever et instruire comme une petite fille, et où vous avez subi tant de leçons et de professeurs. En femme reconnaissante, — plutôt qu'amoureuse, hélas! — vous vouliez plaire au comte, devenir digne de lui. Mais, naturellement, il fallut du temps ; et, tout patientqu'il était, comme votre mari vous a fait souffrir avec ses continuels : c Cela ne se dit pas... Cela ne se lait pas... » toujours suivis d'un c ma chère y très sec, qui vous suppliciait !

Toutes les femmes sont éducables. c Parvenu > est un mot qui ne se dit pas au féminin. Au bout de trois ans, vous étiez une vraie comtesse. Le comte, qui bâillait dans les musées et n'avait

jamais pu mordre aux Primitifs, n'y tint plus et vous ramena à Paris. Les volets du vieil hôtel, fermés depuis si longtemps, claquèrent contre la muraille, et vous fîtes votre premier dîner de retour dans la vaste salle à manger, devant le grand portrait du haut duquel le bisaïeul du comte, lieutenant-général des. armées du Roi, poudré, avec le cordon bleu sur son habit rouge, et remarquable surtout par l'immense nez de lafamille, semblait vous jeter un regard sévère.

Ici encore, c'est pour vous, comtesse, la solitude et la mélancolie. Votre mari est arrivé seulement — après combien d'efforts et à force de jeter de l'argent dans les œuvres charitables ! — à vous constituer une petite société de prêtres et de dévotes. Que c'est lugubre, ces robes noires des deux sexes! Depuis six ans, vous visitez, tous les matins, des crèches et des écoles, et vous vous morfondez, le soir, dans votre loge solitaire, aux Français ou à l'Opéra. Pas d'enfant, et pas d'espoir d'en avoir jamais. Les années passent ! Et le pis, c'est que vous n'éprouvez pour le comte qu'une gratitude profonde, qu'une sincère amitié, et que vous le jugez. Oh ! un parfait galant homme, assurément, mais plein de niaiseries aristocratiques, et en-

nuyeux comme un concert. Il a quarante-huit ans, à cette heure, et c'est bien le vieux beau devenu sage, n'est-il pas vrai? un assez fade mélange de grand air, de favoris teints, de préjugés, de chapeaux gris et de mauvais estomac.

... Pourquoi cet orgue cruel joue-t-il toujours le vieil air de galop qui rythmait jadis vos entrechats sur le dos du cheval IrufTé ? Voilà que vous vous revoyez au milieu de l'arène, à la fin de votre c exercice :», envoyant au public le baiser d'adieu et écoutant avec ivresse le bruit de grêle des applaudissements. Êtes-vous folle, comtesse?Voilà maintenant que votre cœur palpite et que vous retrouvez votre première et délicieuse émotion déjeune fille, quand il vous semblait que le beau maître de manège en habit écarlate vous avait tendrement serré le bout des doigts en vous reconduisant !

Enfin le sonde l'orgue s'est éteint; sur le ciel, de plus en plus sombre, on distingue à peine les grands squelettes des arbres dépouillés. Le valet de chambre entre discfètement,apportant une lampe. Il la pose sur un guéridon, et dit de sa voix de cérémonie :

— € Monsieur le curé de Saint-Thomas-d'Aquin attend Madame la comtesse au salon. >

nuyeux comme un concert. Il a quarante-huit ans, à cette heure, et c'est bien le vieux beau devenu sage, n'est-il pas vrai? un assez fade mélange de grand air, de favoris teints, de préjugés, de chapeaux gris et de mauvais estomac.

... Pourquoi cet orgue cruel joue-t-il toujours le vieil air de galop qui rythmait jadis vos entrechats sur le dos du cheval truffé ? Voilà que vous vous revoyez au milieu de Tarène, à la fin de votre c exercice », envoyant au public le baiser d'adieu et écoutant avec ivresse le bruit de grêle des applaudissements. Êtes-vous folle, comtesse? Voilà maintenant que votre cœur palpite et que vous retrouvez votre première et délicieuse émotion déjeune fille, quand il vous semblait que le beau maître de manège en habit écarlale vous avait tendrement serré le bout des doigts en vous reconduisant !

