PROSE. — III
il se montre amusant^ spirituel, et, quand il regarde, par hasard, le miroir en face de lui, il y reconnaît son visage — celui d'un joli garçon, ma foi! — tout radieux de santé et de jeunesse. Ah! quelle joie de vivre !
Non! pourtant, il a un souci. Les yeux de M"' Thérésine évitent à présent de se tourner vers lui : elle les tient obstinément baissés sur son assiette. Pourquoi cette réserve excessive? S'estelle dit qu'elle ne doit pas s'intéresser à un jeune homme qui n'est point de son monde, à un artiste qui passe; ou bien est-ce Félix qui s'est fait illusion, la dernière fois ?
Il ne le saura jamais. Demain, il part pour ne plus revenir. Mais — l'homme est si inconséquent, si bizarre ! — voilà que le convalescent épanoui est pris d'une mélancolie soudaine. Il se rappelle les beaux regards de Vierge de Murillo fixés si doucement sur lui, les beaux regards de madone et de grisette pleins de pitié et de larmes, et, pour un peu, il songerait presque :
— « Décidément, je ne suis plus malade... Quel dommage ! >
Comme le jour tombait, — un jour de Janvier, couleur de cendre, — j'avais posé ma plume et je m'étais assis au coin du feu. Dans la chambre, chauffée depuis de longues heures, où le nuage de fumée de mes cigarettes augmentait Tobscurité crépusculaire, je m'abandonnais, tout en tisonnant, à la sensation de fatigue heureuse qui suit une séance de bon travail. Un coup de sonnette me tira de ma rêverie.
— € Il y a là, — me dit ma servante avec ce Ion dédaigneux que prennent involontairement les domestiques pour annoncer des visiteurs de mince apparence, — il y a là une dame en noir, accompagnée d'un petit garçon, qui désire parler à Monsieur. >
Je donnai Tordre d'introduire, et, une minute après, je vis s'avancer, dans la pénombre, un groupe lamentable.
Elle devait être encore jeune, cette grande et lugubre veuve, car le chétif garçonnet, — son fils, évidemment, — qui se serrait contre sa jupe noire, pouvait avoir dix ans à peine; mais tous deux, la mère et l'enfant, étaient si usés, si flétris par la misère, que la femme semblait hors d'ûge et l'enfant déjà vieux. Ils s'approchaient, marchant sur le profond tapis avec la lenteur timide et silencieuse des malheureux, glissant presque ; et, quand ils s'arrêtèrent devant moi, dans le brouillard obscur de la chambre, pâles, tout eu noir, l'ample voile de la veuve les enveloppant d'une auréole de ténèbres, je' frissonnai comme devant deux spectres.
— « A qui ai-je l'honneur?... » dis-je, en indiquant un fauteuil.
La pauvre femme s'assit, attira son petit garçon près d'elle, et me répondit d'une voix basse et douce :
— «Je suis la veuve d'Agricol Mallet... On m'a dit, monsieur, que vous l'aviez un peu connu autrefois... avant la guerre... et je venais savoir si
VOUS voudriez bien... enfin, vous prier de souscrire à ses œuvres posthumes. :»
Agricol Mallet! A ce nom, mon esprit fut traversé par un tourbillon de souvenirs. Je le revis, tel qu'il m'était apparu pour la première fois, aii café de Lisbonne, à cette table des € politiques » , où le fameux Michel Polanceau, aujourd'hui député, chef de groupe, et désigné pour présider le prochain cabinet radical, prophétisait tous les soirs, à l'heure de l'absinthe, la chute des Bonaparte et l'imminente révolution. Agricol Mallet ! Parbleu ! ce brun à tête de romain, le plus violent ♦•t le plus exalté disciple de Polanceau, celui qui, a chaque motion incendiaire du tribun, secouait, d'un geste héroïque, sa lourde chevelure et faisait frissonner les verres et les dominos en frappant du poing la tabloïde marbre. Un naïf et généreux rœur, ivre de mots sonores! Je me rappelais...
Dès le 4 Septembre, il avait pris la casquette noire et le reminghton du franc-tireur, s'était battu, au Bourget, comme un enragé, puis, à la Un du grand siège, il avait été gagné, lui comme tant d'autres, par cette fièvre obsidionale qui tourna en folie, au 18 Mars, et il avait fini par tomber, criblé de balles, un képi de commandant
fédéré sur la lête et une ceinture rouge autour du ventre, — à vingt-trois ans, malheureux enfant! — sur la barricade du Ghâteau-d'Eau.
Agricol Mallel! Oui, je l'avais un peu connu, et je l'estimais pour la noble et dure existence qu'il menait alors, pour sa courageuse misère de poète, marié par amour à vingt ans et vendant au cachet son grec et son latin, afin de nourrir sa femme et son nouveau-né. Il avait donc laissé des œuvres posthumes?... Mais parfaitement! Je me souvenais. Un soir, il m'avait lu deux ou trois poèmes, des vers élégiaques et murgériformes, avec une petite note tendre, toujours la même, — comme celle du crapaud, — mais sincère ; et même je m'étais dit qu'il avait bien tort de préférer le bonnet rouge de Marianne au bonnet fleuri de Musette, et qu'au fond ce buveur de sang était un buveur de lait.
En ce moment, — il faisait presque nuit dans mon cabinet, — la bonne apporta une lampe, et je pus mieux voir la veuve du commandant fédéré.
Elle était tragique.
On avait froid rien qu'à regarder sa robe et son châle, d'un noir sale; et son navrant chapeau de crêpe, d'où s'échappaient quelques mèches de
cheveux blonds desséchés, semblait presser et amaigrir l'ovale, jadis pur, de ce triste visage, meurtri par la souffrance. Les grands yeux, d'un bleu faïence, étaient encore jolis et touchants, malgré la patte d'oie et la poche aux larmes. Vieille à trente ans, M"'' Mallet faisait le dos rond à la façon des femmes du peuple souvent battues. D'une main, elle maintenait sur son genou un paquet assez volumineux, enveloppé dans un journal, et de l'autre, avec un geste maternel, elle serrait contre elle son fils, enfant chlorotfque, qui avait l'air d'avoir grandi en prison. Le détail le plus douloureux, c'étaient les gants de la pauvre veuve, d'horribles gants de castor noir, blanchis aux coutures et crevés au bout des doigts.
Saisi d'une vive pitié, je dis à M"* Mallet que je n*avais pas oublié son mari, et je la priai de disposer de moi.
Elle défit alors son paquet, qui contenait une demi-douzaine de volumes à couverture rouge, et «"lie m'en offrit un.
— c Puisque vous avez la bonté de souscrire, — me dit-elle, — voici votre exemplaire, monsieur. »
Je jetai un regard sur le titre, imprimé eu caractères d'un noir profond sur papier sang
It CONTES RAPIDES.
de bœuf; il était ainsi libellé : Agricol Mallet. Œuvres ^posthumes, avec une préface de Michel PolanceaUj député.
— « Ah ! — murmurai-je, — M. Polanceau a fait une préface. j>
Dans le groupe républicain du café de Lisbonne, auquel je m'étais jadis mêlé par hasard, moi, littérateur inofTensif, il m'avait toujours déplu, le Polanceau, avec sa tête ronde aux dures moustaches de sous-officier méchant. Parmi cette jeunesse exaltée, lui seul était calme, mais d'un calme chargé de haine : un verre d'eau froide, empoisonnée. Excellent professeur de droit, il avait cependant été refusé à la soutenance de sa thèse de doctorat, à cause des opinions socialistes qu'elle contenait et qu'il défendit énergiquement devant les maîtres. Très brave, il avait déjà tué un homme, dans un duel au pistolet. Par son éloquence bilieuse, faite de logique et d'amertume, il s'imposait comme un chef futur à la table des « politiques »; mais, tandis que ces têtes chaudes rêvaient de combats et de triomphes, lui ne méditait que vengeance. Il dressait d'avance les listes de suspects. A la c prochaine », il faudrait arrêter celui-ci. faire passer celui-là en cour martiale.
(i'ctait un de ces révolutionnaires qui, dès que rémeute éclate, marchent sur la préfecture de |Kilice et signent d'abord des mandats d'arrestation ; car l'habitude des sociétés secrètes donne re jîoùt dépravé, et dans tout conspirateur il y a du mouchard. Comme Agricol Mallel^ comme plusieurs autres camarades qui devaient tàter du bagne ou de l'exil, Polanceau, lui aussi, s*était jeté dans la Commune ; mais, heureux ou habile, il en était sorti en temps opportun, les mains pures de sang, un peu comme celles de Ponce- Pilate. Enfui, nommé député et votant avec l'extrt^nie opposition de gauche, il avait rapidement pris — ayant, en somme, du mérite, et beaucoup, — une place très importante à la Chambre.
Encore une crise ministérielle, et certainement ce serait son tour de tenir la queue de la poêle.
— c Mais oui, — disait la veuve du fédéré, de celle voix brisée qui faisait mal à entendre, — M. Polanceau a écrit la préface des poésies posthumes de mon pauvre mari... Dam! c'était tout ce qu'il pouvait pour nous... Vous le savez, il n'est pas bien avec les gens au pouvoir... »
Cependanl, j'avais remis à la pauvre femme le prix de ma souscription. Je n'osai iaire plus;
après tout, elle ne mendiait pas. Puis, comme elle s'était brusquement levée, je la reconduisis en lui adressant quelques paroles de sympathie, et, resté seul, je parcourus le petit livre.
 coup sûr, les frères et amis qui Tauraienl acheté de confiance, attirés par le nom de Fauteur et la maculature écarlate, n'en auraient pas eu pour leur argent. Celui qui, dans la vie réelle, avait conduit au feu les hirsutes et farouches combattants de la Commune, ne savait mener, en imagination, que les brebis de la Deshoulières ; et, sauf quelques ïambes déclamatoires, mal imités d'Auguste Barbier, — la seule pièce vraiment mauvaise du volume, — on ne trouvait là que des vers printaniers, jolis et frais comme des pâquerettes, écrits par Agricol pour sa jeune femme, auprès du berceau de leur petit enfant. Ils allaient au cœur quand même, bien qu'un peu faiblots, ces poèmes inspirés par la lune de miel, où le nom de la bien-aimée reparaissait à chaque page. Sonnet pour Cécile. — Ama chère Cécile. Le poète y racontait ses uniques et pures amours, gentiment, simplement, avec une pointe de réalisme qui ne déplaisait pas. C'était sa première rencontre avec la jeune fille, dans une soirée
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fauteuil, et, n'ayant pas môme la force de se lever pour serrer son modeste chapeau de paille, en coiffait sans façon le buste en plâtre de la République, à portée de sa main, sur la cheminée... El cette aimable idylle avait fini en mélodrame sanglant! Et ce doux jeune homme, père de famille avant d'être majeur, que les commères du quartier regardaient avec un sourire attendri, quand, se promenant à côté de sa femme, — une enfant presque, — il poussait devant lui la petite voiture où dormait le bébé, ce naïf poète avait commandé une bande d'ivrognes incendiaires et s'était fait tuer pour une loque rouge ! N'était-ce pas révoltant? Oh! l'infamie, la bêtise des rages politiques!... Et, les yeux chatouillés de larmes, le cœur batt£int trop fort, je fermai nerveusement le volume.
Je revis alors la couverture rouge et le nom de Polanceau.
Qu'avait-il pu dire, celui-là, le fanatique, à propos de ces chansons d'oiseau parisien? Qu'avait-il pu y comprendre ?
Rien. Un coup d'œil rapide jeté sur la préface du député radical m'en fournit la preuve. Pas un cri jailli du cœur, pas une ligne où tremblât l'émo-
tion, mais des phrases ronflantes, où vibrait comme un écho lointain des feux de peloton de la guerre civile. De nouvelles élections étaient proches, et cette tartine, qu'avaient dû reproduire tous les journaux populaires, puait la réclame. De la peau de ce mort, le candidat s'était fait un tambour pour battre la caisse devant son programme. Ecœuré, je jetai le livre.
D'ailleurs, l'heure du diner était venue; et comme, en ce temps-là, je rendais compte des premières représentations dans un journal et versais, tous les Lundis, danaïde littéraire, mon urne de prose dans le puits sans fond du feuilleton, je fis ma toilette tout de suite après le café et me rendis à la Comédie-Française, où l'on reprenait je ne sais quelle comédie de Scribe.
Le premier personnage que j'aperçus de loin, en entrant au foyer du public, ce fut Michel Polanceau.
Debout aux pieds de la statue de Voltaire et entouré d'un groupe de gens communs, qu'à leurs habits de coupe provinciale on devinait députés, il pérorait, mis correctement, rajeuni, malgré ses tempes grisonnantes, transfiguré par le succès, — superbe! Mon Dieu, oui! l'ancien sectaire du café
de Lisbonne, qui tenait du c sous-oflF » par ses moustaches et du pion par ses lunettes, était devenu presque élégant, et à son commencement d'embonpoint majestueux et truffé, on pressentait le ministre de demain.
Je ne pus que le reconnaître d'un coup d'œil. Le grelottement de la sonnette électrique annonçait le lever du rideau.
Mais à peine fus-je installé dans mon fauteuil, à Torcheslre, qu'un léger rire, venant d'une baignoire voisine, me fît tourner la tête; et là, dans l'ombre cythéréenne de la loge, je distinguai — derrière une belle personne qui a été bien jolie en 62, quand elle appartenait, s'il vous plaît, à un prince royal, — l'austère profil du citoyen Polanceau, lequel gobait une cerise confite que lui offrait en riant la demoiselle.
La toile se leva. Mais ce soir-là, moins que jamais, je ne pus m'inléresser aux amours du jeune premier en sucre et de l'ingénue en robe rose. Je revoyais la table des c politiques > et ce pauvre écervelé d'Agricol buvant l'éloquence à la glace du tribun d'estaminet, et je songeais au coin sinistre du Père-Lachaise où pourrissent, pêlemêle, les communards du dernier combat, et où
M"* Mallct, en haillons de deuil, va parfois déposer une maigre couronne; je révoquais surtout dans ma pensée, la lamentable veuve, son paquet de volumes sous l'aisselle, traînant son maladif enfant par les boues de Paris et usant ses vieux gants de solliciteuse Ji tous les cordons de sonnette ; et je croyais encore Tentendre, en parlant delà préface de Polanceau aux poésies de son mari, me dire, de sa voix de fantôme, avec sa pitoyable candeur : « C'était tout ce qu'il pouvait pour nous. » En effet, le citoyen Polanceau a fait cette préface, et il se croit sans doute très généreux envers la mémoire de son ami... Pouah!
Quand le maître d'hôtel, — oh ! quel ventre respectable dans l'ample gilet de Casimir! quelle face digne et rouge, bien encadrée de favoris blancs! un physique de pair d'Angleterre, je vous assure ! — quand l'imposant maître d'hôtel eut ouvert à deux battants la porte du salon et annoncé d'une belle voix de basse chantante, à la fois sonore et respectueuse : « Le dîner de Madame la comtesse est servi », on posa les chapeaux sur l'angle des consoles, les personnages les plus considérables offrirent le bras aux dames, et tous passèrent dans la salle à manger, silencieux, presque recueillis, comme a la procession.
Le couvert étincelait. Que de fleurs ! que de lumières! Chaque invité trouvait sa place sans dif-
ficullé; dès qu'il avait lu son nom sur le carton glacé, tout de suite, un grand laquais en bas de soie poussait derrière lui, avec douceur, une moelleuse chaise brodée de la couronne comtale. Quatorze convives, pas davantage : quatre jeunes femmes, en grand décolleté, et dix hommes, appartenant à l'aristocratie du sang ou du mérite, qui avaient mis, ce soir-là, tous leurs ordres, en l'honneur d'un diplomate étranger, assis à la droite de la maltresse de la maison. Des paquets de petites décorations pendaient en breloques aux boutonnières; sous le revers de deux ou trois habits noirs, brillaient des plaques de diamants; une lourde croix de commandeur s'étalait sur le plastron empesé d'un général cravaté de rouge. Quant aux dames, elles avaient arboré toutes les splendeurs de leurs écrins.
L'élégante, l'exquise réunion ! Et quelle atmosphère de bien-être dans la salle haute, chauflfée à point et ornée, sur ses quatre panneaux, de grandes natures mortes dans le goût magnifique d'autrefois, où s'écroulaient des fruits, des venaisons, des victuailles de toutes sortes. Le service se faisait sans bruit : les domestiques semblaient
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glisser sur le tapis épais, le sommelier nommait les vins à l'oreille des convives sur le ton de la confidence et comme s'il leur révélait un secret dont sa vie aurait dépendu.
Dès le potage, — un consommé tout ensemble onctueux et énergique, qui vous emplissait l'estomac de force et de jeunesse, — les causeries entre voisins avaient commencé. Sans doute, ce furent d'abord des banalités qu'on échangea à demi-voix. Mais quelle politesse dans les sobres gestes! Quelle bienveillance dans les regards et dans les sourires! D'ailleurs, aussitôt après le Château Yquem, l'esprit flamba. Ces hommes, vieux ou très murs pour la plupart, tous remarquables par la naissance ou par le talent, ayant beaucoup vécu, pleins d'expérience et de souvenirs, étaient faits pour la conversation, et la beauté des femmes présentes leur inspirait le désir de briller, excitait leurs intelligences courtoisement rivales. De jolis mots pétillèrent, des saillies soudaines prirent leur vol, des entretiens à deux, à trois personnes, se formèrent. Un fameux voyageur, au teint bronzé, récemment revenu du fond des déserts, contait à ses deux voisins une chasse aux éléphants, sans fanfaronnade aucune.
avec aulanl de tranquillité que s'il eût parlé de tirer des lapins. Plus loin, le fin profil à cheveux blancs d'un savant illustre se penchait galment vers la comtesse, qui Técoutait en riant, très svelte et très blonde, les yeux jeunes et étonnés, avec un collier de splendides émcraudes sur sa poitrine de beauté professionnelle, à la gorge basse comme celle de la Vénus de Médicis.
Décidément, ce dîner somptueux promettait d'être charmant aussi. L'ennui, cet hôte trop fréquent des fêtes mondaines, ne viendrait pas s'asseoir à cette table. Ces heureux allaient passer une heure délicieuse, jouir par tous les pores, par tous les sens.
Or, à cette môme table, au bas bout de cette table, à la place la plus modeste, un homme encore jeune, le moins qualifié, le plus obscur de tous ceux qui étaient là, un homme d'imagination et de rêverie, un de ces songe-creux en qui il y a du philosophe et du poète, restait silencieux.
Admis dans la haute société à la faveur de son renom d'artiste, aristocrate de nature, mais sans vanité, issu du peuple et ne l'oubliant pas, il respirait voluptueusement cette fleur de civilisation
Si CONTES RAPIDES.
qui s'appelle la bonne compagnie. Il sentait, plus et mieux qu'un autre, combien tout, dans ce milieu, — le charme des femmes, l'esprit des hommes, et le couvert étincelant, et l'ameublement de la salle, jusqu'au vin blanc velouté dont il venait de mouiller ses lèvres, — combien tout était rare et choisi; et il se réjouissait qu'un concours de choses aussi aimables et aussi harmonieuses existât. Il était comme plongé dans un bain d'optimisme. Il trouvait bon qu'il y eût, au moins quelquefois, au moins quelque pari, dans ce triste monde, des êtres à peu près heureux. Pourvu qu'ils fussent accessibles à la pitié, charitables, — et ils l'étaient très probablement, ces satisfaits, — qui gênaient-ils, quel mal faisaient-ils? Oh! la belle et consolante chimère de croire qu'à ceux-ci la vie faisait grâce, qu'ils gardaient toujours — ou presque toujours — cette lumière douce et gaie dans le regard, ce sourire à demi épanoui sur la bouche, qu'ils avaient supprimé, autant que possible, de leur existence, les besoins impérieux et déshonorants, les infirmités abjectes!
Celui que nous appellerons « le Rêveur :» en élait là de ses réflexions, quand le maître d'hôtel.
le superbe maître d'hôtel, arriva de l'office avec solennité, portant sur un grand plat d'argent un turbot de dimension fabuleuse, un de ces poissons phénomènes comme on n'en voit que dans les tableaux anciens représentant la Pêche miraculeuse, ou encore à l'étalage de Chevet, devant une rangée de gamins ébahis s'écrasant le bout du nez contre la vitre.
On servit. Mais lorsque le Rêveur eut devant lui, sur son assiette, un morceau du monstrueux turbot, la légère odeur de marée évoqua, dans son esprit enclin aux correspondances subites, ce coin de la côte bretonne, ce très misérable village de marins où il s'était attardé, l'autre automne, jusqu'à l'équinoxe, et où il avait assisté à de si furieux coups de mer. Il se rappela tout à coup cette nuit eflroyable où les bateaux n'avaient pas pu rentrer à l'échouage, cette nuit qu'il avait passée sur le môle, mêlé au groupe des femmes consternées, debout dans Tembrun qui ruisselait sur son visage et dans le vent froid et furieux qui semblait vouloir lui arracher ses habits. Quelle vie que celle de ces pauvres gens! Combien il y en avait là-bas, des veuves, jeunes et vieilles, portant pour toujours le châle noir, et qui s'en allaient,
dès le petit jour, avec des tiaulées d'enfants, gagner leur pain, — oh! rien que du pain! — en travaillant, dans l'odeur nauséabonde de l'huile chaude, aux sardineries. Il revoyait'par le souvenir l'église, dominant le village, à mi-côte de la falaise,, l'église, dont le clocher était badigeonné de blanc,, pour indiquer aux bateaux venant du large la passe entre les récifs, et il revoyait aussi, dans l'herbe courte du cimetière, broutée par de maigres moutons, les pierres tombales sur lesquelles se répétait si souvent cette inscription sinistre : Mort en mer... Mort en mer... Mort en mer...
