CONTE DE NOËL
Il était une fois, — il y a si longtemps que tout le monde a oublié la date, — dans une- ville du nord de l'Europe, — dont le nom est si difficile à prononcer que personne ne s'en souvient, — il était une fois un petit garçon de sept ans, nommé Wolff, orphelin de père et de mère et resté à la charge d'une vieille tante, personne dure et avaricieuse, qui n'embrassait son neveu qu'au Jour de l'An et qui poussait un grand soupir de regret chaque fois qu'elle lui servait une écuellée de soupe.
Mais le pauvre petit était d'un si bon naturel qu'il aimait tout de mi^nie la vieille femme, bien
qu'elle lui fit grand'peur et qu'il ne pût regarder sans trembler la grosse verrue, ornée de quatre poils gris, qu'elle avait au bout du nez.
Comme la tante de Wolff était connue de toute la ville pour avoir pignon sur rue et de l'or plein un vieux bas de laine, elle n'avait pas osé envoyer son neveu à l'école des pauvres ; mais elle avait tellement chicané, pour obtenir un rabais, avec le magister chez qui le petit WolfT allait en classe, que ce mauvais pédant, vexé d'avoir un élève si mal vêtu et payant si mal, lui infligeait très souvent, et sans justice aucune, l'écriteau dans le dos et le bonnet d'âne, et excitait même contre lui ses camarades, tous fils de bourgeois cossus, qui faisaient de l'orphelin leur souffre-douleur.
Le pauvre mignon était donc malheureux comme les pierres du chemin et se cachait dans tous les coins pour pleurer, quand arrivèrent les fêtes de Noël.
La veille du grand jour, le maître d'école devait conduire tous ses élèves à la messe de minuit et les ramener chez leurs parents.
Or, comme l'hiver était très rigoureux, cette année-là, et comme, depuis plusieurs jours, il était tombé une grande quantité de neige, les éco-
LES SABOTS DU PETIT WOLFF. 2i7
liers vinrent tous au rendez-vous chaudement empaquetés et emmitouflés, avec bonnets de fourrure enfoncés sur les oreilles, doubles et triples vestes, gants et mitaines de tricot et bonnes grosses bottines à clous et à fortes semelles. Seul, le petit WolfTse présenta grelottant sous ses habits de tous les jours et des dimanches, et n'ayant aux pieds que des chaussons de Strasbourg dans de lourds sabots.
Ses méchants camarades, devant sa triste mine et sa dégaine de paysan, firent sur son compte mille risées; maisl'orphelin était tellement occupé à souffler sur ses doigts et souffrait tant de ses engelures, qu'il n'y prit pas garde. — Et la bande de gamins, marchant deux par deux, magister en tète, se mil en route pour la paroisse.
Il faisait bon dans l'église, qui était toute resplendissante de cierges allumés ; et les écoliers, excités par la douce chaleur, profitèrent du tapage de l'orgue et des chants pour bavarder à demivoix. Ils vantaient les réveillons qui les attendaient dans leurs familles. Le fils du bourgmestre avait vu, avant de partir, une oie monstrueuse, que des truffes tachetaient de points noirs comme un léopard. Chez le premier échevin, il y avait un petit
sapin dans une caisse, aux branches duquel pendaient des oranges, des sucreries et des polichinelles. Et la cuisinière du tabellion avait attaché derrière son dos, avec une épingle, les deux brides de son bonnet, ce qu'elle ne faisait que dans ses jours d'inspiration, quand elle était sûre de réussir son fameux plat sucré.
Et puis, les écoliers parlaient aussi de ce que leur apporterait le petit Noël, de ce qu'il déposerait dans leurs souliers, que tous auraient soin, bien entendu, de laisser dans la cheminée avant d'aller se mettre au lit; — et dans les yeux de ces galopins, éveillés comme une poignée de souris, étincelait par avance la joie d'apercevoir, à leur réveil, le papier rose des sacs de pralines, les soldats de plomb rangés en bataillon dans leur boite, les ménageries sentant le bois verni et les magnifiques pantins habillés de pourpre et de clinquant.