Enfin le sonde l'orgue s'est éteint; sur le ciel, de plus en plus sombre, on distingue à peine les grands squelettes des arbres dépouillés. Le valet de chambre entre discfètement, apportant une lampe. Il la pose sur un guéridon, et dit de sa voix de cérémonie :

— € Monsieur le curé de Saint-Thomas-d'Aquin attend Madame la comtesse au salon. »

La première fois que le jeune compositeur Félix Travel, avec la permission de son médecin, le docteur Damain, se regarda dans la glace, il poussa un cri de surprise épouvantée.

Comme il était changé, grand Dieu! Quelle maigreur ! La peau collée aux pommettes ! Et ce teint jaune, et ces yeux meurtris ! Sans doute, il savait bien qu'il avait été très malade. Il avait eu la fièvre, le délire, tout le tremblement. On lui avait brûlé le dos et la poitrine avec des vésicatoires. Une pleurésie, c'est toujours grave. Mais il n'aurait jamais cru que quinze jours de souffrances l'eussent à ce point ravagé. Et puis, comme il se sentait faible ! C'était inquiétant aussi, ce point douloureux qui le brûlait, là, au-dessous de l'omoplate, du côté droit.

LE CONVALESCENT. i3

Oh! non, il n'était pas guéri. Qui sait? Devait-il jamais guérir? Le docteur ne cherchait-il pas à le tromper, quand il lui avait dit, le matin même, d'un air joyeux, trop joyeux : « Allons ! essayez de vous lever un peu aujourd'hui. Vous voilà tiré d'affaire. > Tiré d'affaire? Avec cette mine de déterré? Âh ! il en était loin. Gomme c'était pénible, cette sensation de vide et d'épuisement dans son cerveau, dans toute sa personne ! Et cet hiver qui n'en finissait plus ! Cette neige fondue qu'il voyait, derrière les vitres de sa fenêtre, tomber avec lenteur! Bon! une quinte, à présent. Et encore une petite tache de rouille sur son mouchoir. Tousse ! tousse ! Est-ce qu'il allait devenir phtisique? Quelle anxiété !

Et le pauvre malade, seul au coin du feu, ses pâles et maigres mains crispées aux bras de son fauteuil, s'enfonçait, s'abîmait dans sa noire mélancolie.

Mourir! A vingt-six ans! Au lendemain de son premier triomphe d'artiste, quand un sourire de la gloire le payait enfin de tant de travail et de privalions ! Ah ! ce serait affreux.

Et, dans un coup de mémoire, rapide comme un éclair, il revoyait tout son passé de misère. C'était

La première fois que le jeune compositeur Félix Travel, avec la permission de son médecin, le docteur Damain, se regarda dans la glace, il poussa un cri de surprise épouvantée.

Comme il était changé, grand Dieu! Quelle maigreur! La peau collée aux pommettes ! Et ce teint jaune, et ces yeux meurtris I Sans doute, il savait bien qu'il avait été très malade. Il avait eu la fièvre, le délire, tout le tremblement. On lui avait brûlé le dos et la poitrine avec des vésicatoires. Une pleurésie, c'est toujours grave. Mais il n'aurait jamais cru que quinze jours de souffrances l'eussent à ce point ravagé. Et puis, comme il se sentait faible ! C'était inquiétant aussi, ce point douloureux qui le brûlait, là, au-dessous de l'omoplate, du côté droit.

LE CONVALESCENT. i3

Oh! non, il n'était pas guéri. Qui sait? Devail-il jamais guérir? Le docteur ne cherchait-il pas à le tromper, quand il lui avait dit, le matin même, d'un air joyeux, trop joyeux : « Allons ! essayez de vous lever un peu aujourd'hui. Vous voilà tiré d'affaire. > Tiré d'affaire? Avec cette mine de déterré? Ah ! il en était loin. Gomme c'était pénible, cette sensation de vide et d'épuisement dans son cerveau, dans toute sa personne ! Et cet hiver qui n'en finissait plus ! Cette neige fondue qu'il voyait, derrière les vitres de sa fenêtre, tomber avec lenteur! Bon! une quinte, à présent. Et encore une petite tache de rouille sur son mouchoir. Tousse ! tousse ! Est-ce qu'il allait devenir phtisique? Quelle anxiété !