L'énorme turbot avait le goût le plus fin, le plus savoureux, et le jus de crevettes dont il était assaisonné prouvait que le chef de M. le Comte avait dû suivre les cours de cuisine du Café Anglais et en profiter. Car notre civilisation raffinée en est à ce point. On prend ses degrés dans la science culinaire. Il V a des docteurs en rôti et des bacheliers es sauces. Tous les convives mangeaient vivement, avec des gestes délicats, mais sans rien manifester en faveur du mets exceptionnel, par bon ton et par habitude de la chère exquise.
Le Rêveur, lui, n'avait plus d'appétit. Il était
encore en pensée avec ses Bretons, avec les gens de mer qui avaient peut-être péché ce magnifique turbot. Il se rappelait ce lendemain de tempête, ce matin pluvieux et gris, où, se promenant devant les lourdes lames couleur de plomb, il avait rencontré sous ses pas et reconnu le corps de ce vieux marin père de famille disparu en mer depuis trois jours, cette lugubre épave, échouée dans le varech et dans Fécume, si navrante à voir avec ses cheveux gris de noyé, pleins de sable et de coquillages.
Un grand frisson lui passa dans le cœur.
Mais les laquais avaient déjà enlevé les assiettes, fait disparaître toute trace du poisson géant; et, tandis qu'on servait un autre plat, les dîneurs élégants et frivoles avaient repris leurs causeries. La faim étant déjà un peu apaisée, ils s'animaient, parlaient avec plus d'abandon. De légers rires couraient. Oh! la charmante et gracieuse compagnie.
Alors, le Rêveur, l'hôle silencieux, fut pris d'une tristesse infinie; car tout ce qu'il faut de travail et de douleur pour créer le confortable et le bien-être venait de surgir devant son imagination.
Pour que ces hommes du monde puissent êlre vêtus seulement d'un mince frac en plein Décembre, pour que ces femmes montrent leurs bras et leurs épaules, le calorifère répand dans la chambre la chaleur d'une matinée de printemps Mais qui donc a fourni la houille? Le damné du pays noir, l'ouvrier souterrain qui vit dans l'enfer des mines. — Combien la peau de cette jeune dame est blanche et fraîche pour émerger ainsi, victorieusement, de ce corsage de satin rose. Mais qui donc l'a tissé, ce satin? L'araignée humaine de Lyon, le canut toujours à son métier dans les maisons lépreuses de la Croix-Rousse. — Elle porte à ses mignonnes oreilles deux admirables perles, la jeune dame. Quel orient! Quelle transparence opaline! Et presque sphériques! La perle que Cléopâtre avala, après l'avoir fait dissoudre dans du vinaigre, et qui valait dix mille grands sesterces, n'était pas plus pure. Mais sait-elle, la jeune dame, que tout là-bas, à Ceylan, sur les bancs d'huîtres perlières d'Arippo et de Condatchy, les Indiens de la Compagnie des Indes plongent à douze brasses de profondeur, héroïquement, un pied dans le lourd étrier de pierre qui les entraîne au fond, un couteau
dans la main gauche pour combattre le requin?
Mais quoi ! On est belle et coquette. La salle à manger est chaude et parfumée. Onjpeutdiner galment, demi-nue et très parée, en flirtant avec son voisin. Quel rapport, je vous le demande, peuUon avoir avec un ouvrier ténébreux qui pioche à cinquante pieds sous terre, avec un tisseur ankylosé devant sa machine, avec un sauvage qui saute dans la mer et parfois la rougit de son sang? Pourquoi penserait-on à ces choses tristes et laides? Quelle absurdité!
Cependant, le Rêveur est poursuivi par son idée fixe*
Depuis un instant, sans y prendre garde, machinalement, il a émietté sur la nappe un peu du petit pain doré qui est placé près de son assiette. Oh! c'est un aliment de fantaisie, insignifiant dans un tel repas. Il fait songer au mot naïf de la grande dame sur les misérables afiamés : < Qu'ils mangent de la brioche ! » Pourtant ce joli gâteau, c'est du pain tout de même, du pain fait avec de la farine, qu'on a faite elle-même avec du blé. Mon Dieu, oui, c'est du pain, tout bonnement, du pain, comme la miche du paysan, comme la boule
de son du troupier; et pour qu'il arrive là, sur la table du riche, il a fallu le patient labeur de bien des pauvres.
Le paysan a labouré, semé, récolté. Il a poussé sa charrue ou conduit sa herse dans les terres grasses, sous les froides aiguilles de la pluie d'automne ; il s'est réveillé, plein de terreur pour son champ, quand il tonnait, la nuit ; il a tremblé en voyant passer les gros nuages violets, chargés de grêle ; il est sorti, sec et noir, de l'énorme travail et des sueurs épuisantes de la moisson.
Et quand le vieux meunier, tordu par les rhumatismes qu'il a attrapés dans les brumes de la rivière, a envoyé la farine à Paris, les forts de la Halle, aux grands chapeaux blancs, ont porté les sacs écrasants sur leurs larges dos, et, la nuit dernière encore, dans la cave du boulanger, les geindres ont râlé jusqu'au matin.
Oui, vraiment! Il a coûté tous ces efforts et toutes ces peines, le petit pain rompu distraitement par ces mains blanches de patriciens.
C'est maintenant une obsession pour l'incorrigible Rêveur. Les délicatesses de ce repas ne lui rappellent que les souffrances humaines. Tout à l'heure, quand le sommelier lui a versé un verre
<lc chamberlin, ne s'est-il pas souvenu que cerlains ouvriers verriers deviennent phtisiques à force de souffler des bouteilles?
Allons ! c'est ridicule. Il sait bien que le monde rst ainsi fait. Un économiste lui rirait au nez. Estre qu'il deviendrait socialiste, par hasard? Il y aura toujours des riches et des pauvres, comme il y aura toujours des hommes bien plantés et des bossus.
D'ailleurs, les heureux qu'il a devant lui ne le sont pas injustement. Ce ne sont point de vulgaires favoris du Veau d'or, des parvenus égoïstes et jrrossiers. Le grand seigneur qui préside la table porte avec honneur et dignité un nom môle à toutes les gloires de la France. Ce général aux moustaches grises est un héros, et il a chargé avec l'intrépidité d'un Murât, à Rezonville. Ce peintre, ce poète, ont fidèlement servi l'Art et la Beauté. Ce chimiste, fils de ses œuvres, qui a débuté dans la vie comme garçon pharmacien et qu'aujourd'hui le monde savant écoute comme un oracle, est simplement un homme de génie. Ces nobles femmes sont généreuses et bonnes, et, avec un courage discret, elles vont souvent plonger leurs belles
mains jusqu'au fond des infortunes. Pourquoi ces êtres d'élite n'auraient-ils pas des jouissances d'exception ?
Il se dit, le Rêveur, qu'il a été injuste. C'étaient de vieux sophismes, bons tout au plus pour les clubs de faubourgs, qui se sont réveillés dans sa mémoire et dont il a été dupe. Est-ce possible! Il a honte de lui-même.
Mais le dîner touche à sa fin, et tandis que les laquais remplissent une dernière fois les coupes de vin de Champagne, le silence s'établit. Les convives sentent la fatigue de la digestion qui commence. Le Rêveur les regarde alors l'un après l'autre, et tous ces visages ont une expression blasée et assouvie qui l'inquiète et qui le dégoûte. Un sentiment obscur, inexprimable, — mais si amer! — proteste quand même, au fond de son cœur, contre ces repus ; et, quand on se lève enfin de table, il se répète tout bas, obstinément :
— « Oui ! ils sont dans leur droit... Mais saventils, savent-ils bien que leur luxe est fait de tant de misères?... Y pensent-ils quelquefois?... Y pensent-ils aussi souvent qu'il faudrait?... Y pensent-ils? i>
Ridées, hiisaiites, noircies de plus d'un coup de feu y les pommes cuites mijotaient sur un petit Toumeau de faïence, à la porte d'une humble fruiterie de la rue de Seine, et elles étaient destinées, selon toute apparence, à constituer le dessert de quelque ménage d'ouvriers, lorsque la comédienne Sylvandire, la grande coquette de TOdéon, qui passait dans sa Victoria, aperçut le petit fourneau et fut prise d'un caprice étrange.
Au grand ébahissement de la vieille fruitière, l'élégante voiture s'arrêta devant la boutique, la belle dame en descendit, déganta sa main droite, et, sans gêne aucune, encombrant le trottoir de
sa toilette tapageuse, elle se mit à manger une, deux, trois pommes cuites, avec un appétit tout populaire.
En ce moment, un homme déjà vieux, mais
grand, fort, et portant haut la tête, qui arrivait, en mâchonnant un gros cigare et les mains plongées dans les poches de son paletot, orné d'un large ruban rouge, passa tout près de l'actrice, la reconnut et partit d'un bruyant éclat de rire.
— « Comment, Sylvandire, tu aimes tant que cela les pommes cuites ! Toi, une actrice ! >
Elle se retourna et reconnut la barbe teinte cl la face audacieuse du célèbre auteur dramatique César Maugé, du satirique amer et eiïronté, dont chaque pièce est un triomphe et un scandale, et qui s'est fait adorer de la société moderne comme un ruffian par une fille, en la cravachant.
— € Un souvenir d'enfance, mon cher mailre, — répondit galment la grande coquette en faisant une révérence comique au pacha théâtral. — Cela me [rappelle l'époque où je portais mes cheveux dans un filet de chenille rouge et où je logeais chez papa, qui était cordonnier rue Ménilmontant, et qui me fichait des calottes quand je ne rentrais du bal Favié que le lendemain à midi... On n'a pas
toujours été une grande artissCy — continua-t-elle avec un horrible accent de blague faubourienne ; — on n'a pas toujoui^s avalé sa langue en contpagnie d'un empaillé de prince russe qui vous appelle c madame > jusque sur l'oreiller, et, vous voyez, mon cher, on ne rougit pas de son origine... Les pommes cuites et Ugëne!... J'avais un Ugène, alors... C'était le bon temps ! »
La cynique boutade de la coquine fit sourire l'homme de théâtre, vieux Parisien corrompu.
— c Et il parait que tu as eu un succès fou dans laPetiteBaroufiey — dit-il à la comédienne, qui, avant payé la vieille fruitière, était remontée dans sa Victoria et reboutonnait son gant.
— Vous n'étiez donc pas à la c première » ? — s ecria-t-elle, étonnée.
— Non. Je ne vais presque jamais k l'Odéon.
— Eh bien, venez donc voir ça... Je vous assure, ça vaut le voyage... Adieu. >
César Maugé mentait. Il avait si bien vu Sylvandire dans la Petite Baronne ^ qu'il songeait à lui confier un rôle ; mais il n'était pas encore tout à fait décidé et il craignait de se compromettre.
La vérité, c'est que, depuis deux mois, tout le public était amoureux de la grande coquette, qui,
chaque soir, opérait ce miracle de remplir FOdéon déjeunes c clubmen > en gilets à cœur. Cet engouement du Paris blasé — légitime, par hasard, car Sylvandire est une fille atroce, mais une exquise comédienne, — était surtout causé par le regard dont elle soulignait le mot « peut-être » à la fin du troisième acte de la Petite Baronne. Ce regard, chef-d'œuvre de perversité et de c bovarisme >, ce regard qui exprimait et résumait toute la poésie malsaine de l'adultère, avait suffi pour transformer le provincial Odéon en rendez-vous élégant, en centre de la c haute vie >. Surpris d'abord et ahuri par le succès, le directeur n'avait pas tardé à reprendre ses esprits et s'était mis à la hauteur de la situation. Pour remplir les longs entr'actes de la Petite BaronnSy — la pièce, jolie d'ailleurs, se composait de quatre petits tableaux, de vingt-cinq à trente minutes chacun, — il avait rétabli l'orchestre; non le vieil orchestre odéonien qui râpait des valses surannées, mais un double quatuor de virtuoses choisis, jouant avec un ensemble parfait un peu de bonne musique et berçant les conversations des mondaines, en train de picorer des fruits glacés dans leurs loges, au gazouillement des fauvettes d'Haydn et des rossi-
gnols de Mozart. — S'il n'eût pas tremblé pour sa subvention et redouté la commission du budget, ce directeur, à qui les fumées du succès montaient à la tétCy aurait fait imprimer sur son affiche, — sur la grave et classique affiche de l'Odéon, — pour mieux annoncer le c clou > de la Petite Barmne:€ Tous les soirs ^ à onze heures moins un quarts le € regard i de Mademoiselle Sylvandire. ]»
Or, le jour de la c soixante-cinquième », la comédienne était en train de faire son changement du € trois >, — l'acte du regard, — et la délicieuse brune, épaules et bras nus, baissait la tête pour enfiler la robe que lui présentait l'habilleuse, lorsque César Mangé entra dans sa loge, brusquement, ayant à peine frappé à la porte.
L'actrice poussa un petit cri. Mais l'auteur dramatique — une vieille connaissance — la baisa sur le croquant de l'oreille, par égard pour le maquillage; puis, après avoir allumé un cigare au bec de gaz delà toilette, il se laissa tomber sur le canapé, 6ta son chapeau, et, tournant ses yeux d'acier vers la comédienne :
— c Sylvandire, — lui dit-il, — veux-tu jouer ici le premier rôle de ma nouvelle pièce?... Oui, celle que je destinais au Vaudeville? >
riosi. — III. 7
Autant aurait valu demander à un desservant do village s'il voulait être pape.
Sylvandire eut un éblouissement. Laissant la robe béante sur les bras tendus de Thabillcuse, elle sauta sur le canapé auprès de l'auteur célèbre, lui jeta les bras au cou, et, presque nue, la gorge hors du corset, ouvrant dans un sourire libertin la grenade mûre de sa bouche, elle s'écria :
— « Si je veux ! »
Mais, le lâchant aussitôt et s'éloignant de lui d'un bond, elle ajouta, d'une voix froide :
— « A quelle condition ? »
Maugé laissa éclater son gros rire ; puis, une fois calmé, tirant une bouffée de son cigare, il reprit :
— « Tu es décidément une fille d'esprit... Enfile la robe et écoute-moi. »
El, comme elle se hâtait d'agrafer son corsage :
— « A propos, et les pommes cuites de la rue de Seine? — demanda-t-il.
— Eh bien, elles sont très bonnes, — répondil Sylvandire, — et j'en mange tous les jours, eu revenant de la répétition. y>
Depuis deux semaines, César Maugé venait tous les soirs à TOdéon, et, caché dans Tombre d'une baignoire, il étudiait le jeu de Sjivandire. Car, on n'en pouvait plus douter, c'était une « étoile > qui se levait ; et il n'avait plus qu'à retirer sa pièce du Vaudeville.
Mais la comédienne n'était pas toujours en
scène dans la Petite Baronne^ et, pendant ses absences, l'auteur dramatique, n'écoutant plus cette prose, qu'il savait par cœur, s'amusait à observer, pour tuer le temps, non la salle qu'il ne voyait pas du fond de sa loge, mais les musiciens du petit orchestre rétabli .par le directeur en l'honneur de la pièce en vogue.
Quant au chef, Maugé le connaissait bien.
C'était le vieux et savant symphoniste Tirmann, réduit par le besoin à courir le cachet et à tenir le bâton dans les petits théâtres; Tirmann, l'émule de Berlioz, qui aura la même destinée que Berlioz, et dont Tunique opéra, la Reine des Amazones^
sifflé à Paris il y a une vingtaine d'années, deviendra un jour classique. César Maugé, homme à succès, n'aimant que le succès, murmura dédaigneusement le mot «raté », en apercevant au fauteuil le profil d'aigle déplumé du vieil homme de génie étriqué dans sa redingote de pauvre.
Les autres musiciens n'offraient pas des types bien remarquables, — pas plus le premier violon, avec sa cravate blanche en foulard et sa chevelure fougueuse de photographe, que la contre-basse, vieillard chauve et résigné, prisant avec bruit, ou que [la flûte, gagiste de régiment, à dures moustaches de gendarme.
Un seul des exécutants intéressa l'observateur, dès le premier coup d'œil.
C'était l'alto, un tout jeune homme, — vingt ans à peine, — adorable visage d'éphèbe blond et rose, aux sombres yeux bleus, que ses longs cheveux ondulés et bouffants faisaient ressembler aux personnages des portraits de Bernardine Luini. Un véritable artiste, à coup sûr, et dont l'ardeur se trahissait rien que par la crispation de sa petite main maigre sur le manche de son instrument.
Pauvrement, mais proprement vêtu, il se tenait assis avec modestie, son alto sur la cuisse, atten-
dant le signal du chef, sans parler à ses camarades, sans regarder la salle, comme absorbé par une pensée intime et profonde, avec quelque chose 4ans toute sa personne de grave, de fier et de pur.
Si sceptique, si dur de cœur que fût ce pourri de Maugé, il fut frappé par cette fraîche et charmante apparition, d'autant plus qu'en observant le musicien au moment où 'Sylvandire venait d'entrer en scène, il remarqua que le regard du jeune homme s'attachait avidement sur la splendide créature, et s'emplissait d'une tendresse infinie. C'était évident. Cet enfant au teint de vierge aimait l'actrice d'une passion sans espoir.
Deux jours après, rencontrant Tirmann sur le boulevard Montmartre, Maugé interrogea le chef d'orchestre sur le compte du jeune musicien.
— € Amédée? — s'écria le vieux maître avec enthousiasme. — Un charmant enfant! Mon meilleur élève î... Retenez ce nom-là : Amédée Marin... Ce sera celui d'un sincère, et, je l'espère bien, d'un grand artiste... Et honnête garçon, et fils excellent !... Sa mère est fruitière rue de Seine et gagne à peu près sa vie ; mais, comme la bonne femme devient vieille et ne peut plus se lever de grand malin, c'est Amédée qui ouvre la boutique
dès six heures et qui allume le fourneau aux pommes cuites, en hiver... Ce qui ne l'empêche pas de veiller des nuits entières devant son pupitre et de comprendre la sublime musique de Bach aussi bien que moi. ]>
César Maugé fut flatté de ne s'être point trompé. Vraiment, c'était <c quelqu'un », ce joli gamin qui brûlait d'une flamme timide pour Sylvandire.
— € Est-ce bête, la jeunesse ! — songeait le vieux sultan de coulisses au fond de sa baignoire, tout en regardant Amédée extasié devant son idole. — Dire que ce malheureux petit croque-notes s'imagine peut-être qu'une actrice est une femme et que Sylvandire est capable d'un sentiment !... Sylvandire, qui, à vingt ans, avait déjà iniiné un banquier juif et qui remettrait Jésus en croix pour voler un rôle aune camarade!... Hein! comme il la dévore des yeux... Mon Dieu ! est-ce bête, ces jeunes gens, est-ce bête!... >
Soudain, une idée singulière et perverse fit éclosiondans l'esprit du dramaturge. Les femmes de théâtre n'étaient-elles pas toutes à sa discrétion, Sylvandire la première? S'il n'en usait pas, c'est qu'il avait dételé depuis longtemps. Eh bien, il s'amuserait à réaliser le rêve du musicien ; il jette-
rail Amédéc dans les bras de cette femme, que le jeune homme ne pouvait voir, admirer, désirer que de loin, au delà de la rampe, barrière infranchissable. Et ensuite on verrait ce qu*il adviendrait de la conjonction de cet innocent et doux être et de cette fille qui n'avait pas plus de sensibilité qu'un négrier.
Comment? C'était bien simple. César Maugé ne donnerait son rôle nouveau à Sylvandire qu'à cette condition-là. Il la connaissait, elle accepterait tout fie suite. — Ce serait drôle, n'est-ce pas? Le contraire de donSalluste montrant la reine à RuyBlas. Le fils de la fruitière chez qui Sylvandire ajlait manger des pommes cuites aurait, pour quelque temps du moins, la plus magnifique courtisane de Paris. Et Maugé souriait à son projet avec une 4?spèce d'ignoble bonté.
C'est pourquoi, le soir où il était venu fumer un cigare dans la loge de Sylvandire, la comédienne laissa tomber son regard — le fameux « regard » du troisième acte — sur le petit musicien de l'orchestre, qui, épouvanté de bonheur, ferma les yeux et crut qu'il allait mourir.
La première fois que Maugé vit dans la loge de Sylvandire le petit Amédée, blotti dans un coin du canapé, parmi les (jupons épars, et contemplant, avec des yeux égarés et comme fous de désirs, la nuque et les épaules mythologiques de la royale drôlesse assise à sa toilette el en train de c faire sa figure >, le vieux dilettante en débauche eut un mouvement d'orgueilleuse satisfaction. Ce que c'est qu'un auteur à succès, pourtant ! Lui seul était assez puissant pour donner une pareille aumône à un pauvre diable, Rothschild lui-même n'aurait pas pu en faire autant, Sylvandire étant une femme à fantaisies, point vénale de nature, cupide seulement par occasion. Et, tout en accompagnant l'actrice dans les coulisses, il la fit causer.