Le petit Wolff, lui, savait bien, par expérience, que sa vieille avare de tante l'enverrait se coucher sans souper; mais, naïvement, et certain d'avoir été, toute l'année, aussi sage et aussi laborieux que possible, il espérait que le petit Noël ne l'oublierait pas, et il comptait bien, tout à l'heure, placer sa paire de sabots dans les cendres du foyer.
La messe de minuit terminée, les fidèles s'en allèrent, impatients du réveillon, et la bande des écoliers, toujours deux par deux et suivant le pédagogue, sortit de Téglise.
Or, sous le porche, assis sur un banc de pierre surmonté d'une niche ogivale, un enfant élait endormi, un enfant couvert d'une robe de laine blanche, et pieds nus malgré la froidure. Ce n'était point un mendiant, car sa robe était propre et neuve, et, près de lui, sur le sol, on voyait, liés dans une serge, une équerre, une hache, une bisaiguë, et les autres outils de l'apprenti charpentier. Éclairé par la lueur des étoiles, son visage aux yeux clos avait une expression de douceur divine, et ses longs cheveux bouclés, d'un blond roux, semblaient allumer une auréole autour de son front. Mais ses pieds d'enfant, bleuis par le froid de cette nuit cruelle de Décembre, faisaient mai à voir.
Les écoliers, si bien vêtus et chaussés pour l'hiver, passèrent indifférents devant l'enfant inconnu; quelques-uns môme, fils des plus gros notables de la ville, jetèrent sur ce vagabond un regard où se lisait tout le mépris des riches pour les pauvres, des gras pour les maigres.
Mais le petit WolfT, sortant de l'église le dernier, s'arrêta tout ému devant le bel enfant qui dormait.
— < Hélas! — se dit l'orphelin, — c'est affreux! ce pauvre petit va sans chaussures par un temps si rude... Mais, ce qui est encore pis, il n'a même pas, ce soir, un soulier ou un sabot à laisser devant lui, pendant son sommeil, aûn que le petit Noël y dépose de quoi soulager sa misère ! »
Et, emporté par son bon cœur, Wolff retira le sabot de son pied droit, le posa devant l'enfant endormi, et, comme il put, tantôt à cloche-pied, tantôt boitillant et mouillant son chausson dans la neige, il retourna chez sa tante.
— € Voyez le vaurien! — s'écriala vieille, pleine de fureur au retour du déchaussé. — Qu'as-tu fait de ton sabot, petit misérable ? »
Le petit Wolff ne savait pas mentir et, bien qu'il grelottât de terreur en voyant se hérisser les poils gris sur le nez de la mégère, il essaya, tout en balbutiant, de conter son aventure.
Mais la vieille avare partit d'un effrayant éclat de rire.
— € Âh! monsieur se déchausse pour les mendiants ! Âh ! monsieur dépareille sa paire de
sabots pour un va-nu-pieds !... Voilà du nouveau, par exemple !... Eh bien, puisqu'il en est ainsi, je vais laisser dans la cheminée le sabot qui te reste, et le petit Noël y mettra cette nuit, je t'en réponds, de quoi te fouetter à ton réveil... Et tu passeras la journée de demain à l'eau et au pain sec... Et nous verrons bien si, la prochaine fois, tu donnes encore tes chaussures au premier vagabond venu I »
Et la méchante femme, après avoir donné au pauvre petit une paire de soufflets, le fit grimper dans la soupente où se trouvait son galetas. Désespéré, l'enfant se coucha dans Tobscurité et s'endormit bientôt sur son oreiller trempé de larmes.
Mais, le lendemain matin, quand la vieille, réveillée par le froid et secouée par son cataiThe, descendit dans sa salle basse, — ô merveille! — elle vit la grande cheminée pleine de jouets étincelants, de sacs de bonbons magnifiques, de richesses de toutes sortes ; et, devant ce trésor, le sabot droit, que son neveu avait donné au petit vagabond, se trouvait à côté du sabot gauche, qu'elle avait mis là, cette nuit même, et où elle se disposait à planter une poignée de verges.