Et le pauvre malade, seul au coin du feu, ses pâles et maigres mains crispées aux bras de son fauteuil, s'enfonçait, s'abîmait dans sa noire mélancolie.

Mourir I A vingt-six ans ! Au lendemain de son premier triomphe d'artiste, quand un sourire de la gloire le payait enfin de tant de travail et de privations ! Ah ! ce serait affreux.

Et, dans un coup de mémoire, rapide comme un éclair, il revoyait tout son passé de misère. C'était

d'abord sa mère qu'il évoquait, sa mère veuve, maîtresse de solfège et de piano dans les pensionnats de troisième ordre, courant le cachet à travers Paris, son rouleau de toile cirée sous le bras, dans son deuil éternel de pauvresse. Avait-elle assez trimé, la vaillante et courageuse femme, pour élever son fils unique, lui permettre de suivre les cours du Conservatoire, faire de lui un bon musicien! Avait-elle assez roulé par tous les temps, marchant sous la pluie avec des bottines qui prenaient l'eau, ou cahotée dans les puants omnibus! Que de peine et que de bravoure ! Il se rappelait l'affreux petit logement, au fond des BatignoUes, où il la rejoignait tous les soirs, et où il la trouvait, rentrée à peine et déjà cuisinant le dîner à la hâte, sans avoir même pris le temps d'ôter son vieux chapeau de tulle noir, tout roussi par le soleil et les averses. Comme c'était triste et laid, ce mobilier en ruine, éreinté par les changements de garnison du père, un officier sans fortune, épousé jadis par amour, et mort, jeune encore, d'un accident de cheval, sans que sa veuve pût obtenir 'aumône d'un bureau de tabac.

Enfin la pauvre femme succombait àlabesogne, comme une haridelle de fiacre qui tombe dans les

brancards, et le laissait orphelin à seize ans, sans un parent, sans un protecteur, trop heureux d'avoir, pour ne pas mourir de faim, un pupitre de contre-basse à l'orchestre de la Gaîté. Oh ! sa vie pendant dix ans, depuis lors ! Quel navrant abandon ! quelle misère triviale ! quelle cha3se ignoble à la leçon bon marché, à la pièce de quarante sous mise dans la main ! Brrr ! il valait mieux ne plus y songer, arriver tout de suite à l'heure radieuse de sa vie. Une mélodie de lui tombait par hasard sous les yeux de la KaufTman, la grande cantatrice. Elle s'en éprenait, la chantait partout, et, en un hiver, Félix Travel devenait presque célèbre. Le directeur de rOpéra-Comique, rencontré dans un concert, lui demandait quelque chose. Le jeune homme avait justement un acte fini, tout prêt, tout orchestré, sa Nuit d'Étoiles f un délicieux poème, où le pauvre garçon avait répandu tout ce qu'il avait dû refouler jusque-là dans son cœur de jeunesse et d'amour. Quel succès ! Il croit entendre les énormes soupirs de la foule charmée, les salves de bravos furieux, son nom acclamé. C'est fini, la pauvreté, c'est fini, la solitude ! Le voilà fameux ! Dès le lendemain de la première représentation, il change, chez une bouquetière, le billet de mille francs

qu'un éditeur lui a donné la veille, comme acompte sur le prix de sa partition, et il porte pour dix louis de fleurs au cimetière Montmartre, sur la tombe de la maman. Les journaux saluent son œuvre comme Taurore d'un talent rare. Sur la première page de r Illustration y son portrait est gravé, et tout Paris est amoureux déjà de sa fine et charmante tèle de page florentin. Enfin! il va donc jouir un peu de la vie, savoirce que signifie le mot bonheur. . .

