GUERRE AUX CHAIRES D ECONOMIE POLITIQUE
quel intérêt les presse? Aucun. Ils prêcheraient la restriction fju'ils n'en seraient pas plus maigres. C'est donc de leur part méchanceté pure. Cette unanimité aies plus grand? dangers. Savez-vous ce qu'on dira ? A les voir si bien d'accord, on finira par croire que ce qui les unit dans la même foi, c'est la même cause qui fait que tous les géomètres du monde pensent de même, depuis Archimède, sur le carré de l'hypoténuse. »
a Lors donc, monsieur le ministre, que nous vous supplions de faire enseigner impartialement deux doctrines contradictoires, ce ne peut être de notre part qu'une demande subsidiaire, car nous pressentons ce qui adviendrait; et tel que vous chargeriez de professer la restriction pourrait bien, par ses études, être conduit vers la liberté. »
« Le mieux est de proscrire, une bonne fois pour toutes, la science et les savants et de revenir aux sages traditions de Uipmpire. Au lieu de créer de nouvelles chaires d'économie ipoliiique, renversez celles, heureusement en petit nombre, qui sont encore debout. Savez-vous comment on a défini l'économie politique ? La science qui enseigne aux travailleurs à garder ce qui leur appartient. Evidemment un bon quart de l'espèce humaine serait perdu, si cette science funeste venait à se répandre. »
« Tenons-nous-en à la bonne et inofl'ensive éducation classique. Bourrons nos jeunes gens de grec et de latin. Quand ils scanderaient sur le bout de leurs doigts, du matin au soir, les hexamètres des Bucoliques^ quel mal cela peutil nous faire ? Laissons-les vivre avec la société romaine, avec les Gracques et Brutus, au sein d'un sénat où l'on parle toujours de guerre, et au Forum où il est toujours question de bntin ; laissons-les s'imprégner de la douce philosophie d'Horace :
Tra la la la, notre jeunesse, Tra la la la, se forme là.
a Qu 'est-il besoin de leur apprendre les lois du travail et de réchange? Rome leur enseigne à mépriser le travail, servile opus^ et à ne reconnaître comme légitime d'autre échange que le vœ victis du guerrier possesseur d'esclaves. C'est ainsi que nous aurons une jeunesse bien préparée pour la vie de notre moderne société. — Il y a bien quelques petits dangers. Elle sera quelque peu républicaine ; aura d'étranges idées sur la liberté et la propriété ; dans son admiration aveugle pour la force brutale, on la trouvera peut-être un peu disposée à chercher noise à toute l'Europe et à traiter les questions de politique, dans la rue, à coups de pavés. C'est inévitable, et, franchement, monsieur le ministre, grâce à Tite-Live, nous avons tous plus ou moins barboté dans cette ornière. Après tout, ce sont là des dangers dont vous aurez facilement raison avec quelques bons gendarmes. Mais quelle gendarmerie pouveÉ-vous opposer aux idées subversives des économistes, de ces audacieux qui ont écrit, en tcte de leur programme, cette atroce définition de la propriété : Quand un homme a produit une chose à la sueur de son front, puisqu'il a le droit de la consommer, il a celui de la troquer * ? »
« Non, non, avec de telles gens, c'est peine perdue que de recourir à la réfutation. »
a Vite un bâillon, deux bâillons, trois bâillons I »
1 Voy., au tome II, la déclaration de principes de la société da Libre- Échange,
{Note de r éditeur,)
Dans cet écrit, j'essaie de pénétrer la nature intime de ce qu'on nomme Vlntérêt des capitaux^ afin d['en prouver la légitimité et d'en expliquer la perpétuité.
Ceci paraîtra bizarre ; mais il est certain que ce que je redoute, ce n'est pas d'être obscur, mais d*être trop clair. Je crains que le lecteur ne se laisse rebuter par une série de véritables Truismes, Comment éviter un tel écueil quand on n'a à s'occuper que de faits connus de chacun par une expérience personnelle, familière, quotidienne?
Alors, me dira-t-on, à quoi bon cet écrit? Que sert d'expliquer ce que tout le monde sait?
Distinguons, s'il vous plaît. Une fois l'explication donnée, plus elle est claire et simple, plus elle semble superflue. Chacun est porté à s'écrier : « Je n'avais pas besoin qu'on résolût pour moi le problème. » C'est l'œuf de Colomb.
Mais ce problème si simple le paraîtrait peut-être beaucoup moins, si on se bornait à le poser. Je l'établis
^ Cet opuscule fut publié en février 1 849.
[Note de V éditeur,)
2 4 INTKODUCTION.
en ces termes : a Mondor prête aujourd'hui un instrument de travail qui sera anéanti dans quelques jours. Le capital n'en produira pas moins intérêt à Mondor ou à ses héritiers pendant l'éternité tout entière. » Lecteur, la main sur la conscience, sentez- vous la solution au bord de vos lèvres ?
Je n'ai pas le temps de recourir aux économistes] Autant que je puis le savoir, ils ne se sont guère occufies de scruter r/w/er^/ jusque dans sa raison d'être. On ne peut les en blâmer. A l'époque oii ils écrivaient, l'intérêt n'était pas mis en question.
Il n'en est plus ainsi. Les hommes qui se disent â4t,se croient beaucoup plus avancés que leur siècle ont organisé urfe propagande active contre le Capital et la Rente. Us attaquent, non pas dans quelques applications abusives, mais en principe y la Productivité des capitaux.
Un journal a été fondé pour servir de véhiculé à cette propagande. Il est dirigé par M.Proudhon, et a, dit-on, une immense publicité. Le premier numéro de cette feuille contenait le Manifeste électoral du Peuple. On y lit : « La Productivité du capital, ce que le Christianisme a condamné sous le nom d'usure, telle est la traie cause de la misère, le vrai principe du prolétariat, rêfernel obstacle à l'établissement de la République. »
Un autre journal, la Ruche populaire^ après avoir dit d'excellentes choses sur le travail, ajoute : a Mais, avant tout, il faut que l'exercice du travail soit libre, c'est-àdire que le travail soit organisé de telle sorte, qu'eV ne faille pas payer aux argentiers et aux patrons ou maîtres cette liberté du travail, ce droit du travail que mettent à si haut prix les exploiteurs d'hommes. »
La seule pensée que je relève ici, c'est celle exprimée dans les mots soulignés comme impliquant la négation delintérêt. Elle est, du reste, commentée par la suite de l'article.
Voici comment s'exprime le célèbre démocrate socialiste Thoré ;
« La Révolution sera toujours à recommencer tant qu'on s'attaquera seulement aux conséquences, sans avoir la logique et le courage d'abolir le principe luimême.
« Ce principe c'est le capital, la fausse propriété, le revenu, la rente, l'usure que l'ancien régime fait peser sur le travail.
« Le jour, — il y a bien longtemps, — où les aristocrates ont inventé cette incroyable fiction : Que le capital avait la vertu de se reproduire tout seul, — les travailleurs ont été à la merci des oisifs.
c( Est-ce qu'au bout d'un an vous trouverez un écu de cent sous de plus dans un sac de cent francs ?
« Est-ce qu'au bout de quatorze ans vos écus ont doublé dans le sac?
« Est-ce qu'une œuvre d'art ou d'industrie en produit une autre au bout de quatorze ans ?
« Commençons donc par Tanéanlissement de cette fiction funeste. »
Ici je ne discute ni ne réfute ; je cite, pour établir que la productivité du capital est considérée, par un grand nombre de personnes, comme un principe faux, funeste et inique. Mais qu'ai-je besoin de citations? N'est-ce pas un fait bien connu que le peuple attribue ses souffrances à ce qu'il appelle ï exploitation de l'homme par
l'homme ? et cette locution : — Tyrannie du capital^ — n'est-elie pas devenue proverbiale?
Il ne peut pas exister un homme au monde, ce me semble, qui ne comprenne toute la gravité de cette question :
« L'intérêt du capital est-il naturel, juste, légitime et aussi utile à celui qui le paye, qu'à celui qui le perçoit ? »
On répond : non, mois je dis : otiù Nous différons du tout au tout sur la solution, mais il est une chose sur laquelle nous ne pouvons différer, c'est le danger de faire accepter par l'opinion la fausse solution quelle qu'elle soit.
Encore, si l'erreur est de mon côté, le mal n'est pas très-grand. 11 en faudra conclure que je ne comprends rien aux vrais intérêts des masses, à la marche du progrès humain, et que tous mes raisonnements sont autant de grains de sable, qui n'arrêteront certes pas le char de la Révolution.
Mais si MM. Proudhon et Thoré se trompent, il s'ensuit qu'ils égarent le peuple, qu'ils lui montrent le mal là où il n'est pas, qu'ils donnent une fausse direction à ses idées, à ses antipathies, à ses haines et à ses coups ; il s'ensuit que le peuple égaré se précipite dans une lutte horrible et absurde, où la victoire lui serait plus funeste que la défaite, puisque, dans cette hypothèse, ce qu'il poursuit, c'est la réalisation du mal universel, la destruction de tous ses moyens d'affranchissement, la consommation de sa propre misère.
C'est ce que reconnaissait M. Proudhon avec une entière bonne foi. « La pierre fondamentale de mon système,
me disait-il, c'est la gratuité du crédit. Si je me trompe là-dessus, le socialisme est un vrai rêve. » J'ajoute ; c'est un rêve pendant lequel le peuple se déchire luimême ; faudra-t-il s^étonner s'il se trouve tout meurtri et tout sanglant au réveil ?
En voilà assez pour ma justification, si, dans le cours du débat, je me suis laissé entraîner à quelques trivialités et à quelques longueurs *.
* Le but de Tauteur n*a pas été d'analyser ici V intérêt et d*en exposer tous les éléments, dont quelques-uns ne soulèvent aucune objection de la part des socialistes eux-mêmes. Telle est, par exemple, la prime d'assurance ou la compensation relative au risque couru par le prêteur de ne pas recouvrer le montant de sa créance. — il s'est borné à défendre ce qui était attaqué^ la productivité du capital^ et s'est efforcé de rendre cette vérité accessible à toutes les intelligences, [Noie de Péditeur.)
J'adresse cet écrit aux ouvriers de Paris, parliculièrement à ceux qui se sont rangés sous la bannière de la démocratie socialiste.
J'y traite ces deux questions :
1° Est-il conforme à la nature des choses et à la justice que le capital produise une Rente?
2** Est-il conforme à la nature des choses et à la justice que la Rente du capital soit perpétuelle ?
Les ouvriers de Paris voudront bien reconnaître qu'on ne saurait agiter un sujet plus important.
Depuis le commencement du monde, il avait été reconnu, du moins en fait, que le capital devait produire un Intérêt.
Dans ces derniers temps, on affirme que c'est précisément là l'erreur sociale qui est la cause du paupérisme et de l'inégalité.
Il est donc bien essentiel de savoir à quoi s'en tenir.
Car si le prélèvement d'un Intérêt au profit du Capital est une iniquité, c'est à bon droit que les travailleurs se soulèvent contre Tordre social actuel ; et on a beau leur dire qu'ils ne doivent avoir recours qu'aux moyens légaux et pacifiques, c'est là une recommandation hypocrite. Quand il y a d'un côté un homme fort, pauvre et volé, et de l'autre un homme faible, riche et voleur, il est assez singulier qu'on dise au premier, avec l'espoir de le persua-
CAPITAL ET RBNTB. 29
der : « Attends que ion oppresseur renonce volontairement à l'oppression ou qu'elle cesse d'elle-même. » Cela ne peut pas être, et ceux qui enseignent que le Capital est stérile par nature doivent savoir qu'ils provoquent une lutte terrible et immédiate.
Si, au contraire, l'Intérêt du Capital est naturel, légitime, conforme au bien général, aussi favorable à l'emprunteur qu'au prêteur, les publicistes qui le nient, les tribuns qui exploitent cette prétendue plaie sociale, conduisent les ouvriers à une lutte insensée, injuste, qui ne peut avoir d'autre issue que le malheur de tous.
En dé6nitive, on arme le Travail contre le Capital. Tant mieux si ces deux puissances sont antagoniques ! et que la lutte soit bientôt finie! Mais si elles sont harmoniques, la lutte est le plus grand des maux qu'on puisse infliger à la société.
Vous voyez donc bien, ouvriers, qu'il n'y a pas de question plus importante que celle-ci : la rente du capital estelle ou non légitime? Dans le premier cas, vous devez renoncer immédiatement à la lutte vers laquelle on vous pousse; dans le second, vous devez la mener vivement et jusqu'au bout.
Productivité du capital; Perpétuité de la rente. Ces questions sont difficiles à traiter. Je m'efforcerai d'être clair. Pour cela, j'aurai recours à l'exemple plus qu'à la démonstration^ ou plutôt je mettrai la démonstration dans l'exemple.
Je commence par convenir qu'à la première vue, il doit vous paraître singulier que le capital prétende à une rémunération, et surtout à une rémunération perpétuelle.
Vous devez vous dire : Voilà deux hommes. L'un travaille soir et matin, d'un bout d'année à l'autre et, s'il a consommé tout ce qu'il a gagné, fût-ce par force majeure, il reste pauvre. Quand vient la Saint-Sylvestre, il ne se trouve pas plus avancé qu'au Premier de l'an et sa seule
perspective est de recommencer. L'autre ne fait rien de ses bras ni de son intelligence, du moins, s'il s'en sert, c'est pour son plaisir ; il lui est loisible de n'en rien faire, car il a une rente. Il ne travaille pas; et cependant il vit bien, tout lui arrive en abondance, mets délicats, meubles somptueux, élégants équipages; c'est-à-dire qu'il détruit chaque jour des choses que les travailleurs ont dû produire à la sueur de leur front, car ces choses ne se sont pas faites d'elles- mômes, et, quant à lui, il n'y a pas mis les mains. C'est nous, travailleurs, qui avons fait germer ce blé, verni ces meubles, tissé ces tapis; ce sont nos femmes et nos filles qui ont filé, découpé, cousu, brodé ces étoffes. Nous travaillons donc pour lui et pour nous ; pour lui d'abord, et pour nous s'il en reste. Mais voici quelque chose de plus fort : si le premier de ces deux hommes, le travailleur, consomme dans Tannée ce qu'on lui a laissé de pr<;fit dans l'année, il en est toujours au point de dépari, et sa destinée le condamne à tourner sans cesse dans un cercle éternel et monotone de fatigues. Le travail n'est donc rémunéré qu'une fois. Mais si le second, le rentier, consomme dans l'année sa rente de l'année, il a, l'année d'après, et les années suivantes, et pendant l'éternité entière, une rente toujours égale, intarissable, perpétuelle. Le capital est donc rémunéré non pas une fois ou deux fois, mais un nombre indéfini de fois I En sorte qu'au bout de cent ans, la famille qui a placé vingt mille francs à 5 pour 100 aura touché cent mille francs, ce qui ne l'empêchera pas d'en toucher encore cent mille dans le siècle suivant. En d'autres termes, pour vingt mille francs qui représentent son travail, elle aura prélevé, en deux siècles, une valeur décuple sur le travail d'autrui. N'y a-t-il pas dans cet ordre social un vice monstrueux à réformer? Ce n'est pas tout encore. S'il plaît à cette famille de restreindre quelq'ie peu ses jouissances, de ne dépenser, par exemple,
que neuf cents francs au lieu de mille, sans aucun travail, sans autre peine que celle de placer cent francs par an, elle peiJt accroître son Capital et sa Rente dans une progressid^i si rapide qu'elle sera bientôt en mesure de consommer" autant que cent familles d'ouvriers laborieux. Tout cela ne dénote-t-il pas que la société actuelle porte dans son sein un cancer hideux, qu'il faut extirper, au risque de quelques souffrances passagères?
Voilà, ce me semble, les tristes et irritantes réflexions que doit susciter dans voire esprit l'active et trop facile progagande qui se fait contre le capital et la rente.
