‹ OEuvres complètes de Frédéric Bastiat, mises en ordreChapitre 38 sur 58 · III. L'Impèf · texte numérisé non relu

III. L'Impèf

Ne vous est-il jamais arrivé d'entendre dire : « L'im|)ôt, c'est le meilleur placement; c'est une rosée fécondante? Voyez combien de familles il fait vivre, et suivez, par la |>ensée^ ses ricochets sur l'industrie : c'est rinHni, c'est la vie. »

Pour combattre cette doctrine, je suis obligé de reproduire la réfutation précédente* Véconomie politique sait bien que ses arguments ne sont pas »ssez divertissants pour qu'on en puisse dire : Repetita placent . Aussi, comme Ba-

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sile, elle a arrangé le proverbe à son usage, bien convaincue que dans sa bouche, Repetita docent.

Les avantages que les fonctionnaires trouvent à émarger, €*est ce qu'on voit. Le bien qui en résulte pour leurs fournisseurs, c*€st ce qu'on voit encore. Cela crève les yeux du corps.

Mais le désavantage que les contribuables éprouvent à se libérer, c^est ce qu'on ne voit pas, et le dommage qui en résulte pour leurs fournisseurs, c'est ce quon ne voit pas davantage^ bien que cela dût sauter aux yeux de Tesprit.

Quand un fonctionnaire dépense à son pro6t cent sous de plus^ cela implique qu'un contribuable dépense à son profit cent sous de moins. Mais la dépense du fonctionnaire se voit y parce qu'elle se fait; tandis que celle du contribuable ne se voit pas, parce que, hélas ! on Tempéche de se faire.

Vous comparez la nation à une terre desséchée et l'impôt à une pluie féconde. Soit. Mais vous devriez vous demander aussi où sont les sources de cette pluie, et si ce n'est pas précisément l'impôt qui pompe Thumidité du sol et le dessèche.

Vous devriez vous demander encore s'il est possible que le sol reçoive autant de cette eau précieuse par la pluie qu'il en perd par l'évaporation ?

Ce qu'il y a de très-positif, c'est que, quand Jacques Bonhomme compte cent sous au percepteur, il ne reçoit rien en retour. Quand, ensuite, un fonctionnaire dépensant ces cent sous, les rend à Jacques Bonhomme, c'est contre une valeur égale en blé ou en travail. Le résultat définitif est pour Jacques Bonhomme une perle de cinq francs.

Il est très-vrai que souvent, le plus souvent si l'on veut, le fonctionnaire rend à Jacques Bonhomme un service équivalent. En ce cas, il n'y a pas perte de part ni d'autre, il n'y a qu'échange. Aussi, moa argumentation ne s'adresse- 1- elle nullement aux fonctions utiles. Je dis ceci : si vous voulez créer une fonction, prouvez son utilité. Démontrez qu'elle

CK qu'on voit tT CB QU'ON NE VOIT PAS. 3*5

vaut à Jacques BonhoiDine, par les services qu'elle lui rend, Téquivalent de ce qu'elle lui coûte. Mais, abstraction faite de cette utilité intrinsèque^ n'invoquez pas comme argument l'avantage qu'elle confère au fonctionnaire, à sa fan:ille et à ses fournisseurs ; n'aliëguez pas qu'elle favorise le travail.

Quand Jacques Bonhomme donne cent sous à un fonctionnaire contre un service réellement utile, c*est exactement comme quand il donne cent sous à un cordonnier contre une paire de souliers. Donnant donnant^ partant quittes, l^ais, quand Jacques Bonhomme livre cent sous à un fonctionnaire, pour n'en recevoir aucun service ou même pour en recevoir des vexations^ c'est comme s'il les livrait à un voleur. Il ne sert de rien de dire que le fonctionnaire dépensera ces cent sous au grand profit du travail national; autant en eût fait le voleur ; autant en ferait Jacques Bonhomme s'il n'eût rencontré sur son chemin ni le parasite cxtralégal ni le parasite légal.

Habituons-nous donc à ne pas juger des choses seulement par ce qu*on ooit^ mais encore par ce qu'on ne voit pas.