Eh bien, non ! La maladie est là qui le guette et qui empêchera tout. Depuis quelque temps, il est enroué, il tousse. Un soir, il se couche, tout mal à l'aise, avec un grand frisson. C'est la fièvre, c'est la pleurésie. Ah ! il les connaît, les journées si longues et si mornes passées, la nuque sur l'oreil- 1er, à regarder une mouche marchant au plafond ou à compter les petits bouquets de fleurs du papier de tenture; il les connaît, les nuits d'insomnie, où le délire fait passer tant de fantômes dans le halo de la veilleuse. Et maintenant que le voilà debout, — convalescent, dit le médecin, allons donc! — son visage reflété dans la glace lui fait peur; il sent qu'il est plus malade que jamais, qu'il devient poitrinaire, qu'il va mourir...

Sous ses fenêtres, dans la rue, où la neige fait le désert et le silence, un orgue de Barbarie joue Tair de sa Sérénade, que la KaufTman a mise en vogue, Tan dernier. C'est la réputation populaire, c'est la gloire des rues qui commence pour lui. Et il va mourir, tout jeune, à la veille de tant de joies, comme un naufragé qui a longtemps et désespérément nagé vers la côte et qu'une dernière lame écrase bêtement contre un rocher. Non, Dieu est injuste !

Le lendemain matin, le médecin revient voir son malade, et, après qu'il l'a bien examiné, ausculté, tàté:

— € Eh bien? » — lui dit brusquement le jeune homme, assis sur son lit, les bras croisés. Et dans son regard direct, froid, presque dur, le docteur Damain, vieil homme de pratique et d'expérience, discerne la profonde inquiétude, l'angoisse, la peur de la mort.

— € Eh bien, — répond-il avec rondeur, tout eu remettant ses gants, — eh bien, mon mignon, il vous faut tout simplement deux ou trois mois de convalescence, à ne rien faire, dans le Midi. Et puisque vous avez quelque argent, vous allez partir le plus tôt possible. Pas pour Nice ni tout ce

vilre avec son gant, éprouve une joie enfantine à voir de la vraie campagne, les champs d'un vert sombre où fondent les dernières neiges et d'où s'envolent des bandes de corbeaux, les collines lointaines dans la brume, les vastes espaces du ciel gris de Février. Il ne tousse pas, il ne souffre plus. Dans l'après-midi, après qu'on a passé la Loire et ses bancs de sable, tandis qu'on court à travers les grands châtaigniers sans feuilles et les robustes paysages du Poitou, voici que, dans les nuages, apparaissent les cotillons bleus, et que toute la nature se met à sourire. Â Bordeaux, c'est le beau temps tout à fait; et dans la rade, un instant aperçue, le soleil, qui se couche dans un ciel pur, dore les vergues des navires. Distrait et excité par le voyage, Félix a oublié ses angoisses de malade ; il se sent léger, comme poussé par le vent de l'espérance.

Après avoir dîné à la gare Saint-Jean, il s'endort d'un profond sommeil dans une voiture de la ligne du Midi. Â peine est-il troublé deux ou trois fois pendant la nuit par des voix de cuivre, des creux du midi, qui crient : € Toulouge > ou c Montoban. » C'est seulement le lever du soleil qui le réveille, une aurore splendide, une gerbe

de diamants qui éclate et jaillit dans Tazur. Cette fois, il y est, dans le Midi, et pour de bon ; il peut baisser la glace, aspirer l'air chaud, regarder, avec rétonnement de Thomme du Nord, le feuillage en demi-deuil des oliviers et les routes sèches où courent des trombes de'^poussière blonde. Enfin le conducteur au Irain annonce, en ouvrant les portières : « Perpignein!... Perpignein! » On est arrivé.

Le voyageur jette un regard aux créneaux roussis du Castillet, qui datent de Charles-Quint, et aux platanes géants de la promenade, penchés pour toujours, avec une inclinaison de cinquante degrés, par l'effort prolongé du mistral. Puis l'omnibus du chemin de fer, dont les chevaux font sonner sous leurs sabots le vieux pont-levis de Vauban, conduit rapidement Félix Travel à travers quelques rues tortueuses et le dépose à l'hôtel. Dans son impatiente curiosité de voyageur novice, le jeune homme déjeune en hâte, assis tout seul au bout de la table d'hôte, dont la malpropreté et la détestable cuisine à la graisse sont déjà bien espagnoles ; puis, après avoir vainement essayé d'amollir dans son dernier verre de vin un biscuit, qui doit dater de Charles-Quint, lui aussi,

comme le Castillet, il sort pourvoir la ville et faire sa visite à cette comtesse de Pujade pour qui le docteur Damain lui a donné une lettre d'introduction.