— « C'est tout de même une drôle d'idée que vous avez eue, — dit-elle, — de servir de dieu Mercure à ce gamin. Mais si vous avez cru m'imposer une corvée, — vous en êtes capable, vous êtes quelquefois si mauvais, — eh bien, c'est une
erreur, mon cher. . . J'ai eu tout de suite un caprice, moi, pour cet enfant. Il faut être juste aussi ; il est arrivé à propos... Depuis quelque temps, Libanoff m'assommait avec son accent gras et sa façon de me dire: c Ma tchière >..*. J'avais besoin de quelques semaines de vacances. Je l'ai mis à la porte... Le petit fera l'intérim. lime plaît, avec sa tète de pifTeraro... Et puis, il est étrange; il a des fiertés sou.daines, des jalousies, des colères contre moi qui me font plaisir, oui ! qui me chatouillent le cœur... Par moments, dans mon boudoir, il prend tout à coup des airs tristes et farouches qui me font songer à un rossignol en cage que j'ai ▼u autrefois chez Colomba, àAsnières... Mais je n'ai qu'à le regarder d'une certaine façon pour qu'il tombe à mes pieds et qu'il se roule la tête sur mes genoux en pleurant; et ça me rend € tout chose »... Drôle de petit homme ! 3
Et elle ajouta, rêveuse :
— c Si j'allais me toquer de lui , tout de même ? »
Sylvandire avait dit vrai. Maugé était mauvais, naturellement. A ces propos de femme amoureuse, il éprouva la rage envieuse de l'homme fatigué avant l'âge, éreinlé, fini.
Mais la comédienne s'était mise à rire.
— « Bah ! c'est un petit revenez-y de jeunesse. . . Dites donc, Maugé, c'est peut-être d'avoir mangé des pommes cuites? »
D'ailleurs, deux jours après, il était bien question de toutes ces bêrtises-là! La nouvelle comédie du célèbre auteur, V Argeiit-Roi y venait d'être mise à l'étude, et il en dirigeait avec ardeur les répétitions, repris par sa soif inétanchable de succès et d'argent.
La pièce, on s'en souvient, tomba, ou à peu près. C'est d'elle que date la décadence de Maugé, et Sylvandire y fut médiocre, dans un rôle qui ne lui convenait pas. Énervé, furieux de voir les recettes du théâtre baisser au bout de huit jours, l'auteur dramatique, chez qui venaient de se réveiller de vieux rhumatismes, alla se réchauffer au soleil de Nice et y resta jusqu'à la fin de l'hiver.
A son retour à Paris, une des premières figures de connaissance qu'il rencontra fut Tirmann, dont la vue lui remit Amédée en mémoire. Ils'enquit du petit alto del'Odéon.
— « Amédée ! — dit le maestro, dont le maîgi*e et dantesque visage se creusa douloureusement. — C'est bien triste, et nous ferions mieux de parler
d'autre chose... Imaginez-vous qu'il y a quelques mois... tenez! quand on a joué votre dernière pièce... il est devenu fou d'amour de cette Sylvandire, vous savez? une coquine... Le malheur, c'est que, par extraordinaire, elle l'a remarqué, elle aussi, et qu'elle a eu une sorte de fantaisie pour lui... Cet enfant naïf, ce cœur d'artiste ingénu, livrés à cette fille ! Une branche de lilas blanc tombée dans une cuvette, quoi !... Elle a d'abord quitté pour lui un certain LibanofT, puis, quand tous les écrins ont été au Monl-de-Piété, elle a repris son Russe, et le malheureux Amédée est devenu l'amant qu'on embrasse entre deux portes, qu'on cache dans les placards... Toutes les hontes!... Il a fini par prendre son courage h deux nnains et par s'enfuir, mais souillé, désespéré, H il est allé se réfugier chez sa mère, la vieille fruitière de la rue de Seine, dont, par pudeur, ou, qui sait? par vanité, il n'avait jamais parlé à cette femme. Sans quoi, Sylvandire serait peut-être allée le relancer jusque-là. Ayant été quittée la première, elle était entrée en folie... Eh bien, il ne peut pas oublier cette créature, il en meurt, il ne fait plus de musique! L'autre jour, quand je suis allé le voir, dans sa mansarde, je l'ai trouvé
couché, et il m'a fait peur, avec ses yeux caves et brûlants de fièvre... Sans la maman, m'a-t-il dit, il se serait tué... C'est atroce, n'est-ce pas?... Un musicien ne devrait jamais avoir d'autre maîtresse qu'une fugue de Bach ou qu'une partition de Gluck, ma parole d'honneur ! 3>
Maugé eut un petit frisson, sentit quelque chose qui ressemblait à un remords. Mais l'égoïste reprit bien vite le dessus.
— € Est-ce qu'on meurt de ça? >
Il n'y pensa plus. Mais, l'hiver suivant, au Bal des Artistes, il se trouva brusquement devant Sylvandire, plus belle que jamais dans un costume rouge de dogaresse et aveuglante de diamants.
— « Eh bien, mon auteur, — lui cria l'effrontée, — on m'a donc lâchée tout à fait depuis V Argent- Roi?... Ce n'est pas ma faute à moi toute seule, après tout, si nous avons eu un « four »... Faitesm'en un autre, de rôle, et nous prendrons notre revanche. »
L'auteur dramatique, vexé par ce fâcheux souvenir, ne répondit que par un maigre ricanement; puis, bêtement, pour dire quelque chose, il demanda à la comédienne :
— « Et les amours ?
— Ni ni, c'est fini. J'ai repris le collier de misère, — répondit la belle fille, en touchant les diamants qui étincelaient sur la peau ambrée de sa ferme poitrine de brune. — Voici le plus récent hommage de LibanofT... L'ancienne grisette est morte et enterrée, définitivement. Plus d'Ugène, plus d'Amédée, qui fut mon dernier Ugène!...
Ah! à propos de ça, Maugé, vous vous rappelez le jour où vous m'avez rencontrée devant cette fruitière de la rue de Seine?... Eh bien, je suis passée par là, l'autre matin, en voiture. La boutique était fermée, il y avait un billet encadré de noir collé sur le volet, et j'ai vu s'éloigner le corbillard des pauvres, avec une vieille en deuil qui marchait derrière... Je suis superstitieuse, moi... Si jamais j'ai encore une envie de pommes cuites, ce n'est plus là que j'irai en manger... C'est dommage, elles étaient excellentes. >
Depuis ces dix dernières années, il n'y a certainement pas eu de plus vive surprise dans le monde des lettres que l'apparition du charmant volume de prose, tout simplement intitulé Lettres d* Amour j qu'a publié chez Alphonse Lemerre le poète Marins Cabannes, et qui est arrivé en peu de mois à sa soixantième édition.
Fils d'un cultivateur des environs de Bayonne, Marins Cabannes a débarqué, il y a sept ou huit ans, dans un petit hôtel garni de la rue Racine , avec quatre louis dans son gousset et un gros manuscrit de poèmes au fond de sa malle. Cet homme du Midi, ambitieux et pauvre, qui, pendant l'interminable voyage en c troisième », s'était nourri d'un pot de confit d'oie et d'un
LETTRES D'AMOLU. lli
pain de quatre livres emportés de son pays natal, marchait, lui cent millième, à la conquête de Paris. Il comptait, pour réussir, un peu sur ses vers, écrits en l'honneur du Béarn et du pays Basque, et beaucoup sur sa soif de célébrité, sa souplesse gasconne, son talent de déclamateur et sa brune et jolie tôte d'Arabe, à la barbe en lourche, aux yeux de chèvre amoureuse.
Tout de suite, ce gracieux et rusé compagnon prit pied dans le quartier Latin. Gagnant sa vie au moyen de quelques leçons, — son oncle, le curé, avait fait de lui un passable humaniste, — il triomphait tous les soirs dans un café du boulevard Saint-Michel, fréquenté par des compatriotes, où il récitait ses poèmes d'une belle voix de médium, avec le geste du Rouget de l'Isle des images et le regard inspiré des cabotins.
Les vers de Marins Cabannes étaient-ils bons ou mauvais? Nul n'aurait pu le dire. Ils sonnaient bien, étaient tortillés à l'avant-dernière mode parnassienne, et l'habile garçon n'ignorait aucun des secrets de la prosodie nouvelle^ bousculant rbémistiche tout comme un autre et rimant en prétérit. Les pièces étaient convenablement composées, les strophes harmonieuses. On y voyait
défiler, en descriptions assez justes de dessin et de couleur, les scènes et les paysages de là-bas; et c'était, chez tous les étudiants de Pau ou de Dax installés devant les pyramides de soucoupes, un rugissement de plaisir quand Marins, adossé au poêle de rétablissement, annonçait avant de les déclamer ses poèmes par leurs titres : Aux Pyrénées. Les Joueurs de pelote. A Henri Quatre. Une Soir ée à Biarritz . Au bord du Gave. VÉcarteur landais. La Lame de fond à Saint-Jean-de-Luz, etc.
Un public plus désintéressé se serait-il aperçu qu'il n'y avait là aucune sincérité, aucune palpitation, que tous ces morceaux — c'est le mot qui convient pour parler des vers de Gabannes — étaient à la glace, fabriqués de parti pris comme des vers latins? Peut-être. Mais Marins, excellent diseur, était aussi très capable d'éblouir les critiques les plus sévères par sa voix^chaude, que|faisait trembler une émotion factice, et par son faux air d'homme de génie.
Ce simili-poète, qui avait en lui l'étoffe d'un diplomate, ne devait pas s'attarder, on le pense bien, à des succès de cénacle. Il joua des coudes, et vigoureusement, dans la cohue parisienne, fit d'utiles relations,s'accouda,pourdéclamersesvers,àtoutes
les cheminées littéraires, se surpassa dans ce genre à un dîner de la Cigale présidé par un ministre méridional, obtint, du coup, une place dans les bureaux de l'Instruction publique, séduisit enfin un éditeur et publia ses Poèmes Béarnais.
La redoutable épreuve de l'impression ne leur fui pas favorable, du moins aux yeux des véritables connaisseurs. Tout nus sur le papier blanc, dépouillésde la chaleur artificielle dont les échauffait la voix de baryton de Marins, ils apparurent tels qu'ils étaient en réalité, froids comme cadavres et creux comme radis. Malgré les nombreuses réclames obtenues par l'auteur, qui se multiplia et fit c donner > tous les journalistes nés au delà de la Loire, l'infortuné libraire, qui avait eu la témérité d'imprimer les Poèmes Béarnais à ses dépens, n'en vendit pas deux cents exemplaires sur mille.
Marins Cabannes souffrit beaucoup, sans doute, de cet insuccès; mais il eut l'adresse de s'en sei-vir, de s'e.i faire même une parure. Il alla plus que jamais dans le monde, où il affectait la fièrc mélancolie du poète méconnu et où il accusait la société moderne d'une cruelle indifférence pour le grand art. Souriant avec amertume quand on lui demandait de dire quelques vers, il se faisait
riosc. — iiK 8
Ii4 CONTES RAPIDES.
beaucoup prier, cédait toujours néanmoins, et grâce à son admirable organe et à son talent d'acteur, il animait un de ses froids poèmes, lui « faisait un sort i>y comme on dit dans l'argot des coulisses, et forçait les applaudissements. De cette façon, Marins finit par se constituer un groupe d'admirateurs, peu nombreux, mais enthousiastes, composé de ceux qui n'avaient pas lu ses vers et les lui avaient seulement entendu réciter.
Les femmes, séduites par son joli visage, à qui la tristesse allait bien, le plaignirent et s'intéressèrent à lui. Il élargit le cercle de ses connaissances, assista, silencieux et l'œil fatal, à beaucoup de dîners en ville, obtint de l'avancement à son ministère, fut aimé d'un bas-bleu qui avait de l'influence. L'Académie française, bonne et indulgente personne, accorda l'un de ses prix aux Poèmes Béarnais , que le secrétaire perpétuel, dans son aimable discours, appela un « bel effort >. Bref, sans parvenir à la notoriété. Marins se créa tout doucement une petite réputation latente, et tira tout le parti possible de son piteux livre.
Il eut le grand tort, au bout de trois ans, d'en mettre au jour un second. Ses Pyrénéennes furent trouvées, par les gens de goût, encore plus vides
et plus ennuyeuses que les Poèmes Béarnais. Peu ou point de réclames. Cette fois, les camarades de la presse firent la sourde oreille aux sollicitations de Marins. On commençait même, dans les salons litléraires, à se moquer un peu de celui qu'on appelait € le beau diseur d, et les malveillants murmuraient déjà les mots fâcheux de <t raté i> et de € fruit sec », lorsque, brusquement, deux mois aj»rès Féchec radical de ses malencontreuses Pf/rénéenneSy Marins Cabannes publia ce pur et délicat chef-d'œuvre qui a nom : Lettres d'Amour.
L'étonnement fut immense. Il n'y avait pas îi dire mon bel ami, depuis la Religieuse Portugaise et M"* de Lespinasse, on n'avait rien lu de plus sincère, de plus touchant, de plus passionné. Ce n'était pas l'insupportable roman par lettres. — Non! trop éloquente Julie de Rousseau. Non! Corinne à turban. — C'était bien plus simple que cela.
Une très pauvre sous-maîtresse, gagnant son pain dans une institution de jeunes demoiselles, n'avait qu'une demi-journée de liberté i)ar semaine; cette demi-journée, elle la passait avec son amant, un étudiant-[)oète aussi pauvre qu'elle, vivant dans un taudis du quartier Latin ; et, folie-
raent amoureuse, pensant à lui sans cesse, elle lui écrivait, dans le silencieux ennui de la classe, devant les fillettes penchées sur leurs devoirs. La correspondance ne durait pas longtemps. Quelques mois à peine. Elle commençait le lendemain du jour où l'imprudente enfant avait donné son cœur et le reste, — quel sublime cri d'amour! quel hymne de joie ! — et elle finissait par le douloureux et suprême appel de l'abandonnée qui va mourir de l'abandon. Quarante lettres, voilà tout. Mais quel livre ! La vérité même, une tranche toute saignante de la vie. Et le style! Fougueux, emballé, incorrect, mais avec des trouvailles divines, des coups de génie féminin, et coulant sur la page, pur et chaud comme le sang d'une veine coupée.
Quel bruit dans le Landerneau littéraire ! Marins Cabannes fut illustre en quinze jours. A la bonne heure, disait-on à la brasserie où se réunissaient les jeunes naturalistes, voilà du ce coudoyé i, du m sous les yeuxï. Exquis! délicieux! chantaient les femmes du monde, dans les thés de cinq heures. Le nouveau Planche de la « Revue » avait sans retard maçonné un article, ponctué de « que si » et de a tout de même que », dans lequel il
l»larait le c livre récent » entre la Princesse de Clèves cl Manon Lescaut; el, en descendant l'escalier de l'Institut au bras d'un confrère, Jean Borel, le vieux critique aveugle, qui s'était fait lire la veille les Lettres d' Amour ^ s'écriait : « Attention ! Vtûlà un écrivain ! » du ton dont il eût entonné le .Viinc dimittis. Les « déliquescents » eux-mêmes, luul en regrettant, dans le livre frais éclos, Kabsence complète de symbolisme, étaient légèrement troublés.
Seuls, quelques esprits chagrins se demandaient avec stupéfaction comment un poète aussi mécanique, aussi médiocre que Marins Cabannes, avait pu écrire ces pages de feu, où tout le cœur d'une femme était deviné. Quoi! On était, la veille, un verbificateur, un c livresque », un rhétoricien ; on ruisinait des descriptions à la sauce moderne, à peu près comme un abbé Delille qui aurait lu Victor Hugo, el puis, — changement à vue ! — du jour au lendemain, parce qu'on avait lâché les vers pour la prose, on trouvait du premier coup Toriginalité, l'émotion, la vie, les cris du cœur? Allons donc! Ce n'était pas possible. Il y avait quelque chose là-dessous.
Ce n'était pas possible, en effet, et voilà tout le
i\S CONTES UAPIDES.
mystère. Les Lettres d'Amour n'étaient pas de Marins Gabannes.
Peu de jours après son arrivée à Paris, un dimanche, par une de ces claires matinées du milieu de l'automne où l'on se meut à l'aise dans une atmosphère très douce. Marins se promenait dans le jardin du Luxembourg. Malgré la beauté du jour et de l'heure, il était triste. Des quelques personnes à qui il était recommandé et chez qui il avait déposé ses lettres d'introduction, aucune ne lui avait encore donné signe de vie, et des quatrevingts francs, son unique capital, qu'il possédait en débarquant, il ne lui restait plus que trois pièces de cent sous. Voulant épargner ses dernières cartouches, il avait déjeuné sur le pouce, tout en flânant le long des terrasses, d'un bout de saucisson et d'un morceau de pain, et, comme il lui restait une boule de mie, il était venu jusqu'au bord du bassin et il émiettait le reste de son pain aux cygnes.
Il avait alors remarqué, à quelques pas de lui, une jeune fille vêtue plus que modestement, l'air oisif, un doigt dans un livre, qui regardait comme lui l'eau dormante. Elle était petite, bien faite, avait un visage à la Greuze et de grands yeux
pleins de lumière. Du premier regard, on reconnaissait en elle une nature aflinée, délicate, etelle avait l'air si c comme il faut ]», malgré sa c confection » à bon marché et son pauvre chapeau de paille brune sans un ruban !
Pourquoi Marins et cette jeune fille, en dépit de toutes les convenances, se rapprochèrent-ils peu à peu? Comment eurent-ils en même temps un sourire? Comment se parlèrent-ils enfin de ce qu'ils avaient sous les yeux, des cygnes gourmands, de la pure splendeur du ciel ? Sans doute parce qu'ils étaient malheureux et seuls au monde. Il leur sembla qu'ils s'étaient toujours connus. Ils s^éloignèrent du bassin, marchant côte à côle et causant comme d'anciens amis; ils remontèrent sur la terrasse, cherchèrent d'instinct un banc à l'écart sous les arbres, s'y assirent, échangèrent des confidences.
Elle s'appelait Anna, elle était orpheline, et, durement traitée par des parents avares dans la petite ville de Champagne où elle était née, elle avait demandé son pain à son brevet d'institutrice, et apri^s avoir erré de pensionnat en pensionnat, elle ôtail maintenant sous-maltrcsse dans une assez bonne maison, boulevard Montparnasse, où elle
120 CONTES IIAPIDES.
gagnait cinquante francs par mois, avec la nourriture et le logement. Elle n'était libre que le dimanche, dans l'après-midi, et ne connaissant personne à Paris, elle visitait les musées, les jours de mauvais temps, ou se promenait dans les jardins publics quand il faisail beau, et elle emportait toujours, l'enfant solitaire qu'elle était, un livre qui lui tenait compagnie.
Marius prit celui qu'elle avait à la main et lut le titre. Celait le Myosotis d'HégésippeMoreau.
Il lui dit alors qu'il était poète, lui aussi, et combien il se sentait perdu dans la grande ville. Elle le plaignit avec de caressantes paroles et voulut connaître quelques-uns de ses vers. Marius, de sa voix profonde qui était encore plus belle quand il la contenait, lui récita les seules strophes sincèrement émues qu'il ait trouvées dans sa vie. Il les avait écrites, la veille au soir, à la lueur de sa bougie d'hôtel, dans sa chambre froide et nue, et c'était un sanglot de douleur dont Anna admira l'éloquence sans en sentir Tégoïsme. Quand Marius eut fini, elle avaitlesyeux pleins de larmes.
Ils ne songeaient plus à se séparer. Ils restèrent ensemble ainsi, s'asseyant sur les bancs ou suivant les longues allées, jusqu'à la tombée du jour, quand
LETTRES D'AMOUR. i2l
le venl du soir fit frémir sur le sol et chassa devant
leurs pas les premières feuilles mortes. Anna (levait rentrer à six heures à son pensionnai, mais on ne se quitta pas sans s'être promis de se revoir le dimanche suivant.
Tous deux furent exacts au rendez-vous, et ce fut encore une belle journée, déjà plus froide, qu'ils passèrent dans le jardin, plus dépouillé, jusqu'à la nuit, qui vint plus vite. Leur causerie était souvent coupée de longs silences pendant lesquels ils faisaient ensemble le môme rêve. Timides, ils n'avaient pas encore parlé d'amour, mais la pauvre fille aimait déjà, et Marius, hélas! crovait aimer.
Le dimanche d'après, l'hiver était venu tout à fait et une pluie iine et glaciale lavait les squelettes noirs des grands arbres. Ce jour-là, il la décida à venir chez lui, dans cette chambre meublée de la rue Racine où il ne rentrait jamais, le soir, sans avoir envie de pleurer, tant elle était lugubre, avec son carrelage mal caché par un vieux tapis, son sale fauteuil de velours jaunâtre, son papier à fleurs déchiré par places, et tant il était dégoûté de voir, accrochée au mur en face du pied de son lit, une horrible gravure à la manière
noire, qui représentait le Naufrage de la Méduse.
Elle leur devint bientôt un paradis, la hideuse chambre, car ce fut là qu'ils s'aimèrent. Tous les dimanches matins, Marins y mettait le luxe et la joie du pauvre en allumant un grand feu, et bientôt après, Annay apportait le parfum de sa jeunesse épanouie et du petit bouquet de violettes piqué à son corsage. Elle s'était donnée absolument sans se marchander, la pauvre enfant sans famille, sans protections, sans amis, qui se croyait privilégiée entre toutes les femmes puisqu'elle était aimée d'un poète; elle s'était donnée corps et âme, à jamais, et comme elle ne pouvait passer que quelques heures par semaine avec son amant, elle voulut du moins être toute à lui en pensée le plus souvent possible, et elle commença à lui écrire chaque jour, tout en surveillant l'étude des pensionnaires, ces tendres, ces naïves, ces adorables lettres, embaumées par les fleurs de son sentiment, et qu'il comparait, le littérateur, — quand il les lisait, le malin, un coude dans l'oreiller, en fumant sa première cigarette, — au flot de roses s'échappant du tablier brusquement ouvert d'Elisabeth de Hongrie.