D'un autre côté, j'en suis bien convaincu, il y a des moments où votre intelligence conçoit des doutes et votre conscience des scrupules. Vous devez vous dire quelquefois : Mais proclamer que le capital ne doit pas produire d'intérêts, c'est proclamer que le prêt doit être gratuit, c'est dire que celui qui a créé des Instruments de travail, ou des Matériaux, ou des Provisions de toute espèce, doit les céder sans compensation. Cela est-il juste? et puis, s'il en est ainsi, qui voudra prêter ces instruments, ces matériaux, ces provisions? qui voudra les mettre en réserve? qui voudra même les créer? Chacun les consommera à mesure, et l'humanité ne fera jamais un pas en avant. Le capital ne se formera plus, puisqu'il n*y aura plus intérêt à le former. Il sera d'une rareté excessive. Singulier acheminement vers le prêt gratuit I singulier moyen d'améliorer le sort des emprunteurs que de les mettre dans Timpossibililé d'emprunter à aucun prix ! Que deviendra le travail lui-même ? car il n y aura plus d'avances dans la société, et l'on ne saurait citer un seul genre de travail, pas même la chasse, qui se puisse exécuter sans avances. Et nous-mêmes, que deviendrons-nous? Quoi! il ne nous sera plus permis d'emprunter, pour travailler, dans l'âge de la force, et de prêter, pour nous reposer, dans nos vieux
jours? La loi nous ravira la perspective d'amasser un peu de bien, puisqu'elle nous interdira d'en tirer aucun parti? Elle détruira en nous et le stimulant de répafgne dans le présent, et l'espérance du repos dans l'avenir > Nous aurons beau nous exténuer de fatigue, il faut renoncer à transmettre à nos fils et à nos filles un petit pécule, puisque la science moderne le frappe de stérilité, puisque nous deviendrions des exploiteurs d'hommes si nous le prêtions à intérêt î Ah! ce monde, qu'on ouvre devant nous comme un idéal, est encore plus triste et plus aride que celui que l'on condamne, car de celui-ci, au moins, l'espérance n'est pas bannie !
Ainsi, sous tous les rapports, à tous les points de vue, la question est grave. Hâtons-nous d'en chercher la solution.
Le Code civil a un chapitre intitulé : De la man^ière dont se transmet la propriété. Je ne crois pas qu'il donne à cet égard une nomenclature bien complète. Quand un homme a fait par son travail, une chose utile, en d'autres termes, quand il a créé une valeur, elle ne peut passer entre les mains d'un autre homme que par un de ces cinq modes : le don, V hérédité, V échange, le prêt ou le voL Un mot sur chacun d'eux, excepté sur le dernier, quoiqu'il joue dans le monde un plus grand rôle qu'on ne croit *.
Le Don n'a pas besoin d'être défini. Il est essentiellement volontaire et spontané. Il dépend exclusivement du donateur et l'on ne peut pas dire que le donataire y a droit. Sans doute la morale et la religion font souvent un devoir aux hommes, surtout aux riches, de se défaire gratuitement de ce qui est leur propriété, en faveur de leurs frères malheureux. Mais c'est là une obligation toute morale. S'il était proclamé en principe, s'il était admis en pratique,
* Voy., au lome IV, le chap. i de la seconde série des Sophismes et, au tome VI^ lea chap. xviii, xix et xxiii.
[Note de l* éditeur,)
CAPITAL ET BKNTB. 3 3
s'il était consacré par la loi que chacun a droit à la pro priété d' autrui, le don n'aurait plus de mérite, la charité et la reconnaissance ne seraient plus des vertus. En outre, une telle doctrine arrêterait tout à coup et universellement le travail et la production, comme un froid rigoureux pétrifie l'eau et suspend la vie ; car qui travaillerait quand il n'y aurait plus aucune connexité entre notre travail et la satisfaction de nos besoins ? L'économie politique ne s'est pas occupée du don. On en a conclu qu'elle le repoussait, que c'était une science sans entrailles. C'est là une accusation ridicule. Cette science, étudiant les lois qui résultent de la mutualité des services^ n'avait pas à rechercher les conséquences de la générosité à l'égard de celui qui reçoit, ni ses effets, peut-être plus précieux encore, à l'égard de celui qui donne ; de telles considérations appartiennent évidemment à la morale. Il faut bien permettre aux sciences de se restreindre; il ne faut pas surtout les accuser de nier ou de flétrir ce qu'elles se bornent à juger étranger à leur domaine.
Ufféréditéy contre laquelle, dans ces derniers temps, on s'est beaucoup élevé, est une des formes du Don et assurément la plus naturelle. Ce que l'homme a produit, il le peut consommer, échanger, donner; quoi de plus naturel qu'il le donne à ses enfants ? C'est cette faculté, plus que toute autre, qui lui inspire le courage de travailler et d'épargner. Savez-vous pourquoi on conteste le principe de l'Hérédité ? parce qu'on s'imagine que les biens ainsi transmis sont dérobés à la masse. C'est là une erreur funeste ; l'économie politique démontre de la manière la pins pércraptoire que toute valeur produite est une création qui ne fait tort à qui que ce soit *. Voilà pourquoi on peut la
^ Voy., pour la théorie de la valeur, le chap. v du tome VI.
(Noie de l* éditeur,)
consommer et, à plus forte raison, la transmettre, sans nuire à personne; mais je n'insisterai pas sur ces réflexions (]ui ne sont pas de mon sujet.
V Echange^ c'est le domaine principal de l'économie politique, parce que c'est, de beaucoup, le mode le plus fré- (fuent de la transmission des propriétés, selon des convenlions libres et volontaires, dont cette science étudie les lois et les effets.
A proprement parler, TEchange c'est la mutualité des services. Les parties se disent entre elles : « Donne-moi ceci, et je te donnerai cela ; » ou bien : « Fais ceci pour moi, ot je ferai cela pour toi. » Il est bon de remarquer (car cela jettera un jour nouveau sur la notion de valeur) que la seconde formule est toujours impliquée dans la première. Quand on dit : a Fais ceci pour moi, et je ferai cela pour toi, » on propose d'échanger service contre service. De môme quand on dit : « Donne-moi ceci, et je te donnerai cela, )) c'est comme si l'on disait : <c Je te cède ceci que j'ai fait, cède-moi cela que tu as fait. » Le travail est passé au lieu d'être actuel ; mais l'Échange n'en est pas moins gouverné par l'appréciation comparée des deux services, en sorte qu'il est très-vrai de dire que le principe de la valeur est dans les services rendus et reçus à l'occasion des produits échangés, plutôt que dans les produits eux-mêmes.
En réalité, les services ne s'échangent presque jamais directement. Il y a un intermédiaire qu'on appelle monnaie. Paul a confectionné un habit, contre lequel il veut recevoir un peu de pain, un peu de vin, un peu d'huile, une visite du médecin, une place au parterre, etc. L'Echange ne se pout accomplir en nature ; que fait Paul ? Il échange d'abord son habit contre de l'argent, ce qui s'appelle vente; puis il échange encore cet argent contre les objets qu'il désire, ce qui se nomme achat ; ce n'est qu'alors que la mutualité des services a fini son évolution ; ce n'est qu'alors
CAPITAL ET BtNTE. • 3 5
que le travail et la satisfaction se balancent dans le môme individu; ce n'est qu'alors qu'il peut dire : « J'ai fait ceci pour la société, elle a fait cela pour moi. » En un mot, ce n'est qu'alors que l'Echange est réellement accompli. Rien n'est donc plus exact que cette observation de J, B. Say : « Depuis l'introduction de la monnaie, chaque échange se décompose en deux facteurs, la vente et Vachat, » C'est la réunion de ces deux facteurs qui constitue l'échange complet.
Il faut dire aussi que la constante apparition de l'argent dans chaque échange a bouleversé et égaré toutes les idées ; les hommes ont fini par croire que l'argent était la vraie richesse, et que le multiplier c'était multiplier les services et les produits. De là le régime prohibitif, de là le papiermonnaie, de là le célèbre aphorisme : a Ce que l'un gagne, l'autre le perd, o et autres erreurs qui ont ruiné et ensanglanté la terre *.
Après avoir beaucoup cherché, on a trouvé que pour que deux services échangés eussent une valeur équivalente, pour que l'échange fût équitable, le meilleur moyen c'était qu'il fût libre. Quelque séduisante que soit au premier coup d'œil l'intervention de l'Etat, on s'aperçoit bientôt qu'elle ^sl toujours oppressive pour Tune ou l'autre des parties contractantes. Quand on scrute ces matières, on est forcé de raisonner toujours sur cette donnée que Véqvivalence résulte de la liberté. Nous n'avons en effet aucun autre moyen de savoir si, dans un moment déterminé, deux services se valent, que d'examiner s'ils s'échangent couramment et librement entre eux. Faites intervenir l'État, qui est la force, d'un côté ou de l'autre, à l'instant tout moyen
* Cette erreur est combattue dans le pamphlet intitulé : Maudit argent! — Il vient immédiatement après celui-ci.
(Note de V éditeur.)
3 6 PA!aPHLETS.
d'appréciation se complique et s'embrouille, au lieu de 8*éclaircir. Le rôle de TEtal semble être de prévenir et surtout de réprimer le dol et la fraude, c'est-à-dire de garantir la liberté et non de la violer.
Je me suis un peu étendu sur VÉchangCy quoique j'aie à m'occuper principalement du Prêt. Mon excuse est que, selon moi, il y a dans le prêt un véritable échange, un véritable service rendu par le prêteur et qui met un service équivalent à la charge de l'emprunteur, — deux services dont la valeur comparée ne peut être appréciée, comme celle de tous les services possibles, que par la liberté.
Or, s'il en e^t ainsi, la parfaite légitimité de ce qu'on nomme loyer, fermage, intérêt, sera expliquée et justifiée. Considérons donc le Prêt,
Supposons que deux hommes échangent deux services ou deux choses dont l'équivalence soit à l'abri de toute contestation. Supposons par exemple que Pierre disse à <( Paul : Donne-moi dix pièces de dix sous contre une pièce de cinq francs. » 11 n'est pas possible d'imaginer une équivalence plus incontestable. Quand ce troc est fait, aucune des parties n'a rien à réclamer à l'autre. Les services échangés se valent. Il résulte de là que si l'une des parties veut introduire dans le marché une clause additionnelle, qui lui soit avantageuse et qui soit défavorable à l'autre partie, il faudra qu'elle consente à une seconde clause qui rétablisse l'équilibre et la loi de justice. Voir l'injustice dans cette seconde clause de compensation, voilà certainement qui serait absurde. Cela posé, supposons que Pierre, après avoir dit à Paul : a Donne-moi dix pièces de dix sous, je te donnerai une pièce de cent sous, » ajoute : « Tu me donneras les dix pièces de dix sous actuellement, et moi je ne te donnerai la pièce de cent sous que dans un an; » il est bien évident que cette nouvelle proposition change les charges et les avantages du marché, qu'elle altère la proportion des
deux services. Ne saute-t-il pas aux yeux, en effet, que Pierre demande à Paul un service nouveau, supplémentaire et d'une autre espèce ? N est-ce pas comme s'il disait : a Rends-moi le service de me laisser utiliser à mon profit pendant un an cinq francs qui t'appartiennent et que tu pourrais utiliser pour toi-même. » Et quelle bonne raison peut-on avoir de soutenir que Paul est tenu de rendre gratuitement ce service spécial ; qu'il ne doit rien demander de plus en vue de cette exigence ; que l'État doit intervenir pour le forcer de la subir ? Comment comprendre que le publiciste qui prêche au peuple une telle doctrine la concilie avec son principe : la mutualité des services ?
J'ai introduit ici le numéraire. J'y ai été conduit par le désir de mettre en présence deux objets d'échange d'une égalité de valeur parfaite et incontestable. Je voulais prévenir des objections ; mais, à «n autre point de vue, ma démonstration eût été plus frappante encore;, si j'avais fait porter la convention sur les services ou les produits euxmêmes.
Supposez, par exemple, une Maison et un Navire de valeurs si parfaitement égales que leurs propriétaires soient disposés à les échanger troc pour troc^ sans soulte ni remise. En effet, le marché se conclut par- devant notaire. Au moment de se mettre réciproquement en possession, l'armateur dit au citadin : a Fort bien, la transaction est faite, et rien ne prouve mieux sa parfaite équité que notre libre et volontaire consentement. Nos conditions ainsi fixées, je viens vous proposer une petite modification pratique. C'est que vous me livrerez bien votre Maison aujourd'hui, mais moi, je ne vous mettrai en possession de mon Navire que dans un an, et la raison qui me détermine à vous faire cette demande c'est que, pendant cette année de termCy je puis utiliser le navire. » Pour ne pas nous embarrasser dans les considérations relatives à la détérioration de Tobjet prêté
je supposerai que l armateur ajoute : « Je m'obligerai à vous remettre au bout de l*an le navire dans i'état où il est aujourd'hui. » Je le demande à tout homme de bonne foi, je le demande à M. Proudhon lui-même, le citadin ne sera-t-il pas en droit de répondre : « La nouvelle clause (|ue vous me proposez change entièrement la proportion ou réquivalence des services échangés. Par elle, je serai j>rivé, pendant un an, tout à la fois, de ma maison et de votre navire. Par elle, vous utiliserez Tun et Tautre. Si, en Tabsence de cette clause, le troc pour troc était juste, par cette raison môme, la clause m'est onéreuse. Elle stipule un désavantage pour moi et un avantage pour vous. C'est un service nouveau que vous me demandez ; j'ai donc le droit de vous le refuser, ou de vous demander, en compensation, un service équivalent. »
Si les parties tombent d''accord sur cette compensation, dont le principe est incontestable, on pourra distinguer aisément deux transactions dans une, deux échanges de services dans un. Il y a d'abord le troc de la maison contre !o navire ; il y a ensuite le délai accordé par l'une des parlies, et la compensation corrélative à ce délai concédée par l'autre. Ces deux nouveaux s^r/;?c^s prennent les noms génériques et abstraits de crédit et IiMéuét ; mais les noms ne changent pas la nature des choses, et jc délie qu'on ose soutenir qu'il n'y a pas là, au fond, service contre sei^vice ou mutualité de services. Dire que l'un de ces services ne provoque pas l'autre, dire que le premier doit être rendu gratuitement, à moins d'injustice, c'est dire que Tinjustice consiste dans la réciprocité des services, que la justice consiste à ce que l'une des parties donne et ne reçoive pas, ce qui est contradictoire dans les termes.
Pour donner une idée de l'intérêt et de son mécanisme, qu'il me soit permis de recourir à deux ou trois anecdotes. Mais, avant, je dois dire quelques mots du capital.
Il y a des personnes qui se figurent que le capital c'est de l'argent, et c'est précisément pourquoi on nie sa productivité ; car, comme dit M. Thoré, les écus ne sont pas doués de la faculté de se reproduire. Mais il n'est pas vrai que Capital soit synonyme d'argent. Avant la découverte des métaux précieux, il y avait des capitalistes dans le monde, et j'ose môme dire qu'alors, comme aujourd'hui, chacun l'était à quelque degré.
Qu'est-ce donc que le capital? Il se compose de trois choses :
4° Des Matériaux sur lesquels les hommes travaillent, quand ces matériaux ont déjà une valeur communiquée par un effort humain quelconque, qui ait mis en eux le principe de la rémunération ; laine, lin, cuir, soie, bois, etc. :
2° Des Instruments dont ils se servent pour travailler : outils, machines, navires, voitures, etc., etc.;
^^ Des Provisions qu'ils consomment pendant la durée du travail: vivres, étoffes, maisons, etc.
Sans ces choses, le travail de l'homme serait ingrat et à peu près nul, et cependant ces choses ont elles-mêmes exigé un long travail, surtout à l'origine. Voilà pourquoi on attache un grand prix à les posséder, et c'est aussi la raison pour laquelle il est parfaitement légitime de les échanger et vendre, d'en tirer avantage si on les met en œuvre, d'en tirer une rémunération si on les prête (*).
J'arrive à mes anecdotes.
lie fsiac de hl6.
Mathurin, d'ailleurs pauvre comme Job, et réduit à gagner sa vie au jour le jour, était cependant propriétaire, par je ne sais quel héritage, d'un beau lopin de terre inculte. Il
1 Voy., sur la notion du capital, le cbap. vu du tome VI.
{Noie de l'éditeur.)
souhaitait ardemment le défricher. Hélas se disait-il, creuser des fossés, élever des clôtures, défoncer le sol, le débarrasser de ronces et de pierres, l'ameublir, l'ensemencer, tout cela pourrait bien me donner à manger dans un an ou deux, mais non certes aujourd'hui et demain. Il m'est impossible de me livrer à la culture avant d'avoir préalablement accumulé quelques Provisions qui me fassent subsister jusqu'à la récolte, et j'apprends par expérience que le travail antérieur est indispensable pour rendre vraiment productif le travail actuel. Le bon Mathurin ne se borna pas à faire ces réflexions. Il prit aussi la résolution de travailler à la journée et de faire des épargnes sur son salaire, pour acheter une bêche et un sac de blé, choses sans lesquelles il faut renoncer aux plus beaux projets agricoles. Il fit si bien, il fut si actif et si sobre, qu'enfin il se vit en possession du bienheureux sac de blé, «Je le porterai au moulin, dit-il, et j'aurai là de quoi vivre jusqu'à ce que mon champ se couvre d'une riche moisson. » Comme il allait partir, Jérôme vint lui emprunter son trésor. « Si tu veux me prêter ce sac de blé, disait Jérôme, tu me rendras un grand service^ car j'ai en vue un travail très-lucratif, qu'il m'est impossible d'entreprendre faute de Provisions pour vivre jusqu'à ce qu'il soit terminé. — J elais dans le môme cas, répondit Mathurin, et si maintenant j'ai du pain assuré pour quelques mois, je l'ai gagné aux dépens de mes bras et de mon estomac. Sur quel principe de justice serait-il maintenant consacré à la réalisation de ton entreprise et non de la mienne? o
On peut penser que le marché fut long. Il se termina cependant, et voici sur quelles bases :
Premièrement, Jérôme promit de rendre au bout de l'an un sac de hlé de même qualité, de même poids, sans qu'il y manquât un seul grain. Cette première clause est de toute justice, disait-il, sans elle Mathurin ne prêterait pas, il &nnerait.