Cette dame habite précisément à quelques pas de rhôtel, dans une ruelle pareille à un torrent desséché, une maison étroite et farouche ayant à peu près Tair d'une prison, avec des « miradores * grillés comme à Séville ou à Tolède. Félix tire la chaîne de fer toute rouillée qui pend auprès de la porte, — une porte basse et ronde, percée d'un judas, garnie de ferrures et de gros clous rébarbatifs, une de ces portes qui ne semblent pas faites pour s'ouvrir, — et la voit s'entre-bâiller, après une assez longue attente, pour lui montrer la face ridée et le bonnet monastique d'une vieille servante aux yeux de morte.

— c Madame la comtesse de Pujade? — demande le voyageur.

— Madame la comtesse et sa fille sont à la messe.

— Je ne reste qu'un jour ici... Aurai-je chance de rencontrer ces dames, un peu plus tard?

— Je ne saurais vous dire. >

L'accueil n'est pas engageant. Félix ne peut

5i CONTES RAPIDES.

donc que laisser à la servante sa carte et la lettre du docteur.

— « Ma foi, — pense-t-il en s'éloignant, — si j'en juge par la lugubre apparence de ce logis et par la tête de la domestique, qui ressemble à une vieille machine à prières pour veiller les morts, j'aime autant avoir trouvé visage de bois... A quoi pensait le brave docteur en m'adressant à ces béguines? ^

D'ailleurs, vingt pas plus loin, son impression fâcheuse est dissipée; car, au bout de la rue, brusquement, il débouche sur une petite place pleine de bruit et de soleil. Là, devant le portail d'une église, sculpté et vermiculé du haut en bas comme une écorce de melon, se tient un joli marché, qui embaume le citron et la rose. Un coin d'Espagne, en vérité, où vibre le sonore patois catalan. L'artiste parisien, qui voyage pour la première fois de sa vie, reste ébloui devant ce spectacle pittoresque et nouveau. Ah! les beaux écroulements d'oranges, de tomatfes et de poivrons ! La jeune marchande à qui il achète une botte d'œillets a les yeux noirs de la marquise d'Amaëgui, et ce montagnard à ceinture rouge, qui fume sa cigarette, accoudé sur sa mule au

venlre rasé et toute harnachée de pompons et de sonnailles, est beau comme un contrebandier des temps romantiques. Â la bonne heure! En voilà de la lumière, de la couleur et de la joie! Grisé, enchanté, Félix Travel s'attarde à flâner parmi celle foule bruyante ; il se promène Jà pendant plus d'une heure, lentement, délicieusement, dans la bonne chaleur du soleil qui lui pique le dos et les reins. Il se sent toujours un peu faible, c'est vrai, mais jamais il n'a eu plus goût à la vie. Ce Midi, tout de même ! Mais c'est un miracle, une résurrection ! Mais il est en pleine convalescence ! Quel bonheur !

Pourtant, il a passé la nuit en wagon, il a sommeil, et lorsqu'il rentre à l'hôtel pour se jeter une heure ou deux sur son lit, le garçon lui présente une lettre que vient d'envoyer M"' de Pujade. Elle prie M. Félix Travel de venir diner chez elle, le soir même, sans cérémonie; elle sera flattée, ditelle, de connaître l'auteur de la Sérénade et de la Nuit d'ÉtoileSy et heureuse de parler avec lui du docteur Damain, à qui elle doit la vie, etc., etc. Tout cela, dit en quelques lignes courtoises, un peu sèches, sur un papier à lettre orné d'une couronne comtale.