Et, comme le petit Wolff, accouru aux cris de
tti CONTES RAPIDES.
sa tante, s'extasiait ingénument devant les splendides présents de Noël, voilà que de grands rires éclatèrent au dehors. La femme et Tenfant sortirent pour savoir ce que cela signifiait, et virent toutes les commères réunies autour de la fontaine publique. Que se passait-il donc? Oh ! une chose bien plaisante et bien extraordinaire ! Les enfants de tous les richards de la ville, ceux que leurs parents voulaient surprendre par les plus beaux cadeaux, n'avaient trouvé que des verges dans leurs souliers.
Alors, Torphelin et la vieille femme, songeant à toutes les richesses qui étaient dans leur cheminée, se sentirent pleins d'épouvante. Mais, tout à coup, on vit arriver M. le curé, la figure bouleversée. Au-dessus du banc placé près la porte de l'église, à l'endroit même où, la veille, un enfant, vêtu d'une robe blanche et pieds nus, malgré le grand froid, avait posé sa tète ensommeillée, le prêtre venait de voir un cercle d'or, incrusté dans les vieilles pierres.
Et tous se signèrent dévotement, comprenant que ce bel enfant endormi, qui avait auprès de lui des outils de charpentier, était Jésus de Nazareth en personne redevenu pour une heure tel
qu'il était quand il travaillait dans la maison de ses parents, et ils s'inclinèrent devant ce miracle que le bon Dieu avait voulu faire pour récompenser la confiance et la charité d'un enfant.
MORTE EiN MER
Il y a quelques années, j'ai passé plusieurs semaines dans un village marin de la côte bretonne. Quel trou, mais si pittoresque ! Un mauvais échouage pour dix bateaux tout au plus; une seule rue, très escarpée, pareille au lit d'un torrent, et, là haut, sur le premier plateau de la falaise, l'église, bijou gothique, au milieu du cimetière plein de folle avoine, d'où l'on dominait l'Océan. Me trouvant bien pour travailler, je m'étais attardé dans ce coin jusqu'à la fin du mois de Septembre, qui, par une chance assez rare dans le pluvieux Finistère, fut, cette année-là, exceptionnellement doux et pur.
J'occupais, dans l'unique auberge du lieu, une grande chambre blanchie à la chaux, sommaire-
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ment mais proprement meublée, dont la fenêtre s'ouvrait sur le large. Assis sur une chaise de paille devant une table de bois blanc, j'ai composé alors tout un poème au bruit solennel et berceur des grandes lames qui semblaient me redire sans cesse que le rythme est une loi de la nature.
Mais on ne peut toujours faire des vers et écrire, et la promenade à pied était mon hygiène et ma distraction. Le plus souvent, je m'en allais le long de la grève, ayant à ma droite la falaise aride et monumentale, et, à ma gauche, les espaces découverts par la marée basse, immense désert de sable, taché seulement de quelques groupes noirs de rochers. La solitude était complète. Â peine ai-je échangé là deux ou trois fois un salut avec quelque douanier faisant sa ronde, le fusil en bandoulière. J'étais un promeneur si régulier, si paisible, que les hirondelles de mer n'avaient plus peur de ma vareuse rouge et sautillaient à quelques pas de moi, en imprimant leurs pas étoiles sur le sable humide. Je faisais ainsi, chaque jour, six ou huit kilomètres et je rentrais, la poche pleine de ces délicats coquillages qu'on trouve en fouillant de •la main les petits galets toujours mouillés.
C'était mon excursion favorite. Pourtant, par
raosB. — 111. 15
2f6 CONTES RAPIDES.
les jours de forte brise et de grosse houle, j'abandonnais le bord de la mer, et, remontant la rue du village, j'allais flâner dans la lande; — ou bien, je m'établissais avec un livre, sur un vieux banc, dans le cimetière, où l'on était abrité du vent d'ouest par la masse de l'église.
Le bel endroit de tristesse et de rêverie ! Vers le ciel d'automne où couraient les nuées, le clocher à jour s'élançait, pieux et svelte. Des corbeaux, qui s'y étaient nichés, s'en échappaient et y revenaient en croassant, et l'ombre de leurs grandes ailes sans cesse glissait sur les tombes éparses dans l'herbe haute. Entre deux des contreforts de l'église, à demi ruinés et dont la pierre grise et rongée par le vent marin se parait cà et là d'un frissonnant bouquet de petites fleurs jaunes, une chèvre noire au piquet, presque effrayante avec ses yeux de flamme et sa barbiche satanique, bêlait et tirait sur sa corde. Le soir surtout, quand, à travers le squelette d'un vieux pommier mort aux branches rageuses, on voyait là-bas, à l'horizon, le soleil couchant saigner sur la mer, ce sauvage cimetière emplissait l'âme d'une poignante mélancolie.