Secondement, il s'obligea à livrer cinq litres de blé en sus de Vhectolitre. Cette clause n'est pas moins juste que l'autre, pensait-il; sans elle, Mathurin me rendrait un service sans compensation, il s'infligerait une privation, il renoncerait à sa chère entreprise, il me mettrait à même d'accomplir la mienne, il me ferait jouir, pendant un an, du fruit de ses épargnes, et tout cela gratuitement. Puisqu'il ajourne son défrichement, puisqu'il me met à même de réaliser un travail lucratif, il est bien naturel que je le fasse participer, dans une mesure quelconque, à des profits que je ne devrai qu'à son sacrifice.
De son côté, Mathurin, qui était quelque peu clerc, faisait ce raisonnement. Puisqu'en vertu de la première clause, le sac de blé me rentrera au bout de l'an, se disait- il, je pourrai le prêter de nouveau ; il me reviendra, à la seconde année ; je le prêterai encore, et ainsi de suite pendant réternité. Cependant, je ne puis nier qu'il aura été mangé depuis longtemps. Voilà qui est bizarre que je sois éternellement propriétaire d'un sac de blé^ bien que celui que j'ai prêté ait été détruit à jamais. Mais ceci s'explique : il sera détruit au service de Jérôme. Il mettra Jérôme en mesure de produire une valeur supérieure, et par conséquent Jérôme pourra me rendre un sac de blé on la valeur sans éprouver aucun dommage ; au contraire. Et quant à moi, cette valeur doit être ma propriété tant que je ne la détruirai pas à mon usage ; si je m'en étais servi pour défricher ma terre, je l'aurais bien retrouvée sous forme de belle moisson. Au lieu de cela, je la prête, je dois la retrouver sous forme de restitution.
Je tire de la seconde clause un autre enseignement. Au bout de l'an, il me rentrera cinq litres de blé en sus des cent litres que je viens de prêter. Si donc je continuais à travailler à la journée, et à épargner sur mon salaire, comme î'flfNTait, dans quelque temps, je pourrais prêter deux sacs de blé, puis trois, puis quatre, et lorsque j'en aurais placé
un assez grand nombre pour pouvoir vivre sur la somme de ces rétributions de cinq litres, afférentes à chacun d'eux, il me serait permis de prendre, sur mes vieux jours, un peu de repos. Mais quoi ! en ce cas, ne vivrais-je pas aux dépens d'autrui? Non certes, puisqu'il vient d'être reconnu qu en prêtant je rends service^ je perfectionne le travail de mes emprunteurs, et ne prélève qu'une faible partie de cet excédant de production dû à mon prêt et à mes épargnes. C'est une chose merveilleuse que Thomme puisse ainsi réaliser un loisir qui ne nuit à personne et ne saurait être jalousé sans injustice.
La maison.
Mondor avait une maison. Pour la construire, il n'avait rien extorqué à qui que ce soit. Il la devait à son travail personnel, ou, ce qui est identique, à du travail équitablement rétribué. Son premier soin fut de passer un marché avec un architecte, en vertu duquel, moyennant cent écus par an, celui-ci s'obligea à entretenir la maison toujours en bon état. Mondor se félicitait déjà des jours heureux qu'il allait couler dans cet asile, déclaré sacré par noire Constitution. Mais Valore prétendit en faire sa demeure. Y pensezvous? dit Mondor, c'est moi qui Tai construite, elle m'a coûté dix ans de pénibles travaux, et c'est vous qui en jouiriez I On convint de s'en rapporter à des juges. On ne fut pas chercher de profonds économistes, il n'y en avait pas dans le pays. Mais on choisit des hommes justes et de bon sens ; cela revient au même : économie politique, justice, bon sens, c'est tout un. Or voici ce que les juges décidèrent. Si Valère veut occuper pendant un an la maison de Mondor, il sera tenu de se soumettre à trois conditions. La première, de déguerpir au bout de l'an et de rendre la maison en bon état, sauf les dégradations inévitables qui résultent de la
CAPITAL ET RENTB. U
seule durée. La seconde, de rembourser à Mondor Us 300 francs que celni-ci paie annuellement à rarchitocle pour réparer les oulrages du lemps ; car ces outrages survenant pendant que la maison est au service de Valèri», il est de toute justice qu'il en supporte les conséquences. La troisième, c'est de rendre à Mondor un service équivalent à celui qu'il en reçoit. Quant à cette équivalence de services, elle devra être librement débattue entre Mondor et Valùre.
lie rabot.
Il y a bien longtemps, bien longtemps vivait, dans un pauvre village, un menuisier philosophe, car mes personnages le sont tous quelque peu. Jacques travaillait malin et soir de ses deux bras robustes, mais son intelligence n'était pas pour cela oisive. Il aimait à se rendre compte de ses actions, de leurs causes et de leurs suites. 11 se disait quelquefois : Avec ma hache, ma scie et mon marteau, je ne puis faire que des meubles grossiers, et on me les paie comme tels. Si j'avais un rabot^ je contenterais mieux ma clientèle, et elle me contenterait mieux aussi. C'est trop juste; je n'en puis attendre que des services proportionnés à ceux que je lui rends moi-même. Oui, ma résolution e^t prise, et je me fabriquerai un Rabot,
Cependant, au moment de mettre la main à l'œuvre, Jacques fit encore cette réflexion : Je travaille pour ma clientèle 300 jours dans l'année. Si j'en mets 10 à faire mon rabot, à supposer qu'il me dure un an, il ne me restera plus que 290 jours, pour confectionner des meubles. Il faut donc, pour que je ne sois pas dupe en tout ceci, qu'aidé du rabot, je gagne désormais autant en 290 jours que je fais maintenant en 300 jours. Il faut même que je gagne davantage, car sans cela il ne vaudrait pas la peine que je me lançasse dans les innovations. Jacques se mit donc à calcu-
1er. Il s'assura qu'il vendrait ses meubles perfectionnés à un prix qui le récompenserait amplement des dix jours consacrés à faire le Rabot. Et quand il eut toute certitude à cet égard, il se mit à l'ouvrage.
Je prie le lecteur de remarquer que cette puissance,' qui est dans l'outil, d'augmenter la productivité du travail, est la base de la solution qui va suivre.
Au bout de dix jours, Jacques eut en sa possession un admirable Rabot, d'autant plus précieux qu'il l'avait fait luimême. Il en sauta de joie, car, comme la bonne Perrette, il supputait tout le profit qu'il allait tirer de l'ingénieux instrument; mais plus heureux qu'elle, il ne se vit pas réduit à dire : « Adieu veau, vache, cochon, couvée I »
Il en était à édifier ses beaux châteaux en Espagne, quand il fut interrompu par son confrère Guillaume, menuisier au village voisin. Guillaume, ayant admiré le Rabot, fut frappé des avantages qu'on eu pouvait retirer. Il dit à Jacques :
— Il faut que tu me rendes un service.
— Lequel ?
— Prcte-moi ce rabot pour un an.
Comme on pense bien, à cette proposition, Jacques ne manqua pas de se récrier :
— Y penses-tu, Guillaume? Et si je te rends ce service^ quel service me rendras-tu de ton côté?
— Aucun. Ne sais-tu pas que le prêt doit être gratuit? ne sais-tu pas que le capital est naturellement improductif? no sais-tu pas que l'on a proclamé la Fraternité? Si tu ne me rendais un service que pour en recevoir un de moi, quel serait ton mérite?
— Guillaume mon ami, la Fraternité ne veut pas dire que tous les sacrifices seront d'un côté, sans cela, je ne vois pas pourquoi ils ne seraient pas du tien. Je ne sais si le prêt doit être gratuit; mais je sais que si je te prêtais gra-
tuitement mon rabot pour un an, ce serait te le donner. A le dire vrai, je ne l'ai pas fait pour cela.
— Et bien! passons un peu par-dessus les modernes axiomes fraternitaires découverts par messieurs les socialistes. Je réclame de toi un service; quel service me demandes-tu en échange?
— D'abord, dans un an, il faudra mettre le rabot au rebut ; il ne sera plus bon à rien. Il est donc juste que tu m'en rendes un autre exactement semblable, ou que tu me donnes assez d'argent pour le faire réparer, ou que tu me remplaces les dix journées que je devrai consacrer à le refaire. De manière ou d'autre, il faut que le Rabot me revienne en bon état comme je te le livre.
— C'est trop juste, je me soumets à cette condition. Je m'engage à te rendre ou un rabot semblable ou la valeur. Je pense que te voilà satisfait et que tu n'as plus rien à me demander.
— Je pense le contraire. J'ai fait ce rabot pour moi et non pour toi. J'en attendais un avantage, un travail plus achevé et mieux rétribué, une amélioration dans mon sort. Je ne puis te céder tout cela gratuitement. Quelle raison y a-t-il pour que ce soit moi qui aie fait le Rabot et que ce soit toi qui en tires le profit ? Autant vaudrait que je te demandasse ta scie et ta hache. Quelle confusion I et n'est-il pas plus naturel que chacun garde ce qu'il a fait de ses propres mains, comme il garde ses mains elles-mêmes? Se servir, sans rétribution, des mains d'autrui, cela s'appelle esclavage; se servir, sans rétribution, du rabot d'autrui, cela peut-il s'appeler fraternité ?
— Mais puisqu'il est convenu que je te le rendrai au bout de l'an, aussi poli et aussi affilé qu'il l'est maintenant.
— Il ne s'agit plus de l'année prochaine ; il s'agit de celte année-ci. J'ai fait ce Rabot pour améliorer mon travail et mon sort ; si tu le bornes à me le rendre dans un an, c'est
toi qui en auras le proOl pendant toute une année; je ne suis pas tenu de te rendre un tel service sans en recevoir aucun de toi : si donc tu veux mon Rabot, indépendamment de la restitution intégrale déjà stipulée, il faut que lu me rendes un service que nous allons débattre; il faut que tu m'accordes une rétribution.
Et cela fut fait ainsi ; Guillaume accorda une rétribution calculée de lelle sorlc, que Jacques eut à la 6n de Tannée un rabot tout neuf et, de plus, une compensation, consistant en une planche, pour les avantages dont il s'était privé et qu'il avait cédés à son confrère.
El il fut impossible à quiconque eut connaissance de cette transaction d'y découvrir la moindre trace d'oppression et d'injustice.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que, au bout de l'an, le Rabot rentra en la possession de Jacques qui le prêla derechef, le recouvra et le prêta une troisième et une quatrième fois. Il a passé dans les mains de son fils, qui le loue encore. Pauvre Rabol! combien de fois n'a-t-il pas vu changer tantôt sa lame, tantôt son manche! Ce n'est plus le même Rabot, mais c'est toujours la même Valeur^ du moins pour la postérité de Jacques.
Ouvriers, dissertons maintenant sur ces historiettes.
J'affirme d'abord que le Sac de blé et le Rabot sont ici le type, le modèle, la représentation fidèle, le symbole de tout Capital, comme les cinq litres de blé et la planche sont le type, le modèle, la représentation, le symbole de tout Intérêt. Cela posé, voici, ce me semble, une série de conséquences dont il est impossible de contester la justesse :
i"* Si l'abandon d'une planche par Temprunteur au prêteur est une rétribution naturelle, équitable, légitime, juste prix d'un service réel, nous pouvons en conclure, en généralisant, qu'il est dans la nature du Capital de produire un Intérêt. Quand ce capital, comme dans les exemples précé-
dents, revêt la forme d*un Instrument de travail^ il est bien clair qu'il doit procurer un avantage à son possesseur, à celui qui Fa fait, qui y a consacré son temps, sou intelligence et ses forces; sans cela, pourquoi Teût-il fait? on ne satisfait immédiatement aucun besoin avec des instruments de travail; on ne mange pas des rabots, on ne boit pas des scies, si ce n'est chez Fagotin. Pour qu'un homme se soit décidé à détourner son temps vers de telles productions, il faut bien qu'il y ait été déterminé par la considération de la puissance que ces instruments ajoutent à sa puissance, du temps qu'ils lui épargnent, de la perfection et de la rapidité qu'ils donnent à sou travail, en un mot, des avantages qu'ils procurent. Or, ces avantages qu'on s'était préparés par le labeur, par le sacrifice d'un temps qu'on eût pu utiliser d'une manière plus immédiate, alors qu'on est enfin à môme de les recueillir, est-on tenu de les conférer gratuitement à autrui ? Serait-ce un progrès, dans Tordre social, que la Loi en décidât ainsi, et que les citoyens payassent des fonctionnaires pour faire exécuter par la force une telle Loi? J*ose dire qu'il n'y en a pas un seul parmi voi;s qui le soutienne. Ce serait légaliser, organiser, systématiser Tinjustice elle-même, car ce serait proclamer qu'il y a des hommes nés pour rendre et d'autres nés pour recevoir des services gratuits. Posons donc en fait que l'intérêt est juste, naturel et légitime.
2° Une seconde conséquence, non moins remarquable que la première, et, s'il se peut, plus satisfaisante encore, sur laquellej'appellevotre attention, c est celle-(i : L'intérêt ne nuit pas à Vemprunteur;}Q veux dire : L'obligation où se trouve Tcmprunteurde payer une rétribution pour avoir lu jouissance d'un capital ne peut empirer sa condition *.
1 Voy. la 8* lettre du pamphlet Gratuité du crédit y au présent volume.
(Note de Nditeur,)
4 s PAMPHLETS.
Remarquez, en effet, que Jacques et Guillaume sont parfaitement libres relativement à la transaction à laqueHe le Rabot peut donner lieu. Cetle transaction ne peut s'accomplir qu'autant qu'elle convienne à Tun comme à l'autre. Le pis qui puisse arriver, c'est que Jacques soit trop exigeant, et, en ce cas, Guillaume, refusant le prêt, restera comme il était avant. Par cela même qu'il souscrit à l'emprunt, il constate qu'il le considère comme avantageux; il constate que, tout calcul fait, et en tenant compte de la rétribution, quelle qu'elle soit, mise à sa charge, il trouve encore plus profitable d'emprunter que de n'emprunter pas. Il ne se détermine que parce qu'il a comparé les inconvénients aux avantages. Il a calculé que le jour où il restituera le Rabot, accompagné de la rétribution convenue, il aura encore fait plus d'ouvrage à travail égal, grâce à cet outil. Il lui restera un profit; sans quoi, il n'emprunterait pas.
Les deux services dont il est ici question s'échangent selon la Loi qui gouverne tous les Échanges : la loi de l'offre et de la demande. Les prétentions de Jacques ont une limite naturelle et infranchissable. C'est le point où la rétribution par lui demandée absorberait tout l'avantage que Guillaume peut trouver à se servir d'un Rabot. En ce cas, l'emprunt ne se réaliserait pas. Guillaume serait tenu ou de se fabriquer lui-même un Rabot ou de s'en passer, ce qui le laisserait dans sa situation primitive. Il emprunte, donc il gagne à emprunter.
Je sais bien ce qu'on me dira. On me dira : Guillaume peut se tromper, ou bien il peut être maîtrisé parla nécessité et subir une dure loi.
J'en conviens; mais je réponds : Quant aux erreurs de calcul, elles tiennent à l'infirmité de notre nature, et en arguer contre la transaction dont s'agit, c'est opposer une fin de nou-rccevoir à toutes les transactions imaginables, à
toutes les actions humaines. L'erreur est un fait accidentel que Texpérience redresse sans cesse. En définitive, c'est à chacun d'y veiller. — En ce qui concerne les dures nécessités qui réduisent à des emprunts onéreux, il estclair que ces nécessités existent antérieurement à l'emprunt. Si Guillaume est dans une situation telle qu'il ne peut absolument pas se passer d'un Rabot, et qu'il soit forcé d'en emprunter un à tout prix, cette situation provient-elle de ce que Jacques s'est donné la peine de fabriquer cet outil? n'existet-elle pas indépendamment de cette circonstance? quelque dur, quelque âpre que soit Jacques, jamais il ne parviendra à empirer la position supposée de Guillaume. Certes, moralement^ le prêteur pourra être blâmable; mais au point de vue économique, jamais le prêt lui-même ne saurait être considéré comme responsable de nécessités antérieures, qu'il n'a pas créées et qu'il adoucit toujours dans une mesure quelconque.