Félix se rappelle alors la maison à physionomie inhospitalière et ce que le docteur Damain lui a dit sur l'extrême dévotion de M"' de Pujade; et il est pris d'une singulière timidité. Saura-t-il se conduire correctement dans un milieu aussi aristocratique? Célèbre d'hier, il n'est pas encore allé dans le monde. Jusqu'ici il a vécu comme un pauvre qu'il était, tout prèsdu peuple, il n'a jamais de sa vie vu de près une dame noble, une dévote. Et cependant, impossible de refuser sans impolitesse. Ah! il se serait bien passé de la recommandation du docteur. Dans quel guêpier son vieil ami Ta-l-il fourré?

Aussi est-ce avec une secrète émotion qu'un instant avant l'heure convenue, le musicien, ayant fait toilette, se présente de nouveau devant la maison lugubre. Mais, celte fois, la vieille servante à mine de sœur tourière ouvre la porte sans difficulté, et après avoir introduit le jeune homme dans le c salon de compagnie i>, comme on dit à Perpignan, se retire en annonçant qu'elle va prévenir Madame la comtesse.

Malgré les lumières et le feu, il y fait froid, dans ce salon, le froid spécial aux pièces ordinairement inhabitées. Les lourds meubles de tapisse-

rie, droits et raides comme des meubles d'églises, sont rangés avec une désolante symétrie, et la nudité des boiseries claires s'orne d'une unique jjravure, magnifiquement encadrée, le portrait du pape Pie IX, sanctifié de sa signature autographe. Pas un objet d'intimité ou de souvenir; rien de réminin. Félix songe que, si l'extérieur du logis lui a semblé morose, l'intérieur est franchement hostile. Les deux grosses lampes sur la cheminée, les bougies du lustre à pendeloques de verre, les bûches enflammées dans le fover, semblent se dire : « Quel est cet intrus, pour qui on nous a allumées? > Et voilà que le pauvre garçon frissonne et que sa gêne redouble.

Tout à coup, une porte s'ouvre. C'est la comtesse, suivie de sa fille.

Longue, jaune, sèche, en deuil éternel, avec un € tour * de cheveux d'un noir impitoyable, M™* de Pujade a peut-être été une brune élégante, du temps où le duvet qui ombrage sa lèvre supérieure ne s'était pas encore décidé k devenir de véritables moustaches. Elles «ijoulent encore à la sévérité de toute sa personne, de ses mainsà mitaines, de son sourire au-dessous de zéro. Félix serait consterné par cette apparition, s'il ne s'apercevait tout de

suite — il a vingt-six ans, ne l'oublions pas, — que la jeune personne entrée dans le salon derrière la comtesse est très jolie, malgré son air un peu gauche et sa robe mal faite.

— « Ma fille Thérésine, > — a dit M"' de Pujade.

Et tout en répondant de son mieux aux compliments empesés que la comtesse lui adresse sur ses tout récents succès, Félix, toujours fort intimidé et assis au bord de sa chaise, admire à la dérobée cette Thérésine, dont le teint de pèche et les beaux yeux noirs, modestement baissés, lui rappellent les Vierges de Murillo qu'il a vues au Louvre, ces Vierges si charmantes, si humaines avec un rien d'idéal, et dans lesquelles il y a un peu de la madone et beaucoup de la grisette madrilène.

— « Vous partez donc, dès demain matin, pour Amélie? — demande la comtesse au voyageur.

— Oui, madame. Le docteur Damain m'assure que j'ai besoin d'un repos absolu.

— Nous regretterons de ne pas vous posséder davantage, monsieur. Mais le docteur a raison. Perpignan n'est pas un bon séjour pour les convalescents, et le vent du nord y est fort dangereux. »

En ce moment un coup de sonnette retentit.

— € C'est Monseigneur! — dit M"' Thérésine.