Ce fut par un de ces soirs-là qu'en errant parmi
les tombeaux, — plusieurs, au-dessous d'un nom de marin, portaient la mention sinistre, c mort en mer », — je lus, sur une croix encore neuve, ces mots qui m'étonnërent et m'émurent :
Ici repose :
NONA LE MAGUET
Morte en mer y le 26 octobre 1878, à Vâge de dix-neuf ans.
Morte en mer! Une jeune fille! Les femmes n'embarquent pourtant jamais, sur les bateaux de pêche. Comment ce malheur était-il arrivé?
— € Eh bien, monsieur, — dit tout à coup derrière moi une voix rude, — vous regardez donc le tombeau de la pauvre Nona? »
Je me retournai et je reconnus un vieux marin à jambe de bois, dont quelques verres d'eau-devie, oiTerts par moi dans la salle basse de Tauberge, m'avaient acquis les bonnes grâces.
— f Oui, — lui répondis-je. — Mais je croyais que, vous autres pêcheurs, vous n'admettiez pas de femme à bord. Je m'étais même laissé dire que cela portait malheur.
— Et c'est la vérité, — reprit le bonhomme. — Aussi Nona n'est jamais montée dans un bateau... Vous voulez savoir comment elle est morte, la pauvre chérie ! Eh bien, je vas vous conter ça.
c Faut VOUS dire d'abord que son père, Pierre Le Maguet, était un ancien gabier comme moi, un vieux camarade. Au Bourget, quand l'amiral La Roncière a mis sa casquette dorée au bout de son sabre et nous a lancés, la hache au poing, sur les maisons crénelées, nous marchions coude à coude, Pierre et moi, et c'est lui qui m'a reçu dans ses bras, quand ces sacrés Prussiens m'ont envoyé un pruneau de plomb dans la cuisse. Le soir même, à l'ambulance du fort, Pierre me tenait la main pour me donner courage, pendant que le major me charcutait; et il était là encore, mon brave Pierre, le jour où l'amiral m'a apporté ma médaille dans mon lit... Mais, à la fin, ces gueux de Prussiens ont le dessus. On signe la paix, bon! et on nous renvoie chez nous. Moi, avec ma jambe de bois, je n'avais plus qu'à manger ma retraite, comme une vieille bête. Mais Pierre, qui avait tous ses membres au complet, lui, s'engage dans un équipage de pêche. Là-dessus, sa femme meurt d'un chaud et froid et le laisse tout seul avec cette petite Nona, qui allait sur ses dix ans. Naturellement, pendant que le veuf était à la mer, c'était moi, son matelot, moi, vieux garçon, qui m'occupais de la petite. Une bonne et gentille
enfant, monsieur, bien courageuse et bien douce ! Sommes-nous allés assez souvent, tous les deux, sur les bancs de rochers, à la mer basse, pour ramasser des tourteaux, des crevettes, quelquefois un homard. Âh ! nous faisions une paire d'amis! c Ça va bien comme ça pendant deux ans. Nona avait fait sa première communion, grandissait, poussait comme un chardon de sable. Mais voilà qu'un jour de gros temps, où VAméliey le bateau que montait Le Maguet, avait du mal h revenir à réchouage, voilà que le patron n'amène pas à temps son foc et son tape-cul et qu'il va se perdre, corps et bien, sur cet écueil que vous voyez d'ici..., tenez, un peu plus à tribord. Il y avait quatre hommes d'équipage : le patron, deux matelots dont mon pauvre Pierre, et le mousse. Mais la mer n'a jamais voulu ramener que trois noyés à la côte et a gardé mon camarade. Nona devenue orpheline, j'ai fait de mon mieux pour remplacer son père, ça va sans dire. Mais l'enfant, même après le gros coup de douleur passé, ne se consolait pas. Et savez-vous surtout pourquoi, monsieur? A cause d'une idée qu'ont toutes les femmes d'ici. Elles s'imaginent, voyez-vous, que, pour ne pas rester une âme en peine jusqu'au jour du
Grand Jugement, il faut reposer en terre consacrée. Nous ne croyons pas à toutes ces bêtises* là, nous autres, qui savons comment les choses se passent, quand il y a un décès à bord. Je la connais, la cérémonie : le cadavre dans un sac goudronné, boulet au pied, sur une planche, près du bordage, et le commandant tête nue, le livre à la main, qui lit tout haut l'office des morts. Mais les femmes de chez nous sont tout au bon Dieu, vous savez bien, et Nona se mit à brûler des cierges dans tous les Pardons du voisinage pour le repos de Tàme de son père.