Mais ceci prouve une chose sur laquelle je reviendrai, c'est que l'intérêt évident de Guillaume, personnifiant ici les emprunteurs, est qu'il y ait beaucoup de Jacques et de Rabots, autrement dit, de prêteurs et de capitaux. Il" est bien clair que si Guillaume peut dire à Jacques : a Vos prétentions sont exorbitantes, je vais m'adresser à d'autres, il ne manque pas de Rabots dans le monde; » — il sera dans une situation meilleure que si le Rabot de Jacques est le seul qui se puisse prêter. Assurément, il n'y a pas d'aphorisme plus vrai que celui-ci : service pour service. Mais n'oublions jamais qu'aucun service n'a, comparativement aux autres, une valeur fixe et absolue. Les parties contractantes sont libres. Chacune d'elles porte ses exigences au point le plus élevé possible, et la circonstance la plus favorable à ces exigences, c'est l'absence de rivalité. Il suit de là que s'il y a une classe d'hommes plus intéressée que toute autre à la formation, à la multiplication, à l'abondance des capitaux,
c'est surtout la classe emprunteuse. Or, puisque les capitaux ne se forment et s'accumulent que sous le stimulant et par la perspeclive d'une jusie rémunération, qu'elle comprenne donc le dommage qu'elle s'inflige à elle-même, quand elle nie la légitimité de l'intérêt, quand elle proclame la gratuité du crédit, quand elle déclame contre la prétendue tyrannie du capital, quand elle décourage l'épargne, et pousse ainsi à la rareté des capitaux et, par suite, à l'élévation de la rente.
3** L'anecdote que je vous ai racontée vous met aussi sur la voie d'expliquer ce phénomène, en apparence bizarre, qu'on appelle la pérennité ou la perpétuité de l'intérêt. Puisque, eu prêtant son rabot, Jacques a pu trcs-légitimemcnt stipuler cette condition qu'il lui serait rendu au bout de l'an dans l'état même où il l'a cédé, n'est-il pas bien clair qu il peut, à partir de cette échéance, soit l'employer à son usage, soit le prêter de nouveau, sous la même condition? S'il prend ce dernier parti, le rabot lui reviendra au bout de chaque année et cela indéfiniment. Jacques sera donc en mesure de le prêter aussi indéfiniment, c'est-à-dire d'en tirer une 7'enie pejyétvelle. On dira que le rabot s'use Cela est vrai, mais il s'use par la main et au profit de l'emprunteur. Celui-ci a fait entrer cette déperdition gradua le en ligne de compte et en a assumé sur lui, comme il le devait, les conséquences. Il a calculé qu'il tirerait de cet outil un avantage suffisant pour consentir à le rendre dans son état intégral, après avoir réalisé encore un bénéfice. Aussi longtemps que Jacques n'usera pas ce capital par lui-même et pour son propre avantage, aussi longtemps qu'il renoncera à ces avantages, qui permettent de le rétablir dans son intégrité, il aura un droit incontestable à la restitution, et cela, indépendamment de l'intérêt.
Remarquez, en outre, que si, comme je crois l'avoir démontré, Jacques, bien loin de faire tort à Guillaume, lui a
rendu service en lui prêtant son rabot pour un an, par la même raison, il ne fera pas tort, mais, au contraire, il rendra service à un second, à un troisième, à un quatrième emprunteur dans les périodes subséquentes. Par où vous pouvez comprendre que rinlérêt d'un capital est aussi naturel, aussi légitime, aussi utile la millième année que la prc-
mièrCé
Allons plus loin encore. Il se peut que Jacques ne prêle pas qu'an seul rabot. Il est possible qu'à force de travail, d'épargnes, de privations, d'ordre, d'activité, il parvienne à prêter une multitude de rabots et de scies, c'est-à-dire à rendre une multitude de services. J'insiste sur ce point que si le premier prêt a été un bien social, il en sera de même de tous les autres, car ils sont tous homogènes et fondés sur le même principe. Il pourra donc arriver que la somme de toutes les rétributions reçues par notre honnête artisan, en échange des services par lui rendus, suffise pour le faire subsister. En ce cas, il y aura un homme, dans le monde, qui aura le droit de vivre sans travailler. Je ne dis pas qu'il fera bien de se hvrer au repos; je dis qu'il en aura le droit, et s'il en use, ce ne sera aux dépens de qui que ce soit, bien au contraire. Que si la société comprend un peu la nature des choses, elle reconnaîtra que cet homme subsiste sur des services qu'il reçoit sans doute (ainsi faisons-nous tous), mais qu'il reçoit très- légitimement en échange d'autres services qu'il a lui-même rendus, qu'il continue à rendre et qui sont très-réels, puisqu'ils sont librement et volontairement acceptés.
Et ici on peut entrevoir une des plus belles harmonies du monde social. Je veux parler du Loisir^ non de ce loisir que s'arrangent les castes guerrières et dominatrices par la spoliation des travailleurs, mais du loisir, fruit légitime et innocent de l'activité passée et de l'épargne. En m'exprimant ainsi, je sais que je choque bien des idées reçues.
52 PAMPIILtTS.
Mais voyez ! le loisir n*esl-il pas un ressort essentiel dans la mécanique sociale? sans lui, il n'y aurait jamais eu dans le monde ni de Newton, ni de Pascal, ni de Fénelon ; l'humanité ne connaîtrait ni les arts, ni les sciences, ni ces merveilleuses inventions préparées, à Torigine, par des investigations de pure curiosité ; la pensée serait inerte, l'homme ne serait pas perfectible. D'un autre côté, si le loisir ne se pouvait expliquer que par la spoliation et l'oppression, s'il était un bien dont on ne peut jouir qu'injustement et aux dépens d'autrui, il n'y aurait pas de milieu entre ces deux maux : ou l'humanité serait réduite à croupir dans la vie végétative et stationnaire, dans l'ignorance éternelle, par l'absence d'un des rouages de son mécanisme ; ou bien, elle devrait conquérir ce rouage au prix d'une inévitable injustice et offrir de toute nécessité le triste spectacle, sous une forme ou une autre, de l'antique classification des êtres humains en Maîtres et en Esclaves. Je défie qu'un me signale, dans cette hypothèse, une autre alternative. Nous serions réduits à contempler le plan providentiel qui gouverne la société avec le regret de penser qu'il présente une déplorable lacune. Le mobile du progrès y serait oublié, ou, ce qui est pis, ce mobile ne serait autre que l'injustice elle-même. — Mais non, Dieu n'a pas laissé une telle lacune dans son œuvre de prédilection. Gardons-nous de méconnaître sa sagesse et sa puissance; que ceux dont les méditations incomplètes ne peuvent expliquer la légitimité du loisir, imitent du moins cet astronome qui disait : A tel point du ciel, il doit exister une planète qu'on finira par découvrir, car sans elle le monde céleste n'est pas harmonie, mais discordance.
Eh bien I je dis que, bien comprise, l'histoire de mon humble Rabot, quoique bien modeste, suffit pour nous élever jusqu'à la contemplation d'une des harmonies sociales les plus consolantes et les plus méconnues.
Il n'est pas vrai qu'il faille opter entre la négation ou l'il-
légitimité du loisir; grâce à la rente et à sa naturelle pérennité, le loisir peut surgir du travail et de l'épargne. C'est une douce perspective que chacun 'peut avoir en vue; c'est une noble récompense à laquelle chacun peut aspirer. Il faitson apparition dans le monde, il s'y étend, il s'y distribue proportionnellement à l'exercice de certaines vertus; il ouvre toutes les voiesde l'intelligence, il ennoblit, il moralise, il spirîtualise l'âme de l'humanité, non-seulement sans peser d'un poids quelconque sur ceux de nos frères que les conditions de la vie vouent encore à de rodes labeurs, mais de plus en les soulageant proçressivement de ce que ce labeur a de plus lourd et de plue répugnant. Il suffit que les capitaux se forment, s'accumulent, se mnltiplient, se prêtent à des conditions de moins en moins onéreuses, qu'ils descendent, qu'ils pénètrent dans toutes les couches sociales et que, par une progression admirable, après avoir affranchi les prêteurs, ils hâtent l'affranchissement des emprunteurs eux-mêmes. Pour cela, il faut que les lois et les mœurs soient toutes favorables à l'épargne, source du capital. C'est assez dire que la première de toutes les conditions c'est de ne pas effrayer, attaquer, combattre, nier ce qui est le stimulant de l'épargne et sa raison d elre : la rente.
Tant que nous ne voyons passer de main en main, à titre de prêt, que des provisions^ des matériaux et des iVis/rwmen^Sifhoses indispensables à la productivité du travail luiméi^ft^les idées exposées jusqu'ici ne trouveront pas beaucoup de contradicteurs. Qui sait même si Ion ne me reprochera pas d'avoir fait un grand effort pour enfoncer, comme on dit, une porte ouverte. Mais sitôt que c'est le numéraire qui se montre, comme matière de la transaction (et c'est lui qiûi se montre presque toujours), aussitôt les objections renaissent en foule. L'argent, dira-t-on, ne se reproduit pas de lui-même ainsi que votre sac de blé ; il n'aide pas le travail comme votre rabot; il ne donne pas directe-
raeiil une satisfaction comme votre maison. Il est donc impuissant, par sa nature, à produire un intérêt, à se multiplier, et la rémunération qu'il exige est une véritable ex torsion.
Qui ne voit où est le sophisme ? Qui ne voit que le numéraire n'est qu'une formelransitoire que leshommes donnent un moment à d'autres valeurs^ à des utilités réelles, dans le seul but de faciliter leurs arrangements? Au mi lieu des complications sociales, Thomme qui est en mesure de prêter n'a presque jamais la chose môme dont l'emprunteur a besoin. Jacques a bien un rabot ;mai8 peut-être que Guillaume désire une scie. Ils ne pourraient pas s'entendre; la transaction favornble à tous les deux ne pourrait avoir lieu, et alors qu'arrive-t-il ? Il arrive que Jacques échange d'abord son rabot contre de l'argent; il prête l'argent à Guillaume, et Guillaume échange l'argent contre une scie. La transaction s'est compliquée, elle s'est décomposée en deux facteurs, ainsi que jo l'ai exposé pjns haut en parlant de l'échange. Mais elle n'a pas pour cela changé dénature. Elle ne contient pas moins tous les éléments du prêt direct. Jacques ne s'en est pas moins défait d'un outil qui lui était utile; Guillaume n'en a pas moins rrçu un instrument qui perfectionne son travail et augmente ses proGts; il n'y a pas moins service r^du de la part du prêteur, lui donnnnt droit à recevoir un service équivalent de la part de Tempruntcur; cette juste équivalence ne s'établit pas moins par le débat libre et contradictoire; l'i'bligation bien naturelle de restituer à l'échéance la valeur intégrale n'en constitue pas moins le principe de la pérennité de l'intérêt.
(( Est-ce qu'au bout d'un an, dit M. Thoré, vous trouverez un écu de plus dans un sac de cent francs ? »
Non certes, si l'emprunteur jette le sac de cent francs dans un coin. A cette condition, le rabot non plus, ni le sac de blé, ne se reproduisent d'eux-mêmes. Mais ce n'est
pas pour laisser Targent dans le sac ou le rabot au erochot qu'on les emprunte. On emprunte le rabot pour s en servir, ou lai'gent pour se procurer (m rabot. Et s*il est bien démontré que cet outil mol l'emprunteur à même de faire des proGts qu'il n'eût pas faits sans lui, s'il est démontré que le prêteur a renoncé à créer pour lui-même cet excédant de profits, on comprend que la stipulation d une part de cet excédant de profits en faveur du prêteur est équitable et légitime.
L'ignorance du vrai rôle que joue le numéraire dans les transactions humaines est la source des plus funestes erreurs. Je me propose de lui consacrer un pamphlet tout entier *.
D'après ce qu'on peut induire des écrits de M. Proudhon, ce qui l'a amenée penser que la gratuité du ci^édit était une conséquence logique et définitive du progrès social, c'est l'observation de ce phénomène qui nous montre l'intérêt décroissant à peu près en raison directe de la civilisation. A des époques de barbarie, on le voit en effet à 100 pour 100, et au delà. Plus tard, il descend à 80, à GO, à 50, à 40, à 20, à iO, à 8, à 5, à 4-, à 3 pour 100. On l'a uiême vu en Hollande à 2 pour 100. On en tire cette conclusion : «Puisque l'intérêt se rapproche de zéro à mesure que la société se perfectionne, il atteindra zéro quand la société sera parfaite. En d'autres termes, ce qui caractérise la perfection sociale c'est la gratuité du crédit. Abolissons donc l'intérêt, et nous aurons atteint le dernier terme du progrès 2. »
Ceci n'est que spécieux, et puisque cette fausse argumentation peut contribuer à populariser le dogme injuste, dangereux, subversif de la gratuité du crédit, en le représen-
> Celui qui suit, sous le titre de Maudit argent!
{Note de l'éditeur,) * Voy. la 10* lettre du pamphlet Gratuité du crédit.
yNote de l'éditeur.)
tant comme coïncidant avec la perfection sociale, le lecteur me permettra d'examiner en peu de mots ce nouveau point de vue de la question.
Qu'est-ce que Y intérêt ? c'est le service rendu, après libre débat, par Temprunteur au prêteur, en rémunération du service qu'il en a reçu par le prêt.
D'après quelle loi s'établit le taux de ces services rémunératoires du prêt ? D'après la loi générale qui règle Téquivalence de tous les services, c'est-à-dire d'après la loi de l'offre ei de la demande. Plus une chose est facile à se procurer, moins on rend service en la cédant ou prêtant. L'homme qui me donne un verre d'eau, dans les Pyrénées, ne me rend pas un aussi grand service que celui qui me céderait un verre d'eau, dans le désert de Sahara. S'il y a beaucoup de rabots, de sacs de blé, de maisons dans un paySj'on en obtient l'usage {cœteris paribus)k des conditions plus favorables que s'il y en a peu, par la simple raison que le prêteur rend en ce cas un moindre service relatif.
Il n'est donc pas surprenant que plus les capitaux abondent, plus l'intérêt baisse.
Est-ce à dire qu'il arrivera jamais à zéro? Non, parce que, je le répète, le principe d'une rémunération est invinciblement dans le prêt. Dire que l'intérêt s'anéantira, c'est dire qu'il n'y aura plus aucun motif d*épargner, de se priver, de foiTiier de nouveaux capitaux, ni même do conserveries anciens. En ce cas, la dissipation ferait immédiatement le vide, et l'intérêt reparaîtrait aussitôt *.
En cela, le genre de services dont nous nous occupons ne diffère d'aucun autre. Grâce au progrès industriel, une paire de bas qui valait 6 fr., n'a plus valu successivement que '4fr.,3 fr., 2 fr. Nul ne peut dire jusqu'à quel point
1 Pour la distinction entre les divers éléments de l'intérêt, voy., au pamphlet Gratuité du crédit, les dernières pages de la 12® lettre.
{Note de réditeur.)
cette valeur descendra, mais ce qu'on peut affirmer c'est qu'elle ne descendra jamais à zéro, à moins que les bas ne finissent par se produire spontanément. Pourquoi ? Parce que le principe de la rémunération est dans le travail; parce que celui qui travaille pour autrui rend un service et doit recevoir un service : si Ton ne payait plus les bas, on cesserait d'en faire et, avec la rareté, le prix ne manquerait pas de reparaître.
Le sophisme que je combats ici a sa racine dans la divisibilité à l'infini, qui s'applique à la valeur comme à la matière.
Il paraît d'abord paradoxal, mais il est bien su de tous les mathématiciens qu'on peut de minute en minute, pendant l'éternité entière, ôter des fractions à un poids, sans jamais parvenir à anéantir le poids lui-môme. II suflSt que chaque fraction successive soit moindre que la précédente, dans une proportion déterminée et régulière.
Il est des pays où Ton s'attache à accroître la taille des chevaux ou à diminuer, dans la race ovine, le volume de la tête. Il est impossible de préciser jusqu'où on arrivera dans cette voie. Nul ne peut dire qu'il a vu le plus grand cheval ou la plus petite tête de mouton qui paraîtra jamais dans le monde. Mais Ton peut dire que la taille des chevaux n'atteindra jamais l'Infini, non plus que les têtes de moutons le Néant.
De même, nul ne peut dire jusqu'où descendra le prix des bas ou l'intérêt des capitaux, mais on peut affirmer, quand on connaît la nature des choses, que ni l'un ni l'autre n'arriveront jamais à zéro, car le travail et le capital ne peuvent pas plus vivre sans récompense que le mouton sans lête.
L'argumentation de M. Proudhon se réduit donc à ceci : Puisque les plus habiles agriculteurs sont ceux qui ont le plus réduit la tête des moutons, nous serons arrivés à la perfection agricole quand les moutons seront acéphales. Donc,
pour réaliser nous-mêmes cette perfection, coupons-leur le cou.