— Oui, — ajoute sa mère. — Vous allez dîner, monsieur, avec notre vénérable ami, Monseigneur Calou, des Missions étrangères, dont les pieux voyages en Indo-Chine ont épuisé les forces, et qui s'est retiré ici, dans sa ville natale. Il a désiré faire votre connaissance, car il aime beaucoup la musique, et ma fille lui a déchiffré au piano votre partition. »

Un évoque, à présent! Félix est pris de peur, positivement. Le voilà aux prises avec tout ce qu'il y a de plus collet-monté dans le monde, la noblesse et le haut clergé. Un évoque! Il n'en a vu qu'un, crosse à la main et mitre en tête, à Sainte-Marie des Batignolles, l'évéque qui lui a touché la joue le jour de sa confirmation. Saural-il se comporter convenablement avec un prince de l'Eglise?... Ah ! que le diable emporte le docteur!

Par bonheur, M" Calou a, sous ses cheveux blancs, une bonne et joviale figure de vieillard sanguin, et il tend sans façon au jeune homme qu'on lui présente, et qui s'attendait presque à être béni, sa main gantée de violet.

— (( Le voici donc, — s'écrie-t-il avec un cordial accent méridional, — le voici donc, ce jeune malade qui vient demander sa guérison à notre soleil... Il fera son devoir, n'en douiez pas, mon cher enfant, et vous pourrez bientôt vous remettre au travail, nous charmer de nouveau par vos belles compositions... Mais le dîner est servi. A table ! "»

En effet, la porte de la salle à manger vient de s'ouvrir. L'évoque y pénètre en marchant à côté de M"' de Pujade; Félix offre son bras à la jolie M"' Thérésine ; et, dès que Monseigneur a expédié le Benedicitey on attaque le potage.

Le dîner est excellent, un dîner de province, copieux et délicat; et, après le coup du médecin, Félix, bien qu'encore un peu interloqué par les moustaches de la comtesse et la croix pectorale de l'ancien missionnaire, commence à se rassurer. C'est stupide, après tout, sa confusion et son silence; il doit se montrer aimable, il ne veut pas laisser la réputation d'un imbécile ou d'un sauvage. D'ailleurs, le milieu dans lequel il se trouve lui semble déjà plus sympathique. Il commence à croire qu'on s'intéresse à lui. On lui parle de ce qu'il aime, de son art; on lui fait raconter la pre-

niière représentation de sa Nuit d'Étoiles. Et il répond, l'arliste, il s'anime, il s'abandonne. A des mots ingénus, à de gentilles plaisanteries qui lui ont échappé, on a ri, mais avec plaisir, sans ironie et sans malice. Alors il s'épanouit, il cède au besoin des confidences, il dit, avec une naïve éloquence, sa jeunesse si solitaire et si douloureuse, les joies du succès inattendu.

— < Ainsi, vous êtes tombé malade, au lendemain de votre premier bonheur, » — lui dit M"' de Pujade ; et elle a un : « Pauvre jeune homme! » plein de bonté.

Et le vieux prêtre le regarde avec des yeux bienveillants, et lui remplit galment son verre.

— € Encore un peu de bourgogne, monsieur le convalescent. Cela ne peut que vous faire du bien, ji

Mais ce qui réconcilie tout à fait le voyageur avec ses hôtes, ce quilui rend la confiance, ce qui excite sa verve, c'est la présence de M^^'Thérésine. Car il s'aperçoit qu'il ne lui déplait pas, qu'elle a doucement souri à toutes ses saillies, que ses beaux yeux noirs aux longs cils retroussés se sont plusieurs fois levés sur lui, et que — non! ce n'est pas une illusion, il en est sûr, — il vient d'y sur-

prendre un regard infiniment doux, presque attendri.

Ah ! l'aimable repas ! La bonne hôtesse ! Le brave homme d'évêque! Et la charmante jeune fille, surtout! La charmante jeune fille !

Mais, tandis que la servante change les assiettes, dans une de ces minutes de silence inexpliqué où les gens du peuple disent : <i: Il passe un ange, > soudain, — et par hasard, oh ! par pur hasard, — Félix Travel voit son visage reflété dans un miroir, là, sur la muraille, en face de lui.