L'an passé, j'étais du Comité des finances^ car, sous la Constituante, les membres de l'opposition n'étaient pas systématiquement exclus de toutes les Commissions ; en cela, la Constituante agissait sagement. Nous avons entendu M. Thiers dire : « J'ai passé ma vie à combattre les hommes du parti légitimiste et du parti prêtre. Depuis que le danger commun nous a rapprochés, depuis que je les fréquente, que je les connais, que nous nous parlons cœur à cœur, je me suis aperçu que ce ne sont pas les monstres que je m'étais figurés. »

Oui, les défiances s'exagèrent, les haines s'exaltent entre les partis qui ne se mêlent pas ; et si la majorité laissait pénétrer dans le sein des Commissions quelques membres de la minorité, peut-être reconnaîtrait-on, de part et d'autre,

3 4 6 HAMPIILKIS.

que les idées ne sont pas aussi éloignées et surtout lus inlenlions aussi perverses qu'on le snpf)Ose.

Quoi qu'il en soit, Tan passé, j'étais du Comité des finances. Chaque fois qu'un de nos C(41ègues parlait de fixer à un chiffre modéré le traitement du Président de la République, des ministres, des ambassadeurs, on lui répondait :

« Pour le bien même du service, il faut entourer certaines fonctions d'éclat et de dignité. C'est le moyen d*y appeler les hommes de mérite. D'innombrables infortunes s'adressent au Président de la République, et ce serait le placer dans une position pénible que de le forcer à toujours refuser. Une certaine représentation dans les salons ministériels et diplomatiques est un des rouages des gouvernements constitutionnels, etc., etc. »

Quoique de tels arguments puissent être controversés, ils méritent certainement un sérieux examen. Ils sont fondés sur l'intérêt public, bien ou mal apprécié ; et, quant à moi, j'en fais plus de cas que beaucoup de nos Calons, mus par un esprit étroit de lésinerie ou de jalousie.

Mais ce qui révolte ma conscience d'économiste, ce qui me fait rougir pour la renommée intellectuelle de mon pays^ c'est quand on en vient (ce à quoi on ne manque jamais) à cette banahté absurde, et toujours favorablement accueillie :

« D'ailleurs, le luxe des grands fonctionnaires encourage les arts, l'industrie, le travail. Le chef de l'État et ses ministres ne peuvent donner des festins et des soirées sans faire circuler la vie dans toutes les veines du corps social. Réduire leurs traitements, c'est afiamer l'industrie parisieiino et, par contre-coiip, l'industrie nationale^ »

De grâce, Messieurs, respectez au moins l'arithmétique et ne venez pas dire, devant l'Assemblée nationale de France, de peur qu'à sa honte elle ne vous approuve, qu'une

CK qu'on voit et <:B QU^ON ne voit pas. 8 47

addition donne une somme différente, selon qu'on la fait de bant en bas ou de bas en liaut.

Quoi ! je vais m'arranger avec un terrassier pour qu'il fasse une rigole dans mon champ, moyennant cent sous Au moment de conclure, le percepteur me prend mes cent sous et les fait passer au ministre de Tintérieur ; mou marché est rompu, mais M. le ministre ajoutera un plat de plus à son dîner. Sur quoi, vous osez affirmer que cette dépense irfficielle est un surcroit ajouté à l'industrie nationale ! Ne comprenez-vous pas qu'il n'y a là qu'un simple c//7:>/acemtfi}/ de satisfaction et de travail? Un ministre a sa table mieux garnie, c'est vrai ; mais un agriculteur a un champ moins bien desséché^ et c'est tout aussi vrai. Un traiteur pari!>ien a gagné cent sous, je vous l'accorde ; mais accordez-moi qu'un terrassier provincial a manqué de gagner cinq francs. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le plat ofiiciel et le traiteur satisfait, c'est ce qu'on voit ; le champ noyé et le terras* sier déïsœuvré, c'est ce qu'on ne voit pas.

Bon Dieu! que de peine à protiver, en économie politique, que deux et deux font quatre; ot, si vous y parvenez, on s'écrie : « c'est si clair, que c'en est ennuyeux, i — Puis on vote comme si vous n'aviez rien prouvé du tout.

F¥. ThéAtrcSy Beaux-arto.

L'État doit-il subventionner les arts?

Il y a certes beaucoup à dire Pour et Contre.

