‹ OEuvres complètes de Frédéric Bastiat, mises en ordreChapitre 37 sur 58 · II. lie licenciemenf · texte numérisé non relu

II. lie licenciemenf

Il en est d'un peuple comme d'un homme. Quand il veut se donner une satisfaction, c'est à lui de voir si elle vaut ce qu'elle coûte. Pour une nation, la Sécurité est le plus grand des biens. Si, pour l'acquérir, il faut mettre sur pied cent mille hommes et dépenser cent millions, je n'ai rien adiré. C'est une jouissance achetée au prix d'un sacrifice.

Qu'on ne se méprenne donc pas sur la portée de ma thèse.

Un représentant propose de licencier cent mille hommes pour soulager les contribuables de cent millions.

Si l'on se borne à lui répondre : « Ces cent mille hommes et ces cent millions sont indispensables à la sécurité natio-

i Y., au tome IV, le cba,). xx de la !'• série des Sophismes, p. tOO «t suiv. {Noie de Védiieur.)

CE Qt'oN voir ET CE QU^ON NE VOIT PAS. 341

nale : c'est un sacrifice ; mais, sans ce sacrifice, la France serait déchirée par les Tactions ou envahie par l'étranger. » — Je n'ai rien à opposer ici à cet argument, qui peut être vrai ou faux en fait, mais qui ne renferme pas théoriquement d'hérésie économique. L'hérésie commence (]uand on veut représenter le sacrifice lui-même comme un avantage, parce qu'il profite à quelqu'un.

Or, je suis bien trompé, ou l'auteur de la proposition ne sera pas plus tôt descendu de la tribune qu'un orateur s'y précipitera pour dire :

«Licencier cent mille hommes! y pensez-vous? Que vont-ils devenir? de quoi vivront-ils? sera-ce de travail? mais ne savez-vous pas que le travail manque partout ? que toutes les carrières sont encombrées? Voulez-vous les jeter sur la place pour y augmenter la concurrence et peser sur le taux des salaires? Au moment où il est si difficile de gagner sa pauvre vie, n'est-il pas heureux que l'Etat donne du pain à cent mille individus? Considérez, de plus, que Tarmée consomme du vin, des vêtements, des armes, qu'elle répand ainsi l'activité dans les fabriques, dans les villes de garnison, et qu'elle est, en définitive, la Providence de ses innombrables fournisseurs. Ne frémissez-vous pas à Tidéc d*anéanlir cet immense mouvement industriel ? »

Ce discours, on le voit, conclut au maintien des cent mille soldats, abstraction faite des nécessités du service, et par des considérations économiques. Ce sont ces considéralions seules que j'ai à réfuter.

Cent mille hommes, coûtant aux contribuables cent millions, vivent et font vivre leurs fournisseurs autant que cent millions peuvent s'étendre : c'est ce qu'on voit.

Mais cent millions, sortis de la poche des contribuables, cessent de faire vivre ces contribuables et leurs fournisseurs, autant que cent millions peuvent s étendre : cest ce gu*<m

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ne voit pas. Calculez, chiffrez, et dites-moi où est le profit pour la masse ?

Qiiaut à moi, je vous dirai où est la perte^ et, pour simplifier, au lieu de parler de cent mille hommes et de cent millions, rais^^naons sur un homme et mille francs.

Nous voici dans le village de A. Les recruteurs font la tournée et y enlèvent un homme. Les percepieurs font leur tournée aussi et. y enlèvent mille francs. L'homme et la somme sont transportés à Metz, Tune destinée à faire vivre Tautre, pendant un an, sans rien faire. Si vous ne regardez que Metz, oh I vous avez cent fois raison, la mesure est trèsavantagense ; mais si vos yeux se portent sur le village de A, vous jugerez aiilronient, car, à moins d*étre aveugle, vous verrez que ce village a perdu un travailleur eilesmille francs qui rémunéraient son travail, et l'acliviié que, par la dépense de ces mille francs, il répandait autour de lui.

Au premier coup d'œil, il semble qu'il y ait compensation. Le phénomène qui se passait au village se passe à Metz, et voilà tout. Mais voici où est la prrte. Au village, un homme bêchait et labourait : c'était un travailleur; à Metz, il fait des tête droite et des tête gauche : c'est un soldat. L'argent et la circulation sont les mêmes dans les deux cas ; mais, dans l'un, il y avait trois cents j urnées de travail pro'Juctif; dans l'autre, il y a trois ceiit> jjuruées de travail improductif, toujours dans la supposition qu'une partie de larmée n'est pas indispensable à la sécurité publique.

Maintenant, vieune le licenciement. Voiis me signalez un surcroît de cent mille travailleurs, la concurrence stimulée et la pression qu'elle exerce sur le taux des salaires. C'est ce que vo( s voyez.

Mais voici ce que vous ne voyez pas. Vous ne voyez pas que renvoyer cent mille soldats, ce n'est pas anéantir cent millions, c'est les remettre aux contribuables. Vous ne voyez pas que jeter ainsi cent mille travailleurs sur le marché, c'est

CE qu'on voit et ce qu'on ^E VOIT PAS. 3U

y jeter, du môme coup, les cent iinliions destinés à payer leur travail ; que, par conséqueiit, la même mesure qui augmente Voffre des bras en augmente aussi la demnnde ; d'otr il suii que votre baisse des salaires est illusoire. Vous ne voyez pas qu'avant, comme après le lictnciimeut, il y a dans le pays cent millions correspondant à cent mille hommes ; que toute la difTërence consiste en ceci : avant, le pays livre les cent millions aux cent mille hommes pour ne rien faire; après, il les leur livre pour travailler. Vous ne voyez pas, enfin, que lorsqu'un contribuable donne son argent, soit à im soldat en échange de rien, soit à un travailleur en échange de quelque chose, toutes les conséquences ultérieui*es de la circulation de cet argent S(mt les mêmes dans les deux cas ; seulement, dans le second cas, le contribuable reçoit quelque chose, dans le premier, il ne reçoit rien. — Résultat : une perte sèche pour la nation.

Le sophisme que je combats ici ne résiste pas à l'épreuve de la pnigression, qui est la pierre de touche des principes. Si, tout compensé, tous intérêts examinés, il y a profit national à augmenter l'armée, pourquoi ne pas enrôler sous les drapeaux toute la population virile du pays?

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