Marius fut d'abord bien aise, sans doute, d'avoir
celte jolie maltresse, point gênante, « hebdomadaire >, comme il la qualifia un jour en racontant son aventure à un camarade. Il prit même quelquefois plaisir à lire ces pages brûlantes où flambait à chaque ligne un vrai mot d'amoureuse.
Celui-ci, par exemple : t Quand je me dis intérieurement ton nom, il me semble que ma pensée sourit. ]» Mais, au fond, le froid méridional n'aimait point Anna. Bientôt, ces longues épîtres, auxquelles il ne prenait pourtant même pas la peine (le répondre, l'importunèrent, et il les jeta, sans les ouvrir, au fond d'un tiroir. Puis Anna ellemême l'ennuya. Il avait été présenté à une comédienne de rOdéon, qui semblait avoir un caprice pour ses yeux languissants et sa barbe fourchue ; il rêvait déjà de lui écrire un rôle, d'arriver au théâtre par son entremise. Marins prit donc le parti de rompre avec Anna. Il le fît avec une indigne brutalité, dans une scène où il laissa éclater tout son cynisme et toute sa dureté de fils de paysan; et la pauvre enfant s'en alla, la tête basse, les membres cassés, frappée au cœur, luée.
Il n'entendit plus parler d'elle, ne s'en inquiéta nullement, absorbé qu'il était par le rude combat
de la vie, par ses efforts d'intrigant et de faux poète. Enfin, six mois après, il reçut une lettre d'Anna, la dernière, datée de l'hôpital Cochin, où la malheureuse fille se mourait de chagrin et de consomption ; lettre admirable, débordante de miséricorde et de générosité, où la martyre pardonnait à son bourreau, où toutes les blessures qu'il lui avait faites devenaient des bouches pour crier encore : c Je t'aime ! :>
Le sec et méchant cœur de Marins fut un peu remué, malgré tout. Le poète fut assez heureux pour arriver à temps à l'hôpital, recueillir son pardon sur la bouche expirante de sa maîtresse, et empêcher que ce corps charmant n'échouât sur la table d'amphithéâtre. Il mit môme sa montre en gage et loua pour la morte un terrain de cinq ans au Champ des Navels.
Seulement, — oh ! par hasard, — il avait gardé les lettres.
Et, plusieurs années plus tard, quand l'insuccès de ses Pyrénéennes fut bien constaté, même par lui, un soir d'hiver qu'il se chauffait mélancoliquement les tibias, il se les rappela, ces lettres; il les retrouva parmi ses paperasses, les relut, en comprit la touchante beauté...
El il les a copiées de sa main, publiées comme de lui, et le voilà presque passé grand homme !
C'est ainsi. Le misérable a vendu la dépouille de sa victime. Plagiat compliqué de meurtre et de vol. C'est la pire des infamies! Mais, qui sait. Si les morts s'occupent des vivants, Anna pardonne encore à Marins; car elle l'aime pour l'éternité, et elle est heureuse de lui être encore bonne à quelque chose... Il se dit cela pour s'excuser, et il ne se trompe peut-être pas. Les cœurs aimants doivent consener jusque dans Tautre vie leurs incroyables faiblesses.
D'ailleurs, les remords tourmentent-ils Marins? Bah ! n'a-t-il pas assez de vanité pour se convaincre qu'inspirer un livre ou l'écrire, cela revient au même?
Quoi qu'il en soit, Marins Cabannes a vitement profité de son triomphe. Il est devenu l'époux d'une riche héritière à qui les Lettres d'Amour avaient tourné la tête, et il donne aujourd'hui d'excellents dîners. Aussi, son ambition n'a-t-elle plus de limites. On assure même que, l'autre nuit, quelqu'un l'a reconnu, debout dans le clair de lune, au milieu du Pont des Arts, devant l'Institut, et
que, montrant le poing à la célèbre coupole, Marius murmurait entre ses dents le fameux défi de Rastignac :
— « A nous deux, maintenant! >
Par une de ces soirées tristes et vides comme il y en a trop dans rexislencc des vieux garçons, nous nous acoquinions au coin de mon feu, mon ami le commandant Dulac et moi. Assis dans le grand fauteuil, Dulac assujettissait de temps en temps son monocle et ne quittait pas du regard la fouiTiaise de charbon de terre, comme s'il eût aperçu quelque chose de très intéressant au fond de ses grottes ardentes; moi, j'étais sur la chaise basse, à l'autre angle de la cheminée, et je parcourais distraitement le journal du soir, que mon domestique venait d'apporter.
Dulac est mon plus vieil ami. A Louis-le-Grand,
OÙ nous étions ensemble en sixième, lui « potache », moi externe libre, je lui achetais chez rherboriste des feuilles de mûrier pour les vers à soie qu'il élevait dans son pupitre. Du temps qu'il était lieutenant d'artillerie, je lui ai évité le désagrément de se brûler la cervelle, en lui prêtant quelques billels de mille francs pour payer une dette de jeu dans les délais.
A l'époque où je dévorais l'héritage de mon oncle avec Blanche Cluny, l'ingénue du Vaudeville, Dulac, le brave garçon, dont Blanche était devenue amoureuse folle et qu'elle poursuivait de ses obsessions, a poussé le scrupule jusqu'à permuter avec un de ses camarades de la division d'Oran, pour résister à la tentation de tromper un ami. Ces choses-là ne s'oublient pas. Aussi nous aimons-nous beaucoup, bien que, depuis l'âge de vingt-cinq ans, nous ayons été presque toujours séparés, lui vivant dans de lointaines garnisons ou faisant campagne, moi étudiant dans diverses capitales, en qualité d'attaché, puis de secrétaire d'ambassade, le néant diplomatique.
Quand j'ai pu enfin revenir définitivement à Paris et m'enterrer dans les bureaux des Affaires étrangères, j'ai retrouvé Dulac, — dont l'avance-
ment n'avait pas été plus brillant que le mien, — chef d'escadron dans un régiment d'artillerie caserne à l'École militaire. Depuis lors, nous nous sommes beaucoup vus. Nous avons le même âge : quarante-trois ans. La jolie moustache noire de Dulac est grise aujourd'hui, et la première apparition d'un rhumatisme goutteux l'a obligé, l'été dernier, à faire une saison à Contrexéville ; il se congestionne un peu et vieillit en rouge. Moi, je vieillis en jaune. Elle n'existe plus, cette pâleur romantique qui — je peux le dire à présent sans fatuité — a causé jadis quelques ravages à Lisbonne et à Vienne. De plus, j'ai l'estomac un peu fatigué par la cuisine internationale. Nous ne sommes plus jeunes ni l'un ni l'autre, il n'y a pas à dire mon cœur. C'est le moment où une amitié de derrière les fagots comme la nôtre devient rare et précieuse. Une ou deux fois par semaine, Dulac vient dîner en tête-à-tête avec moi, dans mon petit entresol de la rue de Mailly. Oh ! un dîner bien sage, où l'on se régale d'un joli poulet de grain rôti au bois et d'une délicate bouteille de vrai vin de Bordeaux, que la cuisinière a soin de faire tiédir sur le poêle de la salle à manger, une demi-heure avant de servir le potage. Enfin, après le café, —
raose. — III. 9
oh ! pas de cognac, plus jamais de cognac, hélas ! — nous tisonnons les souvenirs de jeunesse.
Henri me rappelle alors nos timides amours de rhétoriciens pour cette jolie pâtissière de la rue Soufflet, et les indigestions d*éclairs et de babas que nous nous donnions afin de la contempler pendant un quart d'heure. Moi, je lui remets en mémoire notre fameuse partie carrée à la foire de Saint-Cloud. Nous étions allés là, lui en uniforme de polytechnicien, moi tout fier de mon premier chapeau gris d'étudiant qui suit la mode, et nous accompagnions deux folâtres modistes en robes d'été, des robes voyantes comme des affiches. Tout marcha d'abord à merveille. Une cartomancienne fit le grand jeu à ces demoiselles et leur annonça qu'un brun — c'était Dulac — et qu'un blond — c'était moi-même — étaient remplis des intentions les plus sérieuses à leur endroit. Au tir à la carabine, les deux jeunes personnes décapitèrent un grand nombre de pipes, et la grande Mathilde, celle qui m'intéressait plus particulièrement, eut même la bonne fortune de pulvériser la coquille d'œuf dansant au sommet du jet d'eau. Mais tout se gâta quand nous fûmes sur les chevaux de bois. Car nous y montâmes, nous eûmes
MARIAGES MANQUES. i31
rimprudence d'y monter, côte à côte avec les modistes en robes éclatantes, et à peine le cirque mécanique se fùt-il ébranlé au son de l'orgue, — qui rugissait l'air alors célèbre de la Femme à barbe, — ô confusion! j'aperçus à deux pas de moi, au premier rang des badauds, mon correspondant k Paris, le vieil ami de ma famille, le respectable M. Toupet-Laprune, notaire honoraire, dont le regard me foudroyait à travers ses lunettes d'or. Et aucun moyen de se dérober, de fuir ! Et les chevaux de bois tournaient toujours ! ... Il y a de cela vingt-trois ans, mais je n'entends jamais l'air de la Femme à barbe sans un frisson de terreur rétrospective.
Quand nous sommes au coin du feu, le commandant et moi, nous' nous remémorons ordinairement toutes ces juvéniles folies; mais, l'autre soir, — je ne sais quel vent de spleen avait soufflé sous la porte, — nous étions moroses et silencieux. Dulac s'obstinait à regarder le feu à travers son monocle, et moi, plein d'ennui, je broutais la prose de la feuille du soir, allant du premier-Paris — où l'Angleterre était menacée, si elle n'écoulait pas les conseils du journaliste, de perdre son empire des Indes, — jusqu'aux réclames de la
troisième page, qui préconisaient, tout pêle-mêle, un cirage, un château à vendre, un roman à clef plein d'allusions transparentes, une pommade pour développer les appas du beau sexe, et une agence héraldique tenant comptoir ouvert de blasons et de généalogies.
Tout à coup, mon regard tomba sur les nouvelles parlementaires, et je m'écriai brusquement :
— « Âh ! ah! cher ami, voici une nouvelle qui nous intéresse. :»
Dulac m'interrogea du regard, et je lui lus les lignes suivantes :
— « La difficulté où se trouve la Chambre d'équilibrer nos finances, va remettre à l'ordre du jour l'impôt sur les célibataires. On nous assure que M. Écorchebœuf, le sympathique député de la gauche radicale, a l'intention de soulever de nouveau cette question dans la prochaine séance de la Commission du budget. ]>
Le commandant haussa les épaules.
— « Quelle sottise ! — murmura-t-il entre ses dents. — Comme si, pour se marier, il suffisait toujours d'en avoir envie.
— Comment? — fis-je, étonné. — Je te croyais
un célibataire endurci, imperméable. Tu as donc eu envie de te marier?
— Oui, j'ai pensé une fois au mariage. Et toimême ?
— Eh bien, moi aussi!... Une fois.
— Et ça n'a pas réussi ?
— Ça n'a pas réussi.
— Alors, nos deux projets se font pendant comme deux lions de faïence à la porte d'une maison de campagne... Mais comment diable ne nous sommes-nous jamais fait cette confidence, nous qui n'avons rien de secret l'un pour l'autre?
— C'est vrai, mon commandant... Et puisque la conversation languit ce soir et que notre baromètre moral est à grande mélancolie, échangeons nos romans conjugaux, veux-tu?... Mais le mien n'est pas gai, je t'en préviens.
— Le mien non plus, et tu vas en juger, — dit le commandant. — Laisse-moi allumer un cigare, et je commence. >
i34 CONTES RAPIDES.
— « Tu sais que j'ai toujours été sentimental^ romanesque même. A l'École polytechnique, je négligeais l'X pour toutes sortes de rêveries, et» sans le temps que j'ai perdu à grossir un recueil de mauvais sonnets, brûlés depuis lors, bien entendu, je serais sorti dans le corps des Mines ou dans les Ponts et Chaussées et je ne porterais pas aujourd'hui le pantalon à double bande rouge. L'état militaire, nonobstant le vieux mythe de Mars et de Vénus, n'est point favorable aux amours. La majeure partie de ma belle jeunesse s'est écoulée dans des villes de garnison, dans l'austère province. Ayant quelque délicatesse, j'ai été promptement dégoûté de ces personnes qui laissent traîner sur leur guéridon un album plein de photographies d'officiers et qui pourraient faire sécher une fleur de souvenir à bien des pages de l'annuaire.
— « Sauf une Parisienne en exil , femme d'un fonctionnaire, — c'était d'ailleurs une froide coquette
qui m'a fait souffrir tant qu'elle a pu, — je n'ai pas eu d'aventures d'amour intéressantes, et à vingt-cinq ans j'attendais encore sans la voir yenir, je cherchais toujours sans la trouver , la femme qu'on rêve, la femme qui nous est mystérieusement destinée y celle qui... celle que... Enfin , tu me comprends. La guerre éclata. Après la campagne sous Metz, je fus interné en Poméranie et, bientôt après, condamné par une cour martiale à six mois de forteresse, pour avoir houspillé un capitaine allemand qui s'était permis de lever la main sur un soldat de ma batterie, prisonnier comme moi. Je ne pus revenir en France, assez mal en poiht, que dans les derniers jours du mois de Juin 71, après la défaite des communards, et je me décidai à passer mon congé de convalescence à Saint-Germain, pour prendre, selon la recommandation des médecins, des bains de soleil et de grand air sur la Terrasse.
— € Les quelques familles parisiennes qui se reposaient là des fatigues et des privations du siège voulurent bien remarquer le jeune capitaine qui avait l'air si las et qui se promenait en s'appuyant si fort sur sa canne. On apprit l'anecdote de ma captivité ; on sut que je n'avais évité le peloton
d'exécution qu'à cause de mon grade de capitaine, égal à celui du « hauptmann > corrigé par moi ; on raconta — ce qui était vrai. — qu'à peine sorti de prison, malade et tremblant la fièvre, j'étais allé rejoindre mon homme à Magdebourg, où était son régiment, que je lui avais demandé, devant tous ses camarades, en plein « bier-haus >, une réparation par les armes, et de manière, je t'assure, à ce qu'il ne pût pas me la refuser, et qu'enfin je l'avais tué fort proprement d'un joli coup d'épée dans le poumon droit. Tout cela me rendait assez intéressant. On rechercha ma connaissance, et bientôt je fus en relations avec toute la petite colonie en villégiature à Saint-Germain. — « Un riche industriel, M. Daveluy, homme d'une soixantaine d'années, que tout le monde croyait veuf et qui habitait une villa voisine avec sa fille unique, M '* Simonne, fut particulièrement gracieux pour m.oi. Il aimait beaucoup à recevoir, surtout à diner, ayant une cave dont il était justement fier, et il accueillait ses hôtes avec la rondeur un peu commune, mais point choquante, du parvenu resté bon enfant. Il m'invita trois ou quatre fois, à de courts intervalles, et je me sentis tout de suite à l'aise, comme un vieil ami, dans ce
milieu un peu bruyant, mais cordial et hospitalier. M. Daveluy était, en vérité, un excellent homme, et, dès la première rencontre, une sympathie était née en moi pour sa fille, qui, âgée de dix-sept ans à peine, faisait déjà avec tant de tact et de bonne grâce les honneurs du logis. Charmante sans être positivement belle. M"' Simonne, qui ressemblait à son père, était une grande et souple personne au teint sans fraîcheur, mais d'une pâleur mate et brune qui s'harmonisait avec la masse profonde des cheveux noirs. Rien n'était plus bienveillant que le sourire de sa bouche trop grande, et quand elle vous regardait en face, la loyauté et la douceur de son âme brillaient dans ses calmes regards. Je me plaisais dans la compagnie de cette brave jeune fille, si naturelle, sans pose aucune, aimant sincèrement, comme elle le disait, la nature et la vie à la campagne. J'avais du goût pour ses façons un peu libres d'enfant élevée parun homme, et j'éprouvais auprès d'elle la sensation de confiance et de satisfaction intime qu'on a auprès d'un bon camarade. Seulement, le camarade avait de très beaux yeux et une chevelure à n'en savoir que faire, ce qui ne gâtait rien, n'estce pas?
— « Cependant il n'y avait pas trace d'amour» comme tu le vois, dans mon sentiment pour M'^ Daveluy ; aussi fus-Je profondément surpris le jour où une vieille dame, une amie de la famille»
— marieuse comme la plupart des vieilles dames»
— me donna discrètement» mais clairement, à entendre que je plaisais à M"* Simonne et qu'il ne dépendait que de moi de l'épouser. On ajoutait que je devais réfléchir et qu'il s'agissait là d'une occasion de fortune inespérée. Capitaine à vingthuit ans» avec une croix d'honneur bien gagnée et quelques débris de patrimoine» j'étais sans doute un parti présentable; mais M'** Daveluy aurait» le jour du contrat» une dot de cinq cent mille francs» payés comptant» et elle devait hériter» à la mort de son père» de plus de quatre millions irréprochablement acquis par M. Daveluy dans l'industrie des charpentes en fer» du temps des grandes bâtisses, sous l'Empire.
— € Je ne t'élonnerai pas» bien sûr» en te disant que» ce soir-là» quand je fus seul dans ma chambre du pavillon Henri FV, je me sentis extrêmement tenté de saisir le magnifique cadeau que m'offrait la destinée : une femme charmante et une grande fortune. Pourtant j'hésitais... oui, j'ai hésité peu-
dant plusieurs jours devant ce mariage qui n'avait rien de romanesque et qui me rappelait le dénouement de toutes les comédies de M. Scribe. — Parlons sérieusement. Ce n'était pas là l'idéal de toute ma jeunesse, l'amour vraiment partagé, l'union absolue de deux âmes. Dans mon cœur, que j'interrogeais en honnête garçon que je suis, je ne trouvais pour M"" Simonne que sympathie et bonne amitié. Mais, après tout, n'était-ce pas le bonheur de ma vie qui se présentait et que j'allais laisser échapper? Mes rêves d'autrefois étaient probablement absurdes. Estrce que cela existera femme prédestinée? Quelle bêtise de se laisser vieillir en attendant le coup de foudre !
— c Et puis, pour moi, comme pour tous les soldats, l'avenir n'était pas drôle. On ne ferait plus la guerre de longtemps, c'était bien sûr; la pauvre France avait reçu un trop mauvais coup. Elle allait recommencer, l'insipide existence de garnison; je les retrouverais, aussi monotones qu'avant, le c mess » d'officiers, avec ses sauces de gargote, le café aux patëres coiffées de képis, et la musique militaire, sur le mail, jouant des nouveautés comme l'ouverture de Zampa^ la musique autour de laquelle on promène en rond son
ennui, dix fois, quinze fois, vingt fois, jusqu'à rétourdissement. Un intérieur, avec une aimable femme et de jolis enfants, ce serait bien bon. Je n'étais pas amoureux fou de M"' Simonne, soit. Mais serais-je le premier qui ferait un mariage de raison? Ces unions-là sont heureuses, presque toujours. On croit d'abord n'avoir pour sa femme qu'une solide affection, qu'une profonde estime, et puis, un beau soir qu'on est avec elle auprès du berceau du premier bébé, on s'aperçoit qu'on l'adore... Bref, la vieille dame, la marieuse, ayant renouvelé ses avances, je pris le grand parti et la priai de demander pour moi la main de M"* Simonne.
— « Le lendemain du jour où cette demande fut faite, M. Daveluy m'invita, par un court billet, à venir causer avec lui. J'accourus. Il me tendit silencieusement les deux mains, et, m'entralnanl dans une allée écartée de son parc, il me dit avec sa bonhomie accoutumée :
a: — Mon cher capitaine, vous me plaisez et vous plaisez à ma fille. Vous deviendrez donc mon gendre, je l'espère, et je crois que nous nous entendrons à merveille. Mais avant tout, avant même de parler de votre demande à Simonne, je
VOUS dois une confidence... Je ne suis pas veuf. Je suis séparé de ma femme depuis quinze ans, séparé sans l'intervention de la justice ; mais vous devinerez que les torts de M"* Daveluy ont dû être bien graves, quand je vous aurai dit qu'elle m'a entièrement abandonné l'éducation de notre enfant. Moi-même, j'ai commis une grande faute, celle d'épouser, à plus de quarante ans, une très jeune fille, d'origine aristocratique, que ma nature un peu rude, un peu commune, — oui, commune, je me connais bien, — devait froisser dans toutes ses habitudes, dans tousses instincts... Enfin, le mal est fait... M"* Daveluy, qui doit avoir maintenant... voyons... trente-six ans à peine, habite Lyon, son pays, presque toute l'année, mais elle entretient avec Simonne une correspondance suivie, et, pendant les deux mois de printemps qu'elle passe k Paris, elle voit sa fille tous les deux ou trois jours. Elle l'aime beaucoup, je le sais, et quels que soient les reproches que je puisse avoir à lui adresser, ce n'est point une méchante femme. Enfin, je ne marierai pas Simonne sans que sa mère y consente, et en connaissance de cause... Prenez quelques jours de réflexion. Voyez si l'aveu que vous venez d'entendre ne modifie en rien vos
projets, si vous persistez à vouloir entrer dans ma famille. Dans ce cas, j'écrirai... je prendrai sur moi d'écrire à M"** Daveluy ; elle viendra à Paris, vous irez la voir, et, si vous lui convenez, comme j'en suis certain, ce mariage sera une chose faite. >
« Je fus. touché de la délicatesse de ce brave homme, qui me donnait ainsi le temps, non seulement de réfléchir, mais de prendre des informations, et j'écrivis sans retard à Lyon, où j'ai de sûrs amis.