En faveur du système des subventions, on peut dire que les arts élargissent, élèvent et poétisent l'âme d'une nati<*n, qu'ils Tarrachent à des préoccupations matérielles, lui donnent le sentiment du beau, et réagissent ainsi favorablement sur ses manières, ses coutumes, ses mœurs et même sur son industrie. On peut se demander où en serait la musique en France, sans le Théâtro-Italien et le Conservatoire ; Tart

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dramatique, sans le Théâtre-Français; la peinture et la sculpture, sans nos collections et nos musées. On peut aller plus loin et se demander si, sans la centralisation et par conséquent la subvention des beaux -arts, ce goût exquis se serait développé, qui est le noble apanage du travail français et impose ses produits à Tunivers entier. En présence de tels résultats, ne serait-ce pas une haute imprudence que de renoncer à cette modique cotisation de tous les citoyens qui, en définitive, réalise, au milieu de TEurope, leur supériorité et leur gloire ?

A ces raisons et bien d'autres, dont je ne conteste pas la force, on peut en opposer de non moins puissantes. Il y a d'abord, ponrrait-on dire, une question de justice distributive. Le droit du législateur va- t-il jusqu'à ébrécher le salaire de Tartisan pour constituer un supplément de profits à l'artiste? M. Lamartine disait : Si vous supprimez la subvention d'un théâtre, où vous arreterez-vous dans cette voie, et ne serez-vous pas logiquement entraînés à supprimer vos Facultés, vos Musées, vos Instituts,* vos Bibliothèques? On pourrait répondre : Si vous voulez subventionner tout ce qui est bon et utile, où vous arrêlerez-vous dans cette voie, et ne serez-vous pas entraînés logiquement à constituer une liste civile à Tagriculture, à Tindustrie, au commerce, à la bienfaisance, à Tinstruction ? Ensuite, est-il certain que les subventions favorisent le progrès de Tart? C'est une question qui est loin d'être résolue, et nous voyons de nos yeux que les théâtres qui prospèrent sont ceux qui vivent de leur propre vie. Enfin, s'élevant à des considérations plus hautes, on peut faire observer que les besoins et les désirs naissent les uns des autres et s'élèvent dans des régions de plus en plus épurées ^ à mesure que la richesse publique permet de les satisfaire ; que le gouvernement n'a point à

» V. le chap. m du tome VI. {Note de l'éditeur,)

CE qu'on voit et ce qu'on ne voit pas. s 4 9»

se mêler de cette correspoDdaQce, puisque, daus un état donné de la fortune actuelle, il ne saurait stimuler, par rimpôt, les industries de luxe sans froisser les iodustries denécessité, interverlissant ainsi la marche naturelle de la civilisation. On peut faire observer que ces déplacements artificiels des besoins, des goûts, du travail et de la population, placent les peuples dans une situation précaire eh dangereuse, qui n a plus de base solide.

Voilà quelques-unes des raisons qu'allèguent les adversaires de rintervention de l'Ëtat, en ce qui concerne Tordre dans lequel les citoyens croient devoir satisfaire leur» besoins et leurs désirs, et par conséquent diriger leur activité. Je suis de ceux, je l'avoue, qui pensent que le choix,, l'impulsion doit venir d'en bas, non d'en haut, des citoyens^ non du législateur ; et la doctrine contraire me semble conduire à l'anéantissement de la liberté et de la dignité humaines.

Mais, par une déduction aussi fausse qu'injuste, sait-on de quoi on accuse les économistes? c'est, quand nous repoussons la subvention, de repousser la chose même qu'il s'agit de subventionner, et d'être les ennemis de tous les genres d'activité, parce que nous voulons que ces activités, d'une part soient libres, et de l'autre cherchent en ellesmêmes leur propre récompense. Ainsi, demandons-nous que l'Etat n'intervienne pas, par l'impôt, dans les matières religieuses? nous sommes des athées. Demandons-nous que l'Etat n'intervienne pas, par l'impôt, dans l'éducation? nous haïssons les lumières. Disons-nous que TEtatuedoit pas donner, par l'impôt, une valeur factice au sol, à tel ordre d'industrie? nous sommes les ennemis de la propriété et du travail. Pensons-nous que l'Eiat ne doit pas subventionner les artistes? nous sommes des barbares qui iugeons les arts inutiles.