Me voici au terme de cetle ennuyeuse dissertation. Pourquoi faut-il que le vent des mauvaises doctrines ait rendu nécessaini de pénétrer ainsi jusque dans la nature intime de la rente? Je ne terminerai pas sans faire remarquer une belle moralité que Ton peut tirer de cette loi : « La baisse de rintérôt est proportionnelle à Tabondance des capitaux. » Cette loi étant donnée, s'il y a une classe d'hommes plus particulièrement intéressée que toute autre à ce que les capitaux se forment, s'accumulent, se multiplient, abondent et surabondent, c'est certainement la classe qui les emprunte, directement ou indirectement; ce sont les hommes qui mol tout en œuvre des maiériaox^ qui se font aider par des instruments^ qui vivent sur des provisions, produits et économisés par d'autres hommes.
Imaginez, dans une vaste et fertile contrée, une peuplade de mille habitants, dénués do tout Capital ainsi défini. Elle périra infailliblement dans les tortures de la faim. — Passons à une hypothèse à peine moins cruelle. Supposons que dix de ces sauvages soient pourvus d'Instruments et de Provisions en quantité sufiisante pour travailler et vivre euxmêmes jusqu'à la récolte, ainsi que pour rémunérer les services de quatre-vingt-dix travailleurs. Le résultat forcé sera la mort de neuf cents êtres humains. Il est clair encore que puisque 990 hommes, poussés par le besoin, se presseront sur des subsistances qui n'en peuvent maintenir que cent, les dix capitalistes seront maîtres du marché. Ils obtiendront le travail aux conditions les plus dures, car ils le mettront aux enchères. El remarquez ceci : Si ces capitalistes portent au cœur des sentiments dévoués, qui les induisent à s'imposer des privations personnelles afin de diminuer les souffrances de quelques-uns de leurs frères, cette générosité, qui se rattache à la morale, sera aussi noble dans son principe
GÀHTAL et rente. 59
qu'utile dans ses effets. Mais si, dupes de cette fausse philanthropie qu'on veut si inconsidérément mêler aux lois économiques, ils ont la prétention de rémunérer largenaent le travail, loin de faire du bien, ils feront du mal. Ils donneront double salaire, soit. Mais alors quarante-cinq hommes seront mieux pourvus, tandis que quarante-cinq autres viendront augmenter le nombre de ceux que la tombe va dévorer. L'hypothèse étant donnée, ce n'est pas rabaissement du salaire qui est le vrai fléeau, mais la rareté du capital. L'abaissement du salaire n'est pas la cause, mais l'effet du mal. J'ajoute qu'il en est, dans une certaine mesure, le remède. Il agit dans ce sens qu'il distribue le fardeau de la souffrance autant qu'il peut l'être et sauve autant de vies qu'une quantité déterminée de subsistances permet d'en sauver.
Supposez maintenant qu'au lieu de dix capitalistes, il y en ait cent, deux cents, cinq cents, n'est-il pas évident que la condition de toute la peuplade, et surtout celle des prolétaires, sera de plus en plus améliorée? N'est-il p «s évident que, toute considération de générosité à part, ils obtiendront plus de travail et un meilleur prix de leur travail? qu'eux-mêmes seront plus en mesure de former des capitaux, sans qu'on puisse assigner de limite à cette facilité toujours croissante de réaliser l'égalité et le bien-être ? Combien ne seraient-iis donc pas insensés, s'ils admettaient des doctrines et se livraient à des actes de nature à tarir la source des salaires, à paralyser le mobile et le stimulant de l'épargne ! Qu'ils apprennent donc celle leçon : sans doute les capitaux sont bons pour ceux qui les ont, qui le nie? mais ils sont utiles aussi à ceux qui n'ont pu encore en former, et il importe à ceux qui n'en ont pas que d'autres en aient.
Oui, si les prolétaires connaissaient leurs vrais intérêts, ils rechercheraient avec le plus grand soin quelles sont les
CO PAMPHLhTS.
circonstances favorables ou défavorables à l'épargne, afin de favoriser les premières et de décourager les secondes. Ils accueilleraient avec sympathie toute mesure qui tend à la prompte formation des capitaux. Ils s'enthousiasmeraient pour la paix, la liberté, Tordre, la sécurité, l'union des classes et des peuples, l'économie, la modération des dépenses publiques, et la simplicité du mécanisme gouvernemental; car c'est sous l'empire de toutes ces circonstances que l'épargne fait son œuvre, met l'abondance à la portée des masses, appelle à former des capitaux ceux même qui, autrefois, étaient réduits aies empruntera de dures conditions. Ils repousseraient avec énergie l'esprit guerrier qui détourne de sa véritable fin une si grande part du travail humain, l'esprit de monopole qui dérange l'équitable distribution des richesses telle que la liberté seule peut la réaliser, la multiplicité des services publics qui n'entreprennent sur notre • bourse que pour gêner notre liberté, et enfin ces doctrines subversives, haineuses, irréfléchies, qui efl^rayent le capital, l'empêchent de se former, le forcent à fuir, et en définitive le renchérissent^ au détriment surtout des travailleurs qui le mettent en œuvre.
Eh quoi ! à cet égard, la Révolution de Février n'est- elle pas unedureleçon? n'est-il pas évident qwQV insécurité qu'elle a jetée dans le monde des affaires d'une part, et, de l'autre, l'avènement des théories funestes auxquelles je fais allusion et qui, des clubs, ont failli pénétrer dans les régions législatives, ont élevé partout le taux derintérêt?N'est-ilpasévident que dès lors il a été plus difficile aux prolétaires de se procurer ces matériaux^ instruments et provisions sans lesquels le travail est impossible? n'est-ce pas là ce qui amène le chômage, et le chômage n'amène-t-il pas à son tour la baisse des salaires ? Ainsi le travail manque aux prolétaires précisément par la môme cause qui grève d'un surcroît de prix, en raison de la hausse de l'intérêt, les objets qu'ils consom-
CAPITAL ET KBNTE. 61
ment. Hausse d'intérêts, baisse des salaires, cela veut dire, en d'autres termes, que le même objet conserve son prix, mais que la part du capitaliste a envahi, sans profit pour lui, celle de l'ouvrier.
Un de mes amis, chargé de faire une enquête sur Tindustrie parisienne, m'a assuré que les fabricants lui ont révélé un fait bien saisissant et qui prouve mieux que tous les raisonnements combien Tinsécurité et Tincertitude nuisent à la formation des capitaux. On avait remarqué que, pendant la période la plus fâcheuse, les dépenses populaires de pure fantaisie n'avaient pas diminué. Les petits théâtres, les barrières, les cabarets, les débits de tabac étaient aussi fréquentés qu'aux jours de prospérité. Dans l'enquête, les travailleurs eux-mêmes ont ainsi expliqué ce phénomène. « A quoi bon épargner? qui sait le sort qui nous attend? qui sait si l'intérêt ne va pas être aboli? qui sait si l'État, devenu prêteur universel à titre gratuit, ne voudra pas faire avorter tous les fruits, que nous pourrions attendre de nos économies? » Eh bien 1 je dis que si de telles idées pouvaient prévaloir pendant deux années seulement, c'en serait assez pour faire de notre belle France une Turquie. La misère y deviendrait générale et endémique; et, à coup sûr, les premiers frappés seraient les plus pauvres.
Ouvriers, on vous parle beaucoup d'organisaiion artificielle du travail ; savez-vous pourquoi ? Parce qu'on ignore les lois de son organisation naturelle^ c'est-à-dire de cette organisation merveilleuse qui résulte de la liberté. On vous dit que la liberté fait saillir ce qu'on nomme l'antagonisme radical des classes; qu'elle crée et met aux prises deux intérêts opposés, l'intérêt des capitalistes et ceux des prolétaires. Mais il faudrait commencer par prouver que cet antagonisme existe par le vœu de la nature; et ensuite, il resterait à démontrer comment les arrangements de la contrainte valent mieux que ceux de la liberté ^ car entre Liberté V. k
et Contrainte je ne vois pas de milieu. Il resterait à démontrer encore que la contrainte s'exercera toujours à votre avantage et au préjudice des riches. — Mais non, cet antagonisme radical, cette opposition naturelle d'intérêts n'existent pas. Ce n'est qu'un mauvais rêve d'imaginations perverties et on délire. Non, un plan si défectueux n'est pas sorti de la Pensée Divine. Pour l'affirmer, il faut commencer par nier Dieu. Et voyez comme, en vertu des lois sociales et par cela seul que les hommes échangent librement entre eux leurs travaux et leurs produits, voyez quel lien harmonique ratiache les classes les unes aux autres I Voilà des propriétaires do terre : quel est leur intérêt ? que le sol soit fécond et le soleil bienfaisant ; mais qu'en résulte-t-il ? que lo blé abonde, qu'il baisse de prix, et l'avantage tourne au profit de ceux qui n'ont pas eu de patrimoine. Voilà des fabricants : quelle est leur constante pensée? de perfectionner leur travail, d'augmenter la puissance de leurs machines, de se prucurer, aux meilleures cunditions, les matières premières. Et à quoi tout cela aboulil-il ? à l'abondance et au bas prix des produits, c'est-à-dire que tous les efforts des fabricants, et sans qu'ils s'en doutent, se résolvent en un profit pour le public consommateur, dont vous faites partie. Cela est ainsi pour toutes les professions. Eh bien ! les capitalistes n'échappent pas à cette loi. Les voilà fort occupés de faire valoir, d'économiser, de tirer bon parti de leurs avances. C'est fort bien, mais mieux ils réussissent, plus ils favorisent l'abondance des capitaux, et, par une suite nécessaire, la baisse de l'intérêt. Or, à qui profite la baisse de l'intérêt ? n'est-ce pas à l'emprunteur d'abord, et, en définitive, aux consommateurs des choses que les capitaux concourent à produire ^ ?
* Voy. les pages 36 à 45 du tome IV. — Voy. aussi le chap. viii du tome VI. {Note de Féditeur,)
CAPITAL ET RENTR. 6 3
Il est donc certain que le résultat Gnal des efforts de chaque classe, c'est le bien commun de toutes.
On vous dit que le capital tyrannise le travail. Je ne disconviens pas que chacun ne cherche à tirer le meilleur parti possible de sa situation, mais, dans ce sens, on ne réalise que ce qui est possible. Or, jamais il n*est possible aux capitaux de tyranniser le travail que lorsqu'ils sont rares, car alors ils font la loi, ils mettent là main-d'œuvre aux enchères. Jamais cette tyrannie ne leur est plus impossible que lorsqu'ils sont abondants^ car, en ce cas, c'est le travail qui commande.
Arrière donc les jalousies de classes, les malveillances, les haines sans fondement, les défiances injustes. Ces passions dépravées nuisent à ceux qui les nourrissent dans leur cœur. Ce n'est pas là de la morale déclamatoire; c'est un enchaînement de causes et d'effets susceptible d'être rigoureusement, mathématiquement démontré ; et il n'en est pas moins sublime parce qu'il satisfait autant l'intelligence que le sentiment.
Je résume toute cette dissertation par ces mots : Ouvriers, travailleurs, prolétaires, classes dénuées et souffrantes, voulez-vous améliorer votre sort? Vous n'y réussirez pas par la lutte, l'insurrection, la haine et l'erreur. Mais il y a trois choses qui ne peuvent perfectionner la communauté tout entière sans étendre sur vous leurs bienfaits, ces trois choses sont : Paix, Liberté et Sécurité.
— Maudit argent ! maudit argent ! s'écriait d'un air désolé F* l'économiste, au sortir du Comité des finances où Ton venait de discuter un projet de papier-monnaie.
— Qu'avez-vous ? lui dis-je. D'où vient ce dégoût subit pour la plus encensée des divinités de ce monde ?
— Maudit argent I maudit argent !
— Vous m'alarmez. Il n'est rien qu'une fois ou autre je n'aie entendu blasphémer, la paix, la liberté, la vie, et Brutus a été jusqu'à dire : Vertu I tu n'es qu'un nom ! Mais si quelque chose a échappé jusqu'ici...
— Maudit argent I maudit argent !
— Allons, un peu de philosophie. Que vous est-il arrivé? Crésus vient-il de vous éclabousser ? Mondor vous a-t-il ravi l'amour de votre mie ? ou bien Zoïle a-t-il acheté contre vous une diatribe au gazetier?
— Je n'envie pas le char de Crésus ; ma renommée, par son néant, échappe à la langue de Zoïle ; et quant à ma mie, jamais, jamais l'ombre môme de la tache la plus légère...
— Ah I j'y suis. Où avais-je la tête? Vous êtes, vous aussi, inventeur d'une réorganisation sociale, système F*. Votre société, vous la voulez plus parfaite que celle de Sparte, et
t Publié dans le numéro d'avril 1849 du Journal des économistes,
{Note de Véditeur,)
pour cela toute monnaie doit en être sévèreraeni bannie. Ce qui vous embarrasse, c'est de décider vos adeptes à vider leur escarcelle. Que voulez-vous ? c'est Técueil de tous les réorganisateurs. Il n'en est pas un qui ne fît merveille s'il parvenait à vaincre toutes les résistances, et si l'humanité tout entière consentait à devenir entre ses doigts cire molle ; mais elle s'entête à n'être pas cire molle. Elle écoute, applaudit ou dédaigne, et va comme devant.
— Grâce au Ciel, je résiste encore à cette manie du jour. Au lieu d'inventer des lois sociales, j'étudie celles qu'il a plu à Dieu d'inventer, ayant d'ailleurs le bonheur de les trouver admirables dans leur développement progressif. Et c'est pour cela que je répète : Maudit argent ! maudit argent I
— Vous êtes donc proudhonien ou proudhoniste ? Eh, morbleu I vous avez un moyen simple de vous satisfaire. Jetez votre bourse dans la Seine, ne vous réservant que cent sous pour prendre une action de la Banque d'échange.
— Puisque je maudis l'argent, jugez si j'en dois maudire le signe trompeur !
— Alors, il ne me reste plus qu'une hypothèse. Vous êtes un nouveau Diogène, et vous allez m'affadir d'une tirade à la Sénèque, sur le mépris des richesses.
— Le Ciel m'en préserve I Car la richesse, voyez-vons, ce n'est pas un peu plus ou un peu moins d'argent. C'est du pain pour ceux qui ont faim, des vêtements pour ceux qui sont nus, du bois qui réchauffe, de l'huile qui allonge le jour, une carrière ouverte à votre fils, une dot assurée à votre fille, un jour de repos pour la fatigue, un cordial pour la défaillance, un secours glissé dans la main du pauvre honteux, un toit contre l'orage, des ailes aux amis qui se rapprochent, une diversion pour la tête que la pensée fait plier, l'incomparable joie de rendre heureux ceux qui nous sont chers. La richesse, c'est l'instruction, l'indépendance,
la dignité, la confiance, la charité, tout ce que le développement de nos facultés peut livrer aux besoins du corps et de Tesprit; c'est le progrès, c'est la civilisation. La richesse, c'est l'admirable résultat civilisateur de deux admirables agenls, pins civilisateurs encore qu'elle-même : le travail et l'échange *.
— Bon ! n'allez-vous pas maintenant entonner un dithyrambe à la richesse, quand, il n'y a qu'un instant, vous accabliez l'or de vos imprécations ?
— Eh ! ne comprenez-vous pas que c'était tout simplement une boutade d'économiste ! Je maudis l'argent précisément parce qu'on le confond, comme vous venez de faire, avec la richesse, et que de cette confusion sortent des erreurs et des calamités sans nombre. Je le maudis, parce que sa fonction dans la société est mal comprise et très-diflScile à faire comprendre. Je le maudis, parce qu'il brouille toutes les idées, fait prendre le moyen pour le but, l'obstacle pour la cause, alpha pour oméga ; parce que sa présence dans le monde, bienfaisante par elle-môme, y a cependant introduit une notion funeste, une pétition de principes, une théorie à rebours, qui, dans ses formes multiples, a appauvri les hommes et ensanglanté la terre. Je le maudis, parce que je me sens incapable de lutter contre Terreur à laquelle il a donné naissance autrement que par une longue et fastidieuse dissertation que personne n'écoutera. Ah ! si je tenais au moins sous ma main un auditeur patient et bénévole I
— Morbleu ! il ne sera pas dit que faute d'une victime vous resterez dans l'état d'irritation où je vous vois. J'écoute; parlez, dissertez, ne vous gênez en aucune façon.
— Vous me promettez de prendre intérêt...
— Je vous promets de prendre patience.
Voy. le chap. vi du tome VI.
(Note de l'édUeur.)
— C'est bien peu.
— C'est tout ce dont je puis disposer. Commencez, et expliquez-moi d'abord comment une méprise sur le numéraire, si méprise il y a, se trouve au fond de toutes les erreurs économiques.
— Là, franchement, la m; in sur la conscience, ne vous est-il jamais arrivé de confondre la richesse avec l'argent?