« J'appris par eux que, depuis dix ans. M** Daveluy vivait dans la retraite la plus absolue, quoiqu'elle fût encore fort belle, et qu'elle avait fait oublier, par une conduite irréprochable, l'unique mais éclatant scandale de sa jeunesse. Mariée à seize ans à M. Daveluy par les soins d'une mère cupide, et après [dix-huit mois d'un exécrable ménage, elle s'était fait enlever publiquement par un jeune compositeur de musique, avec qui elle avait vécu à Florence, où il était mort de la poitrine, cinq ans après. Elle était alors revenue s'établir à Lyon, auprès d'une vieille tante, et les plus mauvaises langues de la ville avaient fini par se taire sur son compte, tant sa vie nouvelle était inattaquable.
t II eût été injuste de ma part, tu en conviendras, de faire peser sur une innocente enfant les conséquences d'un malheur de famille très ancien^ 1res oublié. Après avoir reçu ces renseignements, je déclarai donc à M. Daveluy que j'étais toujours dans les mêmes résolutions, et peu de jours après, il me prévint que sa femme attendait ma visite à Paris, dans une maison de retraite du faubourg Sainl-Germain, tenue par des religieuses, où elle venait d'arriver et où elle avait pris pension.
€ Je vins à Paris, pour faire cette visite, par une de ces merveilleuses après-midi de fin de Septembre où le calme de l'atmosphère, la pureté du ciel, la sérénité de la lumière, donnent à toute la nature quelque chose de solennel. J'allai à pied de la gare Saint-Lazare à la rue Monsieur, où demeurait M"* Daveluy, et, en traversant le pont de la Concorde, un des plus beaux sites de Paris, je fus enivré par la grandeur du spectacle et je ne pus retenir un cri d'admiration. La chaude et douce splendeur de la journée dorait les édifices, enflammait les arbres déjà rougis des Tuileries et des Champs-Elysées, et les rapides bateaux qui agitaient les flots verts de la Seine roulaient des diamants dans leur sillage. Par une bizarrerie
iU CONTES RAPIDES.
qu'un impressionnable comme toi comprendra peut-être, je ne pensai presque pas, pendant toute cette promenade, à mes projets de mariage, à la démarche importante que j'allais faire, et je m'abandonnai à la sensation de bien-être qui m'épanouissait le cœur.
« Les religieuses chez qui logeait M"' Daveluy, étaient établies dans un ancienhôtel du xvii'siècle, d'assez imposante et sévère tournure. La sœur tourière, après un regard jeté sur ma carte, me dit que j'étais attendu, et, me précédant à travers les vastes corridors du rez-de-chaussée, attristés par un badigeon jaunâtre, elle m'introduisit dans le salon de réception. C'était une pièce froide et nue, qu'enlaidissait un banal meuble de velours vert, et qui avait pour tout ornement un grand Christ de bois grossièrement sculpté, remplaçant la glace de la cheminée. J'eus un léger frisson, je me rappelai que celle que je venais voir était une repentie, je songeai à sa vie de solitude et d'expiation, et, comme j'éprouvais encore un reste de l'ivresse que m'avait versée la beauté du jour, je comparai mon sort à celui de cette pauvre femme et je me sentis le cœur plein de pitié pour elle.
« En ce moment, la porte s'ouvrit, et M'"^ Dave-
luy, vêtue d'une robe sombre, entra dans le salon et vint à moi...
< Ah ! mon ami, traite-moi d'insensé, si tu veux, mais Tamour foudroyant existe. La femme que, toute ma vie, j'avais rêvée, cherchée, attendue, c'était elle ! Je ne te la décrirai pas; on ne décrit pas un enchantement, un charme. Je ne te décrirai pas ce corps de Diane qui se trahissait sous l'étoffe noire, et cette tête pâle, d'un modelé exquis, éclairée par des yeux magiques. Imagine le type de femme cher à Léonard de Vinci, mais plus tendre, laissant deviner de la bonté au fond de son mystère; imagine la Joconde qui aurait pleuré! Son âge ? Nul n'aurait pu lui donner un âge. Elle avait r&ge de la beauté victorieuse, que les larmes n'ont pu altérer et que la douleur a rendue plus touchante. C'est à peine croyable, mais au premier regard dont elle m'enveloppa, j'oubliai tout : qui elle était, où nous étions, et sa fille dont j'avais demandé la main, et le but de ma visite ; et, après l'avoir saluée machinalement, je restai silencieux devant elle, envahi par une émotion profonde, tout à la sensation présente, comme on est en rêve.
c Elle s'assit avec une grâce royale, et, m'invitant àen faire autant, elle prononça quelques mots
no». — * m. 10
ii6 CONTES RAPIDES.
de politesse. Sa voix me passa sur les nerfs comme une musique délicieuse.
€ Alors, elle commença à me parler de Simonne, et il me sembla que mon beau songe se transformait tout à coup en un cauchemar absurde et affreux. Cette femme me parlait, comme d'une chose conclue, de mon mariage avec sa fille; elle me remerciait de ma démarche, tout en ajoutant qu'elle n'avait que peu de droits sur Simonne et qu'elle s'en rapportait à la sagesse de M. Daveluy. Elle faisait allusion à son passé avec' un tact parfait, exprimait tendrement ses sentiments maternels... Et moi, comprenant à peine, moi, fasciné par son regard, enchanté par le son de sa voix, j'aurais voulu tomber à ses genoux, couvrir ses mains de baisers et la supplier de disposer de ma vie !
« Elle me parlait les yeux baissés, songeant sans doute que je devais connaître la faute dont elle avait honte, et une légère, une fugitive rougeur anima un instant son teint pâle, ainsi qu'un rayon de soleil sur un glacier. Et moi, pendant ce temps, — je suis un fou, soit! mais c'est la vérité, — j'imaginais, dans un éclair de pensée, toute l'existence de cette femme. Oui ! j'imaginais son union
douloureuse avec un homme trop vieux et vulgaire, ses souffrances de fleur écrasée entre les pages d*un grand-livre, je comprenais, j'approuvais son coup de folie pour un artiste, sa fuite à Florence avec ce musicien qui élait mort là-bas en l'aimant, qui était mort — j'en étais sûr — pour l'avoir trop aimée. Que dis-je? J'enviais le sort de cet inconnu. Que n'avais-je eu ses ivresses et sa mort délicieuse ? Et j'évoquais la ville d'art, l'harmonieuse cité toscane ; je m'y rêvais, cachant mon bonheur avec celte maîtresse adorable dans un des mélancoliques logis du Lung-ArnOy ne sortant que le soir, son bras pressé contre mon cœur, par les ruelles tournantes, dans l'ombre des vieux palais, et revenant très tard au nid d'amour, à travers la solitude nocturne de la place de la Seigneurie, au murmure des fontaines et sous la bénédiction des étoiles !
t M"* Daveluy, étonnée de mon silence, leva enfin les yeux sur moi et me regarda avec surprise. Elle remarqua certainement mon trouble extrême, et sans doute son instinct féminin lui en révéla le motif, car sa rougeur augmenta et elle me dit, en faisant un visible effort pour me regarder en face :
t — Je vous le répète, monsieur, mes torts envers M. Daveluy et la générosité de sa conduite
à mon égard me font un devoir de n'user que très discrètement des droits qu'il veut bien me laisser sur ma fille. Cependant, je ne donnerai mon consentement à votre mariage avec elle que quand vous aurez répondu loyalement, sincèrement, sur votre honneur, à Tunique question que je veux vous adresser : Aimez-vous Simonne ? »
€ Ces paroles directes dissipèrent soudain l'espèce d'hallucination où m'avait jeté la présence de M"* Daveluy et me ramenèrent au sentiment de la réalité. Mon honneur interpellé eut horreur d'un mensonge, et, bravant tout ridicule, je répondis :
€ — Je vous ai vue, madame, et je sais seulement à présent combien un mariage sans amour peut être fécond en malheurs. J'interroge ma conscience avec anxiété et je n'ose vous répondre oui. ]»
« Brusquement, M°** Daveluy se leva, alla vers une fenêtre du salon, l'ouvrit et resta là, debout, en s'appuyant, comme étourdie, sur la balustrade. J'aperçus par cette fenêtre un de ces jardins cachés, comme il y en a encore dans le quartier des hôtels et des couvents, un grand verger dans toute son opulente beauté d'automne. Les
branches des arbres craquaient sous le poids des fniilSy et la chaude et radieuse clarté du soleil de Septembre inondait les frondaisons.
€ — Pardonnez-moi, — me dit M"* Daveluy.
— Je suis un peu indisposée... J'étouffais. »
c Je m'approchai d'elle avec empressement. Elle me sembla bien émue, car sa main se crispait sur la barre d'appui, son sein palpitant soulevait longuement son corsage, et ses joues, subitement enflammées, semblaient deux camélias roses. Cette femme m'apparut alors dans tout le triomphe de sa beauté, que je comparai, par une soudaine correspondance, au verger mûr qui lui servait de cadre et dont elle avait la plénitude et la splendeur.
€ — Si vous n'aimez pas Simonne d'amour, — dit-elle alors d'une voix grave, — au nom de Dieu, renoncez à ce projet de mariage et ne vous laissez influencer par aucune considération, par aucun intérêt. Croyez-moi. De l'union de deux êtres qui ne s'aiment pas, ou même qui ne s'aiment pas autant l'un que l'autre, il ne peut résulter que honte et désespoir, y
c L'image de Simonne était effacée déjà de mon esprit; son nom retentissait à mon oreille comme celui d'une étrangère.
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c — Vous serez obéie, — répondis-je enm'inclinant devant M"^ Daveluy. — Mais je ne voudrais pas vous quitter, madame , sans èlre sûr que vous ne m'accusez pas de légèreté et que vous apprécierez la valeur de ma franchise. >
€ Elle me regarda avec ses yeux mystérieux, ses yeux de magicienne, et me tendit sa main droite. Je la pris dans les miennes, et alors... alors je sentis que sa main s'abandonnait.
< Oui ! je sentis que cette femme éprouvait un trouble égal au mien, que j'exerçais sur elle le charme qu'elle exerçait sur moi, et qu'au moment de la séparation, — car il fallait nous séparer, et pour toujours ! — elle sentait, elle aussi, qu'elle m'eût aimé et qu'elle venait de passer à côté du bonheur.
€ Âh 1 si je m'étais jeté à ses pieds, si je lui avais tout avoué !... Mais non, elle m'aurait pris pour un aliéné, ou, pis encore, elle m'aurait repoussé avec indignation, avec horreur... Qui sait, pourtant?...
€ M** Daveluy dégagea sa main, me dit adieu d'un doux mouvement de tête et quitta le salon.
c Quelques instants après, j'errais dans les longues avenues qui avoisinent les Invalides^ avec
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la sensation d'un rêve évanoui, d'un espoir perdu» et douloureusement offensé par l'ironique magnificence du ciel d'automne.
€ Je ne retournai pas à Saint-Germain. J'envoyai mon ordonnance payer la note et prendre mes bagages au pavillon Henri lY. J'écrivis, le soir même, à M. Daveluy, pour me dédire, en lui donnant je ne sais plus quel mauvais prétexte. J'allai, le lendemain matin, au ministère de la Guerre, retirer ma demande de prolongation de congé, et, huit jours après, je rejoignis mon régiment en Algérie. Je n'ai jamais revu M"^ Simonne, qui s'est mariée, ni M"** Daveluy, qui est morte à Lyon, l'année dernière, et tu connais maintenant, cher ami, ma seule tentative de mariage.
c A ton tour, maintenant. >
— € Ton histoire, mon cher Dulac, — dis-je en ravivant d'un coup de pincettes le feu qui s'assoupissait, — ton histoire est celle d'un homme pas-
sionné ; la mienne est celle d'un homme délicat. La Fontaine Ta dit : c Les délicats sont malheureux i>, et il a exprimé ce jour-là, comme toujours, une pensée bien fine et bien vraie.
« Tu te souviens peut-être qu'en 1873 — je n'avais que trente ans alors et mes camarades avaient la bonté de m'appeler le beau Georges — je fus envoyé en qualité de second secrétaire auprès du baron deN..., ministre de France en Danemark. Ce vieux diplomate de carrière, homme excellent, sans ambition, paternel pour les jeunes gens placés sous ses ordres, et qui n'a jamais eu d'autres ridicules que sa perruque acajou, occupait depuis quinze ans le poste de Copenhague. Il avait adopté les mœurs danoises, qui sont pleines de bonhomie, et il était connu et estimé de tout le monde. Que de coups de chapeau n'â-t-il pas donnés quand il traversait le Kongs'- Nitor, ou quand il allait, tous les soirs, entre huit et neuf heures, au Jardin-Tivoli, prendre une < délicatesse », comme on dit là-bas, c'est-à-dire manger une côtelette de veau, arrosée de deux ou trois chopes? Â combien de voyageurs de distinction n'a-t-il pas fait admirer les nobles et froides statues du Musée Thorwaldsen et l'épée de fer de
Charles XII» qu'on garde pieusement dans les galeries de Fréderiksborg?
c Le baron de N..., comme tous les hommes vraiment bons, aimait beaucoup la jeunesse, et il me prit tout de suite en grande affection. Non seulement il me patronna dans la haute société, comme c'était un peu son devoir, mais il voulut m'iotroduire chez ses amis particuliers. C'est ainsi qu'il me présenta chez la comtesse de Hansberg, où il faisait son whist deux fois par semaine.
c Veuve d'un chambellan du roi et médiocrement fortunée, M"* de Hansberg, beauté jadis célèbre, avouait quarante-cinq printemps et vivait avec sa fille Eisa, très jolie personne, disait-on, mais à peu près sans dot. Dans de pareilles conditions, n'est-ce pas? ce salon aurait été désert à Paris. A Copenhague, tout au contraire, on considérait comme un très grand honneur d'être admis chez la comtesse; car, là-bas, on croit encore pour de bon à l'aristocratie, et M"^ de Hansberg était effroyablement noble. Oui! dans ce temps de blasons à vendre, elle aurait pu être admise d'emblée chez les chanoinesses de Remiremont, dans ce célèbre chapitre où, sous l'ancien régime, les filles de France n'entraient que par ordre du
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roi et par exception spéciale, attendu qu'elles n'avaient pas, du côté maternel , le nombre de quartiers nécessaires, à cause du mariage d'Henri IV et de Marie de Médicis, horrible mésalliance, il faut en convenir.
€ Le Nord, héraldique et féodal, est plein de respect pour ces choses. Fort entichée de sa noblesse, très exigeante à cet égard pour les gens qu'elle daignait recevoir. M""* de Hansberg n'était donc jamais entourée que d'une société scrupuleusement choisie, et peu de roturiers comme ton serviteur peuvent se vanter d'avoir bu ses tasses de thé.
€ Je ne suis pas vaniteux et je me serais fort bien passé de cet honneur, sans l'aimable insistance de mon chef, qui prétendait que ce salon était indispensable à connaître pour un jeune diplomate. Je crus d'ailleurs faire plaisir au baron en l'accompagnant, et il me présenta dans les formes à la comtesse.
c Elle me fut antipathique au premier abord.
Celte ancienne belle, poudrée par coquetterie et ayant assez grand air, mais très flétrie en somme» me reçut cérémonieusement, au coin de sa cheminée, du fond d'un fauteuil à écusson, presque
an trône, et sans cesser de tourner un grand rouet (rîYoire, ainsi qu'une châtelaine du temps des croisades. Cette mise en scène prétentieuse, tranchons le mot, ce cabotinage, me déplut souve* rainement, et les lugubres groupes de vieillards à cravates gourmées assis aux tables de jeu allaient me faire prendre décidément la maison en grippe, quand la fille de la comtesse, M^'* Eisa, entra dans le salon.
c J'évoquerai d'un seul trait cette suave apparition. Figure-loi Ophélie en robe de deuil.
c Depuis deux mois que j'étais à Copenhague, j'avais eu le temps de me blaser un peu sur la beauté blonde. Là-bas, les trois quarts des femmes ont des yeux p&les et des cheveux couleur de blé, et la fille de chambre qui vous apporte l'eau chaude pour votre barbe ressemble plus ou moins àlaNilsson de notre jeune temps.
c Sans doiite, la grande et svelte enfant qui venait d'entrer et qui inclinait respectueusement son front sous le baiser de sa mère, avait le type Scandinave, elle aussi; mais elle en réalisait la perfection même, l'idéal absolu. Rappelle-toi les madones des vitraux, les saintes des livres d'heures enluminés. Eisa avait leur grâce un peu raide et
si pure, leur chasteté céleste. Ses cheveux, du ton des vieux louis d'or, étaient tressés en une seule natte, ronde et lourde, qui pendait demère elle jusqu'au milieu de sa jupe noire, — ces dames étaient en deuil, — et sa souplesse de cygne, sa légèreté de fantôme, surtout ses yeux d'un vert bleuâtre, ses yeux de turquoise malade, évoquaient tout ce qu'il y a de divin dans ce mot : une vierge.
c M. de N... me présenta à M"* Eisa. Elle avait la voix de sa beauté, une voix qui vous caressait le cœur. Dès qu'elle m'eut parlé, dès qu'elle m'eut souri, le grand machiniste qui s'appelle l'amour exécuta, dans le salon de M"* de Hansberg, un prodigieux changement à vue. La morgue ridicule de la comtesse installée dans sa cathèdre armoriée se transforma en dignité aristocratique, et mon imagination prêta un air bienveillant aux vieux messieurs hauts sur cravates qui s'absorbaient dans les combinaisons du whist sous la livide clarté des abat-jour verts. J'étais amoureux, mon ami, follement amoureux de M"* Eisa, et, dès ce soirlà, la maison de sa mère, dont je devins l'hôte assidu, me parut être le seul lieu du monde où la vie fût supportable.
c Va! je ne regretterai jamais toutes les peines
que m'a causées ce sentiment, né en une minute, étouffé aujourd'hui, hélas! mais qui seul est capable de conserver encore chaud un petit foyer dans le tas de cendres de mon cœur, et dont le souvenir ressuscité — tu peux t'en apercevoir — fait trembler ma voix en ce moment même. Avoir trente ans, c'est-à-dire être sorti sain et sauf, mais meurtri, des orages de la première jeunesse, connaître le néant des passions de tête et des passions sensuelles, avoir subi leurs dégoûts et leurs amertumes, et puis, tout à coup, aimer purement une très jeune fille, rien n'est plus exquis! Les meilleurs instants de ma vie sont ceux que j'ai passés chez M"" de Hansberg, assis à côté de M"* Eisa, lui parlant — et seulement pour avoir la joie qu'elle me répondit — d'un rien, d'un conte d'Andersen que je venais de lire, de ma promenade à cheval sous les beaux hêtres de Kronborg, devant rhorizon du Sund.
€ Que c'est bon d'aimer avec ce respect profond, ce désintéressement parfait, d'être éperdùment heureux pour tout un jour parce qu'il vous a semblé que l'être adoré a eu pour vous, la veille, une bonté dans le regard, une douceur dans la voix! Vois-tu I j'ai été alors dans un état d'âme qui,
lorsque j'y pense, me relève à mes propres yeux et me paraît racheter toutes les impuretés de mon existence. merveilles morales de l'amour innocent, de l'amour sans désir! Je ne voulais, je n'espérais rien de cette enfant divine. Mon cœur débordait d'une joie ineffable k la seule pensée qu'elle existait, voilà tout ! et que je pou vais approcher d'elle, la voir et l'entendre. Quand je me suis dit qu'elle était une femme, qu'elle pourrait peutêtre m'aimer, qu'il n'était pas impossible qu*un jour mes lèvres effleurassent son front, — oh ! rien de plus, — eh bien, moque-toi de moi tant que tu voudras, mais tout d'abord cette idée m'a fait honte et j'en ai rougi. Lorsque je prenais congé d'elle et qu'elle me tendait timidement la main, cela me paraissait une faveur sans prix et dont j'étais indigne. La seule présence d'Eisa me jetait dans une extase pareille à celle que la prière doit procurer aux mystiques, créait autour de moi une atmosphère de rêve. Qu'elle soit à jamais bénie, l'enfant qui m'a fait vivre ainsi pendant quelque temps et près de qui je me suis senti si heureux, si doux et si pur !
« Un petit nombre de jeunes gens venaient chez M"" de Hansberg, et tous étaient des géants
blonds, d'une lourdeur d'esprit et de corps désagréablement germanique, sans séduction aucune. Je m'aperçus bientôt — avec quelles délices ! — qu'Eisa préférait ma société à la leur et me traitait avec une bienveillance marquée. Ce cœur candide ne se rendait probablement pas compte de ce qui se passait en lui, mais une fleur de sympathie s'y épanouissait pour moi.