Je proteste ici de toutes mes forces contre ces déductions.

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Loin que nous entretenions Tabsurde pensée d'anéantir la religion, l'éducation, la propriété, le travail et les artsquand nous demandons que TËtat protège le libre développement de tous ces ordres d'activité humaine, sans les soudoyer aux dépens les uns des autres, nous croyons au contraire que toutes ces forces vives de la société se développeraient harmonieusement sous Tinfluence de la liberté, x^u'aucune d'elles ne deviendrait, comme nous le voyons aujourd'hui, une source de troubles^ d'abus, de tyrannie et de désordre.

Nos adversaires croient qu'une activité qui n'est ni soudoyée ni réglementée est une activité anéantit'. Nous croyons le contraire. Leur foi est dans le législateur, non dans l'humanité. La nôtre est dans l'humanité, non dans lo législateur.

Ainsi, M. Lamartine disait : Au nom de ce principe, il faut abolir les expositions publiques qui font l'honneur et la richesse de ce pays.

Je réponds à M. Lamartine : A votre point de vue, ne pas subventionner c'est abolir, parce que, partant de cette donnée que rien n'existe que par la volonté de l'Etat, vous en concluez que rien ne vit que ce que l'impôt fait vivre. Mais je retourne contre vous Texemple que vous avez choisi, et je vous fais observer que la f)lus grande^ la plus noble des expositions, celle qui est conçue dans la pensée la plus libérale, la plus universelle, et je puis même me servir du mot humanitaire, qui n'est pas ici exagéré, c'est l'exposition qui se prépare à Londi*es^ la seule dont aucun gouvernement ne se mêle et qu'aucun impôt ne soudoie.

Revenant aux beaux-arts, on peut, je le répète, alléguer pour et contre le système des subventions des raisons puissantes. Le lecteur comprend que, d'après l'objet spécial de cet écrit, je n'ai ni à exposer ces raisons, ni à décider entre elles.

Mais M. Lamartine a mis en avant un argument que je ne

CE qu'on voit BT CR qu'on ne voit pas. 3 51

puis passer sous silence, car il rentre dans le cercle trèsprécis de celte étude économique.

Il a dit :

La question économique, en matière de théâtres, se résume en un seul mot : c*èst <iu travail. Peu importe la nature de ce travail, c'est un travail aussi fécond, aussi productif que toute autre nature de travaux dans une nation. Les théâtres, vous le savez, ne nourrissent pas moins, ne salarient pas moins, en Franco, de quatre-vingt mille ouvriers de toute nature, peintres, maçons, décorateurs, costumiers, architectes, etc., qui sont la vie même et le mouvement de plusieurs quartiers de cette capitale, et, à ce titre, ils doivent obtenir vos sympathies I

Vos sympathies! — traduisez : vos subventions. Et plus loin :

Les plaisirs de Paris sont le travail et la consommation des départements^ et les luxes du riche sont le salaire et le pain de deux cent mille ouvriers de toute espèce, vivant de l'industrie si multiple des théâtres sur la surface de la République, et recevant de ces plaisirs nobles, qui illustrent la France, l'aliment de leur vie et le nécessaire de leurs familles et de leurs enfants. C'est à eux que vous donnerez ces 00,000 fr. (Très-bien I très-bien I marques nombreuses d'approbation.)

Pour moi, je suis forcé de dire : très-mail très-mail en restreignant, bien entendu, la poriéedecejugement à l'argument économique dont il est ici question.

Oui, c'est aux ouvriers des théâtres qu'iront, du moins en partie, les 60,000 fr. dont il s'a.;iit. Quelques bribes pourront bien s'égarer eu chemin. Même, si l'on scnitait la chose de près, peut-être décoiivrirait-on que le gâteau f)rendra une autre route; heureux les ouvriers s'il leur reste quelques miettes! Mais je veux bien admettre que la subvenli«>n entière ira aux peintres, décorateurs, costumiers, coiffeurs, etc. Cest ce qu'on voit.