€ Cependant, malgré tout, le temps est un fameux marchand d'oubli, et Nona, au bout de quelques années, me faisait l'eiTet de se consoler un peu. Du reste, ça ne l'avait pas empêchée de c forcir i> et d'embellir ; et ce n'est pas parce que je l'aimais comme un père, mais, parole d'honneur, elle était la plus fraîche et la plus jolie jeunesse de la paroisse. Nous vivions si heureux ensemble ! On n'était pas riche, bien sûr, mais, bah! on s'en tirait tout de même. J'ai ma pension, ma médaille, et puis, nous allions toujours, Nona et moi, chercher du homard dans les roches. Le métier n'est pas mauvais et il
n'y a qu'an danger, celui de ne pas se laisser surprendre par la marée montante... Àh I misère I C'est comme ça qu'elle a péri, la pauvre petite!...
c Un jour que mon rhumatisme me clouait au logis et qu'elle était allée seule à la pêche, — un jour comme aujourd'hui, tenez, ciel clair et grand vent, — voilà que les fouilleurs de roches, en revenant avec leurs paniers pleins, s'aperçoivent que Nona manque à l'appel. Pas de doute possible, bon Dieu ! Elle s'était attardée, elle avait été cernée par le flot, elle était morte en mer I... Ah! quelle nuit j'ai passée, monsieur! A mon âge, oui, un vieux dur-à-cuire comme moi, eh bien, j'ai sangloté comme une femme ! Et le souvenir me revenait alors de la croyance de la pauvre fille, que, pour aller au ciel, il fallait qu'on vous enterrât dans le cimetière. Aussi, dès que la mer se mit à baisser, je me traînai sur la plage et je partis avec les autres à la recherche du corps.
f Et nous l'avons retrouvée, ma Nona, — poursuivit le vieuxmarin dont la voix s'altérait. — Nous l'avons retrouvée sur un rocher couvert de varech, où, se voyant perdue, la brave mignonne, elle s'était arrangée pour mourir. Oui, monsieur, elle
avait DOué ses jupes avec son fichu, au-dessous de ses genoux, par décence, et, conservant toujours son ancienne idée, elle s'était attachée aux goémons par ses cheveux, par ses beaux cheveux noirs, certaine ainsi qu'on la retrouverait et qu'on la mettrait en terre sainte... Et, je peux ie dire, moi qui m'y connais en bravoure, il n'y a peut-être pas d'homme assez crâne pour en faire autant! >
Le vieillard se tut. A la dernière lueur du crépuscule, je vis deux grosses larmes qui coulaient sur ses joues tannées. Nous descendîmes ensemble vers ie village, côte h côte, sans nous rien dire. J'étais profondément ému par le courage de cette simple fille qui, jusque dans l'angoisse de la mort, avait conservé la pudeur de son sexe et la piété de sa race; — et, devant moi, dans l'immensité lointaine, dans les sombres solitudes du ciel et de la mer, s'allumaient les phares et les étoiles.
Oh ! braves gens de mer! oh! noble Bretagne !
Ce matin, dimanche 30 Avril, l'Odéon donne une matinée classique à une heure, c'est-à-dire a une heure c pour le quart >. N'oubliez pas que tout est faux, au théâtre, même l'heure qu'il est.