€ Être aimé d'elle, quel espoir! Je ne le conçus cependant que mêlé à une terrible inquiétude. M"* de Hansberg, je te l'ai dit, avait tous les préjugés et les dédains aristocratiques. Malgré ma fortune respectable, malgré mes débuts dans la c carrière > qui avaient été très brillants, cette femme altiëre voudrait-elle donner Eisa à un jeune homme de bonne famille, mais qui s'appelait Georges Plessy, tout court? Je n'osais guère l'espérer. Pourtant la comtesse paraissait aimer beaucoup sa fille unique, et elle s'humaniserait peutêtre devant une inclmation manifeste. C'était ma seule chance de succès. D'ailleurs, je n'avais qu'un parti à prendre, faire ma demande, et sans retard ; car je me serais reproché comme une mauvaise action de laisser croître, d'entretenir dans le cœur d'Eisa un sentiment qui aurait pu devenir une
âouleur pour elle, au cas où il aurait jeté des racines profondes et où M"*® de Hansberg m'eût repoussé malgré tout.
« Mon chef respecté, mon vieil ami le baron de N..., s'offrait à moi comme un conseiller naturel. L'excellent homme, chez qui trente ans de vie diplomatique n'avaient pas éteint la sensibilité, accueillit ma confidence avec la bonté la plus touchante. Je fus éloquent, sans doute, en lui parlant de mon amour et de mes craintes, car, lorsque j'eus fini, le baron était très ému et fut obligé d'essuyer les verres de ses lunettes.
« — Je n'ai pas toujours porté perruque, mon cher enfant, — me dit-il enfin avec un triste sourire, — j'ai connu ce tourment-là, il y a bien longtemps, et je voudrais vous donner de l'espérance. Malheureusement, la comtesse est comme le don Carlos d'Hernani... Vous vous rappelez les beaux vers d'Hugo :
L*Einpereur est pareil à l'aigle, sa compagne; A la place du cœur il n'a qu'un écusson.
J'ai bien peur que vous ne vous heurtiez à un invincible parti-pris... Enfin, ne vous découragez pas encore. J'ai quelque influence sur l'esprit
de M"" de Hansbergeljc lui parlerai ce soir. >
c La réponse fut telle que je la redoutais, polie, mais formelle, c Jamais, et pour rien au monde, la comtesse ne consentirait à ce que sa fille se mésalliât. 9 Le pauvre baron avait plaidé vainement pendant deux heures. Il dut me rapporter, en propres termes, le cruel refus, et l'atroce sensation que j'éprouvai en ce moment-là doit être celle d'un homme à qui l'on coupe le visage d'un coup de cravache.
€ Les larmes vinrent ensuite... Oui ! mon cher, j'ai pleuré sur l'épaule de mon vieil ami, et je n'en rougis point. N'a pas qui veut pleuré d'amour.
€ Je ne pouvais rester à Copenhague. Je demandai et obtins un congé. Le jour de mon départ, le baron, qui me conduisit à la gare et eut pitié de ma mortelle tristesse, me dit, au dernier moment :
€ — Mon ami, je n'ai pas le courage de vous cacher une chose qui va vous faire à la fois peine et plaisir... Je suis allé hier chez ces dames... Eisa est triste. >
c Ainsi, la chère enfant m'aurait aimé! Je m'en doutais bien un peu ; mais il n'y avait pas là de
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consolation pour moi, puisque notre union était impossible.
c Je revins à Paris, j'y cherchai l'oubli dans de violentes distractions, et six mois après avoir quitté le Danemark, j'appris le mariage de M""* de Hansberg avec un jeune Russe, le prince Babéloff. Elle avait obéi à un désir, à un ordre de sa mère^ sans aucun doute. Pouvais-je lui en vouloir?... Une enfant!
c Je fus nommé à Lisbonne et je m'y ennuyai pendant une longue année. Le grand soleil augmente et exaspère la mélancolie. Enûn, dans l'été de 75, je pris un nouveau congé, dont je passai la durée à Trouville.
c Ce fut là qu'un matin, prenant le café en compagnie d'un de mes collègues, sous la tente du casino, je lus dans le journal local, parmi les noms des voyageurs de distinction récemment arrivés à l'hôtel des Roches-Noires, celui de la princesse BabélofT.
€ Mon cœur se mit à battre avec violence. Mais était-ce bien Eisa qui se trouvait si près de moi ? J'interrogeai mon compagnon, homme très mondain, ayant des relations cosmopolites, et je sus par lui — tu devines mon émotion — que la
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princesse BabélofT, logée depuis cinq ou six jours aux Roches-Noires, était en effet M""" Eisa de Hansberg et qu'elle n'avait été mariée que pendant un an à peine, son mari ayant été tué par accident, dans une chasse. Mon camarade ajouta que la princesse avait aussi perdu sa mère et qu'elle voyageait pour se distraire de ses récents chagrins, seulement accompagnée d'une vieille parente, duègne sans importance. La princesse ne devait passer qu'une semaine à Trouville et retournerait ensuite en Danemark.
€ Donc Eisa était veuve, libre de toute influence, ne dépendant que d'elle-même, et je me rappelais soudain que, dix-huit mois auparavant, elle avait été affligée, elle avait souffert d'être séparée de moi. Un immense espoir m'envahissait. Je voulais la revoir, la revoir sur-le-champ. Quittant brusquement mon compagnon, je rentrai chez moi et j'écrivis à la princesse une lettre respectueuse, m'autorisant du hasard qui nous rapprochait pour lui dire combien je prenais part à son double deuil et quel fidèle sentiment j'avais gardé pour elle. . Mon messager m'apporta une réponse immédiate, une lettre timbrée d'une couronne princière, hélas ! mais écrite par Eisa elle-même, d'une de ces
longues et grosses écritures qui couvrent quatre pages en quelques mots. C'était une simple assurance qu'on aurait grand plaisir à me revoir et une invitation à venir le soir même. Aussitôt après dîner, je me rendis aux Roches-Noires par la plage. La nuit montait, une calme et chaude nuit d'été, sans un souffle. Déjà quelques étoiles scintillaient dans le ciel et Ton entendait dans Fombre la profonde respiration de la mer. Tous mes souvenirs de Copenhague me revenaient en foule. Je revivais les longues soirées passées en admiration devant Eisa, je l'évoquais, blonde en robe noire, fixant doucement sur mes yeux ses yeux clairs, dans sa chaste attitude de sainte de missel. J'allais la revoir... Etait-ce possible?...
« Enfin, j'arrivai à l'hôtel ; le domestique me conduisit au premier étage, ouvrit une porte. J'entrai, glacé d'émotion, défaillant presque, dans un petit salon très éclairé, et je vis Eisa qui se levait pour me recevoir, Eisa restée la même, absolument la même, comme jadis si blanche et si blonde dans sa robe de deuil, avec ses yeux pâles, ayant gardé intacte sa grâce virginale.
« Elle me tendit la main, cette main qu'autrefois je me croyais à peine digne d'effleurer, et je la pris
en m'inclinant ; elle m'accueillit avec quelques mots de bienvenue, et je reconnus sa chère voix. Oui! pendant un instant, mon illusion fut complète. Je crus retrouver la jeune fille que j'avais si purement, si idéalement aimée I
c Mais, dès le premier mot que je prononçai, le charme fut rompu. Je me rappelai qu'il fallait lui dire et je lui dis en efTet c Madame >, et ce titre me rappela la réalité, dissipa ma chimère. Je regardai sa main que je retenais encore dans la mienne, et j'y vis un anneau nuptial.
c Âh ! mon cher ami, celte entrevue a été l'heure la plus amère de ma vie. Je m'étais assis près d'Eisa, j'essayais de lui adresser quelques mots de condoléance sur la mort de sa mère, et elle me répondait avec embarras, se souvenant sans doute combien la comtesse avait été dure pour moi. Ni l'un ni l'autre nous ne prenions souci de nos paroles machinales, et tous les deux ensemble, j'en suis certain, nous nous abîmions dans des pensées qui nous rongeaient le cœur. Eisa avait surpris mon regard sur son anneau, et, quand j'avais reporté mes yeux sur les siens, j'y avais retrouvé une affreuse expression de détresse. Puis cette phrase lui échappa : c Depuis la mort du prince... >,
et elle vit éclater tant de douleur sur mon visage, qu'elle s'interrompit toute confuse.
€ Nous comprimes alors qu'il y avait entre nous un abîme, quelque chose d'irréparable» et combien toute explication serait superflue. Â la moindre allusion faite au passé, nous aurions éclaté en larmes impuissantes. A quoi bon?... Comme dans le salon de M"** de Hansberg, à Copenhague, nous étions l'un près de l'autre, libres tous les deux, semblables physiquement aux amoureux d'autrefois, et cependant il nous était aussi impossible de ranimer notre ancien sentiment que d'imposer silence au rythme lointain de la mer qui parvenait jusqu'à nous par la fenêtre ouverte, ou que d'éteindre une des étoiles qui étincelaient dans le ciel nocturne.
€ Notre entretien stupidement banal en apparence, mais dont chaque mot contenait un infini de plainte et de regret, dura un quart d'heure h peine. J'eus le courage de me lever le premier; elle en fît autant en m'annonçant qu'elle quitterait Trouville le lendemain matin, et je la quittai sans avoir touché de nouveau sa main où brillait sa bague de veuve.
c Une fois dehors, devant la façade noire de
rhôtel, dont une seule fenêtre était éclairée, je restai un instant immobile sur la plage dans le grandiose silence de la nuit, et je sentis en moi un vide immense se creuser. Soudain, là-bas, dans Tobscurilé, une lame de fond poussa son long sanglot; et c'est pour moi une certitude qu'à cet instant précis, Eisa dans sa chambre solitaire et moi sur la plage déserte, nous avons exhalé le même soupir, le profond soupir de Téternel adieu. »
— € Voilà donc pourquoi nous ne nous sommes mariés ni l'un ni l'autre, — dit le commandant Dulac en se levant pour s'en aller. — Mais, crois-tu, — ajouta-t-il presque galment, — nous étions soulagés par notre confidence mutuelle, — crois-tu qu'on nous excusera, si l'on vote l'impôt sur les célibataires, et que nous serons exemptés ?
— J'en doute fort, — répondis-je, — car le récit de nos deux aventures ferait pitié à bien des gens, mon pauvre ami, et la brutale démocratie
OÙ nous vivons se soucie fort peu, n'est-ce pas, des scrupules, des nuances et des délicatesses.
— Oh! non, i> — s'écria d'un air convaincu le commandant, qui est réactionnaire jusqu'au bout des ongles.
Et après avoir allumé un dernier cigare pour la route, il me donna une poignée de main fraternelle.
(MANUSCRIT d'un PRISONNIER)
Demain malin, j'aurai fait les six mois de détention auxquels j'ai été condamné pour avoir volé deux mille francs dans la caisse de mon patron; demain matin, j'aurai expié ma faute, subi toute ma peine.
A huit heures, le gardien entrera dans ma cellule. Il m'apportera les vêtements que j'ai dû échanger, en entrant ici, contre le costume des détenus; ils étaient neufs, je m'en souviens, et, quand je les aurai mis, je reprendrai l'apparence d'un jeune homme comme un autre, assez élégant même. Je n'aurai plus qu'à descendre au greffé, où on lèvera mon écrou, et u rejoindre
i70 CONTES RAPIDES.
Marguerite, qui m'a promis de m'attendre dans un fiacre à la sortie de la prison. Je serai libre !
Je serai libre, et je pourrai encore être heureux; car Marguerite, pour qui j'ai commis ce vol, me jure dans sa lettre d'hier qu'elle m'aime toujours et que nous vivrons ensemble comme mari et femme, ainsi qu'autrefois. Dans ce grand Paris où l'on peut cacher facilement son passé, un garçon comme moi, énergique, payant de mine et ayant l'instinct du commerce, — avant mon malheur, mon patron songeait à me prendre pour associé, — un garçon comme moi, dis-je, finira bien par trouver une place. Je me sens plein d'un indomptable courage, et je suis prêt à travailler comme un cheval d'omnibus pour gagner ma vie et celle de Marguerite.
D'ailleurs, à plus tard les affaires sérieuses. Ne pensons qu'à demain, à demain dont je suis s&r et qui sera délicieux. Dès que j'aurai franchi la porte de la prison, j'apercevrai dans l'ombre de la voiture le joli visage de Marguerite, pâle d'émotion sous la voilette. Je jetterai l'adresse au cocher en lui donnant cent sous pour qu'il aille bon train» je sauterai dans le fiacre, qui partira au grand
trot, et la pauvre fille tombera en pleurant sur ma poitrine. Quel baiser!
Nous rentrerons chez nous, dans notre chambre haute de la rue Madame, d'où Ton voit tout le jardin du Luxembourg. Par cette belle fin de Septembre, si sereine et si pure, les arbres doivent être admirables avec leurs feuilles flétries. Nous dresserons le couvert auprès de la fenêtre ouverte; un doux rayon de soleil caressera la nappe blanche et fera étinceler la vaisselle, et nous déjeunerons galment, sans pouvoir nous quitter des yeux, nous taisant, attendris, ou bavardant et faisant mille projets. Après m'avoir versé mon café, Marguerite viendra s'asseoir auprès de moi, comme jadis; elle joindra sur mon épaule ses deux mains, et posera dessus son gentil menton, en me regardant de tout près. Je respirerai sa fine odeur de blonde, ses cheveux chatouilleront mes lèvres, je lui montrerai le lit du doigt, son clignement d'yeux consentira; et alors, vite, vite, je fermerai les volets, la fenêtre, les rideaux, elle allumera les bougies, j'arracherai mes vêtements, el, tandis qu'elle se déshabillera, plus lente, je l'attendrai, frémissant, le coude dans l'oreiller, et tant mieux si mon cœur éclate et si je meui^ de joie, quand je
verrai sa nuque et ses épaules émergeant de son corset de satin noir et son voluptueux sourire reflété dans l'armoire à glace I
Oui ! voilà ce que je puis avoir demain, après ces six mois de solitude, d'horrible solitude. Voilà ce que je puis avoir demain, si je veux. La liberté, le bonheur, Tamour !...
Eh bien, cela ne sera pas. Je me tuerai tout à l'heure, quand j'aurai noirci ces quelques feuillets où j'essaie de m'expliquer à moi-même la cause de mon impérieux besoin de mourir. Ah! le gardien, qui, malgré le règlement, a bien voulu me vendre le rat de cave à la lueur duquel j'écris ces lignes, et qui, demain, quand il viendra pour me délivrer, me trouvera pendu à l'un de ces barreaux, raide, déjà froid, la face noire et la langue tirée, sera bien surpris, n'est-ce pas? Les choses se passeront ainsi, pourtant. Je me pendrai à minuit.
Réfléchissons, tâchons de voir clair dans les sentiments qui m'agitent.
D'abord, il faut bien l'avouer, je n'ai aucun remords de ma mauvaise action. J'ai cependant commis un indigne abus de confiance, j'ai volé un homme qui était juste et bienveillant pour
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moi, qui rétribuait honorablement mon travail, se souciait de mon avenir, m'estimait assez pour vouloir m'associer à ses affaires. Mais, il n'y a pas à me le dissimuler, je n'éprouve point de repentir. Ce serait à refaire?... Oui! si je sentais encore le bras de Marguerite frémir sur le mien, devant la vitrine de ce joaillier, si je voyais encore ses yeux avides de désir en regardant ce petit bracelet orné de brillants, eh bien, je volerais encore les cent louis dans ma caisse et je lui donnerais le bijou. Suis-je un scélérat, ou un aliéné? Je n'en sais rien, mais je recommencerais.
Oh! cette femme! Comme je l'ai aimée, tout de suite, au premier choc de nos regards!
Je me rappelle. Deux camarades m'avaient offert de les accompagner dans ce bal public, du côté de Montmartre. J'avais refusé d'abord, j'étais un peu las. Je voulais me coucher de bonne heure. Ils insistèrent, et je les suivis.
L'orchestre jouait une polka dont le motif vulgaire était durement dessiné par le cornet à piston, et autour de l'espace bitumé où sautaient quelques couples, la foule tournait sans cesse, stupidement, sous les maigres arbustes dont le leuillagc, éclairé en dessous par le gaz, avait des
tons de papier peint. Deux femmes vinrent à notre rencontre. La plus grande» une brune très maquillée, — le type de la fille de restaurant nocturne, — connaissait un de mes compagnons; elle nous demanda effrontément de lui payer à boire. On s'attabla, et je m'assis auprès de l'autre femme, de la blonde, déjà séduit par son délicat et gracieux visage, par son maintien réservé, presque timide. Il était facile de voir qu'elle ne courait les bals que depuis très peu de temps. Point de bijoux et une pauvre robe noire déjà usée, une robe d'honnête fille.
Son chapeau seul, un feutre tapageur à plume rose, autorisait le premier venu à lui dire : € Viens-tu souper? » Ce chapeau était une enseigne.
Nous causâmes : sa voix était douce comme ses yeux. Aucun cynisme. Un de mes camarades lui ayant adressé un compliment brutal, elle ne lui répondit que par un sourire gêné, où il y avait de la politesse, de la résignation et du dégoût. Elle charmait en inspirant la pitié, et elle me fit songer — je n'ai pourtant rien d'un poète — au reflet d'une étoile dans le ruisseau. Dans le premier baiser que je lui donnai, lorsque nous fûmes
montés tous deux en voiture, h la sortie du bal, il y avait déjà de la tendresse.
La nuit que nous passâmes ensemble, — oh !
je crois encore sentir la chaleur de ses larmes, quand elle pleurait sur mon épaule en me racontant son enfance vagabonde sur les trottoirs de Paris, sa jeunesse de misère, sa chute piteuse et inévitable, — celte nuit-là fut telle que, peu de jours après, j'arrachai Marguerite à sa honteuse misère et qu'elle venait vivre avec moi.
C'était une folie. Je n'avais pour toutes ressources que mes appointements de caissier au c Petit-Saint-Germain >. Pourtant, si Marguerite avait eu un peu d'économie, quelques instincts de femme de ménage, on aurait pu s'en tirer tout de même. Mais il n'en était rien. Naturellement douce, le cœur froid et la chair ardente, tombée dans la débauche plutôt par faiblesse que par goût, Marguerite était la vraie gamine de Paris, paresseuse et ivre de chiffons, qui s'attarde au lit jusqu'à midi, le nez dans un roman, et qui se nourrit de salade pendant huit jours pour s'acheter une paire de bas de soie.
Bientôt mon petit ménage fut dans un complet désordre. Le soir, quand je revenais du
magasin, je trouvais Marguerite encore en peignoir du matin, en train de faire des € réussites ]>; elle n'avait même pas songé au souper, et il fallait envoyer la concierge acheter des charcuteries.
Quand j'essayais de faire quelques remontrances à ma maîtresse, elle me disait simplement, sans se fâcher : c Je sais bien que je ne suis pas la femme qu'il te faul... Qu'est-ce que tu veux y faire?... Quitte-moi. Je n'aurai pas le droit de me plaindre. i>
Et je ne savais que répondre, furieux de penser qu'elle ne tenait guère à moi et que je ne pouvais plus me passer d'elle.
La quitter? J'y avais bien songé quelquefois, dans les premiers temps. Mais l'idée qu'elle me dirait assez froidement adieu, qu'elle retournerait le soir même dans l'horrible bal où je l'avais ramassée et qu'un passant l'emmènerait chez lui pour une ou deux pièces de vingt francs... oh! cette idée-là m'était insupportable. La quitter! Mais, rien qu'en me disant que je me réveillerais le lendemain sans sentir la chaleur de son corps auprès de moi, j'éprouvais comme une défaillance. En quelques semaines, le besoin que j'avais
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de cette femme avait pris l'ardeur d'une passion et la force d'une habitude.
Je l'aimais! je l'aimais!... Elle me possédait, quoi!
Quand j'avais fait connaissance avec Marguerite, elle habitait une sordide chambre d'hôtel garni et ne possédait qu'un peu de linge, la pauvre robe qu'elle avait sur le corps, et cet horrible chapeau à plume rose qui l'affichait dans les bals publics. Pour l'habiller plus décemment, pour lui faire un petit trousseau, j'avais sacrifié toutes mes économies et je m'étais même endetté. Son désordre, son manque de soins, les nouvelles dépenses que je fis pour la distraire, pour la mener au spectacle, au café-concert, — j'avais peur qu'elle ne me quittât par ennui, — achevèrent rapidement ma ruine. J'étais en retard avec tous les fournisseurs ; je devais des sommes assez rondes à plusieurs de mes camarades. Mais je ne confiais pas mes soucis à Marguerite.
A quoi cela m'eùt-il avancé ? Elle m'aurait dit encore, je le prévoyais, de sa voix douce et résignée : € Que veux-tu que j'y fasse?... Séparonsnous. » Je m'efforçais donc de ne pas penser à la catastrophe certaine, feignant l'insouciance auprès
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i78 CONTES RAPIDES.
de ma maîtresse, faisant avec elle une partie de plaisir dès que j'avais quelque argent ; mais, au fond du cœur, j'étais épouvanté de l'avenir.
Tous les hommes dans une position désespérée sont tentés de demander des ressources au jeu. Je le fus d'autant plus facilement que les commis du € Petit-Saint-Germain » parlaient constamment devant moi de leurs gains et de leurs pertes aux. courses de chevaux qu'ils suivaient avec passion. Un jour, le chef du rayon des soieries, dont jusque-là les paris avaient été très heureux, affirma qu'il avait sur le résultat des prochaines courses d'Auteuil un renseignement excellent, donné par un jockey, un « bon tuyau », comme on dit dans l'argot spécial desbookmakers. D'après ce « tuyau }>, Grain-de-Sely un cheval inconnu, remporterait le prix principal, et ceux qui parieraient pour lui gagneraient dix fois leur mise. Vainement le second vendeur des lainages vantait-il les performances du cheval favori, Sept-de-Pique, l'autre n'en voulait pas démordre et racontait, avec des airs mystérieux, une assez sale intrigue d'écurie où des sportsmen fameux étaient mêlés et qui devait donner la victoire à Grain-de-SeL
Tant d'assurance me troubla.