— Je ne sais ; je ne me suis jamais morfondu sur l'économie politique. Mais, après tout, qu'en résulterait-il ?
— Pas grand 'chose. Une erreur dans votre cervelle sans influence sur vos actes ; car, voyez-vous, en matière de travail et d'échange, quoiqu'il y ait autant d'opinions que de têtes, nous agissons tous de la môme manière.
— A peu près comme nous marchons d'après les mêmes principes, encore que nous ne soyons pas d'accord sur la théorie de l'équilibre et de la gravitation.
— Justement. Quelqu'un qui serait conduit par ses inductions à croire que, pendant la nuit, nous avons la tête en bas et les pieds en haut, pourrait faire là-dessus de beaux livres, mais il se tiendrait comme tout le monde.
— Je le crois bien. Si non, il serait vite puni d'être trop bon logicien.
— De même, cet homme mourrait bientôt de faim qui, s'étant persuadé que l'argent est la richesse réelle, serait conséquent jusqu'au bout. Voilà pourquoi cette théorie est fausse, car il n'y a de théorie vraie que celle qui résulte des faits mêmes, tels qu'ils se manifestent en tous temps ou en tous lieux.
— Je comprends que, dans la pratique et sous l'influence de l'intérêt personnel, la conséquence funeste de l'acte erroné tend incessamment à redresser Terreur. Mais si celle dont vous parlez a si peu d'influence, pourquoi vousdonnet-elle tant d'humeur?
— C'est que, quand un homme, au lieu d'agir pour lui-
même, décide pour autrui, l'intérêt personnel, cette sentinelle si vigilante et si sensible, n'est plus là pour crier : Aïe I La responsabilité est déplacée. C'est Pierre qui se trompe, et c'est Jean qui souffre ; le faux système du législateur devient forcément la règle d'action de populations entières. Et voyez la différence. Quand vous avez de l'argent et grand 'faim, quelle que soit votre théorie du numéraire, que faites- vous ?
— J'entre chez un boulanger et j'achète du pain.
— Vous n'hésitez pas à vous défaire de votre argent?
— Je ne l'ai que pour cela.
— Et si, à son tour, ce boulanger a soif, que fait-il ?
— Il va chez le marchand de vin et boit un canon avec l'argent que je lui ai donné.
— Quoi ! il ne craint pas de se ruiner?
— La véritable ruine serait de ne manger ni boire.
— Et tous les hommes qui sont sur la terre, s'ils sont libres, agissent de même ?
— Sans aucun doute. Voulez-vous qu'ils meurent de faim pour entasser des sous?
— Loin de là, je trouve qu'ils agissent sagement, et je voudrais que la théorie ne fût autre chose que la fidèle image de cette universelle pratique. Mais supposons maintenant que vous êtes le législateur, le roi absolu d'un vaste empire où il n'y a pas de mines d* or.
— La fiction me plaît assez.
— Supposons encore que vous êtes parfaitement convaincu de ceci : La richesse consiste uniquement et exclusivement dans le numéraire ; qu'en concluriez-vous?
— J'en conclurais qu'il n'y a pas d'autre moyen pour moi d'enrichir mon peuple, ou pour lui de s'enrichir lui-même, que de soutirer le numéraire des autres peuples.
— C'est-à-dire de les appauvrir. La première conséquence à laquelle vous arriveriez serait donc celle-ci : Une nation ne peut gagner que ce qu'une autre perJ.
— Cet axiome a pour lui l'autorité de Bacon et de Montaigne.
— Il n'en est pas moins triste, car enfin il revient à dire : Le progrès est impossible. Deux peuples, pas plus que deux hommes, ne peuvent prospérer côte à côte.
— Il semble bien que cela résulte du principe.
— Et comme tous les hommes aspirent à s'enrichir, il faut dire que tous aspirent, en vertu d'une loi providentielle, à miner leurs semblables.
— Ce n'est pas du christianisme, mais c'est de l'économie politique.
— Détestable. Mais poursuivons. Je vous ai fait roi absolu. Ce n'est pas pour raisonner, mais pour agir. Rien ne limite votre puissance. Qu'allez-vous faire en vertu de cette doctrine : la richesse, c'est l'argent?
— Mes vues se porteront à accroître sans cesse, au sein de mon peuple, la masse du numéraire.
— Mais il n'y a pas de mines dans votre royaume. Comment vous y prendrez-vous ? Qu'ordonnerez-vous?
— Je n'ordonnerai rien ; je défendrai. Je défendrai, sous peine de mort, de faire sortir un écu du pays.
— Et si votre peuple, ayant de l'argent, a faim aussi?
— N'importe. Dans le système où nous raisonnons, lui permettre d'exporter des écus, ce serait lui permettre de s'appauvrir.
— En sorte que, de votre aveu, vous le forceriez à se conduire sur un principe opposé à celui qui vous guide vousmême dans des circonstances semblables. Pourquoi cela ?
— C'est sans doute parce que ma propre faim me pique, et que la faim des peuples ne pique pas les législateurs.
— Eh bien ! je puis vous dire que votre plan échouerai!, et qu'il n'y a pas de surveillance assez vigilante pour empêcher, quand le peuple a faim, les écus de sortir, si le blé a la liberté d'entrer.
7 0 PAMPBLKT8.
— En ce cas, ce plan, erroné ou non, est inefficace pour le bien comme pour le mal, et nous n'avons plus à nous en occuper.
— Vous oubliez que vous êtes législateur. Est-ce qu'un législateur se rebute pour si peu, quand il fait ses expériences sur autrui ? Le premier décret ayant échoué, ne chercheriez-vous pas un autre moyen d'atteindre votre but?
— Quel but?
— Vous avez la mémoire courte ; celui d'accroître, au sein de votre peuple, la masse du numéraire supposé être la seule et vraie richesse.
— Ah ! vous m'y remettez ; pardon. Mais c'est que, voyez-vous, on a dit de la musique : Pas trop n'en faut; je crois que c'est encore plus vrai de Téconomie politique. M'y revoilà. Mais je ne sais vraiment qu'imaginer...
— Cherchez bien. D'abord, je vous ferai remarquer que votre premier décret ne résolvait le problème que négativement. Empêcher les écus de sortir, c'est bien empêcher la richesse de diminuer, mais ce n'est pas l'accroître.
— Ah ! je suis sur la voie... ce blé libre d'entrer... Il me vient une idée lumineuse... Oui, le détour est ingénieux, le moyen infaillible, je touche au but.
— A mon tour, je vous demanderai : quel but?
— Eh ! morbleu, d'accroître la masse du numéraire.
— Comment vous y prendrez-vous, s'il vous plaît?
— N'est-il pas vrai que pour que la pile d'argent s'élève toujours, la première condition est qu'on ne l'entame jamais?
— Bien.
— Et la seconde qu'on y ajoute toujours ?
— Très- bien.
— Donc le problème sera résolu, en négatif et positif, comme disent les socialistes, si d'un côté j'empêche l*é-
Iranger d*y puiser, et si, de Taulre, je le force à y verser.
— De mieux en mieux.
— Et pour cela deux simples décrets oti le numéraire ne sera pas même mentionné. Par l'un, il sera défendu à mes sujets de rien acheter au dehors ; par Tautre, il leur sera ordonné d*y beaucoup vendre.
— C'est un plan fort bien conçu.
— Est-il nouveau? Je vais aller me pourvoir d'un brevet d'invention.
— Ne vous donnez pas cette peine ; la priorité vous serait contestée. Mais prenez garde à une chose.
— Laquelle?
— Je vous ai fait roi tout-puissant. Je comprends que vous empêcherez vos sujets d'acheter des produits étrangers. Il suffira d'en prohiber l'entrée. Trente ou quarante mille douaniers feront l'affaire.
— C'est un peu cher. Qu'importe? L'argent qu'on leur donne ne sort pas du pays.
— Sans doute ; et dans notre système, c'est l'essentiel. Mais pour forcer la vente au dehors, comment procéderezvous?
— Je l'encouragerai par des primes, au moyen de quel- (juesbons impôts frappés sur mon peuple.
— En ce cas, les exportateurs, contraints par leur propre rivalité^ baisseront leurs prix d'autant, et c'est comme si vous faisiez cadeau à l'étranger de ces primes ou de ces impôts.
— Toujours est-il que l'argent ne sortira pas du pays.
— C'est juste. Cela répond à tout; mais si votre système est si avantageux, les rois vos voisins l'adopteront. Ils reproduiront vos décrets ; ils auront des douaniers et repousseront vos produits, afin que chez eux non plus la pile d'argent ne diminue pas.
— J' aurai une armée et je forcerai leurs barrières.
— Ils auront une armée et forceront les vôtres.
— J'armerai des navires, je ferai des conquêtes, j'acquerrai des colonies, et créerai à mon peuple des consommateurs qui seront bien obligés de manger noire blé et boire notre vin*.
— Les autres rois en feront autant. Ils vous disputeront vos conquêtes, vos colonies et vos consommateurs. Voilà la guerre partout et le monde en feu.
— J'augmenterai mes impôts, mes douaniers, ma marine et mon armée.
— Les autres vous imiteront.
— Je redoublerai d'efforts.
— Ils feront de môme. En attendant, rien ne prouve que vous aurez réussi à beaucoup vendre.
— Il n'est que trop vrai. Bienheureux si les efforts commerciaux se neutralisent.
— Ainsi que les efforts militaires. Et dites-moi, ces douaniers, ces soldats, ces vaisseaux, ces contributions écrasantes, cette tension perpétuelle vers un résultat impossible, cet état permanent de guerre ouverte ou secrète avec le monde entier, ne sont-ils pas la conséquence logique, nécessaire de ce que le législateur s'est coiffé de cette idée (qui n'est, vous en êtes convenu, à l'usage d'aucun homme agissant pour lui-même) : « La richesse, c'est le numéraire; accroître le numéraire, c'est accroître la richesse ? »
— J'en conviens. Ou l'axiome est vrai, et alors le légis* lateur doit agir dans le sens que j'ai dit, bien que ce soit la guerre universelle. Ou il est faux et, en ce cas, c'est pour se ruiner que lés hommes se déchirent.
— Et souvenez-vous qu'avant d'être roi, ce même axiome vous avait conduit par la logique à ces maximes : « Ce que
» Voy., au tome Il/l'introduction de Cobden et la Ligue,
{Note de l'éditeur.)
Tun gagne, l'autre le perd. Le profit de Tun est le dommage de Taulre; » lesquelles impliquent un aniagonisnie irrémédiable entre tous les hommes.
— Il n'est que trop certain. Philosophe ou législateur, soit que je raisonne ou que j'agisse, partant de ce principe : l'argent, c'est la richesse, — j'arrive toujours à cette conclusion ou à ce résultat : la guerre universelle. Avant de le discuter, vous avez bien fait de m'en signaler les conséquences ; sans cela, je n'aurais jamais eu le courage de vous suivre jusqu'au bout dans votre dissertation économique; car, à vous parler net, cela n'est pas divertissant.
— A qui le dites- vous? C'est à quoi je pensais quand vous m'entendiez murmurer : Maudit argent ! Je gc^missais de ce que mes compatriotes n'ont pas le courage d'étudier ce qu'il leur importe tant de savoir.
— Et pourtant, les consoquonces sont effrayantes.
— Les conséquences ! Je ne vous en ai signalé qu'une. J'aurais pu vous en montrer de plus funestes encore.
— Vous me faites dresser les cheveux sur la têie ! Quels autres maux a pu infliger à l'humanité cette confusion entre l'Argent et la Richesse ?
— Il me faudra longtemps pour les énumérer. C'est une doctrine qui a une nombreuse lignée. Son flis aîné, nous venons de faire sa connaissance, s'appelle régime prohibitif-^ le cadet, sf/slème colonial ; le troisième, haine au capital; le Benjamin, papier-monnaie,
— Quoi! le papier-monnaie procède de la même erreur?
— Directement. Quand les législateurs, après avoir ruiné les hommes par la guerre et l'impôt, persévèrent dans leur ilée, ils se disent : o Si le peuple souffre, c'est qu'il n'a pas assez d'argent. Il en faut faire. » Et comme il n*esl pas aisé de multiplier les métaux précieux, surtout quand on a éj>uisé les prétendues ressources de la prohibition, « nous ferons du numéraire fictif, ajoutent-ils, rien n'est plus
aisé, et chaque citoyen en aura plein son portefeuille I ils seront tous riches. »
— En effet, ce procédé est plus expéditif que laulre, et puis il n'abouiit pas à la guerre étrangère.
— Non, mais à la guerre civile.
— Vous êtes bien pessimiste. Hâtez-vous donc de traiter la question au fond. Je suis tout surpris de désirer, pour la première fois, savoir si Targent (ou son signe) est la richesse.
— Vous m'accorderez bien que les hommes ne satisfont immédiatement aucun de leurs besoins avec des écus. S'ils ont faim, c'est du pain qu'il leur faut ; s'ils sont nus, des vêtements ; s'ils sont malades, des remèdes ; s'ils ont froid, un abri, du combustible ; s'ils aspirent à apprendre, des livres; s ils désirent se déplacer, des véhicules, et ainsi de suite. La richesse d'un pays se reconnaît à l'abondance et à la bonue distribution de toutes ces choses.
Par où vous devez reconnaître avec bonheur combien est fausse cette triste maxime de Bacon : Ce qu*un peuple çagne^ l'autre le perd nécessairement ; maxime exprimée d'une manière plus dcsolanîe encore par Montaigne, en ces termes : Le profit de l'un est le dommage de l'autre. Lorsque Sem, Cham et Japhet se partagèrent les vastes solitudes de ^ette terre, assurément chacun d'eux put bâtir, dessécher, semer, récolter, se mieux loger, se mieux nourrir, se mieux vêtir, se mieux instruire, se perfectionner, s'enrichir, en un anot, et ;:ccroître ses jouissances, sans qu'il en résultât une •dépression nécessaire dans les jouissances analogues de ses »frères. Il en est de môme de deux peuples.
— Sans doute, deux peuples, comme deux hommes, sans
relations entre eux, peuvent, en travaillant plus, en travaii-
■lant mieux, prospérer côte à côte sans se nuire. Ce n'est pas
J:\ ce qui est nié par les axiomes de Montaigne et de Bacon.
ills signifient seulement que, dans le commerce qui se fait
entre deux peuples ou deux hommes, si l'un gagne, il faut que Tautre perde. Et cela est évident de soi ; rechange n'ajoutant rien par lui-même à la masse de ces choses utiles dont vous parliez, si après l'échange une des parties se trouve en avoir plus, il faut bien que l'autre partie se trouve en avoir moins.
— Vous vous faites de l'échange une idée bien incomplète, incomplète au point d'en devenir fausse. Si Sem est sur une plaine fertile en blé, Japhet sur un coteau propre à produire du vin, Cham sur de gras pâturages, il se peut que la séparation des occupations, loin de nuire à l'un d'eux, les fasse prospérer tous les trois. Cela doit môme arriver, car la distribution du travail, introduite par l'échange, aura pour effet d'accroître la masse du blé, du vin et de la viande à partager. Comment en serait-il autrement, si vous admettez la liberté de ces transactions ? Dos l'instant que l'un des trois frères s'apercevrait que le travail, pour ainsi dire sociétaire, le constitue en perte permanente, comparativement au travail solitaire, il renoncerait à échanger. L'échange porte avec lui-môme son titre à notre reconnaissance. 11 s'accomplit, donc il est bon *.
— Mais l'axiome de Ba«)n est vrai quand il s'agit d'or et d'argent. Si l'on admet qu'à un moment déterminé il en existe dans le monde une quantité donnée, il est bien clair qu'une bourse ne se peut emplir qu'une autre bourse ne se
vide. i^
— Et si l'on professe que l'or est la richesse, la conclur sion est qu'il y a parmi les hommes des déplacements de fortune et jamais de progrès général. C'est justement ce que je disais en commençant. Que si, au contraire, vous voyez la vraie richesse dans l'abondance des choses utiles propres à satisfaire nos besoins et nos goûts, vous comprendrez
* Voy. le cbap. iv du tooie VI. {Note de l'éditeur.)
comme possible la prospérité simultanée. Le numéraire ne sert qu'à faciliter la transmission d'une main à l'autre de ces choses utiles, ce qui s'accomplit aussi bieu avec une once de métal rare, comme l'or, qu'avec une livre de métal plus abondant, comme l'argent, ou avec un demi-quintal de métal plus abondant encore, comme le ciiivre. D'après cela, s'il y avait à la disposition de tous les Français une fois plus de toutes ces choses utiles, la France serait le double plus riche, bien que la quantité de numéraire restât la même; mais il n'en serait pas ainsi s'il y avait le double de numéraire, la masse des choses utiles n'augmentant pas.