Son visage ! Mais est-ce vraiment son visage ? Est-ce bien lui, ce jeune homme si maigre, aux yeux caves, au teint plombé? Comment! Il a donc toujours aussi mauvaise mine? Et toutes ses terreurs lui reviennent aussitôt. Une cruelle pensée traverse son esprit. Les attentions, les prévenances de ses hôtes, ce n'est pas à lui particulièrement qu'elles s'adressent, c'est au malade, c'est au poitrinaire qui a déjà la mort sur la figure. Était-il fou de s'imaginer que cette provinciale sèche et altière, que ce vieux prélat, que cette silencieuse et aristocratique enfant, pouvaient porter un tel intérêt à un pauvre diable de musicien, sans fortune, à peine célèbre, sorti hier de la bohème î

Nonî ce qu'il prenait pour de la sympathie, ce n'est que de la pitié. Si la comtesse met tant d'insistance h lui faire accepter ce blanc de poulet, si Monseij^neur, de sa main blanche et grasse où brille l'émeraude pastorale, lui verse si paternellement ce charabertin de derrière les fagots, c'est par compassion pour son état ; ils en feraient autant, dans une de leurs charitables visites à l'hôpital, pour le premier mendiant venu. Oui ! c'est évident. Il comprend les choses, il s'explique tout, maintenant. On le traite comme un moribond!

Et cette jeune fille?

Elle aussi, sans doute, éprouve seulement pour lui la banale commisération qu'elle aurait devant tuut autre malade. N'allail-il pas s'imaginer qu'il Tavait charmée dès la première rencontre, qu'il éveillait peut-être en elle un sentiment obscur et doux? Insensé ! Fat et insensé !

Et, comme il jette sur elle un regard irrité, presque méchant, il découvre une indicible tristesse dans les beaux yeux de Thérésine, dans ses beaux yeux mouillés, en ce moment, par deux larmes mal contenues.

Oh ! l'affreuse amertume !

Ainsi, il ne s'est peut-être pas trompé. Peut-être

6i CONTES RAPIDES.

cette ignorante et candide enfant, enfouie jusquelà au fond de cette province, dans cette maison claustrale, a-t-elle senti tout à l'heure son cœur tressaillir pour la première fois. Et maintenant elle est navrée en songeant que ce jeune homme dont la vue la trouble, qu'elle va aimer, qu'elhî aime déjà, n'a plus que quelques mois, que quelques jours à vivre. Ces larmes qui lui viennent aux yeux, c'est le regret de son espoir d'amour, à peine né, si tôt déçu. Le malheureux qu'il est! Une femme le pleure, en sa présence, de son vivant!

C'est lini. Le charme est rompu. Rempli d'horreur, le cœur battant à grands coups, Félix Travcîl tombe alors dans un morne silence. A toutes les obligeantes questions de ses hôtes, il ne répond que par des monosyllabes, des phrases confuses. Fuir ! il ne pense plus qu'à fuir! Dès qu'on se lève de table, il s'excuse avec maladresse, se déclare plus souffrant. Et ce prêtre et ces femmes, avec leurs façons affectueuses, leurs recommandations inquiètes, lui deviennent odieux. « Enveloppezvous bien... Prenez garde de prendre froid. » Oh! les gens importuns !

Enfin, le voilà dehors, libre. Il s'en va, cherchant à reconnaître son chemin dans les rues

noires et désertes de la vieille ville, sous la claire et froide nuit d'étoiles ; et, grelottant sous ses habits, seul, tout seul avec l'exécrable peur de la mort, il se dit tout haut à lui-même et se répète sans cesse, comme un monomane :

— € Perdu ! Je suis perdu ! >

Deux mois après, complètement guéri par le bon soleil et Tair salubre des montagnes, Félix Travel, en repassant par Perpignan, était, une seconde fois, invité à dîner avec Tévêque chez M*' de Pujadc; — et c'était à qui le féliciterait sur son bon appétit et sur sa belle mine.

Épanoui de se porter si bien, le musicien voit, à présent, les choses comme elles sont. Il est dans une bonne maison de province, mal meublée, c'est vrai, mais où la chère est exquise. M'' Galou a la rondeur et la bonhomie d'un vieil aumônier do régiment; et la comtesse elle-même, malgré ses airs guindés, laisse apparaître, de temps en temps, un sourire de brave femme sous ses moustaches.

Il n'a plus de timidité, aujourd'hui, le voyageur;

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