AUX CHAIRES D'ECONOMIE POLITIQUE
On sait avec quelle amertume les hommes qui, pour leur propre avantage, restreignent les échanges d'autrui, se plaignent de ce que F économie politique s^obstine à ne point exalter le mérite de ces restrictions. S'ils n*espèrent pas obtenir la suppression de la science, ils poursuivent du moins la destitution de ceux qui la professent, tenant de l'inquisition cette sage maxime : a Voulez-vous avoir raison de vos adversaires ? fermez-leur la bouche. »
Nous n'avons donc point été surpris d'apprendre qu'à l'occasion du projet de loi sur l'organisation des facultés ils ont adressé à M. le ministre de l'instruction publique un mémoire fort étendu, dont nous reproduisons quelques extraits.
c( Y pensez-vous, monsieur le ministre? Vous voulez in-
^ Trois ans avant la manifestation qui provoqua le pamphlet précédent, la destitution des professeurs, la suppression des chaires d'économie politique avaient été formellement demandées par les membres du comité Mimerel, qui bientôt se radoucirent et se bornèrent à p)rétendre que la théorie de la Protection devait être enseignée en même temps que celle de la Liberté.
Ce fut avec l'arme de l'ironie que Bastiat, dans le no du 13 juin 18 i7 du journal le Libre- Échange^ combattit cette prétention qui se produisait alors pour la première fois.
{Note de Védiieur,)
GUERRE AUX CHAIRES D'ÉCONOMIE POLITIQUE. i7
troduire dans les facultés renseignement de rëconomie politique ! C'est donc un parti pris de déconsidérer nos privilèges ? »
« S'il est une maxime vénérable, c'est assurément celleci : En tous pays, l'enseignement doit être en harmonie avec le principe du gouvernement. Croyez-vous qu'à Sparte ou à Rome le trésor public aurait payé des professeurs pour déclamer contre le butin fait à la guerre ou contre Tesclavage ? Et vous voulez qu'en France il soit permis de discréditer la restriction * ! »
« La nature, monsieur le ministre, a voulu que les sociétés ne puissent exister que sur les produits du travail, et, en môme temps, elle a rendu le travail pénible. Voilà pourquoi, à toutes les époques et dans tous les pays, on remarque parmi les hommes une incurable dispt sition à s'entre-dépouiller. Il est si doux de mettre la peine à la charge de son voisin et de garder la rémunération pour soi ! »
« La guerre est le premier moyen dont on se soit avisé. Pour s'emparer du bien d'autrui, il n'y en a pas de plus court et de plus simple. »
« L'esclavage est venu ensuite. C'est un moyen plus raffiné, et il est prouvé que ce fut un grand pas vers la civilisation que de réduire le prisonnier en servitude au lieu de le tuer. »
« Enfin, à ces deux modes grossiers de Spoliation, le progrès des temps en a substitué un autre beaucoup plus subtil, et qui, par cela même, a bien plus de chances de durée, d'autant que son nom même, protection, est admirablement trouvé pour en dissimuler l'odieux. Vous n'ignorez pas combien les noms font quelquefois prendre le change sur les choses. »
^ M se montre le germe ùq Baccalauréat et Socta/i^me, qu'on verra plus apparent encore dans les pages qui suivent. Yoy. ce pamphlet au tome IV. {Noie de l'éditeur,)
« Vous le voyez, monsieur le ministre, prêcher contre la protection, dans les temps modernes, ou contre la guerre etTesclavage, dans l'antiquité, c'est tout un. C'est toujours ébranler Tordre social et troubler la quiétude d'une classe très- respectable de citoyens. Et si la Rome païenne montra une grande sagesse, un prévoyant esprit de conservation en persécutant cette secte nouvelle qui venait dans son sein faire retentir les mots dangereux : paix et fraternité; pourquoi aurions-nous plus de pitié aujourd'hui pour les professeurs d'économie politique ? Pourtant, nos mœurs sont si douces, notre modération est si grande, que nous n'exigeons pas que vous les livriez aux bêtes. Défendez-leur de parler, et nous serons satisfaits. »
(( Ou du moins, si tant ils ont la rage de discourir, ne peuvent-ils le faire avec quelque impartialité? Ne peuvent-ils accommoder un peu la science à nos souhaits? Parquelle fatalité les professeurs d'économie politique de tous les pays se sont-ils donné le mot pour tourner contre le régime restrictif l'arme du raisonnement ? Si ce régime a quelques inconvénients, certes, il a aussi des avantages, puisqu'il nous convient. Messieurs les professeurs ne pourraient-ils pas mettre un peu plus les inconvénients dans l'ombre et les avantages en saillie ? »
« D'ailleurs, à quoi servent les savants, sinon à faire la science ? Qui les empêche d'inventer une économie politique exprès pour nous? Évidemment, il y a de leur part mauvaise volonté. Quand la sainte inquisition de Rome trouva mauvais que Galilée fît tourner la terre, ce grand homme n'hésita pas à la rendre immobile. Il en lit même la déclaration à genoux. Il eôt vrai qu'en se relevant, il murmurait, dit-on : F pur si muove. Que nos professeurs aussi déclarent publiquement, et à genoux, que la liberté ne vaut rieny et nous leur pardonnerons, s'ils marmottent, pourvu que ce soit entre les dents : E pur è buona, »