— La question est de savoir si la présence d'un plus grand nombre d'écus n'a pas précisément pour effet d'augmenter la masse des choses utiles.
— Quel rapport peut il y avoir entre ces deux termes? Les aliments, les vêtements, les maisons, le combustible, tout cela vient de la nature et du travîiil, d'un travail plus ou moins habile s'exerçant sur une nature plus ou moins libérale.
— Vous oubliez une grande force, qui est l'échange. Si vous avouez que c'est une force, comme vous êtes convenu que les écus le facilitent, vous détez convenir qu'ils ont une puissance indirecte de production.
— Mais j'ai ajouté qu un peu de métal rare facilite autant de transactions que beaucoup de métal abondant, d'où il suit qu'on n'enrichit pas un pouple en le forçant de donner des choses utiles pour avoir plus d'argent.
— Ainsi, selon vous, les trésors (ju'on trouve en Californie n'accroîtront pas la richesse du monde ?
— Je ne crois pas qu'ils ajoutent beaucoup aux jouissances, aux satisfactions réelles de l'humanité prise dans son ensemble. Si l'or de la Californie ne fait que remplacer dans le monde celui qui se perd et se détruit, cela peut avoir son utilité. S'il en augmente la masse, il la dépréciera.
MALDIT ARGENT. 7 7
Les chercheurs d'or seront plus riches qu'ils n'eussent ëtc sans cela. Mais ceux entre les mains de qui se trouvera Tor actuel au moment de la déprécialion, se procureront moins de satisfactions à somme égale. Je ne puis voir là un accroissement, mais un déplacement de la vraie richesse, telle que je Tai définie.
— Tout cela est fort subtil. Mais vous aurez bien de la peine à me faire comprendre que je ne suis pas plus riche, toutes choses égales d'ailleurs, si j'ai deux écus, que si je n'en ai qu'un.
— Aussi n'est-ce pas ce que je dis.
— Et ce qui est vrai de moi l'est de mon voisin, et du voisin de mon voisin, et ainsi de suite, de proche en proche, en faisant le tour du pays. Donc, si chaque Français a plus d'écus, la France est plus riche.
— Et voilà votre erreur, l'erreur commune, consistant à conclure de un à tous et du particulier au général.
— Quoi ! n'est-ce pas de toutes les conclusions la plus concluante? Ce qui est vrai de chacun ne l'est-il pas de tous ? Qu'est-ce que tous, sinon les chacuns nommés en une seule fois? Autant vaudrait me dire que chaque Français pourrait tout à coup grandir d'un pouce, sans que la taille moyenne de tous les Français fût plus élevée.
— Le raisonnement est spécieux, j'en conviens, et voilà justement pourquoi l'illusion qu'il recèle est si commune. Examinons pourtant.
Dix joueurs se réunissaient dans un salon. Pour plus de facilité, ils avaient coutume de prendre chacun dix jetons contre lesquels ils déposaient cent francs sous le chandelier, de manière à ce que chaque jeton correspondît à dix francs. Après la partie on réglait les comptes, et les joueurs retiraient du chandelier autant de fois dix francs qu'ils pouvaient représenter de jetons. Ce que voyant, l'un d'eux, grand arithméticien peut-être, mais pauvre raisonneur,
dit : Messieurs, une expérience invariable m'apprend qu'à la fin de la partie je me trouve d'autant plus riche que j'ai plus de jetons. N'avez- vous pas fait la même observation sur vous-mêmes? Ainsi ce qui est vrai de moi est successivement vrai de chacun de vous, et ce qui est vrai de chacun l'est de tous. Donc nous serions tous plus riches, en fin de jeu, si tous nous avions plus de jetons. Or, rien n'est plus aise ; il suffit d'en distribuer le double. C'est ce qui fut fait. Mais quand la partie terminée, on en vint au règlement, on s'aperçut que les mille francs du chandelier no s'étaient pas miraculeusement multipliés, suivant l'attente générale. Il fallut les partager, comme on dit, au prorata, et le seul résultat (bien chimérique !) obtenu, fut celui-ci : chacun avait bien le double de jetons, mais chaque jeton, au lieu de correspondre à dix francs, n'en représentait plus que cinq. Il fut alors parfaitement constaté que ce qui est vrai de chacun ne l'est pas toujours de tous.
— Je le crois bien : vous supposez un accroissement général de jetons, sans un accroissement correspondant de la mise sous le chandelier.
— Et vous, vous supposez un accroissement général d'écus sans un accroissement correspondant des choses dont ces écus facilitent l'échange.
— Est-ce que vous assimilez les écus à des jetons?
— Non certes, à d'autres égards ; oui, au point de vue du raisonnement que vous m'opposiez et que j'avais à combattre. Remarquez une chose. Pour qu'il y ait accroissement général d'écus dans un pays, il faut, ou que ce pays ait des mines, ou que son commerce se fasse de telle façon qu'il donne des choses utiles pour recevoir du numéraire. Hors de ces deux hypothèses^ un accroissement universel est impossible, les écus ne faisant que changer de mains, et, dans ce cas, encore qu'il soit bien vrai que chacun pris individuellement soit d'autant plus riche qu'il a plus d'écus^ on
n'en peut pas déduire la géndralisaiion que vous faisiez loui à riieure, puisqu'un écu de plus dans une bourse implique de toute nécessilé un écu de moins dans une antre. C'est comme dans votre comparaison avec la taille moyenne. Si chacun de nous ne grandissait qu'aux dépens d'autrui, il serait bien vrai de chacun pris individuellement qu'il sera plus bel homme, s'il a la bonne chance, mais cela ne sera jamais vrai de tous pris collectivement.
— Soit. Mais dans les deux hypothèses que vous avez signalées, l'accroissement est réel, et vous conviendrez que j'ai raison.
— Jusqu'à un certain point.
L'or et l'argent ont une valeur. Pour en obtenir, Ils hommes consentent à donner des choses utiles qui ont une valeur aussi. Lors donc qu'il y a des mines dans un pays, si ce pays en extrait assez d'or pour acheter au dehors une chose utile, par exemple, une locomotive, il s'enrichit de toutes les jouissances que peut procurer une locomotive, exactement comme s'il l'avait faite. La question pour lui est de savoir s'il dépense plus d'efforts dans le premier procédé que dans le second. Que s'il n'exportait pas cet or, il se déprécierait et il arriverait quelque chcse do pis que ce que vous voyez en Californie, car là du moins on se sert des métaux précieux pour acheter des choses utiles faites ailleurs. Malgré cela, on y court risque de mourir de faim sur des monceaux d'or. Que serait-ce, si la loi en défendait l'exportation ?
Quant à la seconde hypothèse, celle de l'or qui nous arrive par le commerce, c'est un avantage ou un inconvénient, selon que le pays en a plus ou moins besoin, comparativement au besoin qu'il a aussi des choses utiles dont il faut se défaire pour l'acquérir. C'est aux intéressés à en juger, et non à la loi ; car si la loi part de ce principe, qjie l'or est préférable aux choses utiles, n'importe la valeur, et si
elle parvient à agir efficacement dans ce sens, elle tend à faire de la France une Californie retournée, où il y aura beaucoup de numéraire pour acheter, et rien à acheter. C'est toujours le système dont Midas est le symbole.
— L*or qui entre implique une chose utile qui sort, j'en conviens, et, sous ce rapport, il y a une satisfaction soustraite au pays. Mais n*est-elle pas remplacée avec avantage? et de combien de satisfactions nouvelles cet or ne scra-t-il pas la source, en circulant de main en main, en provoquant le travail et l'industrie, jusqu'à ce qu'enûn il sorte à son tour, et implique Tentrée d'une chose utile?
— Vous voilà au cœur de la question. Est-il vrai qu'un ocu soit le principe qui fait produire tous les objets dont il facilite l'échange? On convient bien qu'un écu de cinq francs ne vaut que cinq francs ; mais on est porté à croire que cette valeur a un caractère particulier; qu'elle ne se détruit pas comme les autres, ou ne se détruit que très à la longue; qu'elle se renouvelle, pour ainsi dire, à chaque transmission ; et qu'en définitive cet écu a valu autant de fois cinq francs qu'il a fait accomplir de transactions, qu'il vaut à lui seul autant que toutes les choses contre lesquelles il s'est successivement échangé ; et on croit cela, parce qu'on suppose que, sans cet écu, ces choses ne se seraient pas même produites. On dit : Sans lui, le cordonnier aurait vendu une paire de souliers de moins ; par conséquent, il aurait acheté moins de boucherie ; le boucher aurait été moins souvent chez l'épicier, l'épicier chez le médecin, le médecin chez l'avocat, et ainsi de suite.
— Cela me paraît incontestable.
— C'est bien le moment d'analyser la vraie fonction du numéraire, abstraction faite des mines et de l'importation.
Vous avez un écu. Que signific-t-il en vos mains? II. y est comme le témoin et la preuve que vous avez, à une époque quelconque, exécuté un travail, dont, au lieu d'en profiter.
MAUDIT ARGEM. 81
VOUS avez fait jouir la société, en la personne de votre client. Cet écu témoigne que vous avez rendu un service à la société, et, de plus, il en constate la valeur. Il témoigne, en outre, que vous n'avez pas encore retiré de la société un service réel équivalent, comme c'était votre droit. Pour vous mettre à même de Texercor, quand et comme il vous plaira, la société, par les mains de votre client, vous a donné une reconnaissance, un titre, un bon de la République^ un jeton, un écu enfin, qui ne diffère des titres fiduciaires qu'en ce qu'il porte sa valeur en lui-môme, et si vous savez lire, avec les yeux de l'esprit, les inscriptions dont il est chargé, vous déchiflrcrez distinctement ces mots : a liendez au porteur un service équivalent à celui qu'il a rendu à la 50ciété, valeur reçue constatée, prouvée et mesurée par celle qui est en moi-même *. »
Maintenant, vous me cédez votre écu. Ou c'est à titre gratuit, ou c'est à titre onéreux. Si vous me le donnez comme prix d'un service, voici ce qui en résulte : votre compte de satisfactions réelles avec la société se trouve réglé, balancé et fermé. Vous lui aviez rendu un service contre un écu, vous lui restituez maintenant l'écu contre un service; parlant quitte quant à vous. Pour moi je suis justement dans la position où vous étiez tout à l'heure. C'est
i Mutualité des services. D'après tout ce qui précède, la société peut être considérée comme un immense bazar où chacun va d'abord déposer ses produits, en faire reconnaître et fixer la valeur. Après cela, il est autorisé à prélever, sur l'ensemble de tous ces dépôts, des produits à son choix pour une valeur égale. Or, comment s'apprécie cette valeur? par le service reçu et rendu. Nous avons donc exactement ce que demandait M. Proudhon. Nous avons ce bazar d'échange, dont on a tant ri; et la société, plus ingénieuse que M. Proudhon, nous le donne en nous épargnant le dérangement matériel d'y transporter nos marchandises. Pour cela, elle a inventé la monnaie, moyennant quoi elle réalise l'entrepôt à domicile.
{Ébauche inédite de V auteur,)
8 2 PAMIMILETS.
moi qui malDlenant suis en avance envers la société du service que je viens de lui rendre en voire personne. C'est moi qui deviens son créancier de la valeur du travail que je vous ai livré, et que je pouvais me consacrer à moi-même. C'est donc entre mes mains que doit passer le titre de celle créance, le témoin et la preuve de la dette sociale. Vous ne pouvt'Z pas dire que je suis plus riche, car si j*ai à recevoir, c'est parce que j*ai donné. Vous ne pouvez pas dire surtout que la société est plus riche d'un écu, parce qu'un de ses membres a un écu de plus, puisqu'un autre Ta de moins.
Que si vous me cédez cet écu gratuitement, en ce cas, il est certain que j'en serai d'autant plus riche, mais vous en serez d'autant plus pauvre, et la fortune sociale, prise en masse, ne sera pas changée ; car cette fortune, je l'ai déjà dit, consiste en services réels, en satisfactions effectives, en choses utiles. Vous étiez créancier de la société, vous m'avez substitué à vos droits, et il importe peu à la société, qui est redevable d'un service, de le rendre à vous ou à moi. Elle s'acquitte en le rendant au porteur du titre.
— Mais si nous avions tous beaucoup d'écus, nous retirerions tous de la société beaucoup de services. Gela ne serait-il pas bien agréable ?
— Vous oubliez que dans l'ordre que je viens de décrire, et qui est l'image de la réalité, on ne relire du milieu social des services que parce qu'on y en a versé. Qui dit servicCy dit à la fois service reçu et rendu^ car ces deux termes s'impliquent, en sorte qu'il doit toujours y avoir balance. Vous ne pouvez songer à ce que la société ren'le plus de services qu'elle n'eu reçoit, et c'est pourtant là la chimère qu'on poursuit au moyen de la multiplication des écus, de l'alléralion des monnaies, du papier-monnaie, etc.
— Tout cela parait assez raisonnable en théorie^ mais, dans la pratique, je ne puis me tirer de la lele, quand je vois comment les choses se passent, que si, par un heuieux
MAIDIT ARGENT. h S
miracle, le nombre des écris venait à se multiplier, du telle sorte que chacun de nous en vît doubler sa petite provision, nous serions tous plus à Taise; nous ferions tous plus d'achats, et l'industrie en recevrait un puissant encouragement. — Plus d'achats 1 Mais acheter quoi ? Sans doute des objels utiles, des choses propres à procurer des satisfactions efficaces, des vivres, des étoffes, des maisons, des livres, des tableaux. Vous devriez donc commencer par prouver que toutes ces choses s'engendrent d'elles-mêmes, par cela seul qu'on fond à F hôtel des Monnaies des lingots tombés de la lune, ou qu'on met en mouvement à l'Imprimerie nationale la planche aux assignats; car vous ne pouvez raisonnablement penser que si la quantité de blé, de draps, de navires, de chapeaux, de souliers reste la même, la part de chacun puisse être plus grande, parde que nous nous présenterons tous sur le marché avec une plus grande quantité de francs métal li<|ues ou fictifs. Rappelez- vous nos joueurs. Dans l'ordre social, les choses utiles sont ce que les travailleurs eux- mômes mettent sous le chandelier, et les écus qui circulent de main en main, ce sont les jetons. Si vous multipliez les francs, sans multiplier les choses utiles, il en résultera seulement qu'il faudra plus de francs pour chaque échange, comme il fallut aux j(^ueurs plus de jetons [)our chaque mise. Vous en avez la preuve dans ce qui se passe pour l'or, l'argent et le cuivre P^nirquoi le même troc exige-t-il plus de cuivre que d'argent, plus d'argent que d'or? N'est-ce pas parce que ces métaux sont répandus dans le monde en proportions diverses? Quelle raison avez-vous de croire que si l'or devenait tout à coup aussi abondant que l'argent, il ne faudrait pas autant de l'un que de l'autre pour acheter une rpaison?
— Vous pouvez avoir raison, mais je désire que vous ayez tort. Au milieu des souffrances qui nous environnent, si cruelles en elles mêmes, si dangereus s par leurs consé-
quences, je trouvais quelque consolation à penser qu'il y avait un moven facile de rendre heureux tous les membres de la société.
— L'or et l'argent fussent-ils la richesse, il n'est déjà pas si facile d'en augmenter la masse dans un pays privé de mines.
— Non, mais il est aisé d'y substituer autre chose. Je suis d'accord avec vous que Tor et l'argent ne rendent guère de services que comme instruments d'échanges. Autant en fait le papier- monnaie, le billet de banque, etc. Si donc nous avions tous beaucoup de cette monnaie- là, si facile à créer, nous pourrions tous beaucoup acheter, nous ne manquerions do rien. Votre cruelle théorie dissipe des espérances, des illusions, si vous voulez, dont le principe est assurément bien philanthropique.
— Oui, comme tous les vœux stériles que l'on peut former pour la félicité universelle. L'extrême facilité du moyen que vous invoquez suffît pour en démontrer Tinanité. Croyez-vous que s'il suffisait d'imprimer des billets de banq'iiC pour que nous pussions tous satisfaire nos besoins, nos goûts, nos désirs, Thumanité serait arrivée jusqu'ici sans recourir à ce moyen? Je conviens avec vous que la découverte est séduisante. Elle bannirait immédiatement du monde, non-seulement la spoliation sous ses formes si déplorables, mais le travail lui-memo, sauf celui de la planche aux assignats. Reste à comprendre comment les assignats achèteraient des maisons que nul n'aurait bâties, du blé que nul n'aurait cultivé, des étoffes que nul n'aurait pris la peine de tisser ^
— Une chose me frappe dans votre argumentation. D'aprt-s vous-même, s'il n'y a pas gain, il n'y a pas perte non plus
1 Voy. la 12^ lettre du pamphlet Gratuité du crédit.
(Note de Véditeur,)
MACDIT ARGENT. 85
à multiplier TiDStrument de rechange, ainsi qu'on le voit par Texemple de vos joueurs, qui en furent quittes pour une déception fort bénigne. Alors pourquoi repousser la pierre philosophale. qui nous apprendrait enfin le secret de changer les cailloux en or, et, on attendant, le papier-monnaie ? Êtes-vous si entêté de votre logique, que vous refusiez une expérience sans risques? Si vous vous trompez, vous privez la nation, au dire de vos nombreux adversaires, d'im bienfait immense. Si Terreur est de leur côté, il ne s'agit pour le peuple, d'après vous-même, que d'une espérance déçue, La mesure, excellente selon eux, est neutre selon vous. Laissez donc essayer, puisque le pis qui puisse arriver, ce n'est pas la réalisation d'un mal, mais la non-réalisation d'un bien.