La grande coquette, Fanny Ferez, s'est réveillée fort tard et elle est d'une humeur massacrante. Hier soir, elle n'avait qu'une c panne > dans la nouvelle pièce, dont la première représentation a été d'ailleurs assez houleuse. Son amant, Salomon Cerf, le coulissier, qui l'enlretient sans prodigalité, a voulu absolument l'emmener souper avec trois confrères, qui ont parlé tout le temps d'un bon coup à faire sur le Rio Tinto. On s'est ennuyé ferme devant les viandes froides et la salade russe, et la pauvre fille, qui n'est plus toute jeune, —
m CONTES RAPIDES.
elle a trente ans, lisez trente-cinq, trente ans € pour le quart » , — s'est couchée à une heure indue. Or, celte après-midi, on doit commencer par les Fausses Confidences^ où elle joue Âraminte. Marietle, la femme de chambre, a bien deviné, à la violence du coup de sonnette, que € madame» était dans ses mauvais jours, et s'est hâtée d'apporter le chocolat et les journaux. Tout en déjeunant au lit, Fanny a parcouru les comptes rendus bâclés par les journalistes nocturnes. Elle y est à peine nommée deux ou trois fois, en même temps que ceux de ses camarades qui jouent les rôles secondaires, sans un éloge spécial, dans le tas, quoi ! Et la pièce est éreintée sur toute la ligne. C'est bien agréable!
Ding! La pendule a sonné! Onze heures et demie ! Déjà I II faut que Fanny soit au théâtre à midi au plus tard, pour avoir le temps de c faire sa figure ». Mariette ! Mariette !... Et < madame > s'habille à la six-quatre-deux, en rabrouant la camériste.
— € Mais non... Pas ces boltines-là, maladroite!... Et une voiture tout de suite, hein? 3
Elle est prête à partir, enfin!... Toujours jolie, mais si pâle ! d'une pâleur jaune, les traits tirés,
avec le frisson fiévreux de la mauvaise nuit, Fanny, sans s'apercevoir du radieux soleil et du ciel pur, se jette dans le fiacre, se pelotonne sous sa fourrure, et, au bout de quelques minutes, — parfait ! il n'est que midi cinq ! — elle arrive au théâtre, monte lestement l'escalier et entre dans sa loge, où l'attend déjà le posticheur, tenant sur son poing la perruque poudrée des coquettes de Marivaux.
— € Bonjour, mame Fanny.
— Bonjour, Auguste... Dépêchons-nous. > L'actrice disparaît un instant derrière un paravent, ôteson costume de ville, met un peignoir par-dessus son corset, et s'installe enfin devant le miroir, entre les deux becs de gaz qui flambent avec un faible sifflement.
Dieu ! qu'elle a mauvaise mine, ce matin ! Heureusement, voici les onguents et cosmétiques, épars sur la table de toilette. Gold-cream, poudre de riz, blanc gras, rouge végétal, veloutine, rien n'y manque. Il est là, au grand complet, l'arsenal de la beauté provisoire. Tout de suite, avec une adresse machinale, l'actrice entreprend son maquillage. Agile, elle ouvre les pots, les boites, les flacons, emplit quelques godets, mouille la petite
éponge, enduit et badigeonne son visage, son cou, sa gorge, manœuvre la patte de lièvre, nettoie ses sourcils avec une brosse minuscule, et, toc ! toc ! deux coups de crayon bleu sous les yeux, et « mes bras que j'oubliais ! » et encore un peu de noir sur les cils, et une pointe de rouge sur les ongles et au croquant des oreilles. Elle embellit, elle se transfigure à vue d'œil, la comédienne! Le regard est humide et lummeux, à présent. Le sourire a des rougeurs de grenade entr'ouverte.
— « Vite, Léontine... Ma robe!... »
L'habilleuse s'approche, l'air pénétré, tenant à bout de bras la belfe robe de théâtre, la robe de satin rose à grands falbalas. Fanny se lève alors, dépouille vivement son peignoir, montre un instant au coiffeur — toujours là, sa perruque au poing, — oh! des choses charmantes, une nuque, un dos, des épaules !... Elle enfile enfin la robe tendue, comme une écuyère passe à travers le cerceau, et la voilà, en moins d'une demi-heure, parée, coiffée, poudrée à frimas, étincelante dans la grâce pompeuse et maniérée de sa toilette du temps jadis.