— € Si j'avais encore — me dis-je, — le billet de cinq cents francs qui était dans mon secrétaire quand Marguerite est venue habiter avec moi, je le risquerais certainement... Dix fois la mise! Cinq mille francs J... Ce seraient toutes mes dettes payées, et [la tranquillité, Taisance, la paisible possession de Marguerite pour de longs mois. ^
Mais il n'y avait que deux louis dans mon portemonnaie. Je chassai donc ce rêve absurde en haussant les épaules.
J'avais promis à Marguerite, malgré ma pauvreté, de la conduire ce soir-là aux Folies-Bergère, où de très étranges clowns faisaient fureur. Nous y allâmes à pied, bras dessus bras dessous, pour épargner le prix d'un fiacre, et nous passâmes sous les galeries du Palais-Royal. Marguerite n'eût pas été femme si elle n'avait point fait deux ou trois haltes devant les vitrines des bijoutiers. Elle me montra un mince porte-bonheur orné de diamants qui excitait sa convoitise.
— « Dis donc, combien ça peut-il coûter, ce petit bracelet?
— Eh! eh ! — répondis-je, — une cinquantaine de louis... Pas moins. >
Elle s'éloigna de la vitrine, lentement, avec un long regard de regret.
— € Allons! — dit-elle, — ces joujoux-là, c'est bon pour les autres ! >
A ce moment précis, par un de ces coups de pensée où Ton voit l'avenir prochain dans une lueur d'éclair, je me rappelai dans tous ses détails l'intrigue d'écurie racontée par mon camarade ; je conçus une confiance absolue dans le succès de Grain^'Sel ; y eus le cœur étreint parla tentation de prendre deux mille francs dans ma caisse, d'acheter lebracelet pour Marguerite et de jouer le reste ; j'imaginai un moyen de dissimuler le vol pendant quelques jours, afin de pouvoir restituer secrètement la somme, si je gagnais aux courses; je me vis enfin libéré de tout souci, les poches pleines d*or, venant de faire un dîner fin avec ma maîtresse, assis derrière elle dans l'ombre d'une baignoire de petit théâtre et mordillant de temps en temps entre mes lèvres les frisons de cheveux qu'elle a dans le cou.
Je pensai à toutes ces choses à la fois, en une seconde, avant que Marguerite eût détourné ses yeux de la vitrine éblouissante.
Je l'entraînai, lui serrant le bras, hâtant le pas,
le cœur gonflé et battant à coups profonds. Puis, soudain, feus la sensation que je venais d'être Trappe douloureusement dans l'intérieur de mon cerveau et je me dis :
— € Si je ne gagnais pas?... »
Je lançai un regard oblique à celle qui m'accompagnait. Heureusement, elle avait la tète tournée de l'autre côté, du côté des boutiques, et elle ne vit pas mes yeux. Dans la glace d'un magasin, j'aperçus avec terreur un visage de fou qui me ressemblait.
Mais, d'un eflbrt de volonté, je redevins maître de moi.
Eh bien, quoi? Si je ne gagnais 'pas?... J'irais m'asseoir, le dos rond et la tête basse, sur le banc des accusés; je tâterais de la prison, du bagne peut-être... On n'a rien sans risque; et, en cas de malheur, j'aurais donné du moins à cette femme qui m'avait fait son esclave par les sens, mais dont je n'avais jamais échauffé le cœur glacé, j'aurais donné à Marguerite une effrayante preuve d'amour, et elle m'aimerait peut-être enfin, elle souffrirait peut-être à son tour, la fille qu'elle était, quand elle saurait que j'avais volé pour elle!...
Mais l'heure passe... A quoi bon raconter la tempête morale dans laquelle a sombré mon honnêteté? A quoi bon dire le vol commis et mon horrible angoisse, devant le poteau des courses, en voyant accourir les deux chevaux furieusement fouettés par leurs jockeys, et en entendant lafoule SLCclàmerSept-de-Piquey qui venait débattre Gramde-Sel d'une longueur de tête? On découvrit mon crime. Je fus arrêté, jugé, condamné, mis enfin dans cette prison où j'ai subi les pires tortures et d'où je ne sortirai que mort.
Oh! oui, les pires tortures! Pas celles du remords, je le répète, ni de la privation de la liberté, ni de la vie en commun avec des bandits. Oh ! de bien pires, de bien pires, celles de la jalousie !...
Je n'avais jamais souffert encore de ce cruel sentiment, et Marguerite, pendant les cinq mois que nous avions vécu ensemble, n'avait rien fait pour me l'inspirer. Apathique et casanière, .'elle restait seule au logis pendant toute la journée, — j'en avais des preuves, — et, le soir, quand nous sortions ensemble, pas une seule fois je n'avais surpris chez elle un de ces regards de complaisance que la plus honnête femme, même au bras de son mari, jette au premier passant venu
quia l'air de la trouver à son gré. Marguerite n'était nullement coquette.
De plus, ce que j'avais prévu au moment où je méditais mon coup élaitarrivé. Marguerite avait été profondément touchée'par ma coupable action; elle y avait vu une preuve d'amour. A l'audience, elle avait pleuré des larmes sincères, s'accusant de ro'avoir perdu, et, dès qu'il lui fut permis de me visiter dans ma prison, — elle se faisait passer pour ma sœur, — elle me montra, derrière la grille du préau, un visage pâli par le chagrin. Elle m'aimait enfm ! J'en étais sur.
Je me souviens de notre première entrevue.
Nous nous regardions tristement à travers le grillage en fer.
— € Alors, tu m'aimes un peu ? — lui dis-je.
— C'est bien vrai ?
— Plus et mieux qu'autrefois, tu le vois bien.
— Naguère, tu étais si froide pour moi, cependant!
— Ce que tu asfait^^m'a bien changée, va!...
Est-ce que je pouvais croire que tu m'aimais à ce poinl-Ià?... Mets-moi à l'épreuve.
— Il n'y en a qu'une qui me convaincrait.
— Laquelle?
— Si tu étais capable d'attendre ma libération et de me rester fidèle ?. . .
— Je te le promets... je te le jure!
— Bah! comment vivras-tu?
— Je travaillerai.
— Toi, ma pauvre Marguerite?
— J'ai appris pour être couturière... Tu verras. » Elle revint huit jours après, ôta ses gants et me
montra ses doigts marqués de piqûres d'aiguilles. Elle avait trouvé, me dit-elle, des « confections > h faire pour un magasin de nouveautés. Elle ga-gnait déjà quarante sous par jour, mais bientôt elle deviendrait plus habile, arriverait à trois francs.
— « On peut vivre avec ça, — ajouta-t-elle en souriant. — Oh ! sans faire la noce, bien sûr... Mais je n'y pense guère, va!... Je ne tiens plus qu'à une chose à présent... Faire plaisir à mon chéri, it
Ce nom « mon chéri », qu'elle me donnait autrefois avec tant d' indifférence, si banalement, comme elle l'avait donné, hélas ! à tous ses amants, fut prononcé par elle, ce jour-là, avec l'intonation la plus tendrement émue ; et les larmes m'en vinrent aux yeux.
Que m'importaient alors la captivité, la livrée
d'infamie, l'ignoble soupe mangée à la même gamelle que les scélérats, les éternelles nuits d'insomnie sans lumière! Marguerite m'aimait; elle gagnait son pain pour rester sage et pour m'attendre. Était-ce donc possible? Misérable homme! j'avais commis un vol pour une femme, et j'allais avoir la consolation, une fois ma faute expiée, de me réfugier dans les bras de cette même femme, mais devenue tout autre, régénérée par l'amour et par le travail, et qui serait maintenant la première à m'empêcher de faillir, si j'en étais tenté. Ah ! j'étais plein de courage, prêt à subir sans une plainte la peine que j'avais méritée. Aux plus durs moments de ma vie de prisonnier, je pensais à Mar- {{uerite, et l'espérance m'inondait en me réchauffant, comme un puissant cordial, et mes affreux compagnons me demandaient pourquoi j'avais l'air SI heureux et ce qui me faisait sourire.
Cet état d'âme délicieux, — oui ! moi, le condamné vêtu d'une souquenille de forçat, moi à qui les gardiens disaient : c Ici! » comme à un chien, j'ai vécu alors des heures délicieuses, — cet état d'âme, cette période d'espoir et de résignation, dura environ deux mois. Pendant ce temps, Marguerite vint me voir exactement une heure par
semaine, et, à chacune de ses visites, je regardais, avec une enivrante pitié, ses yeux cernés par les veilles, ses joues que la misère amaigrissait, ses pauvres doigts meurtris et sa robe qui se fanait de plus en plus.
Un jour, — c'est alors que mon supplice a commencé, — elle vint avec une robe neuve.
Tout de suite, j'eus le cœur mordu par un soupçon. Mais elle me regarda en face et me dit en souriant :
— « Ah ! oui , tu regardes ma robe ! . . . C'est Clotilde qui me l'a donnée... Tu sais, Clotilde, l'amie avec qui j'étais la première fois que nous nous sommes rencontrés... Elle a maintenant un amant qui fait des folies pour elle. En me voyant si pauvrement vêtue, elle m'a fait cadeau de cette robe qu'elle n'avait mise que cinq ou six fois. Je n'ai eu qu'à l'arranger un peu... Elle est comme neuve, n'estce pas ? j&
Ce n'était pas vrai! Jamais, depuis que nous vivions ensemble, Marguerite ne m'avait parlé de cette Clotilde comme d'une amie. Naguère, les deux femmes demeuraient dans le même hôtel meublé, voisinaient, allaient de compagnie dans les bals publics, voilà tout. Je me rappelais Clo-
tilde comme une fille sans jeunesse et sans beauté, tombée dans la misère, pouvant faire tout au plus illusion, sous le fard, à quelque soupeur pris de vin. Une pareille créature n'avait pu trouver un amant assez riche pour faire dételles largesses. Ce n'était pas vrai, et, si j'en avais douté, j'en aurais vu éclater la preuve dans les yeux que Marguerite s'efforçait de tenir fixes sur les miens, dans ses yeux où le regard semblait trembler et dontles paupières palpitaient à coups rapides, dans ses yeux de menteuse!
Je fus sur le point de lui dire toute ma pensée, d'éclater en reproches, de lui faire une scène. Mais j'eus peur qu'elle ne revint plus, et je me contins.
Elle continua de me parler affectueusement, me disant qu'elle gagnait à présent trois francs cinquante et jusqu'à quatre francs par jour, qu'elle avait trop d'ouvrage et n'y pouvait suffire, qu'elle songeait à prendre une apprentie. Elle accumulait les mensonges, j'en avais la certitude.
Bien que je sentisse gronder en moi un orage de douleur et de colère, j'eus la force d'ôlre calme jusqu'au bout; je ne répondis que par des mots insigniGanls à tout ce bavardage. Elle attribua sans doute cet accès de lacitumité à ma triste situa-
lion et me quitta presque joyeuse, s'imaginant que j'étais sa dupe.
Ainsi, Marguerite me trompait. Pendant que je subissais, à cause d'elle, le châtiment des voleurs, elle avait pris un amant, — que dis-je ? elle se louait peut-être à la nuit, comme autrefois, et pour des chiffons! Je venais de lui voir une robe nouvelle, mais, la prochaine fois, — j'en aurais parié ma main droite, — elle aurait des gants neufs et un chapeau frais ; et toutes les menteries qu'elle venait de me débiter n'avaient d'autre but que de me préparer à l'apparition de ses futures toilettes. Et elle n'avait pas eu l'idée de remettre, pour venir me voir, ses pauvres vêtements, ou, si elle y avait pensé, elle n'avait pas voulu se montrer dans la rue avec une robe usée! Non! elle avait mieux aimé inventer d'imbéciles impostures ; elle avait probablement haussé les épaules en se disant : € Tant pis pour lui, s'il ne me croit pas! >0h! la slupide, la vulgaire fille ! Et c'était pour c ça > que je faisais de la prison et que je m'étais déshonoré!
Mais, puisqu'elle était capable de cette infamie, puisqu'elle ne m'aimaitpas, pourquoi revenait-elle me voir? Eh ! parbleu, par niaise sensiblerie, par
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bêtise charitable, comme elle serait allée porter des oranges à sa portière malade à l'hôpital.
Quelle honte ! Elle avait pitié de moi !
Je passai huit jours horribles, en roulant sans cesse toutes ces pensées dans mon esprit. Puis une terreur me saisit : c Si elle ne revenait pas, au prochain jour de visite? > Et seulement alors, par la détresse où cette crainte me jeta, je compris combien, malgré tout, Marguerite m'était encore chère. Je me fis donc le serment, que j'ai tenu, de lui dissimuler ma jalousie, de ne rien faire ni dire qui pût trahir mes soufirances et mes soupçons.
Elle revint, — oh ! je l'avais parié ! — elle revint avec un joli chapeau de printemps. Elle avait complété sa toilette ; son visage était reposé, son teint plus frais. Certes ! non, celte femme-là n'était plus dans la misère et ne gagnait plus son pain à coudre des < confections > jour et nuit.
Elle eut cependant l'audace... ou la [bonté — — qui sait? elle croyait peut-être bien faire — de me dire qu'elle était très contente, qu'elle employait deux ouvrières; cent nouveaux mensonges. Je feignis de m'en réjouir avec elle, et, donnant à ma voix l'accent le plus caressant, je la priai d'ôter son gant et d'appuyer sa main sur le
grillage qui nous séparait, afin que je pusse la toucher de mes lèvres. Elle m'obéit, et en baisant sa main je vis qu'il n'y avait plus de piqûres d'aiguilles au bout de ses doigts...
Mais la demie d'après onze heures vient de sonner à l'horloge de la prison.
Mon bout de cire sera bientôt consumé.
Hâtons-nous.
Si le temps ne me manquait pas, j'aurais eu pourtant une atroce satisfaction à analyser ici toutes les angoisses que j'ai souffertes et qui se peuvent résumer dans ces deux mots dont l'accouplement fait frémir : un prisonnier jaloux! Oui ! j'aurais une joie de damné à décrire par le menu les supplices que m'infligea Marguerite, à chaque nouvelle visite. Il en est un, surtout... Oh! celuilà, je veux le dire, car il fut le plus cruel de tous.
Ce jour-là, en attendant l'arrivée de ma maîtresse, j'avais essayé de me persuader que j'étais trop incrédule, qu'il n'était pas impossible, après tout, qu'une femme gagnât assez largement sa vie pour s'acheter quelques nippes. Un ^détail, même, qui m'était subitement revenu à la mémoire, m'avait presque rassuré. Jamais Marguerite, qui ne craignait pas de se monlreràmoi en toilette neuve,
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— en y réfléchissant, c'était peul-êlre une preuve de son innocence, — jamais Marguerite ne portait le moindre bijou. Le bracelet jadis acheté par moi avec l'argent du vol, et qu'elle avait tenu à restituer honnêtement au moment du procès, était le seul joyau qu'elle eût jamais possédé. Jusque-là, très pauvre fille, mais ayant horreur du faux, du t toc >, comme elle disait avec un dégoût singulier, elle ne s'était jamais parée de la plus modeste bijouterie, et ses oreilles n'étaient même pas percées. Le souvenir de cette dernière particularité me touchait profondément.
Parbleu ! je me rappelais quand même que, si je ne voyais point de bagues à ses doigts, je n'y retrouvais pas non plus, depuis quelque temps, les traces du travail. Je me disais bien aussi qu'elle pouvait avoir accepté des parures et ne pas les mettre pour venir me voir. Mais, ce jour-là, j'étais disposé à la bienveillance, je voulais me convaincre d'injustice, et, dans les mille suppositions qui me traversaient l'esprit, je ne m'arrêtais qu'à celles qui pouvaient être favorables à Marguerite.
Elle arriva à l'heure exacte, selon son habitude, et moi, en l'apercevant de loin, à travers le grillage, je sentis pour la première fois se dissiper mes
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soupçons. Mais quand je fus plus près d'elle ^ — oh! l'ironie méchante des pressentiments! — tout de suite, au premier regard, je vis à ses oreilles deux petites cicatrices encore fraîches!... Elle avait des bijoux, à présent, cette femme qui n'en voulait porter que de vrais et à qui je n'avais pu en payer qu'avec de l'argent volé! Elle se mettait aux oreilles des perles fines ou des diamants, et, certainement, elle croyait faire preuve de délicatesse en m'en épargnant la vue !...
C'est depuis ce jour-là, c'est depuis qu'il ne m'est plus permis de conseiTer le moindre doute sur la trahison de Marguerite, que je songe à me tuer. Il y a de longs jours que ce devrait être fait. Mais quoi ! on est lâche, on a peur de la mort, et puis... et puis, il faut bien le dire, j'aime toujours cette femme, et, la nuit, sur mon grabat de détresse, je me tords dans des rêves qu'elle hante. Oh! j'ai eu toutes les faiblesses ! J'ai songé à la reprendre quand même, telle qu'elle est redevenue; j'ai songé à accepter tous les partages, toutes les abjections. Je me suis moqué de moi-même, j'ai raillé ma jalousie : c Tu es bien scrupuleux, dis donc, pour un voleur ! i> Mais c'est plus fort que moi. La pensée qu'elle m'a trompé, qu'elle s'est vendue à un
homme ou à plusieurs pendant tout le temps que je suis resté en prison, en prison à cause d'elle, me rend furieux, . . me fait voir rouge ! . . .
Oui! comme je le disais en commençant cet écrit, je pourrais, demain matin, déjeuner avec elle dans notre petite chambre, auprès de la fenêtre d'où Ton voit le grand jardin d'automne et les beaux arbres dorés. Oui ! ce serait délicieux... Mais si j'apercevais alors, dans les cendres du foyer, le bout de cigare de son € monsieur > de la veille, je serais capable de prendre un couteau sur la nappe et de le lui planter dans le cœur.
Je ne veux pas devenir un meurtrier. C'est bien assez d'être un voleur. Il vaut mieux mourir...
Mourir sans rancune contre elle, en me disant que ce qui est arrivé était inévitable, et qu'elle a été sincère, en somme, qu'elle m'a même peutêtre un peu aimé, le jour où elle me fit cette promesse qu'elle n'a pas eu la force de tenir.
Adieu, Marguerite! Tu n'es pas mauvaise au fond, et en lisant ceci, tu pleureras un instant, je lecrois. Mais tout s'oublie, et plus tard, quand un de tes amants de rencontre s'amusera à te faire raconter ta vie, tu seras vaniteuse comme toutes tes pareilles, va! Tu sauteras, pieds nus, hors du
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lit, pour aller chercher ces feuillets dans le tiroir du haut de ta commode où tu serres ton jeu de cartes et tes reconnaissances du Mont-de^Piété, et, après t'ètre recouchée, tu feras lire ma confession à ton hôte d'une nuit, toute fière de lui prouver qu'un malheureux homme s'est tuè pour toi.
Âh! ahl Minuit sonne... Mon rat de cave va s'éteindre. J'ai déjà roulé en corde le drap de mon lit, et le barreau de la lucarne est solide... Du courage, et finissons-en !
ATant de dercnir célèbre en un jour, — le jour du Temissage d'il y a trois ans, où tout Paris devint amoureux de sa délicieuse Musicienne des rueSy — le peintre Michel Guérard a connu la dure misère.
Sa mère, son admirable mère, qui n'a pas douté une minute de la vocation de son fils et qui est morte avec la fierté de le voir classé parmi les jeunes maîtres de Técole moderne, a vécu tout près de lui les terribles années d'épreuve, le consolant de sa tendresse, le fortifiant de son courage. Aussi, Michel, qui s'est évanoui de douleur, le jour de l'enterrement, au bord de la fosse ouverte, dans le cimetière Montmartre, ne prononce jamais ce root : c ma mère >, sans que sa voix tremble d'émotion, et le souvenir de la bonne et vaillante
femme veille toujours, auguste et sacré, dans sa mémoire, comme une lampe de sanctuaire.
Michel avait vingt ans à peine et travaillait depuis dix-huit mois seulement dans l'atelier de Gérôme, à TÉcole des Beaux-Arts, lorsque mourut subitement son père, Thonnête caissier de la Salamandrey compagnie d'assurances contre l'incendie d'une médiocre importance. La place était modeste, et le bonhomme ne laissait à sa veuve qu'une insignifiante épargne. La Salamandre , en souvenir de l'intègre et ancien serviteur, offrit à M"* Guérard, pour son fils, une place convenable dans les bureaux de la Compagnie. Le jeune homme l'eût acceptée par dévouement pour sa mère; mais celle-ci refusa le sacrifice.
— « Non! — dit-elle, en serrant longuement le grand garçon contre son cœur et en le baisant sur sa belle chevelure noire, toujours si sauvagement emmêlée, — non! mon garçon, fais de la peinture, puisque c'est ton idée... Nous vivrons comme nous pourrons. »
Et l'on vécut comme on put, c'est-à-dire fort mal, tout en haut de Montmartre, non loin du moulin ruiné, — dégénéré depuis en guinguette, — au cinquième étage d'une maison neuve, cons-
truite en boue et en crachats, mais d'où l'envoyait rimmense Paris comme dans un panorama, avec ses tours, ses flèches et ses dômes, et là-bas, làbas, son enceinte de collines, grises dans la brume.