— D'abord, c'est déjà un grand mal, pour un peuple, qu'une espérance déçue. C'en est un autre que le gouvernement annonce la remise de plusieurs impôts sur la foi d'une ressource qui doit infailliblement s'évanouir. Néanmoins votre remarque aurait de la force, si, après l'émission du papier-monnaie et sa dépréciation, l'équilibre des valeurs se faisait instantanément, avec une parfaite simultanéité, en toutes choses et sur tous les points du territoire. La mesure aboutirait, ainsi que dans mon salon de jeu, à une mystification universelle, dont le mieux serait de rire en nous regardant les uns les autres. Mais ce n'est pas ainsi que les choses se passent. L'expérience en a été faite, et chaque fois que les despotes ont altéré la monnaie...
— Qui propose d'altérer les monnaies ?
— Eh, mon Dieu ! forcer les gens à prendre en paiement des chiffons de papier qu*on a officiellement baptisés francs^ ou les forcer de recevoir comme pesant cinq grammes une pièce d'argent qui n'en pèse que deux et demi, mais qu'on a aussi ofOciellement appelée franc ^ c'est tout un, si ce n'est pis ; et tous les raisonnements qu'on peut faire en faveur des
assignats onl élé faits en faveur de la fausse monnaie légale. Certes, en se plaçant au point de vue où vous étiez tout à l'heure, et où vous paraissez être encore, lorsqu'on croyait que multiplier l'inslrument des échanges c'était multiplier les échanges eux-mêmes, ainsi que les choses échangées, on devait penser de ircs-bonne foi que le moyen le plus simple était de dédoubler les écus et de donner législativement aux moitiés la dénomination et la valeur du tout. Eh bien ! dans uu cas comme dans l'autre, la dépréciation est infaillible. Je crois vous en avoir dit la cause. Ce qu'il me reste à vous démontrer, c'est que cette dépréciation, qui, pour lo papier, peut aller jusqu'à zéro, s'opère en faiïiani successivement des dupes parmi lesquelles les pauvres, les gens simples, les ouvriers, les campagnards occupent le premier rang.
— J'écoute; mais abrégez. La dose d'Économie politique est uu peu forte pour une fois.
— Soit. Nous sommes donc bien fixés sur ce point, que la richesse c'est l'ensemble des choses utiles que nous produisons par le travail, ou mieux encore, les résultats de tous les efforts que nous faisons pour la satisfaction de nos besoins et de nos goûts. Ces choses utiles s'échangent les unes contre les autres, selon les convenances de ceux à qui elles appartiennent. Il y a deux formes à ces transactions : l'une s'appelle troc; c'est celle où l'on rend un service pour recevoir immédiatement un service équivalent. Sous cette forme, les transactions seraient extrêmement limitées. Pour qu'elles pussent se multiplier, s'accomplira travers le temps et l'espace, entre personnes inconnues et par fractions infinies, il a fallu l'intervention d'un agent intermédiaire : c'est la monnaie. Elle donne lieu à l'échange, qui n'est autre chose qu un troc complexe. C'est là ce qu'il faut remarquer et comprendre. V échange se décompose en doux trocs^ en deux facteurs, la vente et
l'achat^ dont la rëuniou est nécessaire pour le constituer. Vous vendez un service contre un écu, puis, avec cel écu, vous achetez un service. Ce n*est qu'alors que le troc est complet ; ce n*est qu'alors que voU'e effort a été suivi d'une satisfaction réelle. Évidemment vous ne travaillez à satisfaire Jes besoins d'autrui que pour qu'autrui travaille à satisfaire les vôtres. Tant que vous n'avez en vos mains que l'écu qui vous a été donné contre votre travail, vous êtes seulement en mesure de réclamer le travail d'une autre personne. Et c'est quand vous l'aurez fait, que révolution économique sera accomplie quant à vous, puisqu'alors seulement vous aurez obtenu, par une satisfaciion réelle, la vraie récompense de votre peine. L'idée de troc implique service rendu et service reçu. Pourquoi n*en«serait-il pas de même de celle d'échange* qui n'est qu un troc en partie double?
El ici, il y a deux remarques à faire : d'abord, c'est une circonstance assez insignifiante qu'il y ait beaucoup ou peu de numéraire dans le monde. S'il y en a beaucoup, il en faut beaucoup; s'il y en a peu, il en faut peu pour chaque transaction; voilà tout. La seconde observation, c'est celle-ci : comme on voit toujours reparaître la monnaie à chaque échange, on a fini par la regarder comme le signent la mesure des choses échangées.
— Nierez-vous encore que le numéraire ne soit le signe des choses utiles dont vous parlez?
— Un louis n'est pas plus le signe d'un sac de blé qu'un sac de blé n'est le signe d'un louis.
— Quel mal y a-t-il à ce que l'on considère la monnaie comme le signe de la richesse ?
— Il y a cel inconvénient, qu'on croit qu'il suffit d'augmenter le signe pour augmenter les choses signifiées, et l'on tombe dans toutes les fausses mesures que vous preniez vousmême quand je vous avais fait roi absolu. On va plus loin. De même qu'on voit dans l'argent le signe de la richesse, on
voit aussi dans le papier-monnaie le signe de l'argent, et Ton en conclut qu'il y a un moyen très-facile et très-simple de procurer à tout le monde les douceurs de la fortune.
— Mais vous n'irez certes pas jusqu'à contester que la monnaie ne soit la mesure des valeurs?
— Si fait certes, j'irai jusque-là, car c'est là justement que réside l'illusion.
Il est passé dans l'usage de rapporter la valeur de toutes choses à celle du numéraire. On dit : ceci vaut 5, 10, 20, fr., comme on dit : ceci pèse ^, 10, 20 grammes, ceci mesure 5, JO, 20 mètres, cette terre contient 5, 10, 20 ares, etc., et de là on a conclu que la monnaie était la mesure des valeurs.
— Morbleu, c'est que l'apparence y est.
— Oui, l'apparence, et c'est ce dont je me plains, mais non la réalité. Une mesure de longueur, de capacité, de pesanteur, de superficie est une quantité convenue et immuable. Il n'en est pas de même de la valeur de l'or et de l'argent. Elle varie tout aussi bien que celle du blé, du vin, du drap, du travail, et par les mêmes causes, car elle a la même source et subit les mômes lois. L'or est mis à noire portée absolument comme le fer, par le travail des mineurs, les avances des capitalistes, le concours des marins et des négociants. Il vaut plus ou moins selon qu'il coûte plus ou moins à produire, qu'il y en a plus ou moins sur le marché, qu'il y est plus ou moins recherché; en un mot, il subit, quant à ses fluctuations, la destinée de toutes les productions humaines. Mais voici quelque chose d'étrange et qui cause beaucoup d'illusions. Quand la valeur du numéraire varie, c'est aux autres produits contre les- (juels il s'échange que le langage attribue la variation. Ainsi, je suppose que toutes les circonstances relatives à l'or restent les mômes, et que la récolte du blé soit emportée. Le blé haussera; on dira : L'hectolitre de blé qui
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valait 20 fr. en vaut 30, et on aura raison, car c'est bien la valeur du bic qui a varié, et le langage ici est d'accord avec le fait. Mais faisons la supposition inverse : supposons que toutes les circonstances relatives au blé restent les mêmes, et que la moitié de tout l'or existant dans le monde soit engloutie; cette fois, c'est la valeur de lor qui haussera. Il semble qu'on devrait dire : Ce napoléon qui valait 20 fr. en vaut 40. Or, savez-vous comment on s'exprime? Comme si c'était l'autre terme de comparaison qui eût baissé, et l'on dit : Le blé qui valait 20 fr. n'en vaut que dix.
— Cela revient parfaitement au môme, quant au résultat.
— Sans doute; mais figurez-vous toutes les perturbations, toutes les duperies qui doivent se produire dans les échanges, quand la valeur de l'intermédiaire varie, sans qu'on en soit averti par un changement de dénomination. On émet des pièces altérées ou des billets qui portent le nom de vingt francs , et conserveront ce nom à travers toutes les dépréciations ultérieures. La valeur sera réduite d'un quarts de moitié, qu'ils ne s'en appelleront pas moins des pièces ou billets de vingt francs. Les gens habiles auront soin de ne livrer leurs produits que contre un nombre de billets plus grand. En d'autres termes, ils demanderont quarante francs de ce qu'ils vendaient autrefois pour vingt. Mais les simj)les s'y laisseront prendre. Il se passera bien des années avant que l'évolution soit accomplie pour toutes les valeurs. Sous l'influence de l'ignorance et de la coutume, la journée du manœuvre de nos campagnes restera longtemps à un franc^ quand le prix vénal de tous les objets de consommation se sera élevé autour de lui. Il tombera dans une affreuse misère, sans en pouvoir discerner la cause. EnBn, Monsieur, puisque vous débirez que je finisse, je vous prie, en terminant, de porter toute votre attention sur ce point essentiel. Une fois la fausse monnaie, quelque forme qu'elle prenne, mise
en circulation, il faut que la dépréciation survienne, et se manifeste par la hausse universelle de tout ce qui est susceptible de se vendre. Mais cette hausse n'est pas instantanée et égale pour toutes chcses. Les habiles, les brocanteurs, les gens d*affaires s*en tirent assez bien ; car c'est leur métier d'observer les fluctuations des prix, d'en reconnaître la cause, et même de spéculer dess'.s. Mais les petits marchands, les campagnards, les ouvriers, reçoivent tout le choc. Le riche n'en est pas plus riche, le pauvre en devient plus pauvre. Les expédients de cette espèce ont donc pour effet d'augmenter la distance qui sépare l'opulence de la misère, de paralyser les tendances sociales qui rapprochent incessamment les hommes d'un même niveau, et il faut ensuite des siècles aux classes souffrantes pour regagner le terrain qu'elles ont perdu dans leur marche vers Y égalité des conditions,
— Adieu, Monsieur; je vous quitte pour aller méditer sur la dissertation à laquelle vous venez de vous livrer avec tant de complaisance.
— Eies-vous déjà à bout de la vôtre? C'est à peine si j*ai commencé. Je ne vous ai pas encore parlé de la haine du capital, de la gratuité du crédit ; sentiment funeste, erreur déplorable, qui s'alimente à la même source !
— Quoi ! ce soulèvement effrayant des Prolétaires contre les Capitalistes provient aussi de ce qu'on confond l'Argent avec la Richesse?
— Il est le fruit de causes diverses. Malheureusement, certains capitalistes se sont arrogé des monopoles, des privilèges, qui suflSraient pour exphquer ce sentiment. Mais, lorsque les théoriciens de la démagogie ont voulu le justifier, le systématiser, lui donner l'apparence d'une opinion raisonnée, et le tourner contre la nature même du capital, ils ont eu recours à cette fausse économie politique au fond de laquelle se retrouve toujours la même con-
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it dit au peuple : « Prends un éeu, mets-le sous fie-le là pendant un an; va regarder ensuite,
S# J^nvaincras qu'il n'a engendré ni dix sous, ni cinq jf aucune fraction de sou. Donc l'argent ne produit 1*^ ji intérêts. » Puis, substituant au mot argent son pré- É^ Jpu synonyme, capital^ ils ont fait subir à leur ergo cette ^édification : « Donc le capital ne produit pas d'intéïts *. )) Ensuite est venue la série dt's conséquences : « Donc celui qui prête un cafâtal n'en doit rien retirer ; donc celui qui te prêle un capital, s'il en retire quelque chose, te vole ; donc tous les capitalistes sont des voleurs ; doncles richesses, devant servir gratuitement à ceux qui les empruntent, appartiennent en réalité à ceux à qui elles n'appartiennent pas ; donc il n'y a pas de propriété ; donc, tootestà tous; donc... »
— Ceci est grave, d'autant plus grave que le syllogisme, je vous l'avoue, me semble admirablement enchaîné. Je voudrais bien éclaircir la question. Mais, hélas ! je ne suis plus maître de mon attention. Je sens dans ma tête un bourdonnement confus des mots numéraire^ argent, services, capital, intérêts ; c'est au point que, vraiment, je ne m'y reconnais plus. Remettons, s'il vous plaît, Tentretien à un autre jour.
— En attendant voici un petit volume intitulé Capital et Rente. Il dissipera peut-être quelques-uns de vos doutes. Jetez-y un coup d'œil quand vous vous ennuierez.
— Pour me désennuyer?
— 'Qui sait! Un clou chasse l'autre ; un ennui chasse un autre ennui ; similiasimilibus,.»
— Je ne décide pas si vous voyez sous leur vrai jour les fonctions du numéraire et l'économie politique en géné-
* Voy. rintroduction de Capital et Renie, page 26.
{Note de V éditeur,)
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ral. Mais, de votre conversa lion, il me reste ceci : c'est que ces questions sont de la plus haute importance; car, la paix ou la guerre, Tordre ou l'anarchie, l'union ou l'antagonisme des citoyens sont au bout de la solution. Comment se fait-ii qu'en France on sache si peu une science qui nous touche tous de si près, et dont la diffusion aurait une influence si décisive sur le sort de l'humanité? Serait-ce que l'Etat ne la fait pas assez enseigner?
— Pas précisément. Cela tient à ce que, sans le savoir, il s'applique avec un soin infini à saturer tous les cerveaux <le préjugés et tous les cœurs de sentiments favorables à l'esprit d'anarchie, de guerre et de haine. En sorte que, lorsqu'une doctrine d'ordre, de paix et d'union se présente, elle a beau avoir pour elle la clarté et la vérité, elle trouve ia place prise.
— Décidément, vous êtes un affreux pessimiste. Quel iutéret l'Éiat peut-il avoir à fausser les intelligences au profit des révolutions, des guerres civiles et étrangères.^ Il y a certainement de l'exagération dans ce que vous dites.
— Jugez-en. A l'époque où nos facultés intellectuelles <X)mmencent à se développer, à l'âge où les impressions sont si vives, où les habitudes de l'esprit se contractent avec, une si grande facilité ; quand nous pourrions jeter un regard «ur notre société et la comprendre, en un mot, quand nous arrivons à sept ou huit ans, que fait l'État ? Il nous niet un bandeau sur les yeux, nous fait sortir tout doucement du milieu social qui nous environne, pour nous plonger, avec notre esprit si prompt, notre cœur si impressionnable, dans le sein de la société romaine. Il nous retient là une dizaine d'années, tout le temps nécessaire pour donner à notre cerveau un empreinte ineffaçable. Or, remarquez que la société romaine est directement l'opposé de ce qu'est ou devrait être notre société. Là, on vivait de guerre ; ici, nous devrions haïr la guerre. Là, on haïssait le travail ; ici, nous
devons vivre du travail. Là, on fondait les moyens de subsistance sur Tesclavage et la rapine ; ici, sur Tindusirie libre. La société romaine s'était organisée en conséquence de son principe. Elle devait admirer ce qui la faisait prospérer. On y devait appeler vertus ce qu'ici nous appelons vices. Ses poètes, ses historiens devaient exalter ce quMci nous devons mépriser. Les mois mêmes : liberté^ ordre, justice, peuple, honneur, influence, etc., ne pouvaient avoir la môme signification à Rome qu'ils ont, ou devraient avoir à Paris. Comment voulez-vous que toute cette jeunesse, qui sort des écoles universitaires ou monacales, qui a eu pour catéchisme Tite-Live et Quinte-Curce, ne comprenne pas la liberté comme les Gracques, la vertu comme Gaton, le patriotisme comme César? Comment voulez-vous qu'elle ne soit pas factieuse et guerrière? Comment voulez-vous surtout qu'elle prenne le moindre intérêt au mécanisme de notre ordre social ? Croyez-vous que son esprit est bien préparé à le comprendre? Ne voyez- vous pas qu'elle devrait, pour cela, se défaire de ses impressions pour en recevoir de tout opposées?
— Que concluez-vous de là ?
— Le voici; le plus pressé, ce n'est pas que l'Etat enseigne, mais qu'il laisse enseigner. Tous les monopoles sont détestables, mais le pire de tous, c'est le monopole de l'enseignement*.
^Voy., au tome IV, Baccalauréat et Socialisme.
{Note de l'éditeur.)