Sa gai té est revenue. Cette matinée, cette représentation devant des bourgeois, des étrangers qui lisent la brochure, des familles empilées dans
les loges, ne lui apparaît plus comme une corvée, ainsi que tout à l'heure. Au contraire, Fanny est enchantée de jouer une fois de plus ce rôle d'Âraminte, où elle sait qu'elle est bonne, où elle a toujours du succès. Oh! les Saint-Cyriens des fauteuils d'orchestre, qui tiennent sur leurs genoux leur shako à plume blanche et rouge, vont l'applaudir à se peler la paume des mains, elle en est bien sûre, et l'on rêvera d'elle, cette nuit, dans bien des dortoirs de collège. Et, tout en essayant son regard coulé de la grande scène du € trois :»y l'actrice, fîère de sa beauté d'une heure, sourit au délicieux pastel encadré devant elle dans le miroir.
C'est fini. L'habilleuse agenouillée a posé la dernière épingle. Le coiffeur a piqué une rose dans la poudre de la perruque. Fanny est prête, et, triomphante comme un sous-lieutenant en grande tenue, un jour de parade, elle descend en scène, sa traîne sous le bras, l'éventail en main, à travers le dédale des escaliers obscurs.
Mais la voix traînarde de l'avertisseur a beau gémir dans les ténèbres : « On va... a... a... commencer... 1 Fanny a encore été trop exacte, comme toujours.
SiO CONTES RAPIDES.
devrait être à Mazas, on est bronzée contre bien des sensations, n'est-ce pas? Mais, en vérité, il est trop cruel, le contraste entre ce délicieux malin d'Avril et le fantôme fardé et chargé d'oripeaux que Fanny voit reflété dans la glace. Pour la première fois de sa vie, elle éprouve comme une honte confuse de sa personne et de sa profession. C'est donc possible! elle s'est usée, flétrie à ce point dans l'ombre et dans la poussière des coulisses ! Et, tout à l'heure, malgré cette radieuse journée, malgré ce joyeux soleil, il va falloir qu'elle descende sur la scène, dans cette cave illuminée, qu'elle recommence ses grimaces, qu'elle feigne des sentiments compliqués en parlant un langage littéraire, à peu près incompréhensible pour elle, qu'elle fasse, en un mot, son métier de singe et de perroquet. Le printemps? Ah ! bien, oui ! Ça n'existe plus pour elle. Dans une rêverie très amère, voilà qu'elle est emportée vers le passé lointain. Elle se revoit chez papa — un relieur en chambre — quand maman la conduisait au Conservatoire. Il y avait leur voisin de palier, le petit blond, qui ne lui déplaisait pas et dont elle se sentait aimée. Il était employé dans un ministère et, si elle avait voulu renoncer au
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théâtre, il l'eût épousée avec bonheur. Le père savait cela, aurait bien voulu. Mais la mère était ambitieuse, et M. Régnier affirmait !qu*on décrocherait le premier prix de comédie. Si elle avait été raisonnable, pourtant, elle serait aujourd'hui la femme de quelque brave homme de chef de bureau et, par ce beau soleil, elle se promènerait au bras de son mari, comme le couple qu'elle voit d'ici entrer au Luxembourg, précédé de deux petits collégiens. Mais je t'en fiche ! Elle y est condamnée pour toujours, à sa vie énervante et artificielle. Avec cela, pas bien certaine de renouveler son engagement, et Salomon Cerf, — est-il son dixième ou son douzième amant? elle ne se rappelle plus! — Salomon Cerf, n'est ni généreux ni sûr. Quel sombre avenir! Peut-ôtre lui faudra-t-il — et bientôt — jouer dans les tournées de province, vieillir ainsi, prendre, un jour, l'emploi des duègnes?...
En ce moment, le vieux pitre Bonamy — il va jouer Dubois dans les Fausses Confidences et, sous son habit de marquis, il a vraiment l'air d'un chie-en-lit de Mi-Carême, d'un chien savant sur un orgue, — entre au foyer, se regarde à son tour dans la glace, et dit à sa cama-