Mais d'oti vient-elle? Voilà le revers de la question, tout aussi important à examiner que la face. Où est la source de

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-ces 60,000 fr.? Et ou iraierU-Us, si un vote législatif ne les dirigeait d'abord vers la rue Rivoli et de là vers la rue Grenelle? Cest ce qu'on ne voit pas.

Assurément nul n'osera soutenir que le vote législatif a fait éclore cette somme dans l'urne du scrutin; qu'elle est 4ine pure addition faite à la richesse nationale; que, sans •ce vote miraculeux, ces soixante mille francs eussent été à jamais invisibles et impalpables. Il faut bien admettre que tout ce qu'a pu faire la majorité, c'est de décider qu'ils seraient pris quelque part pour être envoyés quelque part, et qu'ils ne recevraient une destination que parce qu'ils seraient détournés d'une autre.

La chose étant ainsi, il est clair que le contribuable qui aura été taxé à un franc, n'aura plus ce franc à sa disposition. Il est clair qu'il sera privé d'une satisfacticm dans la mesure d'un franc, et que l'ouvrier, quel qu'il soit, qui la lui aurait procurée, sera privé de salaire dans la même mesure.

Ne nous faisons donc pas celte puérile illusion de croire t[ue le vote du 16 mai ajoute quoi que ce soit au bien-être et au travail national. Il déplace les jouissances, il déplace les salaires, voilà tout.

Dira-t-on qu'à un genre de satisfaction et à un genre de travail, il substitue des satisfactions et des travaux plus urgents, plus moraux, plus raisonnables? Je pourrais lutter sur ce terrain. Je pourrais dire : En arrachant 60,000 fr. aux contribuables, vous diminuez les salaires des laboureurs, terrassiers, charpentiers, forgerons, et vous augmentez d'autant les salaires des chanteurs, coiffeurs, décorateurs et costumiers. Rien ne prouve que cette dernière classe soit plus intéressante que l'autre. M. Lamartine ne l'allègue pas. Il dit lui-même que le travail des théâtres est aussi fécond, aussi productif et non plus) que tout autre, •ce qui pourrait encore être contesté ; car la meilleure preuve

CE qu'on voit et ce qu'on ne voit pas. 85 3

que le second n'est pas aussi fécond que le premier, c'est que celui-ci est appelé à soudoyer celui-là.

Mais cette comparaison entre la valeur et le mérite intrinsèque des diverses natures de travaux n'entre pas dans mon sujet actuel. Tout ce que j'ai à faire ici, c'est de montrer que si M. Lamartine et les personnes qui ont applaudi à son argumentation ont vu, de l'œil gauche, les salaires gagnés par les fournisseurs des comédiens, ils auraient dû voir, de l'œil droit, les salaires perdus pour les fournisseurs des contribuables ; faute de quoi, ils se sont exposés au ridicule de prendre un déplacement pour un gain. S'ils étaient conséquents à leur doctrine, ils demanderaient des subventions à l'infini ; car ce qui est vrai d'un franc et de 60,000 fr., est vrai, dans des circonstaoces identiques, d'un milliard de francs.

Q'iand il s'agit d'impôts, messieurs, prouvez-en l'utilité par des raisons tirées du fond, mais non point par cette malencontreuse assertion : « Les dépenses publiques, font vivre la classe ouvrière. » Elle a le tort de dissimuler un fait essentiel, à savoir, que les dépenses publiques se substituent toujourskàes dépenses privées^ et que, par conséquent» elles font bien vivre un ouvrier au lieu d'un autre, mais n'ajoutent rien au lot de la classe ouvrière prise en masse. Votre argumentation est fort de mode, mais elle est trop absurde pour que la raison n'en ait pas raison.

¥. TraTanx publics.

Qu'une nation, après s'être assurée qu'une grande entreprise doit profiter à la communauté, la fasse exécuter sur le produit d'une cotisation commune, rien de plus naturel. Mais la patience m'échappe, je l'avoue, quand j'entends alléguer à l'appui d'une telle résolution cette bévue économique : « C'est d'ailleurs le moyen de créer du travail pour les ouvriers. »

3o4 PAMPHLETS.

L'Ëtât ouvre un chemin, bâtit un palais, redresse une rue, fxTce un canal ; par là, il donne du travail à certains ouvriers, c'est ce gnon voit ; mais, il prive de travail certains autres ouvriers, c'est ce qà^on ne voit pas.