Michel n'avait là qu'un vaste atelier et une sorte de cellule sans feu, où logeait M'^'' Guérard. Dès le matin, — oh ! la pauvre maman en bonnet de servante I — elle venait tout ranger dans l'atelier, allumait le poêle, nettoyait les brosses, cachait le lit de sangle de son fils derrière un paravent, puis elle disparaissait, le laissant travailler tranquillement toute la journée. A peine l'entendait-il, de temps à autre, invisible et présente comme un génie familier, remuer les cendres de sa chaufferette dans sa petite chambre, ou souffler le feu pour faire cuire le dîner, dans l'étroite cuisine. C'est là que le fils et la mère faisaient des repas de poupée sur une petite table de bois blanc, et l'on y était bien, en Décembre, près de la chaleur du fourneau.
Michel € bûchait > comme un manœuvre pour gagner le pain du jour, de la semaine, du mois. Il bftclait — de grand matin, en été, le soir à la lampe, l'hiver, — des dessins sur bois pour les publications illustrées, et la maman Guérard fai-
sait des prodiges d'économie pour que son fils eût de quoi payer les modèles et peindre d'après nature, toute l'après-midi •
Il y eut de mauvais jours, de très maurais jours. Depuis longtemps, les six couTerts, la pince à sucre et la boite de couteaux à manches d'argent avaient été vendus, afin d'acquitter une note du marchand de couleurs. Quelquefois pour acheter le dîner, — c'est étonnant, ce qu'un morceau de veau rôti représente de déjeuners froids, et l'on ne s'imagine pas tout l'avenir qu'a le reste d'un pot-au-feu transformé en rata et en vinaigrette! — quelquefois, il fallait engager les autres débris du luxe bourgeois de jadis, tels que la montre d'or en forme de bassinoire, qui avait dû être à la mode sous le Consulat, ou même la broche encadrée de petits grenats dans laquelle miroitait, au cou de la veuve, le daguerréotype de feu M* Guérard. La brave maman connaissait, hélas ! le che* min du Mont-de-Piété, et il y avait souvent une ou deux reconnaissances sous € le sujet :» en bronze de la pendule, qui représentait une jeune personne embrassant avec désespoir le mât d'une barque en
détresse.
Les Guérard étaient donc très pauvres; mais.
FILLE DE TRISTESSE. i»
comme beaucoup de pauvres, ils trou?aient encore moyen de faire la charité.
Sur le même palier qu'eux, dans une affreuse mansarde carrelée, logeait une pauvre ouvrière avec sa petite fille.
La femme, que les gens de la maison appelaient tous : c c'te pauv' Sidonie > , n'avait jamais été mariée. Elle avait eu sa petite fille à dix-huit ans, âge où elle avait été presque jolie, — oh ! une saison seulement, juste le temps d'être trompée et abandonnée par un vaurien, et de perdre sa fraîcheur et sa santé dans une couche laborieuse; — et depuis, elle avait toujours trimé pour gagner sa vie et pour élever son enfant. A trente ans, c c'te pauv' Sidonie i avait le dos voûté, les tempes grises, et il lui manquait trois dents par devant. Elle était très courageuse, très honnête, et faisait des journées à n'importe quel prix.
La petite fille, nommée Fernande, avait Tair d'une bohémienne : un teint de citron mûr, de longues mèches de cheveux noirs et crêpés, et des yeux qui lui faisaient le tour de la tête, comme on dit dans les faubourgs.
Michel, l'ayant vue jouer dans l'escalier, la
trouva gentille, la fit poser pour un bout d'étude, et la maman Guérard la prit en amitié.
Cela faisait de la peine à l'excellente femme de voir cette jolie enfant polissonner dans la cour, — car sa mère revenait tard de son travail et l'école primaire fermait à quatre heures, — ou même quelquefois jouer à la main chaude sur le trottoir avec les deux gamins du savetier d'en bas, celui qui fredonnait, tout en martelant son cuir :
On les guillotinera,
Ces codions d 'propriétaires.
On les guillotinera,
Et le peuple sourira.
M""^ Guérard séduisit donc la petite Fernande au moyen de quelques tartines de confitures. L'enfant venait chez les Guérard à la sortie de l'école ; la veuve lui faisait apprendre et réciter sa leçon du lendemain, puis la laissait jouer dans l'atelier de Michel, qu'elle amusait, et qui crayonna d'après elle vingt croquis.
Fernande trouvait là bien des douceurs. On la retenait souvent à dîner, et, si maigre que fût la cuisine des Guérard, elle l'était moins que celle de € c'te pauv' Sidonie ». La vieille maman avait
découvert, un jour, dans sa modeste garde-robe, une jupe encore très présentable, et y avait taillé pour la petite un costume qui, ma foi ! avait l'air presque neuf. Une fois même que Fernande était revenue avec la croix et avait été première en géographie, — à quoi diable ça pouvait-il lui sen ir de si bien dessiner sur le tableau noir la ligne du partage des eaux? — maman Guérard, enchantée, avait fait cadeau à l'enfant d'une méchante paire de boucles d'oreilles, que la bonne femme conservait en souvenir de sa première communion.
Bref, les Guérard étaient en train d'adopter tout doucement la petite fille, quand c c'te pauv' Sidonie », en relard de deux termes, fut assez brutalement congédiée de la maison et s'en alla demeurer très loin, aux Amandiers. Elle emmena naturellement Fernande, qui fit ses adieux aux bons voisins, le cœur gros et les yeux rouges, mais qui ne revint jamais les voir, malgré ses promesses, et qu'on finit par oublier.
Le temps passa. Michel Guérard obtint ses premiers succès au Salon et commença à gagner quelque argent. Oh! pas beaucoup. Les toiles où ce peintre aime à fixer les types populaires sont
Wî CONTES RAPIDES.
empreintes d'une poésie sévère et mélancoliqne qui inquiétera toujours le bourgeois, et bien que tous les vrais artistes considèrent Guérard comme un maître, les amateurs opulents n'auront jamais un goût bien vif pour ces âpres tableaux, où la vie des pauvres est peinte par un pauvre.
Cependant, Michel exposa sa Mtisicienne des rtêes, à laquelle le jury, peu sympathique jusquelà, ne put s'empêcher de décerner une première médaille. La gravure popularisa en peu de temps cette dolente et maigre figure de jeune fille, ouvrant, pour chanter, une bouche si pure, et jouant du violon avec un geste si gracieux et si naturel. Maman Guérard, déjà bien malade, eut la joie de lire, ses lunettes sur le nez, dans le lit d'où elle ne devait pas se relever, les articles des journaux qui saluèrent en termes enthousiastes la gloire naissante de son fils. Enfin, Michel Guérard eut, dans l'art contemporain, sa place légitime, mais sans devenir pour cela beaucoup plus riche.
Or, deux ans après la mort de sa mère, — nous avons dit quel pieux et ardent souvenir il lui gardait, — Michel fut invité à un dîner qu'un de ses amis, un prix de Rome partant pour la
Villa Médicis, offrait chez Foyot à quelques camarades d'atelier.
Michel — il allait avoir Irente ans, et son deuil récent avait encore augmenté sa gravité naturelle, — tomba au milieu d'une bande de tapageurs, tous plus jeunes que lui, aux allures de rapins, qui, après le chablis et les huîtres, étaient grisés déjà par leurs blagues et leurs éclats de rire. Au dessert, ces artistes, qui avaient tous dans l'esprit un idéal élevé ou tout an moins un goût délicat, rivalisèrent de cyniques propos ; et un grand diable de sculpteur ayant crié qu'il y avait, depuis quelques jours, de jolies c débutantes > dans un mauvais lieu du quartier Latin, à deux pas de là, la bête sensuelle qui dort au fond de chaque homme se réveilla tout à coup chez ces jeunes gens, et Ton se mit à hurler : < Allons chez Dolorès !... Allons voir ces dames ! »
Michel aurait bien voulu s'esquiver. Tant de brutalité lui répugnait, et il avait bu modérément. Pourtant, par faiblesse, pour faire comme tout le monde, craignant les railleries peut-être, il suivit les camarades.
— € Bah! — se diuil, — j'en serai quitte pour payer quelques bouteilles de bière. »
20i CONTES RAPIDES.
Un quart d'heure après, toute la bande, après avoir gravi un étroit et sordide escalier, pénétrait dans le « salon i^ de M""® Dolorès, où sept ou huil malheureuses, en parures obscènes et ridicules, casquées d'énormes chevelures, étaient vautrées sur un divan circulaire. Elles saluèrent les nouveaux venus d'un a: bonsoir, messieurs ]», chanlé par un chœur de voix traînardes et indifférentes, et Michel, entré derrière les autres, fut tout d'abord écœuré par une bouffée chaude où se combinaient les odeurs du tabac, du gaz, de la parfumerie grossière et de la chair de femme au rabais.
Tout de suite, on déboucha les cruchons, el l'un des jeunes gens se mit au piano. L'orgie à prix fixe commençait avec sa bêtise accoutumée.
Michel, absolument dégoûté, s'était assis dans un coin du salon, encombré par tant de monde. Il était content d'être oublié là et fumait cigarette sur cigarette.
Soudain, il sentit une main se poser sur son épaule.
— « Eh bien, monsieur Michel, vous ne me reconnaissez pas ? > lui demanda tout bas une voix rauque, une voix de vieille femme.
Michel se retourna et regarda la fille qui venait
de s'asseoir à côté de lui, sur le canapé. Elle devait avoir vingt ans tout au plus. Très brune, son souple corps serré dans un étroit peignoir de satin jaune, quatre grosses épingles de cuivre piquées dans sa chevelure terne et presque laineuse comme celle d'une femme de couleur, cette fille avait de grands yeux charbonnés, et n'aurait pas manqué de beauté, sans son ignoble maquillage et l'expression de dégoût et de fatigue qui fixait sur sa bouche la grimace de quelqu'un qui va vomir.
— c J'ai vu cette figure-là quelque part :&, fut la première sensation de Michel en considérant celte malheureuse. Mais où?... quand l'avait-il vue?
— € Comment, — reprit-elle de sa voix cassée, — vous ne vous rappelez pas?... Il y a dix ans... là-haut. . . à Montmartre. . . la petite Fernande ?. . . >
Michel faillit jeter un cri.
I! la reconnaissait maintenant. Oui! la jolie petite fille que sa pauvre sainte femme de vieille maman avait fait sauter sur ses genoux et cette créature perdue, qui sentait le vice et la pommade, c'était bien la même personne. Elle le regardait d'un air ému et craintif; l'eau d'une larme retenue faisait briller ses yeux cernés au
SM G09TES BAFIDES*
crayoa noir, et sa bouche, sa navrante boucbe tordue comme par une nausée, essayait piteusement de sourire.
— € Vous!... TOUS ici!*.. — balbutia l'artiste, suffoqué par l'épouvantable surprise.
— Depuis deux mois, — répondit la fille publique, que le cri de douleur de Michel avait fait rougir sous son fard. — Hais je ne dois rien vous cacher, à vous, monsieur Michel... Je fais la vie depuis cinq ans déjà... C'est bien vilain, n'estrce pas? Pourtant, si vous saviez, vous m'excuseriez peut-être un peu. Là-bas, aux Amandiers, où nous sommes allées loger, ma mère et moi, en quittant Montmartre, personne ne s'est plus occupé de moi. Maman était toujours dehors pour ses journées; moi, je faisais comme avant, je courais dans la rue avec les gamins, à la sortie de la classe, et voilà, je suis devenue une c voyoule 9. A quinze ans, — maman venait de mourir à Lariboisiëre et j'étais apprentie brunisseuse, — un mauvais garnement m'a débauchée tout à fait... Mais c'est toujours la même chose. A quoi bon vous raconter mon histoire? J'en suis arrivée où vous voyez. C'est fini, n'en parlons plus... Mais je tiens à vous dire une chose, puisque je vous retrouve, c'est que
les seuls bons moments de ma vie, — vous entendez bien, monsieur Michel ! — de toute ma vie, sont ceux que j'ai passés dans votre atelier, quand vous me promettiez deux sous pour me faire bien tenir la pose, ou quand votre mère... i
Mais elle s'interrompit brusquement et cacha son visage entre ses mains.
— c Oh! j'ai honte... Je n'ose pas parler d'elle ici! »
Michel eut le cœur remué de pitié. Il prit Fernande par ses deux poignets chargés de grossiers porte-bonheur en plaqué, lui écarta les mains de la figure et la regarda tristement.
— € Tant pis, -*» reprit-elle avec hésitation... — tant pis! Faut que vous me donniez de ses nouvelles.
— Elle est morte, — dit le peintre. — Je l'ai conduite au cimetière Montmartre, il y a deux ans.
— Morte!... C'est vrai, pourtant, voilà dix ans de passés depuis ce temps-là, et elle était déjà bien malade, bien affaiblie... Quel chagrin vous avez dû avoir!... Morte !... Je sais bien que je n'aurais jamais pu la revoir... Une femme comme moi!... Mais, à mon premier jour de sortie, j'irai
lui porler une couronne... Vous voulez bien, dites?... Les morts, ça sait tout, ça doit comprendre les choses et être indulgent... Vous me croirez si vous voulez, monsieur Michel. Je suis la dernière des dernières ; mais je n'ai jamais oublié comme on a été bon pour moi, là-haut, à Montmartre... Et, vous savez, les boucles d'oreilles de petite fille qu'elle m'avait données?...
— Eh bien? — s'écria le jeune homme, saisi d'horreur à la pensée que ce souvenir de sa mère pouvait être dans ce lieu d'infamie, entre les mains d'une prostituée.
— Eh bien, du moment où je n'ai plus été sage, ça m'a gênée de les conserver... Et, un jour que je passais devant une église, je suis entrée et je les ai jetées dans le tronc des pauvres... J'ai bien fait, pas vrai? >
En prononçant ces mots, l'horrible voix de Fernande était devenue presque douce. Michel sentit deux larmes lui brûler les paupières.
— « Voyons, — dit-il tout tremblant, — voyons, ma pauvre fille, quand on est encore capable d'ua sentiment aussi délicat, tout n'est pas perdu... Pourquoi n'essayeriez-vous pas de sortir d'ici, de vivre autrement ?. . . >
Mais Fernande eut encore une fois son lugubre sourire.
— € La chemise que j'ai sur le corps n'est pas à moi, — répondit-elle, — et je dois trois cents francs à liai patronne... Allez! monsieur Michel, quand le vice vous prend une bonne fois, il vous tient ferme... Merci du bon conseil, tout de même, mais c'est impossible... Et puis, vivre tranquille, travailler? Est-ce que je pourrais?... •
En ce moment, une forte voix de femme cria derrière une portière à demi relevée :
— c Réséda! on a besoin de toi au petit salon. > Fernande s'était levée, d'un coup, mécaniquement.
— t Tenez ! voilà qu'on me demande, — dîtelle au peintre, en reprenant sa voix de vieille et avec un regard dur, presque méchant. — Ici, je m'appelle Réséda... Adieu, monsieur Michel, ça m'a fait de la peine de vous revoir, et j'en ai pourtant assez comme ça, de la peine ! Adieu, ne pensez plus à moi, ou si vous y pensez, souhaitez-moi une bonne fluxion de poitrine, qui me retrousse en deux jours, t
Elle disparut, et Michel, profitant du désordre, — ses compagnons valsaient en ce moment avec
rnosB. — m. U
ÎIO CONTES RAPIDES.
les femmes, — gagna viTement Tescalier, puis la porte de la rue, el respira avec un grand soupir Tair froid et pur de la nuit.
Mais cette rencontre lui laissa, pendant les jours qui suivirent, un souvenir continuel, importun. II ne pouvait chasser de son esprit la lamentable apparition de Fernande.
Elle se dressa devant lui, plus obsédante encore, quand il alla visiter la tombe de sa mère ; car il trouva, posée sur la pierre funéraire, une couronne d'immortelles toute fraîche, sans inscription. La misérable Fernande avait tenu parole et avait apporté cet hommage à la seule femme qui eût été douce pour son enfance abandonnée, à celle qui l'eût sauvée peut-être, sans les circonstances, et eût fait d'elle une honnête fille tout comme une autre.
— € Qu'est-ce que ferait ma vieille bonne femme de mère, si elle vivait encore ? — se disait Michel, en sortant du cimetière. — Cette malheureuse a beau dire, sa vie est un enfer et lui fait horreur. Voyons! pour payer sa dette, pour lui mettre dans la main de quoi louer et meubler une chambre, chercher du travail, se retourner enfin, un billet de millefrancs suffirait. Justement, Golds-
FILLE DE TRISTESSE. 2ii
mithy l'Américain, me donne trois mille francs, lundi prochain, pour les deux petits tableaux qu'il vient de m'acheter. Eh bien, il y aura un billet de mille pour tirer Fernande de Tégout... Tant pis! j'en verrai la farce... et je suis sCir que maman approuve. »
Le lundi suivant, dès que le peintre eut touché son argent, il sauta dans un fiacre et se fit conduire au mauvais lieu, où il entra, la tête haute, en plein jour, devant les passants. Âhl les passants, les autres !... Il s'en moquait un peu. Il avait sa conscience pour lui, le brave garçon.
— « Qui demandez-vous ? — lui dit une horrible vieille, qui vint à sa rencontre sur l'escalier.
— Fernande...
— Fernande?... Ah! oui. Réséda... Elle n'est plus ici... Mais je vais appeler ces dames.
— Non... Savez-vous où elle est à présent?
C'est à elle que j'ai affaire.
— Dans ce cas, joli brun, faut en faire votre deuil. Vous ne la trouverez plus, ici ni ailleurs. Elle s'est jetée à l'eau mercredi dernier.
— Elle s'est tuée! » dit Michel, qui eut froid dans le cœur.
Et il se rappela soudain que c'était précisément
le mercredi d'auparavant, qu'il avait trouvé sur la tombe de sa mère une couronne d'immortelles, toute fraîche.
— a: Oui, mercredi, — reprit la vieille. — C'était son jour de sortie. Elle n'est pas rentrée le lendemain matin, et nous avons cru d'abord qu'elle tirait une bordée. Mais la Picarde, qui sort le vendredi et qui a le goût d'aller à la Morgue, a tout de suite reconnu Réséda sous le robinet. ]»
Michel s'enfuit, effaré, et se fit conduire chez lui. Son atelier, où tombait, par le grand châssis, la lumière grise d'une après-midi de Décembre, ne lui avait jamais paru si triste. Il s'assit devant un tableau commencé, prit machinalement sa palette, son appui-main, son paquet de brosses, puis resta là, immobile. II ne pensait à rien, se répétait tout bas, à chaque instant : « Elle s'est tuée, tout de même ! » Il avait l'estomac brouillé et le cerveau vide.
Enfin, voyant qu'il ne pourrait pas travailler, il saisit au hasard — comme il le faisait souvent — quatre ou cinq de ses vieux albums, se jeta sur son canapé et les feuilleta d'un doigt distrait. Mais il se trouva que c'étaient précisément ses albums du temps qu'il demeurait à Montmartre,
et voilà qu'il reconnaissait ses anciens croquis d'après la petite Fernande... Il y en avait d'informes, presque des caricatures, où elle ressemblait déjà — chose cruelle ! — à une femme, à la femme qu'il avait retrouvée. Mais, dans la plupart de ces rapides dessins, comme elle était gentille, cette enfant du peuple, avec ses gros souliers, sa jupe trop courte et ses cheveux crépus débordant de son petit béguin ! Un croquis surtout, le plus poussé, le meilleur à coup sûr, arrêta longtemps les regards de l'artiste. Il représentait M"*' Guérard assise dans un fauteuil, et en train de dévider un écheveau de laine tendu sur les mains de la petite Fernande, debout auprès d'elle. C'était charmant. La vieille maman attentive à sa besogne, l'enfant toute droite, très sage, levant ses poignets et ayant soin de bien tenir ses deux mains en face l'une de l'autre. Une scène simple et intime, d'une grâce naïve à la Chardin.
Devant cette page d'album, Michel s'abandonna à la rêverie. Dire qu'il s'en était fallu de si peu que sa mère adoptât tout à fait la pauvre petite! Quelques mois de plus, et maman Guérard n'aurait pas pu s'en séparer. « C'te pauv' Sidonie » aurait volontiers cédé sa fille à la vieille
dame, elle qui, avec ses journées et les secours du bureau de bienfaisance, pouvait à peine joindre les deux bouts. L'enfant aurait grandi dans ce milieu honnête, serait devenue une belle jeune fille. Belle! Elle l'était encore, dans son infamie! Un jour, Michel — il n'avait que dix ans de plus qu'elle, après tout! — se serait aperçu qu'il l'aimait, et maman Guérard aurait peut-être eu des petits-enfants à son lit de mort. . . Au lieu de cela, la petite Fernande avait vécu dans l'ordure, était morte par le suicide, et, à cette heure, elle était peut-être encore là-bas, dans la sinistre halle aux cadavres, sous le robinet, comme avait dit l'affreuse vieille !
Et, rêvant à tout cela, Michel se sentit si triste, si solitaire, il trouva le monde si mal fait, la vie si impitoyable, que, n'y tenant plus, il jeta l'album à travers l'atelier, se laissa tomber sur le canapé, la face dans ses mains, et se mit à sangloter comme une bête.