Voilà la route en cours d'exécution. Mille ouvriers arrivent tous les matins, se retirent tous les soirs, emportent leur salaire, cela est certain. Si la route n'eût pas été décrétée, si l<*s fonds n'eussent pas été votés, ces braves gens n'eussent rencontré là ni ce travail ni ce salaire; cela est certain encore.

Mais est-ce tout? L'opération, dans son ensemble, n'embrasse-t-elle pas autre chose? Au moment où M. Dupin prononce les paroles sacramentelles : « L'Assemblée a adopié, » les millions descendent-ils miraculeusement sur un ray<)n de la lune dans les coffres de MM. Pould et Bineau ? Pour que révolution, comme on dit, soit complète, ne fautil pas que l'Etat organise la recette aussi bien que la dépense? qu'il metie ses percepteurs en campagne et ses contribuables à contribution?

Etudiez donc la question dans ses deux éléments. Tout en constatant la destination que l'Etat donne aux millions votés, ne négligez pas de constater aussi la destination que les contribuables auraient donnée — et ne peuvent plus donner — à ces mêmes millions. Alors, vous comprendrez qu'une entreprise publique et^i une médaille à deux revers. Sur l'une figure un ouvrier occupé, avec cette devise ; Ce qu*on voit; sur l'autre, un ouvrier inoccupé^ avec cette devise : Ce qu'on ne voit pas.

Le sophisme que je combats dans cet écrit est d'autant plus dangereux, appliqué aux travaux publies, qu'il sert à justiHer les entreprises et les prodigalités les plus folles. Quand un chemin de fer ou un pont ont une utilité réelle, il suffît d'invoquer cette utilité. Mais si on ne le peut, que

CE qu'on voit et ce qu'on ne voit pas. 3 55

fait-on? On a recours à cette mystification : a II faut procurer de Touvrage aux ouvriers. »

Cela dit, on ordonne de faire et de défaire les terrasses du Champ de Mars. Le grand Nap'>léun, on le sait, croyait faire œuvre philanthropique en faisant creuser et combler des fossés. Il disait aussi : Qu'importe le résultat? Il ne faut voir que la richesse répandue parmi les classes laborieuses.

Allons au fond des choses. L'argent nous fait illusion. Demander le concours, sous forme d'argent, de tous les citoyens à une œuvre commune, c'est en réalité leur demander un concours en nature ; car chacun d'eux se procure, par le travail, la somme à laquelle il est taxé. Or, que l'on réunisse tous les citoyens pour leur faire exécuter, par prestation, une œuvre utile à tous, cela pourrait se comprendre; leur récompense serait dans les résultats de l'œuvre ellemême. Mais qu'après les avoir convoqués, on ks assujettisse à faire des routes où nul ne passera, des palais que nul n'habitera, et cela, sous prétexte de leur procurer du travail : voilà qui serait absurde et ils seraient, certes, fondés à objecter : De ce travail-là nous n'avons que faire; nous aimons mieux travailler pour notre propre compte.

Le procédé qui (jonsiste à faire concourir les citoyens en argent et non en travail ne change rien à ces résultats généraux. Seulement, par ce dernier procédé, la perte se répartirait sur tout le monde. Par le premier, ceux que TÉtat occupe échappent à leur part de perte, en l'ajoutant à celle que leurs compatriotes ont déjà à subir.

Il y a un article de la Constitution qui porte :

« La société favorise et encourage le développement du travail... par l'établissement par l'Etat, les départements et les communes, de travaux publics propres à employer les bras inoccupés. »

Comme mesure temporaire, dans un temps de crise, pendant un hiver rigoureux, celte intervention du contribuable

peat avoir de bons effets. Elle agil dans le même sens que les assurances. Elle n'ajoule rien au travail ni au salaire, mais elle prend du travail et des salaires sur les temps ordinaires pour en doter, avec perte il est vrai, des époques difficiles.

Comme mesure permanente, générale, systématique, ce n'est autre chose qu'une mystification ruineuse, une impossibilité, une contradiction qui montre un peu de travail stimulé qu'on voit^ et cache beaucoup de travail empêché qu'on ne voit pas.

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